Ce
fut un séisme, un choc, une secousse. Depuis le temps que la
littérature était devenue lisse, légère, insignifiante, nul
n’aurait pu imaginer qu’elle puisse encore mener à la prison.
« Pour écrire il faut mettre sa peau sur la table, il faut
payer ». Les aptères virent dans cette citation de Céline un
encouragement à exhiber leur narcissisme creux. Naturellement, ils
vomirent tous la même bouillie victimaire et nihiliste, prenant leur
vulgarité pour une réinvention du génie du cuirassé Destouches.

A
force d’entretenir un entre soi particulièrement sectaire, ces
fonctionnaires qui se voulaient artistes purent devenir de
lamentables rentiers de l’argent public. C’est ainsi que
l’éternelle adolescente Virginie Despentes devint conseillère du
directeur du théâtre du nord David Bobée, avec lequel elle ne
ratera pas une occasion d’exprimer son mépris pour tout ce que son
pays a créé de beau. Des « écrivains » aux
« journalistes », de la gauche dure à la droite molle,
des librairies dites indépendantes aux grandes surfaces, une morale
absurde s’acharne aujourd’hui contre tout ce qui sort de son
cadre. Le terme extrême droite est à ce milieu ce que le terme
« ennemi du peuple » fut pour les dictatures communistes,
une arme de censure massive.
Nul ne sait véritablement définir de
tels mots, tracer une frontière claire au-delà de laquelle
l’imprudent tomberait dans cet abyme. Un petit milieu s’est en
réalité, grâce à cette sentence, autoproclamée partie de la
vérité et du bien. Quel ne fut pas l’étonnement de Boualem
Sansal lorsque, après ses vives critiques sur l’islam, il se vit
fermer les portes de nombre de médias dits publics. Lui qui vit les
dégâts de l’islamisme en Algérie, qui vécut dans un pays où
tant de têtes tombèrent sous les coups du front islamique du salut,
on le bâillonnait par peur du scandale. Ce pays qu’il aimait et
dont il avait si bien honoré la langue serait il donc devenu
l’Abistan de son roman « 2084 » ? Il n’était
pas si farfelu de le craindre.

Refusant de se taire, l’écrivain
accepta donc les invitations de nombre de médias honnis. C’est
dans l’un d’eux que, inconscient des conséquences de ses
déclarations, il disserta librement sur l’histoire des frontières
algériennes. Au fond, le président Tebboune se fichait bien
d’entrer dans un débat intellectuel qui le dépassait, ce ne fut
pour lui qu’un prétexte de plus, une nouvelle façon d’entretenir
le feu d’un nationalisme revanchard. Véritables frères
spirituels, ceux qui attaquaient Sansal en France et le président
algérien avaient en commun une haine fanatique du pays de Hugo. En
envoyant Boualem Sansal en prison, Tebboune accomplit l’acte dont
rêvait une certaine caste médiatique sans oser le dire. Que n’a
pas fait le camp du bien pour faire de cette prise d’otage de
Tebboune une mise à mort médiatique et littéraire. Ses relais
politiques votèrent contre l’aide de l’union européenne à sa
libération, ses relais médiatiques le taxèrent de « mauvais
écrivain », fustigèrent son rapprochement supposé à une
extrême droite indéfinissable.

Au fond, ces gens furent pareils à
un des gardiens de prison décrit dans « La légende ».
Totalement dénué d’idéal et d’autonomie, il se contentait de
répéter une série de réflexes pavloviens. Comme le dit lui-même
l’auteur, ce sont d’abord ces hommes serviles qui permettent à
une tyrannie de prospérer. Certains moquèrent le passage de « La
légende » où, subissant les souffrances physique liées à la
maladie et la souffrance morale de l’isolement, l’auteur se
comparait à Soljenitsyne. Comme lui pourtant, l’homme ne survécut
que grâce au constat qu’il était devenu un symbole. Admirant sa
résistance, des prisonniers commençaient à espérer que son
courage viendrait à bout du régime.
Hors de ces murs, ceux qui
militaient pour sa libération refaisaient de la littérature une
force de résistance contre la tyrannie. « La légende »
n’est pourtant pas, comme « L’archipel du goulag »,
une analyse minutieuse d’un système carcéral. Quitte à comparer
ce livre à l’œuvre du grand Alexandre, on pensera plus volontiers
au roman « Une journée d’Ivan Denisovitch ». Comme le
héros de ce livre, Sansal dut subir des conditions de détentions
indignes. « La légende » nous fait découvrir ses heures
de souffrance au milieu des cafards, cette solitude terrible où seul
l’espoir fait vivre. « La solitude est une patrie peuplée du
souvenir des autres » écrivait Sylvain Tesson, le prisonnier
Sansal n’aurait pas dit mieux.

