Emilien Long est devenu une vedette médiatique, il a reçu le prix Nobel d’économie, ses travaux portaient sur le temps de travail. Son éditrice attend de lui son prochain ouvrage, forcément savant. Mais l’inspiration ne vient pas, Emilien pense plutôt écrire un p’tit truc simple, mais qui marquera les esprits, une relecture du « Droit à la paresse » de Paul Lafargue, ce député, essayiste, qui avait épousé la fille de Karl Marx. Le bouquin d’Emilien s’appellera tout naturellement « Le droit à la paresse au XXIè siècle », étudiera une société aménagée sur trois heures de travail par jour.
Mais pour le moment, place à la pétanque. Emilien vit dans un cabanon de Sormiou, près de Marseille, et son pote Ange Lecciato l’attend pour tâter du cochonnet.
Derrière le pseudonyme d’Hadrien Klent, se cache Raphaël Meltz, essayiste, romancier, auteur de bédé, co-fondateur du journal Le Tigre. Dans ce roman, on va suivre de l’intérieur une campagne électorale atypique. Depuis la constitution de l’équipe, la rédaction du programme, la gestion des médias. Le livre est à la fois divertissant et érudit. Mais pèche un peu par le profil des personnages, un brin caricatural. Comme dans LES 7 MERCENNAIRES, Emilien va recruter des fidèles qui accepteront ce pari fou.
Le youtubeur Alphonse au parler d’jeuns, Souleymane Coly, diplomate et poète flamboyant, responsable des relations extérieures avec son carnet d’adresses long comme le bras. Le copain Rémi, pdg fortuné qui reniera sa fibre capitaliste, Marguerite Dupont la geek adepte des solutions web en open source (passages pertinents) donc au look grunge et dreadlocks.
En soi, la forme du roman aurait gagné à être davantage travaillée, le style est passe-partout, les ornements fictionnels (l'ex femme, les mômes) ont peu d'intérêt, quelques aspects percutent le réel : les déplacements de campagne à vélo ou en charrette, moins de 10 personnes dans l'équipe de campagne travaillant donc 3 heures au quotidien.
Le livre brasse des thèmes comme la décroissance, le productivisme mortifère, les conséquences sur le social, la santé, l’écologie. La paresse d’Emilien Long ce n’est pas rien foutre de son temps, mais au contraire se réapproprier le temps, travailler pour produire des besoins essentiels. Une réponse au fameux « il n’y a pas d’alternative (au libéralisme) » de Margaret Thatcher, ou au « travailler plus pour gagner plus » de celui qui collectionne les Rolex et les bracelets (électroniques). Inverser les valeurs entre le travail productif et l’activité libre. Genre : - tu as fait quoi aujourd’hui ? – j’ai bouquiné – Ah... donc t’as rien foutu. Ben non, bouquiner ce n'est pas rien foutre, écrire cette chronique non plus ! Un débat qui avait eu lieu avec l’idée de revenu universel de Benoît Hamon en 2017.
Klent ne répond pas à toutes les interrogations, toutes les situations, mais part d’un constat simple : le temps de travail ne cesse de diminuer depuis la Révolution Industrielle (de 84 à 35 heures), le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique) alors que la productivité s’envole partout. Le livre a été écrit avant la folie de l’IA, son propos n’en est que plus pertinent encore. Quand on entend ces couillons de politiques nous expliquer qu’on va dans le mur parce qu’on ne travaille pas assez et pas assez vieux, mais qu’en même temps on dépense des fortunes colossales en data center pour héberger l’IA qui va bouffer du travailleur cru, on croit rêver !
Sont cités en fin d’ouvrage un certain nombre de références pour approfondir le sujet, de Sénèque, à Paul Morand, René Dumont, Gébé, Rabelais, ou Piketty, Marx, Keynes et Raphaël Meltz (donc lui-même !).
Alors, il gagne ou pas le candidat à la paresse ? Suite dans « La Vie est à nous » parue en 2023, pas encore lue.
Editions le Tripode, 363 pages






Ah, enfin un peu d’air frais ! Ca nous change de la page réac bimensuelle du jeudi…
RépondreSupprimerLe travail (du latin « tripalium », instrument de torture à trois pieux), vaste question… Avec l’automatisation, maintenant l’IA, en faisant preuve d’imagination dans l’organisation du travail, en favorisant le recyclage et en se focalisant sur les besoins essentiels, il serait probablement possible de travailler TOUS trois heures par jour, à part peut-être certains secteurs essentiels (santé, sécurité, agriculture…). Par contre, cela contraindrait sans doute à renoncer à un peu de confort. Oui mais oh, comment qu’on va s’enrichir et se mesurer aux autres alors, ce qui est quand même le « piment de la vie », non (enfin, pour Nicolas Sarkozy et ses semblables, oui…) ?
