vendredi 16 octobre 2026

LA RIVIÈRE ROUGE de Howard Hawks (1946-48) par Luc B.


LA RIVIÈRE ROUGE est le premier western d’Howard Hawks, sa première collaboration avec John Wayne, et le premier film du jeune Montgomery Clift, découvert au théâtre. Déjà, c’est historique !

Le premier conseil que Hawks a donné au jeune acteur était de lui rappeler que son collègue Wayne était plus chevronné, grande gueule et baraqué, qu’il devait donc se la jouer modeste, jouer un ton en dessous, presque s’effacer. Conseil avisé car totalement raccord avec leurs rôles respectifs. Cette direction d’acteur permet de mieux cerner comment Matt Garth se démarque au fil du récit de l’emprise de son père adoptif. On rembobine…

Tom Dunson (Wayne à l'écran) et son acolyte Groot Nadine quittent le convoi de pionniers qu’ils escortaient, pour partir seuls vers le Texas. Tom laisse derrière lui Fen, la femme qu’il aimait. Plan magnifique, il sort simplement de l'image, droit dans ses santiags, elle reste seule dans le cadre. Quelques heures plus tard, alors que Tom et Groot ont atteint le Rio Grande (la rivière « rouge ») ils voient au loin des panaches de fumée. Le convoi a été attaqué par les indiens. Seul survivant du massacre, errant dans le désert, le jeune Matt Garth. Que Dunson prend sous son aile, adopte comme son fils. Ils arrivent au Texas, prennent possession d’une terre pour y élever du bétails…

14 années ont passé. Tom Dunson est devenu un homme d’affaires respecté, n’hésitant pas à s’affranchir des règles, à tatouer des bêtes qui ne lui appartiennent pas. Il s’apprête à partir vers le Missouri pour y vendre ses 10000 bêtes. Une trentaine de cowboy sont embauchés, dont Cherry Valance, fin tireur. Le boulot est bien payé, l’enthousiasme règne. Mais Dunson mène ses hommes en véritable tyran. Une autorité que seul Matt Garth osera tempérer.

Quand on pense western et Howard Hawks, on pense à RIO BRAVO, réalisé 13 ans plus tard (car Red River a mis deux ans à sortir à cause d’un différent de production). Le parallèle entre les deux films est évident. Dès le générique on entend le superbe thème musical de Dimitri Tiomkin qui sera repris dans RIO BRAVO, chanté par Dean Martin, accompagné à l’harmonica par l’éclopé Walter Brennan. Et qui retrouvait-on ici en faire-valoir bougon face à John Wayne ? Walter Brennan dans le rôle de Groot.

Chez Howard Hawks, rien ne se crée, tout se transforme. Le réalisateur aimait travailler les mêmes motifs. Cent fois sur le métier...  EL DORADO (1966) et RIO LOBO (1970) étaient des relectures de RIO BRAVO. Et plusieurs scènes trouvent leur origine dans LA RIVIÈRE ROUGE. Notamment quand à deux reprises Groot lance une arme à Tom. Ils entendent, de nuit, des hululements suspects, qui trahissent la présence d’indiens autour de leur campement. Silence. Groot lève un doigt (y’a un indien ?) puis deux, puis trois. Et soudain une flèche enflammée transperce l’obscurité, presque tirée face caméra. Les indiens surgissent, Groot lance son couteau à Tom pour achever un adversaire. Plus tard, il lui lancera un fusil, face à la fronde des cowboys. Gestes repris dans RIO BRAVO par Ricky Nelson (géniale scène du pot de fleur lancée par Angie Dickinson) qui traduisent la confiance entre deux amis.

Car chez Hawks, il est question d’amitié, de lien, de loyauté. Sentiments malmenés par un Tom Dunson tyrannique, quasi psychopathe. On pense souvent que le rôle le plus noir de John Wayne est dans LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT de Ford. Il est pire ici. Car son personnage n'agit pas par vengeance, mais par cupidité et orgueil. Gary Cooper avait refusé le rôle, jugé trop antipathique. On voit Wayne punir ses hommes à coups de fouet. Quand Matt désapprouve et tente de s’interposer, Dunson rappelle : « Ici, la loi c’est moi ». Face à des hommes exténués, qui apprécieraient un compliment pour leur bravoure, il rétorque : « Ils ne font que leur boulot ». 

Scènes après scènes la situation s’envenime. Quand on croise un point d’eau pour s’y rafraîchir Dunson exige qu’on poursuive la route. Il ordonne qu'on pende ceux qui ont déserté leurs postes, volé des vivres. C'est l'ordre de trop, le point de rupture. Matt Garth affronte son père, prend la tête de la mutinerie. Tom Dunson, laissé à l’abandon, blessé, jure de retrouver Matt et de le tuer. Et croyez-moi, c’est pas du chiqué !

