Le veuf éploré est peintre. Il a perdu sa femme, mais surtout sa muse. Grâce à Suzanne, il se remet devant le chevalet. Son ami Armand découvre le subterfuge, chasse l’usurpatrice, puis se ravise. Car il est aussi son marchand d'art. Après réflexion, il propose un deal à Suzanne : « Quand il vous voit il peint, et quand il peint je vends ».
C’est le premier étage de la fusée, un point de
départ qui aurait plu à Woody Allen, qui a plus d’une fois tourné
autour de ce genre d’histoires. Une fois cette première idée
exploitée, Salvadori en rajoute une, en répondant à cette
question : mais c’était qui cette Irène tant aimée ?
Grâce à son journal intime que Suzanne subtilise (y puisant toutes
les infos nécessaires à sa supercherie) le récit se dédouble,
ponctué de flash-back. Pierre Salvadori imbrique les deux histoires
par un jeu de raccords ludiques. La scène au restau est géniale,
tout tient sur le montage, même lieu mais deux époques, une réplique commence au présent, se conclut dans le passé. Brillant. Il joue aussi sur le direct, lorsqu’il filme Suzanne entrer dans l’eau d’une rivière, et sans couper, Irène en ressortir. C’est tout bête, poétique, sans trucage, et ça marche. La magie du cinéma, du spectacle !
C'est ce que célèbre aussi Salvadori, à travers les attractions de la foire, les trucs de la médium, le numéro de Suzanne qui repose sur une installation cachée du public. Ou le truc d'Antoine pour simuler un suicide, celui de l'affreux Titus (Gustave Kerven) le patron vénal et entreprenant de Suzanne, pour se venger, sacrifier sa vedette plutôt que de la voir en aimer un autre. La scène finale est magnifique. Chaque personnage a son petit secret bien enfoui, son petit mensonge, sa part de mystère, chacun semble usurper une identité, chacun se cache derrière son masque.
La mise en scène millimétrée (qui abuse de champ / contre champ faciles, ça m’agace !) regorge de petites idées. Comme ce plan où Suzanne se sert de la feuille d’une plante verte comme éventail. Ou porte des lentilles blanchies pour simuler la transe, donc ne bigle plus rien ! Fameuse, la rencontre entre Irène et Antoine, qui pose à poil la jambe en l’air attachée par une corde, et corrige lui même, en douce, le portrait qu'on fait de lui. Toutes leurs scènes suintent d’une alchimie amoureuse et artistique.
Car le
film célèbre aussi cette bohème chère à Aznavour, (« La bohème, ça voulait dire tu es jolie / La bohème, et nous avions tous du génie... » les arts, la
peinture, la création, les muses et l’inspiration. Salvadori filme
les traits de fusain, les retouches de couleurs, le profil d’aigle
d’Armand (tout le monde lui touche le nez !), comme les troquets enfumés. Une
reconstitution sans chichi, trois vieilles bagnoles à l’arrière
plan suffisent à récréer l’époque.
Salvadori est aussi un brillant dialoguiste, et les acteurs se régalent visiblement de leurs partitions : « - Y’a pas de place pour les scrupules dans ce grand corps ? - il est large, il peut contenir l’ami et le marchand ». Anaïs Demoustier étincelle avec sa coupe à la Louise Brooks, pleine d’espièglerie, la fille en galère, exploitée, pour qui le moindre centime est espoir de liberté retrouvée. La comédienne a le sens du timing comique, qui parvient en une réplique à traduire des sentiments contradictoires, l’espoir et le dépit.






Excellentes critiques partout. Lellouche a l'air mieux que dans Chien 51. Pas difficile. Encore un film qui joue sur la nostalgie, la France du bon vieux temps, montrée sans tensions...etc. Avec électrique, il y a aussi Le Cavalier électrique, peut-être le meilleur Pollack.
RépondreSupprimerLa France nostalgique... Ce n'est pas le ton du film, et pas son propos, on y voit des gens qui galèrent, la corruption, l'exploitation, le film ne décrit pas un monde parfait, plutôt un monde injuste... C'est juste que l'action se déroule en 1928 pour une raison pratique (c'est son premier film "en costume"). Salvadori expliquait qu'une telle histoire ne pouvait pas fonctionner de nos jours, avec les téléphones, internet, la technologie... Donc il l'a décalée dans le temps, tout simplement.
RépondreSupprimerOK. Je repasserai quand je l'aurais vu. J'ai vu ces jours derniers Sirât (j'ai cherché une chronique ici, sans succès, sauf erreur de ma part). Je suppose que tu le connais. Pas mal du tout, malgré des faiblesses et des passages confus ou trop elliptiques. Dans tout ce que j'ai lu, personne n'a évoqué Sorcerer de Friedkin, référence qui m'a immédiatement sauté aux yeux (les bahuts, évidemment, Tangerine Dream en lieu et place de la techno...etc).
SupprimerElle y est : https://ledeblocnot.blogspot.com/2025/09/sirat-de-olivier-laxe-2025-par-luc-b.html
SupprimerJ'avais écrit sur Sirat, en disant tout le bien que j'en pensais, et en mentionnant un certain nombre de films qui s'en rapprochent, dont évidemment "Le Salaire de la peur" version Clouzot. Plus que Sorcerer de Friedkin (dont il est un ramake), et ce pour une bonne raison : je ne l'ai jamais vu ! Ce truc est impossible à trouver, les dvd valent 2500 dollars sur le dark web. Il y a à Paris le plus grand magasin de dvd, 50000 références, une institution, on s'y presse du monde entier quasiment, on y tourne des émissions où des acteurs réalisateurs viennent parler de leur cinéphilie, même Coppola y est venu, les larmes aux yeux devant tant de trésors... Mais ils n'ont pas Sorcerer ! Ce scandale, on n'en parle jamais au 20 heures... j'dis ça, j'dis rien...
RépondreSupprimerJe ne comprends pas pourquoi je ne l'ai pas trouvé... En plus, j'y ai laissé deux commentaires... Bon. Sorcerer je l'ai vu plusieurs fois, il est en Blue ray à la médiathèque (il n'y a que moi qui le loue). Sirât en est plus proche que du Salaire de la Peur, à mon avis. Même si la première partie du film de Friedkin n'a rien à voir (ça retrace le parcours des 4 personnages qui vont se retrouver embringués dans le convoi).
SupprimerMerci à l'Anonyme pour le lien vers l'article. Je confirme Sirat est référencé dans l'index cinéma.
RépondreSupprimer