- Waouh Claude, quelle semaine ! On a écouté tous les disques parmi
lesquels avec Nema et Ferdinand nous devions choisir le CD élu pour le
billet du jour… le dernier consacré à Mahler… Ben on en a choisi deux…
désolé… Tout Mahler aura été commenté je crois !
- Comme tu le soulignes Sonia, cet article va clore l'intégralité des chroniques dédiées au catalogue de Mahler dans le blog : les dix symphonies, Le chant de la Terre, La cantate "le Chant plaintif", le cycle des lieder du Knaben Wunderhorn et quatre cycles de lieder indépendants. Pourquoi 2 CD Sonia ?
- Et bien dans le premier disque, certains lieder sont accompagnés au piano par Daniel Barenboim et on a été très touché par la version avec orchestre des Rückert-Lieder avec maître Böhm…
- Super les jeunes ! Dietrich Fischer-Dieskau nous a offert des références, il existe d'autres disques mais là nous sommes au sommet de son art. Quant aux chefs ou au pianiste accompagnateurs, difficile (mais pas impossible) d'aller plus loin !
- Merci Claude, les autres interprètes ne déméritent pas, mais j'avoue que pour nous trois, Dietrich nous a bouleversés…
Partie 1 : Et Mahler arriva en France et chez le Toon…
…Malgré la calamiteuse Histoire de la musique de Paule Druilhe – édition 1949 – impression 1960
Extraits choisis 😩
Chapitre :
L'art contemporain
Paragraphe :
Brahms
:
"La lourdeur des thèmes et de la polyphonie, la valeur inégale de son abondante production, font que Brahms n'est pas toujours apprécié, malgré sa maîtrise architecturale et son sens du rythme."
Paragraphe :
Musiciens autrichiens
"Anton Bruckner
(1824-1896) et Gustav Mahler (1860-1911), s'inspirant des
conceptions wagnériennes, mais sans avoir le génie de leur modèle,
donnent libre cours à leur goût du colossal."
"Les symphonies de Mahler, longues et ampoulées…" (lu dans un autre livre scolaire)
- Mais Claude, pourquoi avoir recopié ces inepties ? Aucun des trois compositeurs appartient à la période contemporaine que je sache… et le catalogue de Brahms n'est pas très vaste et plutôt pauvre en nanars musicaux me semble-t-il ?
- Eh oui Sonia, voilà ce que les élèves des classes de 3ème pouvaient lire dans le bouquin laïc, pas gratuit et obligatoire dans les années 50-60 pendant les cours de musique. Pour Bruckner et Mahler, tu as l'intégralité du texte du livre… Ah ça donne envie…
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| Friederich Rückert |
Que Mme Druilhe (1908-2001), professeure au conservatoire et
diligentée en 1949 par le ministère de l'éducation pour écrire un
livre pédagogique repose en paix, le respect des morts s'impose. En dehors
du dédain affirmé envers les trois compositeurs germaniques, Sonia a
souligné des contrevérités démentes, un méli-mélo dû à une inculture
effarante pour une musicologue. Après la folie guerrière nazie, on peut se
révéler germanophobe et de mauvaise foi, mais pas en art. Dans ce cas on
délègue le travail à un spécialiste éclairé ! J'ajoute que l'argument "oui mais c'était mieux que rien"
m'a toujours exaspéré.
Le trio de compositeurs a vécu au XIXème siècle, le
siècle du romantisme, y compris le jeune
Mahler. Certes en quittant ce monde en 1911, il a commencé à jeter des
bases de la modernité dans ses deux derniers ouvrages majeurs… Quant à
Brahms, s'il n'a pas voulu suivre pleinement l'influence de la pensée
romantique héritée des auteurs comme Goethe, Schiller et des
philosophes des Lumières, sa musique d'essence néoclassique n'a
aucun lien de parenté stylistique avec celles de
Mozart
ou de
Haydn
et déborde de poésie… romanesque. Sa production est
trop abondante écrit-elle (135 œuvres… c'est peu), je regrette
de vous contredire Mme Druilhe, mais son catalogue offre, entre
autres les plus beaux cycles de musique de chambre et de symphonies depuis
Beethoven… Chez
Brahms, la qualité l'emporte sur la pléthore notoire à l'époque baroque.