En attendant, il est grand temps de relancer le mouvement historique de réduction du temps de travail en passant par exemple aux 32 heures sur 4 jours. 5/2, c’est encore trop, 4/3, là on commencerait à discuter. Malheureusement, pour des :
« La vie n’est pas le travail. Travailler sans cesse rend fou. » (Charles de Gaulle) ;
« La « valeur travail », c’est vraiment une valeur de droite. » (Sandrine Rousseau, députée Les Ecologistes. Oui, au moins dans sa forme salariale puisqu’il y a alors subordination) ;
« Non, vivre ce n’est pas que produire ! Et s’il faut moins de temps pour produire davantage, tant mieux ! N’est-ce pas Lafargue qui revendiquait le « droit à la paresse » comme un droit socialiste ? » (le nouveau « Diable de la République » - il en faut toujours un -, au tout début des années 90) ;
« Bien sûr que si vous travaillez, vous allez avoir des pépites de bonheur. Mais moi, c’est pas des pépites que je veux, c’est le rocher, la montagne entière. Et surtout, je n’ai pas envie de chercher les pépites sous trois tonnes de m…. » (un « assisté » dans le documentaire de Pierre Carles « Attention danger travail »)...
(suite)... … combien de :
RépondreSupprimer« Je ne crois pas à l’égalitarisme, au nivellement. Je crois au mérite, au travail, à l’effort. » (Nicolas Sarkozy, ancien Président de la République, UMP) ;
« Nous sommes pour une société basée sur le travail et l’activité productrice. » (Lionel Jospin, alors Premier Ministre PS, 1997-2002) ;
« Le travail n’est pas un gros mot. » (Gérald Darmanin, ministre Renaissance) ;
« Les Chinois, ils réussissent parce qu’ils travaillent. Les Français ne travaillent pas. » (Serge Dassault, homme d’affaires et homme politique UMP. A l’annonce de son décès en 2018, le président des Républicains, Laurent Wauquiez, salue le « grand capitaine d'industrie, à la tête d'entreprises qui font la fierté de notre pays ». Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, affirme qu’« avec la disparition de Serge Dassault, la France perd un grand industriel » et salue « la mémoire de cet industriel d’exception ». L'ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls dit que « son nom, celui de son père, rayonne depuis des décennies en France et dans le monde entier » et que c'est « avec beaucoup de tristesse » qu'il a appris sa mort. Petit bémol dans ce concert de louanges, Philippe Poutou, du NPA, estime pour sa part que Dassault était un « délinquant » [exact : condamné en Belgique en 1998 à 2 ans de prison avec sursis pour corruption active dans le cadre de l'affaire Agusta et à 2 millions d'euros d'amende et 5 ans d'inéligibilité pour « blanchiment » en 2017, après avoir caché à l'administration fiscale plusieurs millions à l'étranger pendant quinze ans] et n'éprouve « aucun regret » à l'annonce de son décès) ;
« La vie, l’amour, la santé sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ? » (Laurence Parisot, alors présidente du MEDEF) ;
« La liberté s’arrête là où le Droit du Travail commence. » (la même) ;
« Tout salaire mérite travail. » (Pierre Gattaz, alors président du MEDEF, en réaction à la proposition d’un Revenu Universel inconditionnel par Benoit Hamon, candidat PS à l’élection présidentielle de 2017) ;
« Nous serons le parti du travail, le parti des travailleurs. » (Gabriel Attal, Renaissance, lors des législatives anticipées de juin 2024. Oui, il a osé, c’est même à ça qu’on le reconnait. Rappelons que le Parti des Travailleurs est un parti d’obédience trotskiste) ;
« Le droit à la paresse des uns n’a pas à être financé par le travail des autres. » (Olivier Dussopt, alors Ministre du Travail) ;
« Les Chinois travaillent 24 heures sur 24 et les Américains ne prennent que deux semaines de vacances… C'est là, le problème pour nous… Mon modèle, ce n’est pas les deux semaines de congés payés, mais par rapport à ceux qui travaillent plus, on avance moins vite : ce sont les lois de la gravitation, si vous le permettez… » (Patrick Drahi, PDG d’Altice, titulaire de 5 passeports et donateur de la campagne du candidat Emmanuel Macron en 2017) ;
et bien sûr, « Les revenus du travail doivent toujours être supérieurs aux revenus d’assistance », leitmotiv de chaque ministre du Travail à son entrée en fonction (on leur dit que ça a toujours été le cas ?).
