vendredi 19 juin 2026

NOUS L'ORCHESTRE de Philippe Béziat (2026) par Luc B


Une immersion totale, musicale, dans l'Orchestre de Paris, dirigé par le chef finlandais Klaus Mäkelä. Le réalisateur Philippe Béziat a investi la Philharmonie de Paris, avec toutes ses mini caméras et ses micros, pour capter au plus près ce qui constitue un orchestre philharmonique. Il faut un chef, des pupitres, mais surtout des musiciens, ici au nombre de 120.

L’idée de Philippe Béziat est de truffer l’orchestre de caméras (vues en contre plongée comme si on était accroupi aux pieds des musiciens) et de micros (90 en tout), pour enregistrer chaque instrumentiste, et ensuite les confronter à ce qu’ils entendent. Car comme le dit un des musiciens, dans un tel orchestre, on ne s’entend pas ! Un peu le voisin, le mec derrière, mais on est un élément de l’ensemble que seul le public (et le chef) appréhende dans son entier. La force du collectif chère à Aimé Jacquet. Il faut donc avoir les yeux rivés sur le chef d’orchestre, lui faire confiance, ou, comme dit un autre, regarder les mouvements de bras des violons altos pour repérer la cadence. 

Les musiciens, on va donc les entendre, jouer et parler. Enfin, presque. Car l’autre idée de mise en scène, est de filmer les interviews sans le son ! Surprenant effet, on se tourne vers la cabine de projection pour vérifier s’il n’y a pas de bug, mais non, c'est fait exprès. Les propos tenus apparaissent dans un second temps, comme les cartons d’un film muet. Dans le but de ne pas interférer avec la musique ? Pourquoi pas, mais alors dans ce cas, pourtant certains sont muets, et d’autres pas ? Et pourquoi n'avoir pas sous-titré tout le film pour laisser la place entière à la musique ? C’est dommage. 

(à l'attention des lecteurs, le terme "c’est dommage" risque de revenir souvent dans cette chronique. Je vais gâcher le suspens, mais je ne suis pas raccord avec les critiques dithyrambiques qui ont salué ce documentaire).

Ce qui dommage, donc, c’est aussi de ne jamais entendre Klaus Mäkelä. Un problème d'égo ? Je ne cause pas au même rang que la plèbe ? On le voit beaucoup à l’image, le film commence sur lui, dans les couloirs, il est filmé sous tous les angles, suant à grosses gouttes, diriger par gestes tonitruants. Il aurait été intéressant d’avoir son ressenti, sur sa conception de la musique, sur l’orchestre et les musiciens, mais aussi sur le dispositif original de Philippe Béziat.

Le réalisateur fait des focus sur certains musiciens. Un cornettiste dont c’est le dernier concert (c’est assez émouvant, on voit la main de son voisin se poser sur son bras juste après son dernier solo), cette violoniste venue d’Arménie (mais pourquoi la suivre, elle, dans la rue ?), le percussionniste du fond inquiet du respect du tempo, le violoniste vétéran entré dans l’orchestre il y a 45 ans. Assez beau aussi les contrebassistes, dont un jeune gars qui s’écoute, comme s’il s’entendait pour la première fois, qui refait ses gestes, où le recrutement à l'aveugle d'une altiste.

Il y a aussi des images impressionnantes de la grande salle de la Philharmonie (j’ai eu la chance d’y aller, une fois) filmée sous des angles inédits, des travellings aériens qui parcourent les couloirs (attention aux reflets les gars, on voit les opérateurs !). Mais il y a aussi des images du très glamour périphérique parisien (Porte de la Villette, Pantin) et là je ne vois pas trop l’intérêt esthétique. Y’avait pas d’autres lieux où interroger les protagonistes qu’avec la porte de Pantin taguée en fond ? C’est dommage. 