Jusque dans les années 60, on ne joue que très peu ces compositeurs en
dehors des pays anglo-saxons. Le titre du roman porté à l'écran de
Françoise Sagan en 1959 "Aimez-vous Brahms" montre que ce compositeur intrigue… bien que le plus accessible des
trois. Le musicologue Paul-Gilbert Langevin crée en 1957, la
Société française Anton Bruckner qui permettra avec le
complicité de chefs informés de programmer en 1962 la
4ème symphonie
au
concert Lamoureux. (Cela dit la
3ème
avait été jouée en 1894 par
Charles Lamoureux.) Tout cela reste véhément quand on voit que
Brahms
est devenu omniprésent à la Philharmonie, je dirais même qu'il est
difficile d'y échapper 😊.
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| Mahler - Symphonie N°4 (1968) |
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Mahler
avait donné lui-même quelques concerts en France, en 1905 à
Strasbourg (ok sous contrôle teuton) et 1910 à Paris. Bien que
défendue par des critiques comme Romain Rolland, après sa mort on
considère sa musique comme indigeste. On ne peut nier qu'il est stupide de
mettre en rivalité la puissante armada instrumentale du viennois et le
raffinement (supposé) d'un
Ravel
ou d'un
Debussy
(ce dernier était sorti de la salle des concerts Colonnes lors de
la première de la
2ème symphonie
de 1910). Citons son jugement : "Ouvrons l'œil (et fermons l’oreille)… Le goût français n’admettra
jamais ces géants pneumatiques à d’autre honneur que de servir de
réclame à Bibendum".
Pourtant le public aime ; lisons les propos d'Édouard Combe en
1922, suisse d'origine et passionné par la vie musicale française
"nous sommes en présence d’un art fait pour la foule, pour les salles
immenses, et capable de faire penser, de toucher, d’émouvoir ces
foules." La
9ème
sera créée en France en 1969 par
Georg Solti
! Pour mon premier concert Mahler, j'assisterai à une interprétation de la
6ème
au TCE vers 1973 et souvenir rare, la
9ème
avec l'Orchestre de New-York dirigé par
Boulez
dans la cathédrale de Chartres vers 1975.
- Ok Claude, petit panorama de l'arrivée de ces compositeurs en salle
française, mais de ton côté, comment as-tu découvert et disons… adoré
?
- Les disques Sonia, les disques…
Dans les années 60, la stéréo permet à trois chefs réputés d'affronter
chacun une intégrale au disque. Ainsi, tourneront sur mon électrophone,
dans l'ordre : la
4ème
par
Rafael Kubelik
(DGG – pochette magnifique),
la
3ème
par
Bernard Haitink
à
Amsterdam
(Philips) et la
6ème
par
Leonard Bernstein
alors directeur de la
Philharmonie de New-York
(CBS), ajoutons Das klagende Lied par
Winn Morris
(parties 2 et 3 pour EMI). Pour moi
c'est le coup de foudre, pour mes parents, un peu moins, quoique…
J'empruntais ces LP à la bibliothèque municipale de Suresnes pour 1 Franc
(Ah le budget des années lycée). Je découvrirai les autres symphonies et
les lieder plus tardivement…
|
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Alma Mahler et ses filles Anna at Maria (1905) |
Partie 2 : Mahler : les lieder au fil du temps
Près de soixante ans se sont écoulées. Dès mon arrivée dans le Deblocnot
début 2011, je me fixais comme objectif de présenter l'intégrale des
symphonies
de
Mahler
et de ses autres œuvres :
cantate
et
lieder
dont le
Chant de la terre, mi-symphonie, mi-lieder… Ce billet clôt ce challenge. Entre
2011 et 2025, l'étude des symphonies s'est achevée par un
billet monumental dédié à la
8ème symphonie (un oratorio ?) encore plus gigantesque que le billet 😊. Écrire cette
chronique m'a permis d'approfondir à titre personnel cette œuvre pour le
moins ambitieuse et sophistiquée tant sur le plan orchestral que lyrique. Si
les partitions sont expansives, le catalogue est restreint quantitativement
: 17 œuvres achevées, soit
dix symphonies, (la
10ème
a été achevée par des musicologues) la cantate
Das klagende Lied (premier opus),
Le chant de la terre
et le cycle
Des Knaben Wunderhorn
(Le Cor enchanté de l'enfant)
qui ont tous été écoutés.
Pourquoi ne pas avoir consacré une chronique spécifique à chaque groupe de
lieder ? Ils présentent par leurs écritures musicales des points communs et
pour le choix des textes, deux des plus essentiels recourent à des poèmes de
Friedrich Rückert (1788-1866) et
Mahler
a écrit les textes de ceux mis en musique dans sa jeunesse tout en y
ajoutant divers poèmes d'auteurs moins connus, Richard Leander et
Tirso de Molina. Les sources littéraires sont donc semblables. De
manière chronologique,
Mahler
a composé dès l'âge de vingt ans :
1 - Lieder aus der Jugendzeit
(Chants de jeunesse – 1880-1883) [Gustav Mahler, Richard Leander, Tirso de Molina].
