La brusque disparition du fantastique Stevie Ray Vaughan a été un choc qui a laissé de profondes marques dans la communauté des amateurs de blues-rock. Le décès accidentel de cet artiste qui avait réussi l'exploit de mettre (presque) tout le monde d'accord, d'ouvrir le Blues au plus grand nombre en restant authentique, a généré un tel trou béant que nombreux étaient ceux qui ressentaient l'irrépressible besoin de le combler au plus vite. Ainsi, tout au long de cette décennie, on a trouvé et promis de nouveaux phénomènes aptes à remplacer et faire oublier le Texan. Un peu comme vingt ans auparavant pour un gaucher originaire de Seattle, également adepte de Stratocaster. La tragédie a eu au moins le mérite de donner une chance à bien des musiciens.
Un des heureux élus, un de ceux qui, en son temps, a été auréolé du label "new Stevie Ray", n'a pourtant pas tant que ça de points communs avec feu-Stevie Ray. On retrouve bien chez les deux des licks récurrents tirés d'Albert King sur les blues lents (notamment les bends en double-stop), et le jeu vif, échevelé et sautillant de Buddy Guy sur les relevés. Evidemment, Freddie King demeure une source commune majeure et intarissable dont on retrouve chez eux des traces évidentes. Mais alors que le Texan vouait une admiration à Hendrix, le nouveau prétendant (malgré lui), lui, est plutôt fasciné par la Soul. Un attrait qui se reporte évidemment sur le chant, mais aussi sur l'orchestration. Notamment par la présence indéfectible d'un saxophone. Autre influence prégnante et revendiquée, cultivée même, celle du funk de James Brown. Un mariage hérétique pour une frange de la compagnie des puristes. Pourtant, rien de particulièrement nouveau si l'on tient compte du travail des Steve Cropper et Freddie King, sans oublier celui de mister Albert Collins, en particulier ses dernières réalisations pour Alligator Records. Les tant décriés "Don't Lose Your Cool" (1983) et "Cold Snap" (1986).
La médiatisation de ce nouvel élu, est assez tardive, et aurait pu l'être encore plus sans le nouvel engouement des années 90 pour le Blues. Il se fait remarquer nationalement en 1993, grâce à une invitation du Blues Bureau International (réputée pour ne pas faire spécialement dans la dentelle, leurs production "blues" pactisant souvent avec le hard - le label étant déjà une extension de Shrapnel records qui a pas mal œuvré pour les shredders) pour participer au troisième volume de son "S.F. Blues Guitar Summit", aux côtés de son pote Johnny Nitro et de Kevin Russell. Mais ce n'est qu'à partir de sa signature avec le label Blind Pig, et de la sortie de son premier opus studio, "Exception to the Rule" qu'il peut savourer une reconnaissance qu'il va rapidement traverser les frontières. De sa Californie natale, puis des Etats-Unis. Tommy Castro souffle alors ses quarante bougies. Et, dorénavant, il va pouvoir abandonner définitivement son boulot d'installateur de fenêtres et de volets pour se consacrer pleinement à la musique.
Né le 15 avril 1955 à San-Jose, en Californie, il n'a que six mois de plus que feu-Stevie Ray, mais, comme tant d'autres, sans avoir le même destin, sans avoir eu une semblable providence. Même si la scène californienne, et en particulier celle de San Francisco, n'est pas aussi courue et réputée que celle du Texas (1) - ce qui pourrait expliquer en partie cette tardive popularité -, il faut bien admettre à l'écoute de "No Foolin' ", un live enregistré à la maison, au "Saloon" de San Francisco (sur le label de l'établissement), il y a alors une nette différence de niveau entre Stevie Ray et Double Trouble et Castro et son groupe. Certes, le groupe est professionnel et compétent, mais un brin trop conventionnel pour faire la différence. Sans compter que la prestation comporte trop de reprises assez scolaires pour faire la différence - peut-être est-ce pour répondre à une demande du public ou du patron des lieux. Rien à voir avec le rafraichissant et solide "Exception to the Rule". Une transformation. Comme si Castro avait été jusqu'alors bridé et que désormais on lui donnait les coudées franches. Aujourd'hui, cet album est parmi les plus appréciés de la copieuse discographie du californien.