On dit du western que ce sont des films d’hommes. Pas faux. Même s'il y a des exceptions, comme le fameux CONVOI DE FEMMES de Wellman (1951). Hawks filme des moments magnifiques, les bivouacs autour du feu, l’entraide, les briefings où les hommes écoutent leur chef. Le réalisateur est à mon sens plus à son aise dans ce type de scènes collégiales (comme celles de SEULS LES ANGES ONT DES AILES) que dans les grandes cavalcades, où John Ford ou Raoul Walsh montraient plus de panache et de savoir-faire.

Hawks filme à l’économie, pas d’esbroufe ou de plans alambiqués. Ce qui compte c’est ce qui se passe à l’intérieur du cadre, pas le cadre lui-même. Mais on remarque tout de même ce beau panoramique sur les milliers de vaches qui se conclut sur Tom Dunson donnant le départ du convoi. Ou la traversée du Rio Grande, plus tard la séquence du troupeau effrayé qui fuit dans la plaine, lourd de conséquences.

Pourtant, chez Hawks les personnages féminins ont un rôle central. Voyez Katharine Hepburn dans L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ, ou Angie Dickinson dans RIO BRAVO. Ici c’est Tess Millay, jouée par Joanna Dru. La compagne à l’époque de Hawks. Il se raconte d’ailleurs que le réalisateur a raccourci le rôle de Cherry Valance joué par John Ireland (et donc ses jours de tournage) car l’acteur faisait du gringue à la belle Joanna ! Qu’il épousera d’ailleurs ensuite… Autre version : John Ireland était adepte de la fumette, complètement stone sur le plateau. On reviendra sur son personnage plus tard…

Tess Milay est un personnage typique de Hawks. On la découvre au milieu de l’intrigue, son convoi cerné par les indiens. Elle se prend une flèche dans l’épaule. Matt lui déchire sa robe pour sucer la plaie (dialogues à double sens ad hoc !) elle prend le temps de le gifler avant de s’évanouir. Superbe ! Évidemment, ils tombent amoureux, mais Matt, mal à l’aise avec les femmes, repart sur la route. Et on songe à la première scène, où Tom quittait Fen. Et à ces hommes qui ne savent pas reconnaître la femme qui les aime.

Lors du face à face final c’est Tess qui mettra tout le monde d’accord, c’est son personnage qui raisonne, qui remet les hommes à leurs places. A tel point que Dunson, éberlué, dira à Matt : « Epouse-la ! ». La fin du film est différente du roman de Borden Chase, aussi scénariste, plus tragique. Howard Hawks avait comme habitude de réécrire les scènes au jour le jour, il choisit de donner une chance à ses protagonistes. 

Est-ce lui qui est à l’origine de cette scène qui fait date. Dès la première rencontre entre Cherry Valance et Matt Garth, le premier regarde le second avec les yeux de Chimène. Faut dire que Montgomery Clift avait un certain charme… Les deux cowboys se toisent. Lequel est le meilleur tireur. Ils comparent leurs revolvers (« Je peux le toucher ? / Le mien tire droit ») en caressent le canon, et Valance lance cette réplique : « Deux choses surpassent une bonne arme, une montre suisse et une belle femme. As-tu déjà manipulé une montre suisse ? ». La dimension (homo)sexuelle du dialogue n’échappe à personne, comme cette réplique de SPARTACUS où Laurence Olivier le corps huilé demandait à Tony Curtis s'il avait déjà goûté des huitres... 

LA RIVIÈRE ROUGE est un film magnifique, épuré, un voyage initiatique, avec des personnages complexes, ces moments violents ou humoristiques (l’indien Quo qui gagne au poker le dentier de Groot, les engueulades entre Groot et Dunson). En se recentrant sur les personnages, le huis-clos plus que sur l’aventure, Howard Hawks accouchera plus tard de son chef d’oeuvre, le western d’intérieur RIO BRAVO, qui trouve certainement sa source ici, sur les rives du Rio Grande.


noir et blanc - 2h05 - format 1:1.37 

La bande annonce d'origine (qualité moyenne...) et une scène du film : visez-moi la simplicité et l'efficacité du dispositif (léger travelling avant / arrière selon le champ / contre-champ, les cadres qui se resserrent) la tension qui se dégage, la violence qui surgit, le jeu de regards, la condamnation sans appel, et muette, de Walter Brennan envers John Wayne. Ca tient juste de la perfection !   

3 commentaires:

  1. Ah, chouette, m'sieur Luc parle d'un classique que je connais que je me suis dit ...
    Ben en fait je me souviens pas de grand-chose, des bribes me reviennent tout juste en voyant la bande annonce.
    Bien vu pour le parallèle avec Rio Bravo , Wayne et Brennan, le beau gosse (de Monty Clift à Ricky Nelson), la jolie fille (de Joanna Dru à Angie Dickinson) ... Pas vraiment une surprise, Hawks tournait beaucoup et s'autocitait parfois ...

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  2. Shuffle Master.16/10/26 20:41

    Pareil que Lester. Et moi, en plus, je finis par mélanger les scènes de tous les films cités... Mais je semble avoir des excuses.

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  3. Et moi jamais accroché au genre "ouest terne"...

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