vendredi 23 octobre 2026

MINOTAURE de Andreï Zviaguintsev (2026) par Luc B.


Grand Prix au dernier festival de Cannes MINOTAURE est un demi-remake de LA FEMME INFIDÈLE (1969) de Claude Chabrol. Demi ? Car si Andreï Zviaguintsev en reprend l’intrigue criminelle, il en adjoint une seconde, dans un contexte très différent : la mobilisation pour l’opération spéciale en Ukraine.

Le réalisateur russe (exilé), longtemps hospitalisé pour un Covid sévère, reprend sa caméra neuf après le superbe FAUTE D’AMOUR (2017). Ses producteurs lui proposent un remake, son choix se porte sur le film de Chabrol car, disait-il, le personnage joué par Michel Bouquet avait un contour suffisamment malléable pour le transformer en oligarque russe.

Rappel des faits chabroliens : Michel Bouquet fait suivre sa femme Stéphane Audran, la suspectant d’infidélité. L’amant est identifié, c’est Maurice Ronet. Bouquet se rend chez lui, le tue, se débarrasse du cadavre. La police soupçonne rapidement l’épouse, alors qu’elle même comprend que c’est son mari l’assassin…

MINOTAURE commence par des images d’une somptueuse maison entourée d'un grand parc. Celle du couple Galina (Iris Lebedeva, ah la belle femme !) et Gleb (Dmitri Mazourov), qui y vivent comme en vase clos, déconnectés de la vie extérieure. Le lourd portail automatique en fait foi. 

Le couple communique peu. Les relations sont tièdes. Gleb réclame à manger, ou du thé, sa femme s'exécute. Galina est une femme soumise, à la beauté triste. A la question « - Mais qu’est ce que tu veux ? » elle répond : « - Vivre ». Ambiance. Il l’emmène deux fois par semaine en ville, rendez-vous coiffure, manucure… en réalité elle rejoint son amant Anton, jeune photographe. Parenthèse pimentée et charnelle dans une vie codifiée.

Cette maison aux larges baies vitrées est une bulle imperméable aux évènements tragiques qui s’annoncent à l’extérieur. Environnement que la mise en scène millimétrée de Zviaguintsev va subtilement montrer, dans les arrières plans : un train qui transporte des chars, des éclopés en béquille, un cul de jatte en fauteuil roulant, des soldats en goguette, une fresque murale d’un officier au buste bardé de médailles, ce tag "nique la guerre" repéré lors d’un travelling sur les quais d'un canal. Nous sommes en 2022, la Russie se mobilise…

Contraste saisissant qui éclate dans une scène au restaurant. Gleb et Galina y invitent deux autres couples. Propos grivois, bonne cuvée et blagues de cul. Et cette image d’une des jeunes femmes restée seule à table, décolleté provoquant, moue boudeuse de vamp à deux balles, vapotant langoureusement. Dont les deux autres jalousent la fraicheur, en papotant aux toilettes  : « - Mais qu’elle mette carrément ses seins sur la table ! - tu ferais pareil si tu avais les mêmes ». Dehors, attendant leur taxi, la nymphette et le vieux beau projettent de partir en Thaïlande le temps que ça se calme. A l’arrière plan on voit une affiche de propagande "engagez-vous pour la patrie".

Andreï Zviaguintsev décrit une oligarchie bourgeoise (et patriarcale) déconnectée, cynique, un entre-soi qui s’affranchit des réalités politiques. Mais l’actualité va rattraper Gleb. C’est le second récit. Le maire de la ville exige des chefs d’entreprises locaux (l’un s’appelle Medvedev) un quota d'employés qui partiront au front. Pas question de sacrifier sa main d'œuvre, business is business, Gleb fomente une stratégie odieuse : faire recruter par sa DRH 14 chômeurs (comme les 14 enfants sacrifiés pour le Minotaure de la mythologie grecque), leur promettre boulot, bonne paye et avenir radieux, et refiler la liste au maire ! Il y rajoutera, pour faire bonne mesure, l’agent de sécurité de sa boite qui l’avait aidé à identifier l’amant de sa femme…

La longue séquence du meurtre, presque 20 minutes sans dialogue (et pour cause, les cadavres sont peu bavards) est un grand moment de cinéma, de suspens, de sueurs froides, seulement rythmée par les aboiements d'un chien. Zviaguintsev y reprend quasiment à l’identique la séquence filmée par Chabrol. Que c’est dur de se débarrasser d’un corps, dont on n’est même pas certain qu’il soit mort… Je remarque qu'un thème musical ressemble à ce que Mathieu Chabrol composait pour son père, musique de chambre dissonante. 

Dans MINOTAURE il est question aussi de corruption. Gleb fait appel au maire pour que l’enquête de police sur sa femme soit mise sous le tapis. Un service en amenant un autre, le maire demande que Gleb finance treillis et gilets pare-balle pour les futurs conscrits, parce que bon, la guerre, c’est de l’argent.

Zviaguintsev filme cette tragédie cynique avec d’amples mouvements de caméras, inspirés de son maître Andreï Tarkovski. On notera deux superbes panoramiques 360°, pour éclipser de l’écran une scène de sexe entre Galina et Anton, et plus tard pour filmer les visages des 14 chômeurs recrutés pour partir à la boucherie. Il y a de magnifiques travellings latéraux (le long du quai où Gleb jette le cadavre d’Anton) et de très beaux plans sur une Galina désœuvrée, sans nouvelle de son amant.

Zviaguintsev filme des rues désertes, grises, sans vie, sans sourire, amorphe. Superbe scène où Galina s’enivre dans un bar, éloignant un dragueur. Une atmosphère mortifère.

Et aux cris désespérés des épouses qui pleurent le départ de leurs hommes au front, Zviaguintsev oppose l’image de Gleb, Galina et leur fils en partance pour le soleil de Crète. Avec ce dernier plan vu des hublots, un épais tapis de nuages, blancs au dessus, très noirs en dessous. Selon le point de vue, de ceux qui partent et ceux qui restent, pour qui les prochains jours seront très sombres.

MINOTAURE est un très beau film, esthétiquement superbe, dont la lenteur pesante est moins un problème que sa longueur quelque peu excessive. Qui donne aussi l’impression de deux récits juxtaposés, sans doute aurait-on pu imaginer une construction différente (scénario, montage ?) pour entremêler davantage les intrigues. 


Couleur - 2h20 - format scope 2:1.39 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire