jeudi 6 août 2026

HAYDN – Concertos pour violoncelle N°1 et 2 (≈ 1760/1783) - Jean-Guihen QUEYRAS (2003) – par Claude Toon


- Claude, ce mouvement survolté, un final sans doute… il me semble l'avoir souvent entendu, peut-être dans les films… Ou à la radio…

- Je ne sais pas trop Sonia… mais ce final, en effet, du premier concerto pour violoncelle de Haydn reflète le tempérament épicurien et aimable du compositeur… Curieusement, on a retrouvé la partition qu'en 1961 !! Pourtant on en connaissait l'existence… D'où l'importance du classement. J'ajoute Sonia que pour le N°2, la partition n'a elle aussi été exhumée qu'en 1951…

- Du coup, il n'existe que des enregistrements datant de l'époque du microsillon, voire de la stéréo pour le premier, c'est dingue…

- Et oui, Rostropovitch et Benjamin Britten ont signé dès 1962 un disque célèbre, mais dans une optique grand orchestre… Autre disque attachant : Jacqueline Dupré et Daniel Barenboïm en 1967…

- J'aime beaucoup, tendre et poétique et virevoltant… Tu as choisi une version moderne avec un jeune violoncelliste…

- Mouais… Jean-Guihen Queyras le canadien se dirige vers la soixantaine quand même, il avait trente cinq ans lors de l'enregistrement réputé que nous allons écouter…  casting encore rare, il est accompagné par un orchestre jouant sur instruments d'époque, le Freiburger Barockorchester dirigé du violon par Petra Müllejans cofondatrice de l'ensemble…


Haydn vers 1760

Sur conseil de Luc et de Pat qui veillent avec sympathie sur mon avancée en âge (75 balais à l'automne), cette été, pas de chronique fleuve sur des opéras de quatre heures ou autres ouvrages contemporains nécessitant un analyse solfégique et cérébrale, ce que j'appelle un guide d'écoute, pour les apprécier plus facilement. Je les remercie de cette intention… Et je vous rassure tout de suite, l'été deviendra le moment privilégié pour l'écoute de courtes "perles" de compositeurs qui ont fait leurs preuves à leur époque et dans le blog… Des perles qui ne justifiaient pas des chroniques fouillées ! Mais pas de nanar musical… Si si, ça existe 😊.

"Mourir, cela n'est rien, Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir, oh vieillir…" chantait Brel dans son dernier album en 1977. Il avait bougrement raison ! et Bill Gates d'ajouter : "On ne commence vraiment à vieillir que lorsqu'on arrête d'apprendre". Et voilà comment on découvre ce jour, peut-être pas tous, deux jolis concertos de Haydn vaguement entendus mais pas réellement écoutés en ce qui me concerne.

Comme nous échangions avec Sonia, les partitions sont des rescapées du classement pas toujours rigoureux de la production digne d'un stakhanoviste de la composition qu'était Joseph Haydn. On peut supposer qu'hormis les ouvrages édités après la création, ce qui n'était pas encore une activité très courante au XVIIIème siècle, certaines partitions soient détruites, perdues ou encore sous une pile poussiéreuse de grandes bibliothèques nationales, 3ème sous-sol, 14éme rangée, 6ème étagère, etc… C'est ainsi que pour Haydn, bien que la plupart de ses œuvres furent éditées de son vivant du fait de sa célébrité et des largesses de ses employeurs, jusqu'après la guerre, n'existait qu'un catalogue chronologique type Opus xy. (exemple d'opus : Beethoven + WoO pour les inédits posthumes). Entre 1975 et 1978, le musicologue néerlandais Anthony van Hoboken a établi un catalogue par genre des 750 œuvres de Joseph. Pour Bach, le catalogue BWV utilise le même principe. Inversement le catalogue Deutsch dédié à Schubert reste chronologique.