Et le grand mamamouchi François Bayrou nous enjoint à « travailler plus » pour « redresser le pays »… Quant au croquemort Bruno Retailleau, il entend sortir d’une vision « doloriste ». C’est aussi le « logiciel » du probable futur locataire de l’Elysée, Edouard Philippe. Bref, sortir du « berceau – boulot – tombeau », c’est pas encore gagné… Après, il est également possible que, tel qu’énoncé par Confucius (encore un Chinois…), « choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie ». Mais ce n’est pas donné à tout le monde…
Voilà un sujet qui inspire, voire qui fait monter la tension. On observera que tous les gens qui veulent mettre les autres au travail sont souvent nés avec une cuillère en argent dans la bouche, sauf Darmanin, l'inox remplaçant le précieux métal, puisqu'il étale complaisamment ses origines modestes (un social traître comme dirait l'autre). Ne pas oublier non plus le rôle de l’Église, catholique, mais surtout protestante. S'agissant de Dassault, il a surtout bénéficié des commandes de l’État, et ça continue avec le Rafale, gouffre financier et danseuse qui ne tiendrait pas 3 jours en cas de conflit (en gros, 1 heure de vol = 4 ou 5 heures de maintenance si tout va bien). Il a aussi été condamné, ce me semble, pour des traficotages électoraux (achat de voix). Dans les références citées en fin de chronique, on pourra s'étonner de trouver Morand, happy few qui ne s'est pas trop foulé lui-même, surtout grâce à sa femme, princesse roumaine. Il faudrait en revanche mentionner André Gorz, (Métamorphose de travail, quête du sens).
RépondreSupprimer"Seulement" mis en examen pour l'achat de votes. J'aurais pu ajouter condamnations pour entrave au fonctionnement du comité d'entreprise et pour chasse à l'aide d'un moyen prohibé mais je m'en suis tenu aux plus spectaculaires...
Supprimer"le temps de travail ne cesse de diminuer depuis la Révolution Industrielle (de 84 à 35 heures), le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique)"
C'est au contraire parfaitement logique, cela correspond à la dernière fois que la gauche a été au pouvoir. Quoi, j'ai dit une connerie ?
Et bien, merci Anonyme Number One et Shuffle pour ces contributions ! Je me doutais un peu que le sujet s'y prêterait.
RépondreSupprimer"le chiffre stagne depuis 25 ans (ce n’est pas logique)" : ce n'est pas logique au sens "historique", si on suit la courbe des stats. Mais effectivement, fort compréhensible quand on connait la liste des ministres depuis Martine Aubry. Dans le genre citation définitive il y a celle de Guy Debord : "Ne travaillez pas !". Au moins le message est clair. Je vais dénicher la suite du bouquin et je vous tiendrai au courant !
Shuffle : connais-tu Benjamin Dierstein ? Je viens de finir "Bleu blanc rouge" premier tome d'une trilogie très Ellroyesque, c'est fameux ! Et avec plein de gauchistes ! Chronique à suivre dans quelques temps...
Oui, oui, je connais Dierstein. Depuis une émission de Mauvais Genres (France Culture) où il était invité (il y est repassé depuis). Le type m'a déplu d'entrée (et je me fie toujours à mes premières impressions - autre exemple, Onfray, que je ne supportais déjà pas à l'époque de son université populaire de Caen et qui a confirmé tout le mal qu'on pouvait penser de lui - rond de serviette à CNEWS, propos délirants...etc). Pour en revenir à Dierstein, il est poseur, amateur de rap, en survet et couvert de tatouages, c'est donc rédhibitoire pour moi. J'ai feuilleté à plusieurs reprises deux ou trois de ses bouquins, c'est assez crapoteux: que du dialogue facile et brut de décoffrage entre flics, gauchistes et "responsables". Pas étonnant qu'il puisse sortir des bouquins de plusieurs centaines de pages à un tel rythme. Syndrome Ellroy effectivement très marqué. Et la méthode me gêne: mélange de personnages / épisodes historiques réels et de personnages de fiction (ses deux flics/fliquettes), mais en refusant de consulter les gens ayant connu l'époque. Puisque tu cites Debord, j'ai acheté l'autobiographie de René Viénet, membre de l'IS de 63 à 71, après l'avoir écouté dans une séance de présentation en librairie. Le type est intéressant à écouter, mais à l'écrit...bof. Le titre du bouquin est "Avec ma bite et mon couteau" (sic). Quand je suis allé le commander, j'ai pris des précautions pour éviter d'être emmené par la sécurité comme pédophile et islamiste.