Le suivant, "Can't Keep a Good Man Down", confirme et fait mieux. À l'évidence, ce gars-là, invariablement vêtu de noir de pied en cape, perpétuellement les cheveux gominés en arrière et rasé de près, toujours nickel, a un truc. Avec une formation somme toute classique, il sait se montrer assez moderne sans bidouillages synthétiques, et en même temps, être respectueux d'un patrimoine sans sentir la naphtaline. Bref, rester fidèle au Blues en le modernisant sans le castrer. De son propre aveu, sa soudaine (et inattendue) notoriété nationale, lui a permis d'arpenter les Etats-Unis, en partageant la scène auprès d'illustres bluesmen auprès desquels il a grandement appris. Notamment de comprendre qu'il était inutile de surjouer, ou encore qu'on pouvait avoir le son avec un minimum de matos. L'important étant la sincérité et l'engagement, ainsi que d'être soi-même, authentique. Des leçons bien apprises qui lui ont apporté de la maturité et aussi de la confiance. La belle et exemplaire humilité dont font preuve ces quasi idoles qu'il rencontre et côtoie, demeure un impérissable enseignement. Un fait qu'il rapporte souvent dans ses interviews.
Premièrement, "Can't Keep a Good Man Down" marque sa différence par la l'omniprésence du saxophone de Keith Crossan. Fusionnant totalement avec l'orchestration, il participe autant à épaissir le son, se substituant à une guitare rythmique ou se mariant avec la basse, qu'a faire monter un peu la température avec quelques savoureux chorus aux parfums de rhythm'n'blues fiévreux. Un atout permettant à l'orchestration d'esquiver tout piège dans quelques climats par trop arides. Deuxièmement, il se démarque aussi par l'association harmonieuse du blues-rock avec le funk de James Brown et la soul de Wilson Pickett. "You Gotta Do What You Gotta Do", fait l'improbable union de James Brown et d'Albert Collins, et s'offre le luxe de faire danser. Esprit d'Albert Collins en mode funk encore sur "You Knew the Job Was Dangerous" "You Gotta Do What You Gotta Do". Plus funk encore, l'enjoué et pétillant "High on the Hog" se permet de dynamiter les Meters en leur donnant plus de mordant, de gnaque.
Impeccable aussi sur ses blues-rock souples et élégants, "Can't Keep a Good Man Down", "Suitcase of Full of Blues", "Take the Highway Down", où la Castro-Strato fait des étincelles avec un habile et racé mix de Stevie Ray et de Ronnie Earl. De même que "You Go Around Once", en final (2), pour des soli d'apothéose.
Exercice souvent scabreux, Castro s'illustre pour faire des reprises sans les dénaturer tout en gardant sa patte. Un excellent "My Time After Awhile" popularisé par Buddy Guy, sur le fil du rasoir, où sa voix chaude, éduquée par les ténors de la Soul des 60's, fait la différence. Probablement une des meilleures versions. Tandis que son solo, tirant sur toutes les ficelles du "less is more", parvient à mettre le feu sans monter dans les tours. Et un "Can't You See What You're Doing to Me" d'Albert King aux petits oignons, assaisonné de cambouis avec un saxe qui met les bouchées doubles.
Un festival légèrement terni pas un instrumental mou et plat, "Hydocan", qui ne vaut pas tripette ; comme si le groupe était embourbé, devant décupler d'effort pour sortir le moindre son de leur instrument. Déconcertant...
Presque trente ans au compteur et pas une ride, un album inoxydable. Tommy Castro est toujours en activité et a sorti l'année dernière, à 70 balais, son dix-septième album, "Closer to the Bone". Certes, il n'a plus l'énergie ni la voix d'antan, mais assure encore. Suffisamment pour tenir encore la dragée haute à de jeunes crâneurs.