La classification par genre permet des ajouts de manière aisée au fur et à mesure des découvertes ou, inversement, des retraits d'œuvres dont des études approfondies (Solfège, calligraphie, datation du papier musique, traitement du contrepoint…) prouvent que certaines partitions ont été attribuées par erreur à des grands maitres, ou sont juste le résultat des exercices de leurs élèves.


Jean-Guihen Queyras
 
 

D'après les travaux de Marc Vignal, on a longtemps supposé que Haydn avait composé six concertos pour violoncelle. Le catalogue officiel n'en a retenu que deux dont l'écriture par Haydn est une certitude (source : wikipédia).

1- Concerto no 1 en do majeur, Hob. VIIb/1 (1761–65) Retrouvé en 1961 à Prague.

2- Concerto no 2 en ré majeur, Hob. VIIb/2 (1783) Pour Anton Kraft (exemplaire autographe acquis en 1951).

3- Concerto no 3 en ut, Hob. VIIb/3 (ca. 1780, perdu, et sans doute pas de la main de Haydn).

4- Concerto no 4 en ré, Hob. VIIb/7 (Composition de Constanzi ou de Giovanni Battista de 1750).

5- Concerto no 5 en ut majeur, Hob. VIIb/5 (fausse attribution)

6- Concerto (N°6 ?) en sol mineur, Hob. VIIb/g1 (ca. 1773, attribution douteuse, perdu)

Vous imaginez le travail d'expertise exigé pour rendre à César ? Vois-tu Sonia, seuls les disques proposant les deux premiers de la liste sont à considérer comme authentiquement informés. 


Nikolaus I

Concerto N° 1 en do majeur, Hob. VIIb/1 (≈1761)

Le Concerto no 1 en do majeur, tonalité positive, aurait été composé entre 1761 et 1765 pendant les premières années où Joseph travaille pour la famille princière Esterházy, Paul II pendant un an puis, Nikolaus I pendant trente ans.

Une fidélité envers son "protecteur" qui s'explique par l'attitude de mécène de ce noble féru de musique, gambiste virtuose du "baryton", une viole imposante (voir la photo ci -dessous). Paul II avait signé un contrat pour un larbin compositeur, logé, nourri, en aucun cas propriétaire de ses compositions…

Nikolaus I conscient du génie de son futur maître de Chapelle revoit le contrat et lui offrira des moyens d'exception : orchestre, chœur, possibilité de voyager… Nikolaus I meurt en 1790. Son successeur Nikolaus II n'a aucune passion musicale mais laissera le champ libre à Joseph devenu le compositeur le plus adulé dans toute l'Europe.

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Baryton (viole)
 
 

On suppose que le concerto était dédicacé à Joseph Franz Weigl, ami de Haydn et violoncelliste solo de l'orchestre du prince Esterházy. On doit sa découverte en 1961 dans les réserves du Musée national de Prague au musicologue Oldřich Pulkert.

Son orchestration, modeste, répond à une tradition en vigueur à l'époque : 2 hautbois, 2 cors, des cordes et un continuo (basse continue). Mozart y recourt fréquemment dans ses symphonies et concertos des années 1770.

Le concerto adopte classiquement la forme tripartite. L'héritage du style baroque reste proche, la forme sonate est largement utilisée. Nouveauté pour cette époque du tout début du classicisme, l'exécution dure 25 minutes voire plus. Haydn n'écrit pas une broutille divertissante mais un imposant concerto qui préfigure ceux pour piano de Mozart. Est-il destiné au concert plutôt qu'à des soirées mondaines avec le brouhaha en complément ? La question mérite d'être posée… et je pense que oui.

1 - Moderato [00:00] : Le concerto débute par une ouverture orchestrale construite sur une thématique entraînante de style galant. Le violoncelle reprend ce thème lors de son entrée et décline un second motif espiègle. Le romantisme est encore loin et même si la période qui s'annonce dite "sturm und Drang"* inspirera des symphonies tourmentées (funèbre, Passionne) écrites à la fin de la décennie 1760, le premier mouvement ne philosophe pas sur le spleen des artistes. La mélodie allègre du soliste et celles chantées par les instruments de l'orchestre s'entrecroisent avec bonhomie, douceur et tendresse. Le Freiburger Barockorchester et sa vingtaine de musiciens tout au plus révèle une sonorité aérée donc adaptée à cette musique aux intentions charmeuses. 
(*) "tempête et passion", mouvement intellectuel privilégiant les tonalités mineures élégiaques.