2 - Lieder eines fahrenden Gesellen
(Chants d'un compagnon errant – 1884-1885) [Gustav Mahler].
3 - Rückert-Lieder (1901-1902) [Friedrich Rückert].
4 – Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts – 1902-1904) [Friedrich Rückert].
Tous sont destinés pour voix de baryton ou de mezzo-soprano avec
accompagnement orchestral. Les Chants de jeunesse peuvent être accompagnés
au piano. La discographie est pléthorique. Mais personne ne contestera que
la baryton allemand
Dietrich Fischer-Dieskau
soit l'un des rares chanteurs de légende à avoir enregistré la quasi
intégralité de ces cycles, plusieurs fois pourrait-on ajouter.
On ne pourra que déplorer que
Kathleen Ferrier
n'ait pu enregistrer que les
Kindertotenlieder
et 3 des
Rückert-Lieder
avec
Bruno Walter à Vienne, la souffrance et la mort ne lui ayant pas donné la liberté de
chanter le
4ème
et de graver les autres cycles… Et le son ne lui rendait pas complétement
hommage…
|
| Dietrich Fischer-Dieskau vers 1955 |
Partie 3 : Dietrich Fischer-Dieskau et Mahler
Octobre 1972 : Théâtre de la ville,
Orchestre national de France dirigé par
Lorin Maazel. Au programme :
5ème symphonie
de
Schubert,
Rückert-Lieder chanté par
Christa Ludwig, et la
5ème symphonie
de
Tchaikovsky. Les amateurs vont jalouser mon premier contact avec
Mahler
et la pétillante voix de la Mezzo-soprano au sommet de son art, la diva
discrète qui avait enregistré en 1967 un diamant musical, le
Chant de la Terre
avec Klemperer et le Philharmonia
(Clic). Y a-t-il une concurrente dans cette époque stéréo de qualité ? Christa Ludwig
avait enregistré certains cycles pour EMI, mais le disque réédité un
temps a disparu, sans doute pour ne pas faire de l'ombre à ses captations
avec
Karajan…
Faut-il revenir sur l'immense carrière et le génie expressif de
Dietrich Fischer-Dieskau
? Il nous avait quittés en 2012, et je me devais de rédiger un
hommage qui ne soit pas juste un entrefilet.
(Chronique RIP)
Qu'ajouter ? Que ce baryton à la voix de velour a sans doute tout chanter
pour sa tessiture :
Bach
(le Christ) avec
Furtwängler et d'autres, la première intégrale pour DGG des lieder de Schubert, des rôles d'opéra dans toutes les langues (y compris le russe) : Verdi,
Wagner,
R. Strauss
pourtant avare en personnage masculin de premier rang sauf
Jochanaan dans
Salomé,
Mozart
(Don juan),
Fauré
(Requiem – entendu au TCE) et même
Saint-François d'Assise de
Messiaen
(en partie) à Salzbourg en 1985 ! Il a alors soixante ans, l'œuvre
intégrale dure quatre heures, le rôle-titre étant dédié à
José van Dam.
|
| Rudolf Kempe en 1955 |
Fischer-Dieskau
: plus de 1500 œuvres enregistrées, 400 CD numériques d'origine ou en
réédition de LP, y compris de l'époque monophonique. Le style est
reconnaissable entre mille, une voix unique capable d'osciller sans emphase
entre la violence et la tendresse, un timbre velouté. Le chanteur
interprète, ennemi de l'hédonisme, il ne chantera jamais une mélodie ou un
rôle opératique pour mettre en avant sa virtuosité.
Pour
Mahler, il ne pourra pas chanter le
Chant de la Terre
qui requiert une voix de ténor. Par contre, il existe un cycle complet du
Des Knaben Wunderhorn en complicité avec
Elisabeth Schwarzkopf, l'Orchestre de Londres étant dirigé par
George Szell. De grands artistes, une direction précise mais la mauvaise idée de
chanter certains lieder en duo met ce disque hors-jeu hélas,
Mahler
voulait un seul chanteur suivant les affinités de chacun avec l'un des
textes du recueil de chants enfantins et féériques… (Chronique).
Pour apprécier
Fischer-Dieskau
interprétant les quatre cycles de lieder, écouter deux disques s'imposent.