SupprimerJ'ai avalé le Dierstein en quelques jours, 1000 pages pourtant en version Poche. Ce n'est pas de la grande littérature au sens Manchette du terme, certes, mais dans le genre rouleau compresseur ce n'est pas mal. Et cela ravive les souvenirs. Effectivement, les actions ou propos qu'il prête à des gens ayant existé (de Delon à Giscard ou Bokassa) en gros 90% des personnages, laissent songeurs, mais il ne me semble pas qu'il y ait eu des plaintes (plus gênant dans le cas de Robert Boulin dont l'instruction n'est pas close), mais participent au plaisir de la lecture. Ellroy faisait pareil avec les Kennedy ou les acteurs hollywoodiens.
RépondreSupprimerSi tu t'intéresses à l'époque, il y a un bouquin à lire: Les Oubliés d'Action Directe, de Richard Schittly ( journaliste au Progrès de Lyon): là, tout est vrai et comme on dit, la réalité dépasse la fiction (ou l'affliction, à voir).
RépondreSupprimerJ'en prends note, merci. J'avais en son temps lu les deux tomes de "Génération" de Hamon et Rotman, qui commence avant mai 68 et couvre la décennie suivante. Une somme.
RépondreSupprimerCurieux que tu parles de ça. Je pensais justement hier que Dierstein, c'était le Hamon/Rotman trash de l'époque. Quand j'ai fait du tri dans la bibliothèque, je ne les ai pas gardés.
SupprimerRectification capitale, l'intervenant n'était pas dans "Attention danger travail" de Pierre Carles mais dans sa suite "Volem rien foutre al païs" (du même), qui débute ainsi :
RépondreSupprimerhttps://www.youtube.com/watch?v=oPIkkGpyHH0
Ah ouais quand même... Sacré Pompon. Otez-moi d'un doute, ce n'est pas Barre, le meilleur économiste de France, dont on a appris plus tard que lui et ses rejetons planquaient leur fric dans des paradis fiscaux pour échapper à l'impôts ?
RépondreSupprimerTout à fait, même si cela a débouché sur un non-lieu... :
Supprimerhttps://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Barre#Affaire_judiciaire_apr%C3%A8s_sa_mort
Comme on disait à l'époque : "Barre un, Barre deux, Barre toi !" :-)
Le problème avec cette histoire de droit à la paresse est que ce n'est pas viable économiquement. Les entreprises ont encore besoin de travailleurs.
RépondreSupprimerUne autre question se pose : Si les gens ne travaillent plus qui les paient? Sur quels critères ? Le clown Hamon voulait que ce soit l'État à travers le revenu universelle, qui n'est faisable que dans sa forme libérale.
C'est à dire supprimer toute les aides pour faire une sorte de gros RSA sans conditions.
Je ne suis pas sûre que rendre le peuple dépendant de l'État soit une si belle idée.
Tout à fait, dans mon souvenir c'était ça l'idée, le revenu universel remplaçait les autres allocations. L'idée avait été portée par des économistes, et pas des plus mauvais, mais qui ont un angle de vue différent. Au moins aurait-on pu en discuter sereinement, alors que les partisans de cette idée ont été traités de feignasses gauchistes... Le débat vole haut ! Qui remettrait en cause aujourd'hui les congés payés ? ( Ah si, y'en a...). Les 15 heures par semaines paraissent sans doute utopiques (c'est un roman que je chronique !) mais la réduction du temps de travail va dans le sens de l'Histoire. Il ne s'agit pas de ne plus travailler, mais de travailler moins et donc mieux. La première chose que font les entreprises pour être plus compétitives est de sucrer les emplois ! La salariat serait-il l'ennemi de l'entreprise ? L'ubérisation est déjà en train de tout bouffer, je ne suis pas certain que ce soit le modèle idéal, qui a tout de l'esclavagisme moderne.
RépondreSupprimerLe salaria reste largement majoritaire.
RépondreSupprimerLe problème du droit à la paresse est qu'il ne peux marcher que dans un pays fermé.
Je ne suis pas sûre que les Chinois et les Américains par exemple suivent cette idée.
Je confirme que ce bouquin n'a pas dû sortir aux US ou en Chine !
RépondreSupprimerJe parlais plus largement de cette idée de diminuer encore le temps de travail.
RépondreSupprimerElle est loin d aller " Dans le sens de l'histoire ".
Les Allemands par exemple n'ont jamais eu les 35 heures.
Résultats ? Ils n'ont pas de déficit alors que la France finance son temps libre en empruntant.
Que se passera t'il si, fatigué de payer le confort des français, nos créanciers ferment les vannes?