2 - Adagio [10:23] : Le terme cantabile convient à merveille à la mélodie monothématique qui parcourt la partie orchestrale du mouvement central réservée au groupe des cordes seules. Étrangement le violoncelle se comporte en invité, son écriture dans la tessiture aiguë représentant un défi technique pour le soliste : trilles et arpèges aussi. L'onirisme de l'adagio s'agrémente d'un jeu de nuances subtilement affirmé. [17:29] La cadence demeure secrète, peu accentuée.

3 - Finale - Allegro molto [18:36] : Le terme molto (très allègre) est vraiment bien adapté après l'écoute de l'introduction tempétueuse du finale, une danse un peu folle dans laquelle hautbois et cors sont de retour. Le violoncelle perd son statut de soliste dès la première mesure en se joignant par simplicité à la plaisante chevauchée… [19:35] Changement de style, le soliste se détache du groupe par une tenue sur trois mesures de la note do en crescendo, tenue prolongée par un arpège enthousiaste. Le violoncelle ne cessera plus de caracoler, mêlant virtuosité fulgurante et facétie jusqu'à la coda du final. 


Concerto N° 2 en ré majeur Hob.VIIb/ 2

Vingt années se sont écoulées entre les compositions des deux concertos désormais attribués officiellement à Haydn. Le second, moins virtuose et, de vous à moi, éloquent, prend place dans les programmes des concerts plus rarement que son grand frère. Longtemps on ne savait pas qui avait joué quoi composé par qui ? Le mystère perdurera deux siècles.

Ami proche de Haydn, le violoncelliste et compositeur tchèque Antonín Kraft (1749-1820) fut longtemps considéré comme l'auteur du concerto en 1783. De plus  Kraft était membre de l'orchestre Esterházy du prince Nikolaus I. Or il existe des annonces de programme british de mars 1784 à propos d'un concert donné à Hannover Square et libellées : "Nouveau Concerto pour violoncelle, avec M. Cervetto, composé par Haydn". James Cervetto, grande star de l'instrument outre-manche était le violoncelliste principal de l'Opéra italien de Londres. Il ne pouvait s'agir que d'un second concerto, le précédent datant de 1761 n'étant pas "nouveau" 😊.

Ouf ! la découverte du manuscrit autographe de Haydn en 1951 a mis fin à ce mystère. Ajoutons que l'orchestration est identique à celle du concerto N°1 : 2 hautbois, 2 cors, des cordes et basse continue.


James Cervetto

1- Allegro moderato en majeur [00:00] : Haydn respecte très sérieusement la forme sonate dans une introduction de près de six minutes. Le thème A ondule gaiement dans un climat bucolique et Haydn toujours soucieux de bannir la monotonie inclut une première variation dès la 3ème mesure ! [00:25] La reprise ne sera pas da capo, on s'en doute, mais gagne en vivacité. Un nouveau thème et des motifs variés déclinés du thème se font entendre jusqu'à un glorieux tutti hautbois et cors. Haydn ne lésine pas et nous offre un début digne d'une symphonie !  Petit constat chez Haydn qui ne rallonge rien par la facilité : il n'y a aucune barre de reprise dans la partition (notée en solfège par :

||: ♩ :||) … (Exemple opposé chez Mozart : 36ème symphonie - premier mouvement. Jouer ces reprises est ad libitum, (facultatif), Böhm les zappe, Harnoncourt se donne le temps de les reprendre...). 

