À l'aube des années 70, le Blues sous toutes ses formes avait le vent en poupe. Particulièrement au Royaume-Uni où une pléiade de musiciens et de groupes offraient sans retenue leur vision d'un Blues transfiguré. Certains sont passés à la postérité, d'autres ont pu goûter à la reconnaissance, voire la gloire, aussi temporaire qu'elles puissent l'être. Hélas, il y a aussi ceux qui, pour des raisons indépendantes à leur musique, ont galéré jusqu'au bout. Parmi eux, PATTO.
Pourtant, ce Patto-là, est devenu un groupe culte. Bien après la dissolution du groupe, et peut-être même, malheureusement, après le décès de certains.
Patto, c'est initialement le nom de scène du chanteur, Michael Thomas McCarthy. Un gaillard qui abandonne précocement l'école pour entrer dans la vie active en tant que mécanicien. Comme beaucoup de jeunes captivés par le skiffle, il forme un groupe. En 1964, avec le groupe Bo Streets Runners (avec Mike Fleetwood), il remporte un concours donnant droit à une enveloppe rondelette et à l'enregistrement d'un 45 tours (et d'un Ep, uniquement vendu en salle). Mais le groupe stagne et en 1967, il se joint à une formation de pop et de jazz psychédélique où il fait une rencontre déterminante. Enfin deux. celles du guitariste Peter "Ollie" Halsall et du batteur John Halsey.
À l'étroit dans ce dernier groupe, Timebox (avec Chris Homes, futur claviériste de Babe Ruth), qui ne sort qu'une poignée de 45 tours, tous trois se carapatent pour former leur propre groupe. Pour compléter la troupe, Halsey appelle un ancien collègue, le bassiste Clive Griffiths. Etonnamment, le groupe est rapidement signé par Vertigo Records. Filiale créée par Philips pour concurrencer Harvest sur son propre terrain. Et elle va plutôt réussir son coup en raflant une part importante du rock progressif et du heavy-rock alors en pleine effervescence, au Royaume-Uni mais aussi en Allemagne, devenant sans tarder une marque de référence.
Impatient de s'affirmer - et de couper l'herbe sous les pieds de la concurrence -, le label envoie prestement le quatuor en studio en leur accolant l'ancien guitariste du Spencer Davis Group - et le frère de Steve Winwood - Mervyn "Muff" Winwood, à la production. Si l'on prend en compte que la troupe enregistre intégralement en live, Muff effectue un travail remarquable en parvenant à ne léser aucun instrument, et aucune performance. Même si, parfois, Mike Patto semble légèrement en retrait ; et plus encore les chœurs. Il en résulte un album vraiment brut de décoffrage, parsemé d'échardes et de sciure, irradiant d'électricité, et qui, effectivement, respire à plein poumon l'enregistrement live - mais dépourvu du brouhaha du public.
Avec ce premier effort, Patto se démarque totalement avec un album où le Blues-rock fusionne avec le jazz et le progressif. Point ici de "grosse" guitare gavée à la fuzz, d'excès de grandiloquence à l'orgue, ni même de hurlements de berserker ou de harpies. Il y a une certaine retenue qui rappelle la voie déjà empruntée et dégagée par Free. Patto prend son temps, se laisse doucement porter par l'humeur, avant de durcir le ton et le propos grisé par une tension permanente et croissante. Presque comme une jam démarrant avec précaution, ne s'enhardissant qu'une fois le socle cimenté. Les seuls excès ou écarts qu'on pourrait reprocher à Patto sont ses dérapages vers un jazz penchant vers le "free". Ce qui pourrait en rebuter plus d'un. Des moments où s'épanouit un jeu de batterie remarquable et échevelé, mais où la basse et la guitare sont en roue libre. De la sorte, l'écoute intégrale de "Money Bag" peut demander un effort considérable, et même se révéler un véritable calvaire pour des auditeurs néophytes. Quant aux allergiques (au jazz)... (Certaines rééditions ont eu la "bonne idée" de rajouter en bonus un "Hanging Rope" de 14 minutes... qui confine au supplice). Malgré tout, ce premier essai a bien suffisamment d'atouts pour se glisser parmi les grands albums de 1970, tant bien même il ne peut rivaliser avec les chef-d’œuvres de l'année.