Une séquence est amusante. Ecran noir sur lequel s’affichent des citations anonymes de musiciens, qui racontent l’envers du décor, du genre « mon voisin de pupitre joue super bien, mais quel con ! », la lassitude après 20 ans, les petites jalousies (« moi je n’ai jamais de solo ! »), ce sentiment de n'être qu'un rouage de la belle mécanique générale.

Beaucoup de sous-titres dans NOUS L’ORCHESTRE, mais curieusement, pas quand il faut, c’est dommage. On entend quoi comme œuvres ? On n’sait pas. Il faut attendre le générique de fin pour identifier des passages de « Le Sacre du printemps » ou « Petrouchka » de Stravinsky, le « Concerto en sol » de Ravel, « Le Mandarin merveilleux » de Bartók, la « Symphonie n°8 » de Malher, et plein d’autres… C’était compliqué d’incruster les titres ? Comme le nom des intervenants, les chefs invités ? Boum, ça débarque comme ça, on ne sait pas qui, pourquoi. Mention à un ce vieux bonhomme encore gaillard : Herbert Blomstedt, 97 ans aux pruneaux.

On suppose qu’il y a des sauts temporels (les vêtements changent) mais c’est dommage de ne pas avoir daté les moments choisis dans une chronologie, ni indiqué si c’est une répétition ou un concert (c’est quoi ce blockhaus de béton en province ? Pourquoi filmer ce trajet en train, puis en bus ?).

Vous aurez compris que je reste dubitatif par les parti-pris de mise en scène qui ne rendent pas le film pédagogique. Comme le travail du chef d'orchestre, sa vision de l'œuvre, n'est pas expliquée. Dommage. Seul un gars comme le Toon y trouverait son bonheur, lui n’a pas besoin de sous-titre ! 

Je pensais qu’on assisterait à la création d’une œuvre, ses rouages, à la chronologie des répétitions, espionnant comme la petite souris comment les cordes travaillent, les soufflants, comment l'ensemble s'assemble. Et finir sur une captation entière d'un mouvement de symphonie. 

Dommage que toute cette technique inédite en terme de prise de son soit desservie par un montage anarchique, sans lien, sans récit ni réel point de vue.


couleur - 1h30 - format 1:1.85 

4 commentaires:

  1. Shuffle Master.19/6/26 13:46

    Bon, un film pour le Toon, quoi. Et encore...

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  2. M'enfin Shuffle, quel est cet a apriori !!! Je me gausse...
    Ben justement certainement pas.
    Si on réunit 120 musicos (moins ou plus, des deux sexes) dans une salle avec une disposition précise (question de climat et de timbres), ce n'est pas pour se faufiler les filmer en contre plongée. Heureusment que les filles sont en robes longues.... 😅😅😅😅😅
    La vue de l'ensemble surtout avec une bonne place centrale permet d'écouter en 3 D.
    Karajan avait parfaitement spécifier le job du maestro : "plus vite, moins vite, plus fort, mois fort avec un petit détail pour préciser le motif"... J'aime beaucoup Klaus Mäkelä en couple avec Yuja wang...
    Je verrai ça quand ça passera sur le câble, Luc a tout dit... "montage anarchique, sans lien, sans récit ni réel point de vue." Pas vendeur le Luc !

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  3. Oui incoyable : Herbert Blomstedt, 98 ans cette année a fait un malaise à San francisco dans la 9ème de Bruckner. Un petit soutien pour mieux l'installer et c'était reparti.... Il du annuler des concerts à Berlin pour... la 9ème de Mahler, 1H20, une partition diaboliques.... Il va faire comme Molière cet Homme.

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    1. Shuffle Master19/6/26 20:23

      Petite précision: Molière n'est pas mort en scène, mais chez lui, après une représentation. On ne souhaite ni l'un ni l'autre au susnommé Blomstedt que je n'ai d'ailleurs pas l'honneur de connaître. Il y a quand même un truc qui me surprend, c'est que les musiciens ne s'entendent pas les uns les autres. Vu le niveau desdits musiciens, c'est fortement improbable, mais en cas de (léger) couac/décalage, il se passe quoi?

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