jeudi 30 avril 2026

RAVEL - Le tombeau de Couperin – Bertrand CHAMAYOU (Piano) vs Bernard HAITINK (Orch.) - par Claude Toon


- Salut Claude, journée piano apparemment… et… orchestre aussi… Ravel, j'adore, et Nema aussi m'a-t-elle dit un jour…

- Certes Sonia, Ravel n'a peut-être pas un catalogue aussi fourni qu'un baroqueux hyperactif, mais on cherchera en vain la médiocrité. Cette suite pour le piano en hommage au grand Couperin, est dédiée à ses amis morts dans les tranchées et comprend six pièces pour le clavier dont quatre ont été orchestrées…

- Malgré le destin terrible des dédicataires, je n'entends guère de lamentation dans ces pièces…

- Oui, à l'époque baroque, le mot tombeau désignait une œuvre rendant hommage à un personnage mais aussi bien après son décès que de son vivant… Ils étaient bizarres au XVIIIème siècle…

- J'aime beaucoup le touché énergique de Bertrand Chamayou déjà entendu dans les valses nobles et sentimentales en 2022, toujours de Ravel, sur le même CD… Tu n'as pas préféré choisir un autre interprète… histoire de…

- Je ne m'en aperçois que maintenant que tu lis l'index Sonia… Nous écouterons la dédicataire Marguerite Long… Pour la version orchestrale, Bernard Haitink reste un grand cru même si lui aussi est un abonné du blog…


Marguerite Long et Ravel
 

Ravel composera entre 1893 et 1923, soit trente ans d'activité (on dénombre 90 œuvres "officiels" qui ne portent d'ailleurs aucun numéro de catalogue). Une carrière écourtée, une mort prématurée en 1937 (Ravel atteint d'une maladie cérébrale n'écrira rien pendant les quatre dernières années de sa vie), deux raisons qui n'expliquent pas ce nombre modeste de partitions. Mais attention, il s'agit des ouvrages achevés, touchant à la perfection, d'une grande diversité car abordant tous les genres… instrumental, piano, musique de chambre, lyrique…

En réalité, je mentionne les ouvrages originaux édités et joués ou gravés au disque généreusement… Le musicologue Marcel Marnat a prolongé cette liste avec des œuvres orchestrées, réduites ou transcrites et autres manuscrits, un total de 111 partitions…

Sonia s'étonne d'une seconde mise à l'honneur de Bertrand Chamayou dans un choix d'interprètes immense. Ben oui, mais j'avoue avoir été, d'une part très séduit par l'expressivité de son jeu en écoutant une tribune des critiques consacrée à cette suite (je ne suis pas toujours d'accord avec le podium), et ne pas avoir consulter l'index en ayant l'idée de ce billet… prenant le risque d'un remake, ce qui n'est arrivé qu'une fois en 15 ans (Brahms Trio N°1 😊).

L'intégralité de l'œuvre de Ravel pour piano seul occupe simplement deux CD. Consultez l'index, j'ai proposé au fil du temps l'écoute de trois des quatre suites pour le clavier sous les doigts de divers interprètes de 15 à 87 ans ! La jeune sino-américaine Kate Liu adolescente dans Gaspard de la Nuit considéré par les pianistes comme les pièces les plus difficiles à exécuter de tout le répertoire pianistique, défi interprété également par Ivo Pogorelich et Vlado Perlemuter quasi nonagénaire et ayant connu Ravel, Miroirs par Jean-Efflam Bavouzet et enfin Valses nobles et sentimentales par Bertrand Chamayou (même album que celui de ce jour). Toutes les autres pièces isolées sont courtes, hormis une sonatine en trois brefs mouvements, et justifieraient un article anthologique pour l'ensemble, une idée de chronique. Nous entendrons le Tombeau de Couperin dans un enregistrement de Marguerite Long, la dédicataire et créatrice de l'ouvrage. 2 H 20 de musique de piano au total mais… mais aucun morceau sans intérêt !


