THE MASTERMIND de Kelly Reichardt (2026) par Luc B.
Kelly Reichardt est une réalisatrice américaine qui donne
dans le minimaliste. Ses films sont des productions indépendantes, sur
lesquelles elle ne gagne pas grand-chose, voire rien du tout, elle est prof de
cinéma à Portland pour gagner sa croute.
Ces budgets resserrés influent sur ses
mises en scène, minutieusement préparées en amont pour éviter de déborder les plannings, autant que sur la simplicité
des plans, souvent fixes. Elle est aussi monteuse, et le temps passé en salle de montage c’est
de l’argent. Donc son découpage est conçu pour que les plans raccordent
facilement les uns aux autres. Kelly Reichardt s’est aventurée deux fois dans l’univers
du western avec LA DERNIERE PISTE et FIRST COW, elle donne maintenant dans le
film de casse, vaguement inspiré du vol des archives du Worcester Art Museum en
1972. Jusqu'à présent elle tournait au format carré, 1:37, on lui a fait comprendre que commercialement ce serait bien qu'elle passe au 1:85...
Cette mise en scène dépouillée, presque clinique, renvoie à Jean Pierre
Melville, voire à Robert Bresson, il s’agit de filmer les gestes plus que l’intention.
Démonstration avec la première belle séquence, dans un petit musée de Massachussetts.
J.B. Mooney (Josh O’Connor) passe de salles en salles, regarde les toiles machinalement, observe aussi le gardien assoupi, le
silence n’est brisé que par une voix de gamin aux bavardages intempestifs. On y
voit une femme, sans doute la mère du gamin. J.B.se plante devant une vitrine, qu’il ouvre en douce, en sort une statuette qu’il glisse dans un étui à lunettes. Qu’il
glisse ensuite dans le sac à main de la femme… la sienne.
Une séquence
sur laquelle on s’interroge ensuite. Terri Mooney est-elle complice,
ou victime collatérale de la cleptomanie de son mari ? Rien n’est vraiment
clair, car la réalisatrice se refuse à toutes explications. Elle filme des
gestes, des actions. Le larcin était un coup d’essai avant d’organiser le cambriolage
du musée, quatre toiles abstraites d’Arthur Dove dérobées en plein jour, avec une
facilité déconcertante.
Nous sommes en 1970, petite ville de province, un temps
où on pouvait se garer devant un musée en laissant le moteur tourner (et alors
qu’un flic prend sa pause déjeuner juste à côté !) où les œuvres ne sont
pas protégées par des alarmes. Vous me direz, c’est toujours le cas à Paris, au
Louvres ! Evidement, va y avoir un os, et même plusieurs :
le prof de l’école absent contraint J.B. à garder ses mômes le jour du
casse, un complice lui pose un lapin, un autre s'avère trop zélé.
Bien qu’elle reprenne les codes du
genre, Kelly Reichardt refuse de céder aux diktats du suspens. A l’image de son
héros, le film a deux de tension. J.B. Mooney est un taiseux, son visage ne
reflète aucune expression, presque aucun sentiment. C’est un charpentier au chômage,
qui ment pour emprunter du fric à sa mère. Et qui visiblement cache ses
activités à sa femme. Pour le compte de qui vole-t-il les toiles ? On ne
sait pas, sans doute son prof de thèse entend-on à un moment, mais rien
n’est certain, on pense même qu'il pourrait les garder pour lui, voir la scène où il pend un des tableaux dans son salon pour l'admirer, seul. La photographie laiteuse, désaturée, est au diapason, comme ces
quelques lents mouvements de caméra, et les silences pesants qui rythment le film.
La réalisatrice nous fait du Bresson dans cette longue scène où J.B.
Mooney planque les tableaux dans une grange, les sortant puis les rentrant dans
une boite, montant à l’échelle, un par un, gestes répétés… Une scène qui n’apporte
rien au plan narratif. Kelly Reichardt disait qu’elle avait aussi filmé
(pendant 20 minutes !) J.B. qui construisait la boite en question, scène finalement coupée sur les conseils de Todd Haynes, qui a vu le premier montage. Bonne initiative.
Une ambiance étrange, comme hivernale mais en été, un film apathique.
Rien ne semble atteindre émotionnellement le héros, qui affiche un sourire béat
en continu. Ni les deux flics qui débarquent le lendemain chez lui, ni
ces trois gangsters qui surgissent de nulle part pour le kidnapper (qui, pourquoi, comment ?). Pas plus qu'il ne s'émeut de devoir partir en cavale, laisser ses mômes, sa femme (Alana
Haim, vue dans LICORICE PIZZA de PTA, pas plus bavarde). Quant au contexte politique, les manifestations anti-Vietnam, c'est hors de son monde. On a l'impression que J.B. est désengagé de tout, ses gosses, sa famille, ses amis, son pays... La cause politique qui, ironiquement, causera sa perte. The mastermind (le cerveau) n'avait pas pensé à ça...
J’ai aimé la musique jazz, batterie omniprésente, free, mais je peux comprendre que cela irrite certaines oreilles !
Si Kelly Reichardt part d’une trame classique de polar, elle en pervertit
complètement les codes, et déconcerte le spectateur.
On ne peut pas nier la
précision de sa mise en scène, ni la beauté des cadres, ni cette photographie délavée
et froide qui donne envie d’enfiler un gros pull et de s’envoyer un pur malt. Même si on comprend le regard que porte Reichardt sur ces petites gens anonymes dans un pays en crise
(qui pourraient sortir du "Nebraska" de Springsteen) on n’a rien à quoi se
raccrocher, dans l'absence revendiquée d'humanité, d’émotion, d’intention. Un même sentiment éprouvé à l’issue du dernier Jim Jarmush.
On ne peut que saluer cette conscience professionnelle, qui confine à l'apostolat, pour s'enquiller de tels trucs. Combien de pur malt, pour faire passer?
J'en connais deux de K Reichardt, Wendy & Lucy (avec un des premiers grands rôles de Michelle Williams) et First cow (western tragi-comique d'avant l'époque des westerns). Tous les deux sont très regardables. Ce qui ne veut pas dire qu'elle peut pas foirer son truc aujourd'hui ...
Elle a tourné 4 films avec Michelle Williams. Pour celui-ci, le côté drame social mâtiné de polar, pieds nickelés du pauvre, m'a tenté. Et Josh O'Connor est un acteur sur lequel il faudra compter. Mais je ne la pensais pas si janséniste.
On ne peut que saluer cette conscience professionnelle, qui confine à l'apostolat, pour s'enquiller de tels trucs. Combien de pur malt, pour faire passer?
RépondreSupprimerJ'en connais deux de K Reichardt, Wendy & Lucy (avec un des premiers grands rôles de Michelle Williams) et First cow (western tragi-comique d'avant l'époque des westerns). Tous les deux sont très regardables. Ce qui ne veut pas dire qu'elle peut pas foirer son truc aujourd'hui ...
RépondreSupprimerElle a tourné 4 films avec Michelle Williams. Pour celui-ci, le côté drame social mâtiné de polar, pieds nickelés du pauvre, m'a tenté. Et Josh O'Connor est un acteur sur lequel il faudra compter. Mais je ne la pensais pas si janséniste.
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