Avec une actualité discographique soutenue sur un peu plus de trente ans, tout n'est pas du même tonneau. Cependant, Tommy n'a jamais réalisé de mauvais album, juste quelques uns moins intéressants, voire plus conventionnels. Pour découvrir sa musique, on recommandera, en plus de celui-ci, "Exception to the Rule", "Right as Rain", "Live at the Fillmore", "Guilty of Love", Painkiller", "Hard Believer", "The Devil You Know" et "Stompin' Ground".
Anecdote : Lors d'un concert de Tommy Castro, je rencontre une vieille connaissance, par ailleurs très bon guitariste (il joua assez longtemps dans divers groupes). Quelques années auparavant, à deux ou trois reprises, autour d'une bonne pression (ou deux, ou trois...), on argumentait sur les guitaristes. Lui, était resté accroché comme une arapède à un rocher, au guitar-heroes du hardroque et du hévimétôl, et développait un intérêt pour les shredders, tandis que ma pomme, elle, sans pour autant trahir des figures des années 70, prêchait pour les bluesmen. Patiemment, il essayait de me faire entendre raison - de me rallier à son point de vue -, et s'il concédait que Stevie Ray Vaughan était effectivement très bon, il ne comprenait pas comment je pouvais plus apprécier des gars qui n'étaient pas capable d'aligner mille notes à la minute, ou des plans de musique classique (massacrés ?) et pour qui le vibrato était un engin de torture. "Oui, mais, le feeling. Le feeling, le toucher. Ces gars-là (les bluesmen) racontent plus de choses en deux notes que Ouioui Malstine en quarante-douze à fond la caisse." - "Peut-être, mais ils ont moins de technique" - "Ouais, okay, probablement, mais la technique pour la technique, c'est de l'exercice. C'est impressionnant, mais ça ne m'atteint pas. Satriani étant l'exception". Finalement, je le retrouve donc, une poignée d'années plus tard, à un concert de Tommy Castro... - en même temps, dans le coin, c'est à se demander s'il n'y a plus de chance de voir des phénomènes surnaturelles que des concerts de rock -. Lui, l'amateur indécrottable de guitares techniques et acrobatiques, est conquis et reconnait (à maintes reprises) que ce Tommy est vraiment bon. Comme quoi...
(1) On pourra remarquer que des figures marquantes de la scène dite de Blues californien, "California Blues" ou "West Coast blues", sont d'origine texanes. À commencer par T-Bone Walker, Charles Brown, Johnny "Guitar" Watson et Pee-Wee Crayton, ainsi qu'Almos Milburn, Roy Hawkins ("The Thrill is Gone") et les frères Moore (Oscar et Johnny).
(2) Enfin, final... final, oui, sur mon exemplaire de Dixiefrog, où dix morceaux sur douze ne sont pas dans l'ordre indiqué. Etonnant, non ?
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Entièrement d'accord, ce mec n'a pas sortie un mauvais skeud et pour moi aussi c'est ce "Can't Keep a Good Man Down" qui reste mon favori car le plus créatif et qui tout en revendiquant l'héritage S.R.V. ne fait pas du copier-collé avec ce-dernier. Je ne connait pas son dernier album, "Closer to the Bone", il parait que ça s'écoute..
RépondreSupprimerOui, Guy, "Closer to the Bone" s'écoute... sans plus. Un peu décevant, surtout en comparaison de ses productions antérieures.
Supprimer(j'lui est "redonné une chance" pas plus tard qu'avant hier, avant de rapidement me remettre un petit "Stompin' Ground" 😊)
Difficile de tenir la route sur la durée. Beaucoup d'autres se contentent de remplir leurs disques de reprises - et même de réinterprétations de leurs propres chansons - et de pièces live pour rester présents discographiquement. Ou pour honorer leur contrat...