Ravel en tenue militaire en 1916
 
Camions sur la Voie Sacrée
Verdun - Bar-le-duc

Une synthèse biographique du musicien figure dans le premier billet dédié à Ravel, l'un des compositeurs français les plus inventifs du début du XXème siècle. Je n'y reviens pas, préférant me focaliser sur les événements qui entourent la conception de l'œuvre présentée. (voir cet article : Le Boléro, la Valse, Daphnis et Chloé - 2ème suite, Pavane pour une infante défunte, Alborada del graciosoSeiji Ozawa Clic).

En 1914, Ravel occupe une place méritée dans le monde musical après des débuts difficiles. Il échouera cinq fois au prix de Rome suite à des favoritismes (magouilles). Il a écrit presque tout son catalogue pour piano seul hormis le Tombeau de Couperin. Il doit faire face à des critiques sur l'abandon des formes classiques (sonates, ballades, études, etc.) préférant les pièces isolées ou réunies en suites au climat expressionniste. On l'accuse d'imiter le style Debussy.* L'influence inverse supposée donnera aussi du grain à moudre aux critiques déconcertés face à cette musique moderne qui s'invente. En 1912 il a offert aux ballets russes de Diaghilev une partition de près d'une heure, Daphnis et Chloé, une symphonie chorégraphique pour orchestre et chœurs sans paroles écrites ! En 1911, il composera un petit opéra, L'heure espagnole, pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de Franc-Nohain. Les succès seront en demi-teinte… la sanction des artistes visionnaires.

(*) Debussy était friand de l'usage des gammes modales et pentatoniques. Ravel n'a pas négligé ces modes mais restera très attaché à la tonalité, ah les critiques !

Donc août 1914, la Grande Guerre éclate. De petit gabarit (1,61m - 48 kg) Ravel avait déjà été réformé. Patriote mais non nationaliste à la manière de la Ligue nationale pour la défense de la musique française*, le combat au front lui est refusé. Néanmoins, opiniâtre, il conduira des véhicules et même une ambulance, y compris sur la Voie Sacrée à Verdun. Blessé en 1916, sa guerre est finie, mais pas celle de ses camarades dont beaucoup périssent sous les obus et la mitraille, dans la glaise du Nord.

(*) Ravel, au risque de voir son œuvre boycottée, refusa d'adhérer à cette ligue voulant interdire les musiques allemandes et austro-hongroises. Ravel rejette la confusion entre l'art et les idéologies barbares. Figure dans cette ligue : Vincent d'Indy (anti-dreyfusard, antisémite et monarchiste antirépublicain), Camille Saint-Saëns (nationaliste tendance dure et colonialiste) et Alfred Cortot (complaisant avec les nazis plus tard) et même Debussy et Fauré, désolé je balance ! Personne n'est parfait. Tout le contraire de Ravel, Dreyfusard, anticolonialiste, défenseur d'une gauche progressiste… proche des idées humanistes de Jaurès. Le compositeur français Albert Roussel et l'anglais Ralph Vaughan Williams seront aussi ambulanciers… Les écrivains Yankee John Dos Pasos et Ernest Hemingway également…

Les poètes Charles Péguy et Guillaume Apollinaire, les romanciers Alain-Fournier ou Louis Pergaud, sont des noms ancrés dans les mémoires parmi les 560 écrivains morts pendant le conflit. Ajoutons le compositeur Albéric Magnard. Dans l'hécatombe n'oublions pas d'autres intellectuels au profil plus modeste et bien entendu, les ouvriers et les cultivateurs en passant par les employés et les enseignants… Les forces vives et "utiles" du pays.


Pont Basque - Gabriel Delluc

Ravel verra disparaître sous les obus des amis très chers : un peintre, un jeune compositeur, des copains d'enfance, dont deux frères, d'autres. Sa mère décède en 1917, ajoutant un désarroi intime à la tristesse et à la mélancolie que même l'Armistice ne guérira pas complètement. Ravel l'humaniste ne peut comprendre la genèse de cette apocalypse qui tua 1,4 millions de soldats (900 par jour), 300 000 civils, sans compter 4,6 millions de blessés et invalides ; des chiffres qui donnent le vertige. Il dédie le Tombeau de Couperin à six (sept en réalité) de ses amis morts aux champs d'honneur ("au champ d'horreur" chantait Brel dans Jaurès, un hit de son dernier album de 1977). Il ne retrouvera que lentement le goût pour la composition. Pour le piano seul, il écrira en 1924 la Sonate pour violon et piano et les deux concertos seront composés entre 1929 et 1931, l'un titré "en sol" et le second, le célèbre "pour la main gauche" sera dédié au pianiste virtuose autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit lors du conflit, sur le front russe 😳.