Ainsi, "The Man" débute lentement, comme un ours sortant péniblement de son hibernation. La voix est lointaine, en retrait ; la guitare et la basse sont déliées, taciturnes. La batterie clopine. Un break au vibraphone enfonce le morceau dans une léthargie cristalline, avant que, finalement, la tension ne s'intensifie jusqu'à emporter la troupe dans une (brève) bourrasque de hard-blues. Il en est tout autre avec « Hold Me Back ». Si le chant demeure légèrement en retrait, la basse s'impose, dynamique, volubile, et la batterie, tempétueuse, semble trahir un sérieux penchant pour le swing énergique des Gene Kupra et Buddy Rich. Entre la guitare acoustique et le chant transi, « Time To Die » aurait dû logiquement s'inscrire dans une veine folk, cependant la section rythmique ne l'entend pas de cette oreille ; en particulier Hasley, le batteur, qui ne résiste pas à envoyer quelques patterns enlevés – mais toujours à bon escient. Une pièce qui se place au carrefour d'Humble Pie (période Frampton) et du Led Zep III. « … Tu n'as jamais pensé que tu mourrai. C'était l'époque où tu étais jeune et fort, où tu ne craignais personne... Il est temps de se reposer, ta course est terminée. Tu as fait de ton mieux. Vole ! ». Un peu comme « A Sittin' Back Easy », mais là, c'est Halsall qui, à travers un riff impérieux, invite à la charge héroïque.
Avec « Red Glow », la troupe s'enfonce dans les bayous chers à Creedence, mais là encore, la basse vrombissante de Griffihts et le jeu nerveux de Halsey procurent une pulsation plus heavy, extirpant le morceau du marais pour en faire une mini-tornade de Blues furibard. Mike Patto s'égratigne le gosier et Halsall cogne sa SG. À l'époque de Patto, Halsall se sépare de sa Telecaster blanche pour jouer essentiellement sur une Gibson SG Custom 67' (à trois humbuckers), également blanche. Elle est sérieusement modifiée pour en faire un modèle gaucher - seul le trémolo garde sa position originale, avec la tige qui se retrouve donc en haut en retournant l'instrument. Cette SG est facilement reconnaissable avec son pickguard de Telecaster et surtout avec son surnom, "Blue Traff", gravé négligemment dans la table (1). Bien qu'ayant commencé par la guitare, Ollie Halsall ne s'y serait remis que tardivement. Après avoir déjà débuté une carrière professionnelle derrière une batterie et un vibraphone. Hasley raconte que c'était un musicien remarquable. Qu'il aurait réappris rapidement la guitare du temps de Timebox - en bossant ses gammes la nuit, pendant que lui-même essayait de fermer l'œil - ; à titre d'exemple, après avoir écouté une seule fois (avec le groupe) "Hey Jude", il l'aurait travaillé tranquillement dans le van, pendant les déplacements de Timebox, jusqu'à rapidement le jouer à la guitare tout en chantant l'intégralité des paroles.
La seconde face est dans l'ensemble moins rock, à cause de "Money Bag" qui, avec sa longue partie instrumentale dédiée à un jazz débridé, occupe à lui seul pratiquement la moitié de la face. Reste « San Antone », un morceau multicouches, avec des passages franchement jazzy qui côtoient d'autres plus rugueux sur une assise boogie dans le style "Appice - Bogert", et d'autres rock'n'roll avec des chœurs doo-wop. De prime abord un peu désorientant. Bien qu'un peu laconique, faussement désinvolte, « Government Man » est plus intense. En dépit d'une ambiance décontractée, nimbée de parfums southern-rock (genre "Eric Quincy Tate"), le morceau se veut contestataire « … Un homme est arrivé sans prévenir avec un titre propriété. Il est revenu pour leur dire de quitter leurs terres. Il ne leur a pas dit pourquoi. Pendant 20 ans tu as travaillé durement, et on te dit de partir. Ce n’est pas seulement demander à un homme de tout abandonner, sa famille a besoin de manger. Dieu récompense ceux qui triment durement pour réussir. Mais c'est dur de voir les autres s'enrichir quand on peine à joindre les deux bouts, épuisé par le travail. C'était trop dur, il a fallu trouver un autre foyer. Difficile de défricher la terre et de faire pousser une récolte. Ils ne comprendront jamais. Ne te laisse pas berner par le gouvernement ». Patto clôture son premier chapitre sur une ballade, "Sittin' Back Easy", qui alterne entre coups de massue à base de riff basique, véritable incursion dans le hard-rock, et instant sentimental.