Ce qui le fit tenir, c’était le
souvenir de ceux qui se battaient pour lui dehors. Contrairement à
ce que semblent penser nos sociétés individualistes, la vie d’un
homme ne lui appartient jamais totalement, elle appartient également
à ceux qui l’aiment, admirent son œuvre, tous ceux pour qui son
existence signifie quelques chose. Idéalisant sans doute une France
qui n’était plus que l’ombre d’elle-même, ses codétenus
imaginaient déjà que le pays de Voltaire se mobiliserait contre la
tyrannie bigote qui enferma une de ses plus grandes plumes. Victime
du même idéalisme, Sansal eut comme eux une admiration démesurée
pour les rodomontades stériles de l’impuissant Bruno Retailleau.
Bien conscient qu’il ne pourrait rien faire dans un tel
gouvernement, le ministre profita du malheur de l’écrivain pour se
lancer de façon tonitruante dans la course à la présidentielle.
Idéaliste, Sansal l’est tout au long de ce livre, ce qui fut sa
grande force relevant parfois d’une touchante candeur. Lorsqu’il
rêve qu’un Zola vienne écrire pour lui le « J’accuse »
moderne, ce n’est que pour constater à sa sortie de prison que
précisément ceux qui se prenaient pour Zola le mirent au banc des
accusés. Son « J’accuse », Sansal devra l’écrire
lui-même, lorsque le temps lui aura donné une vision plus complète
de l’épreuve qu’il vient de traverser. « La légende »
ne répond pas encore à cet impératif, la grandeur de ce témoignage
se situe ailleurs.
C’est le cri de rage d’un homme qui, ayant su
garder sa liberté de penser jusque dans les geôles les plus
insalubres, hurle son désir de vengeance et sa haine de la tyrannie
qui l’enferma. Il existe encore des hommes qui, plus attachés à
leur honneur qu’à leur confort, osent affirmer que la
réconciliation ne se fait pas à n’importe quel prix, que la
sagesse se situe plus parfois dans la colère que dans la soumission.
La féerie sera pour une autre fois mais, en attendant, Sansal
témoigne ici d’un courage nous incitant à ne plus baisser les
yeux.
Editions Grasset - 252 pages
Un simple coup d'œil à la rubrique "Les clients ayant consulté cet article ont également regardé" d'Amazon suffit à deviner les sympathies de ses laudateurs, allant de la droite "décomplexée" à l'extrême-droite "dédiabolisée" (ils ont mis la cravate et se tiennent bien à table). Avec "Journal d'un prisonnier" de Nagy-Bocsa, autre "insoumis" (sic) enchainé dans les geôles, on rigolerait, au moins...
RépondreSupprimerLes amitiés politiques de Sansal n'étaient pas non plus un secret, il avait été collaborateur du média Frontières, régulièrement invité aujourd'hui des chaînes Bolloré (qui édite le livre...). Au moment de " l'affaire " il y avait eu quelques voix pour le rappeler. Ce qui ne justifie évidemment pas d'embastiller un écrivain.
RépondreSupprimer"Les amitiés politiques de Sansal n'étaient pas non plus un secret"
SupprimerPas plus que celles de l'auteur de l'article, qui sont d'ailleurs les mêmes... Vous avez dit "entre soi sectaire" ? :-)
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerAdmettons mais on tourne en rond : ces médias "alternatifs" lui auraient-ils déroulé le tapis rouge s'il exprimait d'autres vues ? De toutes façons, elles sont plus anciennes que cet évènement. Après, quand on écrit une aberration telle que "le gouvernement français participe au plan de conquête de la planète par la soumission de ses habitants à l'islam", il ne faut pas s'étonner de la tiédeur des médias... Bref...
SupprimerCe qui est dommage, c'est que ce livre est sorti en pleine polémique, trop tôt, a été "vendu" sous un angle politique plus que littéraire. Ce qu'avait bien compris l'éditeur historique de Sansal (Nora, remercié par Bolloré juste avant comme par hasard) qui souhaitait retravailler sur le manuscrit ( qui en avait grandement besoin d'après 90% des critiques). Je crains que Sansal n'ait cédé un peu vite aux sirènes bolloréennes, et au gros chèque qui allait avec, dans le but de régler ses comptes personnels auxquels le lecteur lambda ne comprenait rien. Résultat, le livre est un flop commercial, visiblement.
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