Le projet pour Le Tombeau de Couperin a germé dans son esprit dès avril 1914. Soyons clair, depuis 1870, la perte de l'Alsace et la Lorraine, l'opposition entre la triple entente et la triple alliance, l'Europe se transforme en poudrière. Les intellectuels et pas qu'eux savent qu'une allumette et… Cette allumette sera l'Attentat de Sarajevo le 28 juin 1914. Le militarisme, l'impérialisme et le nationalisme nourris de rancœur entre monarchies rivales et vieillissantes entretiennent les craintes du pacifiste et visionnaire Ravel. Dès novembre 1914, Ravel reçoit les faire parts de décès qui se succèderont.


Autoportrait de Gabriel Delluc

Je prête ces appréhensions à Ravel, par présomption allez-vous dire ? Possible, le musicien avait en projet de composer deux suites pour piano. Mi-septembre 1914, les allemands sont stoppés dans la Marne, évitant la prise de Paris (Au prix de 200 000 morts en une semaine et le début de l'effroyable guerre de position de quatre ans). À lire le portrait ci-dessus, on n'imagine mal Ravel écrivant un Te Deum cocardier pour cette pseudo victoire (euphémisme)… Pour preuve ce courrier d'octobre 1914 à son ami Roland-Manuel : "Je commence deux séries de morceaux pour pianos, dont une suite française. Oh non, ce n'est pas ce que vous croyez, La Marseillaise n'y figurera point, il y aura une forlane, une gigue, pas de tango".

La suite française se nommera Tombeau de Couperin ! Un peu de sémantique s'impose. Le mot tombeau ne cache en rien un requiem à nos enfants morts pour la patrie (des nantis) qui ne dirait pas son nom. SOS Larousse, 4. (musique) - Pièce musicale vocale ou instrumentale écrite à la mémoire de personnages illustres. En deux mots, ce genre musical de style lamentation apparait vers 1650, l'époque baroque. On en récence une trentaine qui nous sont parvenus de compositeurs connus comme Froberger ou Marin Marais (plusieurs), pour luth, viole, clavicorde, etc.. Tombé en désuétude à la fin du baroque classique, le XXème siècle s'intéresse de nouveau au genre : Debussy, de Falla, Messiaen, et  Ravel  et quelques autres. Certains sont des compilations, ainsi Tombeau de Paul Dukas pour piano, composées d'œuvres de Manuel de Falla (1935), Florent Schmitt (1936) et Olivier Messiaen (1935). Donc… un sujet très vaste …

Plus surprenant, la forme de ces tombeaux fait appel à des danses anciennes ; plutôt aux tempos lents : allemande, sarabande, mais pas toujours : le rigaudon (une forme de bourrée) … En regard du genre on évite la gigue et comme l'écrit pince-sans-rire Ravel : le tango !


Composer un Tombeau semble ainsi pertinent : rendre hommage à des amis disparus, mais dans un style animé honorant leur jeunesse, le souvenir des temps heureux à l'opposé d'une évocation mortifère des charniers dans des ouvrages sulpiciens. Pourquoi Couperin ? L'argumention paraît simple : François Couperin partage avec Rameau le statut de compositeur pour clavier parmi les plus essentiels de la fin du baroque et du début du classicisme français. Je vous invite à lire un billet consacré à ce maître génial à propos de l'album Tic-Toc Choc de 2012, une interprétation pétillante d'un programme varié, certes pour le piano et non le clavecin, sous les doigts virevoltants d'Alexandre Tharaud (Clic). Et comme vous pourrez le constater Ravel écrira dans le style clavecin : des notes brèves (noirs, croches…) et des nuances relativement limitées (l'opposé des tempêtes de Liszt). Nous n'entendrons pas un de profundis collectif, mais une suite de cadeaux d'adieu.