Un album brut qui sort des sentiers battus mais qui ne trouve pas son public. En cause, probablement la minceur de la promotion, mais aussi l'incompréhension du public, surpris par les sorties ouvertement jazz bien plus manifestes en live. Pour l'album suivant, "Hold Your Fire", le groupe révise sa copie en imposant de sérieuses limites à sa section rythmique. Pour le coup, la sauvagerie qu'elle insufflait manque cruellement. Néanmoins, les compositions sont plus maîtrisées et Ollie Halsall s'y montre meilleur, plus fin. Mais rien n'y fait. En dépit de passionnés (2), d'une réputation scénique croissante et de l'adoubement de pairs musiciens tels que Chris Spedding, Robert Fripp et Alvin Lee, les ventes s'avèrent insuffisantes pour Vertigo qui préfère arrêter les frais. Le producteur Muff Winwood, lui, ne lâche pas le groupe et use de son influence pour le faire signer par Island Records. C'est donc sur ce label que le quatuor enregistre un surprenant et éclectique "Roll 'Em Smoke 'Em Put Another Line Out" - qui inclut même un morceau proto-punk, "Loud Green Song", et un long final semblant avoir été enregistré dans un pub irlandais où semblent s'abreuver copieusement, pirates, fripouilles et leprechauns. Mais ce troisième albums n'a pas plus de succès. Finalement, probablement que l'album le plus dans les clous, le moins excentrique, celui qui prend le moins de risques, est le quatrième. Celui de 1973, "Monkey's Bum", qui ne sera édité qu'en 2017... Ollie Hashall quitte le groupe avant la fin des séances, pliant à la demande de deux anciens membres de Colosseum, Jon Hiseman et Mark Clarke, pour intégrer leur nouveau groupe, Tempest. Ce départ scelle la fin du groupe. Mike Patto rejoint alors Mick Jones (ex-Johnny, et futur Foreigner) dans une tentative de maintenir à flot Spooky Tooth (album "Mirror").
Enfin, en 1975, Ollie Hashall et Mike Patto font à nouveau corps dans un nouveau projet : Boxer. Nettement plus rock, voire Hard, ce nouveau collectif s'annonce sous de meilleurs auspices, mais le destin semble s'acharner sur ces musiciens...
| 1. | "The Man" | Halsey Griffiths, Patto, Halsall | 6:12 |
|---|---|---|---|
| 2. | "Hold Me Back" | Halsey, Griffiths, Patto, Halsall | 4:40 |
| 3. | "Time to Die" | Halsey, Griffiths, Patto, Halsall | 2:54 |
| 4. | "Red Glow" | Halsey, Griffiths, Patto, Halsall | 5:15 |
| 1. | "San Antone" | Halsall, Patto | 3:07 |
|---|---|---|---|
| 2. | "Government Man" | Halsall, Patto | 4:20 |
| 3. | "Money Bag" | Halsall, Patto | 10:04 |
| 4. | "Sittin' Back Easy" | Halsall, Patto | 3:42
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(1) Un passionné l'a retrouvé chez le luthier Philippe Dubreuille ; un français installé à Londres, connu pour avoir gagné le respect d'une pléiade de guitaristes célèbres (dont Billy Gibbons, Rudolf Schenker, Chrissie Hyndes, Joe Perry, Dave Stewart, Joe Bonamassa, Mick Taylor, Ben Harper, Vernom Reid, Edwin Collins, James Hunter, Luther Dickinson, Noel Gallagher, Ron Asheton, Keziah Jones)
(2) Il y a des lustres, un disquaire avait tenu à nous faire écouter ce qu'il considérait comme des groupes magistraux, exceptionnels. Dans le lot, il y avait ce Patto qui, visiblement, le transcendait, l'hypnotisait.
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