En 1949,
Ferrier
inaugure la discographie avec émotion avec les
Kindertotenlieder. En 1955, Walter Legge consolide la position du Philharmonia
à l'aide des meilleurs.
Fischer-Dieskau
et
Wilhelm Furtwängler
en fin de vie enregistrent les
Lieder eines fahrenden Gesellen. Était-il prévu que le LP comporte aussi les
Kindertotenlieder
avec le même casting ? Je l'ignore, la mort de Furtwängler
en novembre 1954 ne le permettra pas de toute façon. Le maestro
illustre ne fut jamais un mahlérien engagé. Il joua pourtant les quatre
premières symphonies, notamment la
1ère, et aimait particulièrement diriger les deux cycles de lieder cités
précédemment avant l'arrivée des nazis interdisant la musique "dégénérée" du
compositeur juif.
|
| Karl Böhm vers 1964 |
|
|
En 1956, Walter Legge s'invite à la
Philharmonie de Berlin pour graver une interprétation "historique" du
Requiem allemand
de
Brahms
sous la direction de
Rudolf Kempe, un chef apprécié de "l'écurie" EMI.
Fischer-Dieskau
et
Elisabeth Grümmer
émeuvent comme jamais en tant que solistes. On peut difficilement croire au
hasard à propos de l'initiative que prend Walter Legge : pour
compléter le LP
Mahler, il réunit de nouveau l'orchestre berlinois,
Rudolf Kempe
le maestro spécialiste de
R. Strauss, chef lyrique à la fidélité rigoureuse au texte, pour enregistrer les
Kindertotenlieder
avec
Fischer-Dieskau. On doit admettre qu'il est toujours difficile d'égaler le ton élégiaque
du baryton, sauf par lui-même.
Les directions raffinées et précises des deux chefs se conjuguent pour
offrir une grande cohérence de style à ce premier enregistrement en
monophonie de qualité sonore tout à fait acceptable. L'introduction
cordes-harpe-percussions cristalline sous la baguette de
Furtwängler
ne peut laisser indifférent un mélomane amateur de l'œuvre…
En 1980, paraît un disque original : les lieder de jeunesse Lieder und Gesänge Aus Der Jugendzeit sous leur forme originelle, soit un accompagnement au piano, ici Daniel Barenboïm. À noter que le disque intègre les lieder des Knaben Wunderhon et les trois cycles de la maturité, 3 LP, un coffret unique dans l'histoire du disque… Il existe une réédition numérique de ces 35 lieder ! On comprendra mieux pourquoi le choix de ce chanteur pour cette chronique.
En 1964,
Karl Böhm
qui lui aussi dirigeait peu
Mahler
décide d'enregistrer avec la
Philharmonie de Berlin
et
Fischer-Dieskau
pour la firme Hambourgeoise Dgg. Le programme comprend de nouveau les
Kindertotenlieder, mais il se complète de quatre des cinq Rücket Lieder, ajoutant ainsi une perle à la discographie mahlérienne du chanteur. Comme
ses confrères des années 50
Karl Böhm
a la réputation d'un chef respectueux par rapport aux intentions de la
partition. Dans les rééditions modernes en CD, une nouvelle version de
1968 des
Lieder eines fahrenden Gesellen est ajoutée, dirigée par
Rafael Kubelik
qui à l'époque publie disque après disque l'intégrale des symphonies pour
Dgg.
Partie 4 : De la joie de l'enfance à la malédiction
A -
lieder aus der jugendzeit
Je ne m'attarde pas sur les lieder du cycle
lieder aus der jugendzeit
(Chansons de ma jeunesse). Il s'agit
d'un assemblage de trois recueils. Le volume 1 date des années
1880-1881 et fait appel à deux textes légers et bucoliques du poète
allemand Richard Leander, deux
autres sont de la plume du dramaturge
espagnol du XVIIème siècle,
Tirso de Molina, il s'agit de sérénades amoureuses très chastes 😊. Enfin
Mahler
a écrit lui-même une ronde inspirée du conte
Hansel et Gretel des
Frères Grimm. Ces petits poèmes sans prétention pourraient être des
sujets de récitation pour des enfants de la communale 😊*. J'en parle par
soucis d'exhaustivité, ils ont été orchestrés partiellement par
Luciano Berio. Je propose une Vidéo
YouTube réunissant
Christa Ludwig,
Dietrich Fisher-Dieskau
accompagnés au piano par
Gerald Moore (Clic).
|
(*) Exemple : Frühlingsmorgen (Matinée printanière) – Volume
1 |
|
|
Le tilleul frappe à la fenêtre.
