Rappel des faits chabroliens : Michel Bouquet fait suivre sa femme Stéphane Audran, la suspectant d’infidélité. L’amant est identifié, c’est Maurice Ronet. Bouquet se rend chez lui, le tue, se débarrasse du cadavre. La police soupçonne rapidement l’épouse, alors qu’elle même comprend que c’est son mari l’assassin…
MINOTAURE
commence par des
images d’une
somptueuse maison entourée d'un grand parc. Celle du couple Galina (Iris
Lebedeva, ah la belle femme !) et
Gleb (Dmitri
Mazourov),
qui y vivent comme en vase clos, déconnectés de la vie extérieure. Le lourd portail automatique en fait foi. Cette maison aux larges baies vitrées est une bulle imperméable aux évènements tragiques qui s’annoncent à l’extérieur. Environnement que la mise en scène millimétrée de Zviaguintsev va subtilement montrer, dans les arrières plans : un train qui transporte des chars, des éclopés en béquille, un cul de jatte en fauteuil roulant, des soldats en goguette, une fresque murale d’un officier au buste bardé de médailles, ce tag "nique la guerre" repéré lors d’un travelling sur les quais d'un canal. Nous sommes en 2022, la Russie se mobilise…
saisissant
qui éclate
dans une scène au
restaurant. Gleb
et Galina y
invitent deux
autres couples. Propos
grivois, bonne cuvée et blagues
de cul. Et
cette image d’une
des jeunes
femmes
restée
seule à table, décolleté
provoquant, moue
boudeuse de vamp à deux balles, vapotant
langoureusement.
Dont
les deux autres jalousent
la fraicheur, en papotant aux toilettes : « - Mais
qu’elle
mette carrément ses seins sur la table ! - tu ferais pareil si
tu avais les mêmes ». Dehors,
attendant leur taxi, la
nymphette et le vieux beau projettent
de partir en Thaïlande le temps que ça se calme. A
l’arrière plan on voit une affiche
de propagande "engagez-vous pour la patrie".Andreï Zviaguintsev décrit une oligarchie bourgeoise (et patriarcale) déconnectée, cynique, un entre-soi qui s’affranchit des réalités politiques. Mais l’actualité va rattraper Gleb. C’est le second récit. Le maire de la ville exige des chefs d’entreprises locaux (l’un s’appelle Medvedev) un quota d'employés qui partiront au front. Pas question de sacrifier sa main d'œuvre, business is business, Gleb fomente une stratégie odieuse : faire recruter par sa DRH 14 chômeurs (comme les 14 enfants sacrifiés pour le Minotaure de la mythologie grecque), leur promettre boulot, bonne paye et avenir radieux, et refiler la liste au maire ! Il y rajoutera, pour faire bonne mesure, l’agent de sécurité de sa boite qui l’avait aidé à identifier l’amant de sa femme…
Dans MINOTAURE il est question aussi de corruption. Gleb fait appel au maire pour que l’enquête de police sur sa femme soit mise sous le tapis. Un service en amenant un autre, le maire demande que Gleb finance treillis et gilets pare-balle pour les futurs conscrits, parce que bon, la guerre, c’est de l’argent.
Zviaguintsev
filme
cette tragédie cynique
avec
d’amples mouvements de caméras, inspirés de son maître Andreï
Tarkovski. On
notera deux
superbes
panoramiques
360°, pour éclipser de l’écran une scène de sexe entre Galina
et Anton, et
plus
tard pour filmer les visages des 14 chômeurs recrutés pour partir à
la boucherie. Il y a de magnifiques travellings
latéraux (le
long du
quai
où Gleb jette le cadavre d’Anton) et de
très
beaux
plans sur une
Galina désœuvrée, sans nouvelle de son amant.Zviaguintsev filme des rues désertes, grises, sans vie, sans sourire, amorphe. Superbe scène où Galina s’enivre dans un bar, éloignant un dragueur. Une atmosphère mortifère.
Et aux cris désespérés des épouses qui pleurent le départ de leurs hommes au front, Zviaguintsev oppose l’image de Gleb, Galina et leur fils en partance pour le soleil de Crète. Avec ce dernier plan vu des hublots, un épais tapis de nuages, blancs au dessus, très noirs en dessous. Selon le point de vue, de ceux qui partent et ceux qui restent, pour qui les prochains jours seront très sombres.
MINOTAURE est un très beau film, esthétiquement superbe, dont la lenteur pesante est moins un problème que sa longueur quelque peu excessive. Qui donne aussi l’impression de deux récits juxtaposés, sans doute aurait-on pu imaginer une construction différente (scénario, montage ?) pour entremêler davantage les intrigues.





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