Surnommée Kaki, elle est morte défenestrée de sa chambre d’hôtel rue de Cels (près du cimetière Montparnasse) en novembre 1953. Elle avait 20 ans, était jolie, amoureuse, entourée d’amis, mordait la vie par les deux bouts. Elle faisait partie de cette bande qui frayait dans le Saint Germain des Prés d’après-guerre.
Philippe Jaenada va reprendre l’enquête, comme à son habitude, en se plongeant dans des tonnes de documents, articles de journaux, Gallica (archives de la BNF, très précieux) en retrouvant quelques protagonistes (témoignages émouvants de ceux qui en ont réchappé) ou leurs enfants, en visionnant des interviews ou documentaires sur cette période, en exploitant archives, registres municipaux, actes de naissance, décès, en fouillant dans les PV de police (il y a quelques indics...). Mais surtout en se basant sur le recueil de photos du néerlandais Ed van der Elsken « Love on the left Bank », qui avait documenté cette vie de bohême dans le Paris d’après-guerre.
Comme dans LA PETITE FEMME, il
ne s’agit pas uniquement de retracer le parcours d’une (courte) vie, mais d’un
milieu, d’une époque : Saint Germain des Près. Pas celui glamour et
intellectuel fréquenté par Boris Vian, Juliette Gréco, Sartre et Beauvoir,
Queneau, Duras. Mais celui des traine-savates, anars, clochards célestes, beatniks,
qui pour quelques pièces s’enivraient chez Moineau, leur troquet, leur QG, s’entassaient
dans des chambres d’hôtels miteux, généralement en rupture avec leur
famille, multipliant les larcins pour manger, ou juste faire chier les
autres !Déjà, retrouver ce troquet aujourd’hui disparu : Chez Moineau (rue du Four). Et donc les propriétaires, leur histoire. Puis retrouver les lieux, les rues (quelques pâtés de maisons du 6è arrondissement), les hôtels, les caves clandestines. Et bien sûr identifier les protagonistes de cette folle aventure, retracer leur parcours. On apprend que Jacqueline Harispe a posé un temps pour Dior, c'est inscrit dans les registres, elle est la fille de Michel Harispe, un type louche au strabisme épouvantable qui s'est commis dans la Cagoule avant-guerre (branche terroriste de l’Action Française) collabo pendant, arrêté et exécuté après. En 1948.
Les investigations de Jaenada sont longues, minutieuses. Maniaques ? Etudier les photos à la loupe, comparer les silhouettes, les vêtements, le nombre de verres sur la table ou de mégots dans un cendrier, pour tenter de refaire la chronologie. Qui se trouvait là, tel jour, tel soir et croiser les informations avec d’autres sources, reconstituer presque heure par heure le parcours de Kaki et ses amis, ses amants, jusqu’au jour de la chute dans le vide. Et comprendre : accident bête sous l’effet de la dope (l'héro n'était pas chère), suicide par dépit amoureux, dispute qui a mal tourné, assassinat ?
Fidèle à son style, Jaenada raconte ses relations avec son éditeur, son « tour de France par les bords », comprenez par-là le littoral, ses plages et bistrots. Observations drolatiques et souvent vachardes sur ses contemporains, la jeunesse surtout, qu’il met en parallèle de celle que côtoyait Kaki. Sa quête des meilleurs whiskies, que l’auteur s’envoie à tour de bras ! Là encore, des pages irrésistibles ou parfois redondantes.
LA DÉSINVOLTURE... est un bouquin souvent passionnant. Davantage par l’époque qu’il documente - rejet des conventions, de la normalité, liberté comme seul totem (on croise Guy Debord qui a connu et portraituré Kaki à partir de ses photos de modes, Patrick Straram, les lettristes et situationnistes) cette une vie anarchique faite d’amour et de vinasse - que sur les résultats de l’enquête en elle-même, qu'on oserait presque qualifier d'anecdotiques. Jacqueline Harispe n’était finalement qu’une fille perdue comme beaucoup d’autres. Mais on aura compris que pour l'auteur, elle n'est qu'un prétexte pour peindre une époque et une sociologie.
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La première photo est celle de Kaki prise par la police lors d'une arrestation. Les autres proviennent de l'album « Love on the left Bank ». En couverture du livre, la jeune femme aux yeux cernés de noir est Vali Myers, artiste australienne, figure de St Germain de Prés.
Editions Points - 456 pages





C'est vrai que certains écrits de Philippe Jaenada peuvent-être intéressants (j'ai bien aimé "Sulak) mais également très ennuyeux (j'ai eu beaucoup plus de mal avec "la Serpe" par exemple). Bon ta chronique va peut-être me décider à relire P.J. par ce bouquin.
RépondreSupprimerLe dernier qui va sortir semble du même tonneau, une jeune femme assassinée après guerre. J'attendrai le format Poche. Jaenada a un style extrêmement fleuri, gouailleur, souvent très drôle. Mais il faut accepter l'idée de lire 20% du bouquin en diagonale... A choisir, si tu veux t'y remettre, je pense que "La Petite femelle" est plus intéressant sur le fond historique, couvrant plusieurs décennies, quand celui-ci n'évoque que quelques mois dans le même quartier.
RépondreSupprimerSur l'époque, le lieu et les happy few, j'ai eu la chance d'avoir le témoignage de ma mère, guichetière dans le bureau de poste du quartier (ouvert quasiment tout le temps si je ne m'abuse, ou du moins à des horaires inhabituels pour l'époque). D'où il ressort qu'il n'y avait pas que du glamour effectivement , et que chez les célébrités, si Beauvoir, Gréco étaient sympas avec le petit personnel, Sartre était un sale c....
RépondreSupprimerSi ça se trouve, ta mère est citée dans le bouquin !
RépondreSupprimerJe vais aller vérifier, évidemment!
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