Ses branches chargées de fleurs :
Lève-toi ! Lève-toi !
À quoi rêves-tu ?
Le soleil est levé !
Lève-toi ! Lève-toi !
|
L'alouette s'est réveillée, les buissons ondulent !
Les abeilles bourdonnent, les coléoptères aussi !
Lève-toi ! Lève-toi !
Et j'ai déjà vu ton joyeux amoureux.
Lève-toi, dormeur !
Dormeur, lève-toi !
Lève-toi ! Lève-toi ! |
Les volumes 2 et 3 composés en 1888-1889 puisent leurs vers dans le
livre compilant mille chansons traditionnelles destinées aux enfants et si
prisé de
Mahler : Le Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant). La passion pour ce patrimoine ouvre la période éponyme dans la
production de lieder.
|
| Johanna Richter (1858-1943) |
On peut s'étonner à la lecture du catalogue des œuvres de
Mahler
de ne trouver que deux genres abordés : le lied et la
symphonie, aucune pièce de musique de chambre, aucun opéra (une
ébauche sans lendemain). Quant à la musique religieuse, elle est partie
prenante dans une seule symphonie, la première partie de la
8ème
(Veni Creator). À la monumentalité
orchestrale des symphonies s'oppose l'instrumentation intimiste des lieder
: effectif chambriste, mais timbres et couleurs variés. Le solfège ne
présente par ailleurs aucune des complexités novatrices de celui des
symphonies et, bien entendu, aucun lied adopte la démesure dans sa
durée.
Mahler
travaillera sur les lieder de la sortie de l'adolescence et de ses études
musicales jusqu'à la fin de sa courte de vie. le
Chant de la Terre, symphonie-lieder étant l'aboutissement génial fusionnel des deux
genres, six lieder richement orchestrés dans un ouvrage d'une heure, durée
de sa
1ère symphonie
"Titan" !. Difficile de nier que le lied ne soit pour le maître un exercice de
préparation à l'écriture des symphonies, certains lieder pouvant être
chantés lors d'une soirée où l'on tient salon ou intégrés dans une
symphonie.
Entre 1884 et 1900, les sources littéraires sont exclusivement les
comptines du recueil du
Knaben Wunderhorn. Une exception : entre 1884 et 1885,
Mahler
rédigera ses propres textes comme exorcisme à un chagrin d'amour, cycle
titré
Lieder Eines Farhenden Gesellen.
B – L'univers du Knaben Wunderhorn
Déjà exploité dans les lieder de jeunesse, entre 1888 et
1894, 13 lieder adaptés des chansons populaires formeront un
ensemble sans fil conducteur précis et au titre éponyme. Voir l'article
(Chronique). Les exceptions :
Urlicht : extrait du volume 2, composé en 1893, ce lied se place en
12ème position du cycle du
Knaben Wunderhorn et introduit la seconde partie en forme d'oratorio de la
2ème symphonie
dite "résurrection" créée en 1895. Le voici chanté par
Katleen Ferrier, l'orchestre du
Concertgebouw d'Amsterdam
étant dirigé par
Otto Klemperer
en 1951.
|
| Couverture : Ferdinand Hildebrandt |
Pour les
3ème
et
4ème symphonies
à l'esprit très proche par son inspiration de la culture légendaire et
villageoise allemande,
Mahler
insère :
3ème symphonie
: 4ème mouvement. Le compositeur fait ici appel à
Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra)
en mettant en musique le poème
Chant de Minuit (entendu dans Mort à Venise de
Visconti en complément de l'adagietto
de la
5ème symphonie, obsédant et sublime) et dans le 5ème mouvement : retour au
Knaben Wunderhorn avec un choral d'enfants et un chœur féminin, un
texte sans titre évoquant des anges commentant la Cène. Voici les deux airs
chantés par
Martha Lipton
et la
Philharmonie de New-York
dirigée par
Leonard Bernstein
en 1962. :
C – Première déception sentimentale :
Lieder Eines Farhenden Gesellen
En 1883,
Mahler
fait connaissance de Johanna Richter, une jeune cantatrice du
théâtre de Cässel dont il est le maestro. Le tempérament excessif du jeune
compositeur qui se révélait déjà dans la cantate
Das klagende Lied
achevée
pour ses 20 ans ne peut que prédire des liaisons amoureuses tumultueuses.
Elles le seront… Le sentiment pour la demoiselle est intense mais
platonique. Seuls des courriers brûlants à son ami Löhr donnent des
indications sur cette "passion". La genèse du cycle est confuse.