[1:46] L'entrée du violoncelle s'élabore sur l'énoncé du thème A introductif mais émaillé d'initiatives affirmant son indépendance. Il en ressort un prologue durant près de six minutes ! sacré Haydn ! Comment a-t-on pu imaginer qu'une si talentueuse fantaisie soit le fruit d'un confrère concurrent 😊 ? [5:52] le développement suggère une improvisation à partir des thèmes principaux, passage s'achevant avec fougue. [8:50] La conclusion repose sur l'idée d'une reprise du début. Avec son prolongement atteignant le quart d'heure, l'allegro monopolise une large moitié de la durée totale du concerto (25 minutes). [11:57] La cadence joue sur des variations de rythme d'une grande difficulté.

2 - Adagio [14:45] en la majeur : Haydn écrivait rarement des adagios imposant un tempo sans doute trop lent pour ce musicien à la sensibilité passionné et enthousiaste voire farceuse. Le court mouvement lent recourt à la tonalité tendre et lumineuse de la majeur. Trois pages de musique déroulant une cantilène du violoncelle traçant sa voie au sein d'une sérénade staccato des cordes… Le cor se tait mais pas le hautbois. [04:44] Un passage nostalgique naît suite à la transition en do majeur, le jeu des cordes graves étant rythmé par des syncopes. [05:23] L'adagio se termine par une énigmatique et douce "cadence" (noté sur les portées !) jouée par le violoncelle solo soutenu par des cordes…

3- allegro [45:29] : Les cinq minutes du final jouent la carte de l'optimisme revenu. Le jeu du violoncelle se veut virulent. Les bois discrets jusqu'alors se manifestent gaiement. Le 1er concerto suivait une ligne dite du baroque tardif. Le deuxième par son long allegro initial et l'intimité élégiaque de l'adagio témoigne de l'entrée de  Haydn dans l'univers du classicisme.

- Flûte et flûte ma Sonia… On avait dit billet court et nous voici à dépasser les 2000 mots !!!!

- Pas grave mon Claude, ça fait 1000 mots par concerto, hihi … pour les 3ème et 8ème symphonies de Mahler ou Parsifal de Wagner, tu as atteint les 8000…

- Certes, certes !


Petra Müllejans
 
 

Le violoncelliste français Jean-Guihen Queyras est né à Montreal en 1967 et a vécu sa prime jeunesse en Algérie ! Il a étudié au conservatoire de Lyon, à l'Université de musique de Fribourg, et à la Juilliard School. Il a débuté avec Pierre Boulez au sein de l'orchestre inter contemporain et a été membre du Gewandhaus de Leipzig. Comme tous les virtuoses il a participé à des concerts comme soliste de la riche littérature concertante pour son instrument. Évidemment, cette remarque s'applique aux formations de chambre. À ce sujet, il a fondé le Quatuor Arcanto, s'entourant des violonistes Antje Weithaas et Daniel Sepec et de l'altiste Tabea Zimmermann écoutée dans ce blog dans Harold en Italie. Une chronique dédiée au Quatuor Arcanto explore les quatuors de Ravel, Debussy et Dutilleux, un programme magique ! (Index)

Jean-Guihen Queyras se passionne pour tous les genres : du baroque à la modernité, sa discographie en témoigne !

Née en 1959 à Düsseldorf, Petra Müllejans étudie le violon à l'académie de sa ville natale avec la virtuose spécialiste de Bach Helga Thoene. À 21 ans elle rejoint  Rainer Kussmaul à Hochschule für Musik de Fribourg-en-Brisgau avec lequel elle découvre sa passion pour le violon baroque. Dans ce domaine, Nikolaus Harnoncourt la reçoit à Salzbourg pour achever sa formation.

Comme évoqué en intro, elle a cofondé en 1987 le Freiburger Barockorchester avec Gottfried von der Goltz, violoniste baroque et maestro, un ensemble de 26 musiciens. Elle deviendra professeure de violon baroque à Fribourg et à Francfort.

Dotée d'une large ouverture d'esprit, on peut l'entendre dans le répertoire non classique : la musique klezmer (chansons festives yidiches), le tango, la czardas et le jazz !


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 



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