Ravel commencera la composition en 1914 par la forlane en ayant ce trait d'humour un tantinet anticlérical. "Je turbine à l’intention du pape. Vous savez que cet auguste personnage […] vient de lancer une nouvelle danse : la forlane. J’en transcris une de Couperin." En effet, on racontait que Pie X trouvait le tango indécent car lascif et promouvait la furlane (inspirée par la forlane) plus prude. Soyons honnête, Ravel fut victime comme d'autres d'une fake news de l'époque. Jamais Pie X ne se mêla de cette affaire de danse 😊. La lecture des titres fantaisistes et poétiques des pièces de Couperin montre un homme friand du bien vivre.

- En plus Claude, tango ou forlane, danser avec une soutane et une tiare sur le tête… pas facile… hihi…

- M'enfin Sonia, tu te gausses du Saint-Père !! Sacrilège !

La rédaction réelle aura lieu en 1917 après la démobilisation de Ravel. Pour chaque pièce, la guerre a dressé une liste de victimes suffisamment longue pour choisir les dédicaces. Le mari de la pianiste Marguerite Long sera le dernier de ce monument aux morts musical. La partition est achevée en juin 1918 alors que Ravel suit une convalescence morale et physique à Lyons-la-Forêt chez madame Dreyfus, la mère de son ami Roland-Manuel, futur compositeur trop jeune pour être enrôlé. Mme Fernand Dreyfus était la "marraine de Guerre" de Maurice, une femme lettrée chargée d'assurer la correspondance aux soldats pour soutenir le moral des combattants.


Marguerite Long donnera la première de l'ouvrage le 11 avril 1919 Salle Gaveau. C'est un succès total. La pianiste doit la rejouer en bis dans son intégralité ! (20 minutes environ).

Je ne commente pas les pièces, elles sont d'une grande spontanéité. Playlist :

Bernard Haitink vers 1977

1

Prélude    

Vif 12/16     noire pointée = 92 mi mineur  

à la mémoire du lieutenant Jacques Charlot compositeur (1885 - 1915)

2

Fugue

Allegro moderato 4/4 noire = 84 mi éolien (mode de la sur mi)

à la mémoire de Jean Cruppi fils de la dédicataire de

l'Heure espagnole (1892-1914)

3

Forlane

Allegretto 6/8 noire pointée = 96 mi mineur

à la mémoire du lieutenant Gabriel Deluc Peiintre basque (1883-1916)

4

Rigaudon

Assez vif 2/4 do majeur 

à la mémoire de Pierre et Pascal Gaudin amis d'enfance à Saint- Jean de Luz

(tués ensemble en 1914)

5

Menuet

Allegro moderato ¾ noire = 92 sol majeur  

à la mémoire de Jean Dreyfus fils de sa "marraine de Guerre" (1896-1917)

6

Toccata

Vif 2/4 noire = 144 mi mineur

à la mémoire du capitaine Joseph de Marliave mari de Marguerite Long

(musicologue spécialiste de Beethoven 1873-1914)


En 1919, Ravel décide d'orchestrer quatre des pièces : PréludeForlaneMenuet et Rigaudon. L'orchestration est très légère, une antithèse de celle de la Valse furieuse et déjantée, ici nous avons un ensemble classique : 2 flûtes, l'une jouant du piccolo, 2 hautbois, l'un jouant du cor anglais, 2 clarinettes en La et en Sib, 2 bassons, 2 cors en Fa, 1 trompette en Ut, harpe et cordes. Le discours évoque un subtil concerto pour orchestre. La création a lieu le 28 février 1920. Comme toujours, la rigueur et la probité par rapport à la partition du chef néerlandais Bernard Haitink fait miracle. Dire que le Concertgebouw d'Amsterdam était et reste l'un des ensembles symphoniques les plus colorés et disciplinés en Europe frise le pléonasme. Il existe d'autres belles versions…


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 




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