Mahler
aurait écrit plusieurs poèmes à l'intention de Johanna entre
1883 et 1885, date à laquelle il quitte Cässel, chagriné. La
mise en musique de quatre d'entre eux pour les Lieder Eines Farhenden Gesellen
(chant du compagnon errant) est
ultérieure. Le cycle appartient au romantisme pur : le héros errant, déçu
de vivre des amours si tristes dans une nature si belle… Avouons le,
les textes reflètent un ton désuet et enfantin, mais la musique aux
accents tantôt mélancoliques, tantôt enflammés, est fort séduisante… La
fin de
Die Zwei Blauen Augen conclut
le cycle de manière désespérée, mais à cet âge… on s'en remet… Il seront
créés officiellement en 1886 par Betti Frank, chanteuse au
théâtre de Prague avec
Mahler
au piano.
(Version bilingue).
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Gustav Mahler en 1907 Akseli Gallen-Kallela |
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Luise (✞ 12/1833) et Ernst (✞ 1/1834) |
D – Lieder sur les poèmes de Rückert et la malédiction
d'Alma…
Entre 1897 et 1900,
Mahler
qui travaille comme un forcené connaît un passage difficile sur le plan de
la santé. En 1900 il ne peut qu'achever la
4ème symphonie
qui referme définitivement la période dite du
Knaben Wunderhorn. Contraint au repos,
est-ce pendant cette période qu'il se fascine pour la poésie de
Friedrich Rückert et débute simultanément la composition de deux
groupes de lieder ? L'écriture a lieu entre 1901 et 1904. Les
deux recueils seront créés lors d'un concert le 29 janvier
1905 avec la
Philharmonie de Vienne
dirigée par
Mahler
lui-même, un concert triomphal.
A - Rückert Lieder : parler de cycle est abusif. Au nombre de cinq, sans thématique
poétique définie, il est courant de les chanter dans un ordre totalement
libre. Dietrich Fischer-Dieskau
n'en chante que quatre. Mahler bénéficie pour l'orchestration de toute l'expérience acquise. La
5ème symphonie
qui marque le tournant vers un style plus âpre et purement instrumental est
en cours de rédaction. Pour moi, il propose deux des plus beaux et émouvants
lieder en dehors de ceux du
Chant de la terre
:
Ich bin der Welt abhanden gekommen (J'ai été perdu pour le monde) : de ce lied merveilleux de rêverie et d'élégie, à l'instrumentation qui joue sur l'intimité et l'immensité par ses couleurs diaphanes et crépusculaires, que dire ? Je peux l'écouter en boucle… et n'hésite pas à le rapprocher des quatre derniers lieder de Richard Strauss de 1947, notamment Im Abendrot, (Au coucher du soleil) qui referment à jamais l'histoire du lied symphonique romantique.
Um Mitternacht (À minuit) : Ce lied à la tonalité nocturne, à l'introduction funeste, suggère l'agonie par une nuit sans étoiles. La fin crescendo pouvant inspirer le refus de cette fatalité. Bouleversant, mais quelle noirceur dans l'orchestration dans laquelle la clarinette, sinistre, et le trombone dominent de leurs chants funestes…
B - Kindertotenlieder
(Chants pour les enfants morts) :
Friedrich Rückert
(1788-1866) se place comme l'un des poètes, écrivains, et
orientalistes majeurs germaniques. Le personnage parlait 44 langues
européennes, indo-européennes, arabes, etc. 😊 !! La plupart des
compositeurs célèbres du romantisme ont adapté ses poèmes (un millier…)
sous forme de lieder,
Schubert,
Schumann,
Richard Strauss…
L'hiver 1833-1834, le couple Rückert a déjà six enfants sur
les dix qu'il mettra au monde. Cinq contractent la scarlatine, angine
gravissime à streptocoque. Sans pénicilline, évidement, seuls trois
survivent, mais deux, dont la petite Luise (la favorite de
Friedrich) meurent. Les Rückert sont ravagés par le chagrin
et le père écrit 428 poèmes pour évoquer les souffrances psychiques de
vivre un tel drame. Il mettra ensuite un frein à sa carrière. Encore bien
édités, ces poèmes de 4 à 30 vers doivent leur notoriété à la mise en
musique des
Kindertotenlieder
par
Mahler. Le compositeur, membre d'une fratrie de dix enfants, avait vu lui aussi
six des ses frères et sœurs mourir en bas-âge. Obsédé par la peur et
l'illogisme métaphysique de la mort, le compositeur tentait il d'exorciser
ses souvenirs terrifiants ? Après une sélection de cinq poèmes, il
travaillera à leur transcription musicale en 1901 (1, 2, 4) puis en
1904 (3 et 5).
En 1904, Alma est furieuse de voir son mari aborder un
sujet aussi morbide. Cultivée et intelligente, elle ne semble guère
superstitieuse, mais craint que la composition attire le mal sur la
famille. A-t-elle un don réel de prédiction ? Trois malédictions se
succèdent en 1907 : une grave maladie de cœur est diagnostiquée
chez
Gustav, il doit démissionner du poste de chef de l'opéra de Vienne pour cause
d'antisémitisme et… encore plus poignant, la petite Maria, l'aînée
de cinq ans est emportée par… la scarlatine. Le couple risque de ne pas y
survivre. Freud arrivera à les réconcilier en 1910, un an
avant la mort du maître.
|
| Maria et Gustav en 1907 😓 |
|
|
L'équilibre entre les intentions émotionnelles du texte, la ligne de chant
associée et l'accompagnement orchestral est un soucis majeur du compositeur.
L'osmose est parfaite.
Mahler
utilise son orchestre pour établir une atmosphère sonore bien en accord avec
la sentimentalité liée aux vers. La profonde mélancolie du sujet exclut une
partition rappelant des airs de concert ou d'opéra. Le chanteur ne chante
pas un rôle, un personnage de fiction, mais une abstraction lyrique des mots
de Rückert affligé. Donc : pas de climax, de tutti et encore moins de
motifs trop identifiables, rythmés et répétitifs, qui s'imposeraient en
contradiction avec une mélodie qui se réclame de l'évocation. Voici
l'antithèse de l'orchestre, violent et expansif, de la
6ème symphonie
achevée aussi en 1904, qui se termine par la simulation des chocs du
marteau lors d'une mise en bière !
Instrumentation : Mezzo-soprano ou baryton solo,
2 flûtes, flûte piccolo, 2 hautbois, cor anglais, 2 clarinettes en
si et la, 1 clarinette basse, 2 bassons, 1 contrebasson, 4 cors en fa,
timbales, glockenspiel, tam-tam, célesta, harpe, cordes. Un orchestre à effectif réduit en comparaison de celui des symphonies. À
noter l'absence d'instruments puissants ou criards :
trompettes, trombones et tuba, grosse caisse, tambour, cymbales.
Certains doutaient de la possibilité de mettre en musique l'intimité
mélancolique de la poésie de Rückert. Mahler
montre leur méprise par la recherche d'une sonorité élégiaque idéale.
Ce concept fusionnel entre la ligne de chant et l'accompagnement éthéré
offre maints styles d'émotions possibles aux interprètes. À noter qu'il est
nécessaire avant l'écoute de lire les poèmes en allemand (ou traduits pour
les non germanophones comme moi). Je recommande ce site :
(Traduction). Évitant tout risque de présomption, je n'analyserai pas l'aspect
compositionnelle et solfégique de ces chefs-d'œuvre. Il est touchant
d'écouter
Katleen Ferrier
en mère inconsolable dans le lied N°3 "Quand ta mère franchit la porte". Le court poème remémore une tendre scénette. L'auteur revoit en songe la
petite Luise aux côtés de sa mère franchissant une porte ; la
fillette disparue impose son visage comme centre de la symbolique figurant
un instant furtif du quotidien familial. Début du lied : "Quand ta chère mère franchit la porte et que je tourne la tête
pour la regarder, mes yeux se posent d'abord non sur son visage, mais
sur cet endroit, plus près du seuil, où serait ton petit visage, si toi,
les yeux brillants, tu entrais avec elle, comme tu le faisais, ma
fille…".
Moins mélodramatique,
Fischer-Dieskau
préfère distiller une émotion plus nuancée, mettre le père meurtri en quête
de résilience. Un père doit-il sécher plus facilement ses larmes ? Le
baryton semble nous persuader que la fillette va accourir dans ses bras.
Quant à
Furtwängler
faisant chanter les bois qui scandent le trottinement de l'enfant… que dire
? La musique arrête le temps. Le chanteur traduit aussi sa rage mais sans
affect mélodramatique.
Partie 5 : Vidéos – audio
Les lieder sont répartis sur deux vidéos : la première correspond aux gravures EMI de 1955 et 1980. La seconde est extraite du disque original de 1963 pour les Rückert lieder avec Karl Böhm à Berlin.
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Philharmonia Orchestra - Wilhelm Furtwangler |
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Eines Fahrenden Gesellen |
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1.
Wenn Mein Schatz Hochzeit Macht
2.
Ging Heut' Morgen Übers Feld
3.
Ich Hab' Ein Gluhend Messer
4.
Die Zwei Blauen Augen |
1. Quand mon amour se marie
2. J'ai traversé le champ ce matin
3. J'ai un couteau qui brille
4. Les deux yeux bleus |
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Berliner Philharmoniker – Rudolf Kempe |
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Kindertotenlieder (Ruckert) |
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5.
Nun Will Die Sonn' So Hell Aufgeh'N
6.
Nun Seh' Ich Wohl, Warum So Dunkle Flammen
7.
Wenn Dein Mutterlein, Tritt Zur Tur Herein
8.
Oft Denk' Ich, Sie Sind Nur Augesgangen !
9.
In Diesem Wetter, In Diesem Braus |
5. Maintenant le soleil se lèvera si fort
6. Maintenant je comprends bien pourquoi ces flammes sont si
sombres
7. Quand ta mère franchit la porte
8. Souvent je pense qu'ils sont partis !
9. Par ce temps, dans ce grondement |
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Daniel Barenboim : piano |
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Des Knaben Wunderhorn |
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10.
Das Irdische Leben de Lieder
11.
Verlor'Ne Muh' de Lieder
12.
Rheinlegendchen
13.
Lob Des Hohen Verstandes
14.
Trost Im Ungluck du Lieder |
10. La vie terrestre des chansons
11. Le meuglement perdu des chansons
12. La légende du petit Rhin
13. Louange de la haute compréhension
14. Réconfort dans le malheur, chansons |
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Ruckert-Lieder |
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15.
Ich Atmet' Einen Linden Duft !
16.
Liebst Du Um Schonheit
17.
Blicke Mir Nicht In Die Lieder !
18.
Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen
19.
Um Mitternacht |
15. J'ai respiré un parfum de tilleul !
16. Aimes-tu pour la beauté ?
17. Ne regarde pas mes chansons !
18. J'ai été perdu pour le monde
19. À minuit |
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Berliner Philharmoniker – Karl Böhm |
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Ruckert-Lieder (avec orchestre) |
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1.
Um Mitternacht
2.
Ich Atmet' Einen Linden Duft !
3.
Blicke Mir Nicht In Die Lieder !
4.
Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen |
1. À minuit
2. J'ai respiré un parfum de tilleul !
3. Ne regarde pas mes chansons !
4. J'ai été perdu pour le monde |
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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée. Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…
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INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.
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Partie 6 : Autres disques à découvrir
Lors de la rédaction de cette chronique, j'ai écouté diverses
interprétations des
trois cycles
de la maturité. Curieusement, elles sont rares et certaines sont
décevantes de la part d'artistes pourtant talentueux… Je ne les citerai
pas, leur style peut plaire à d'autres mélomanes. Donc :
1 – Entre 1967 et 1969, EMI réunit deux artistes aux
talents parfaits pour nous émouvoir : l'alto
Janet Baker
au timbre élégiaque, à l'élocution et à l'accentuation limpides, au style
très investi, et le chef
John Barbirolli, sans doute le meilleur interprète de
Mahler
à cette époque outre-manche et à qui on doit des captations réputées de
certaines symphonies dont la
6ème
qui donna lieu à la première chronique
(Clic).
Barbirolli
dirige deux orchestres familiers de ce répertoire : l'Orchestre Hallé dont il est le fondateurs et le
New Philharmonia.
(YouTube)
En l'absence d'une gravure complète et de qualité de
Kathleen Ferrier, voici, je pense, le sommet du catalogue pour voix féminine !
2 – En 1991, le jeune baryton allemand
Andreas Schmidt
âgé de 31 ans enregistre pour Telarc les trois cycles. Complice de
Dietrich Fischer-Dieskau
lors de ses débuts, spécialiste de
Bach
et des lieder de
Brahms,
Schmidt
adopte une ligne de chant alliant pudeur, mélancolie et virilité, un
compromis qui est un défi dans ses œuvres. Le
Cincinnati Symphony Orchestra
est dirigé par
Jesús López Cobos. Le timbre du baryton semble plus grave que celui de
Fischer-Dieskau
mais ne dérive pas vers le dramatisme. Les belles couleurs de l'orchestre
américain (les vents), la subtilité de la direction du maestro espagnol
Jesús López Cobos
et l'équilibre spatialisé de la prise de son, une spécialité
Telarc, en font un incontournable de la discographie… Un plus : le
livret et les poèmes sont disponibles en français !!! C'est si rare. Un
hit côté des voix masculines… Poésie et optimisme retrouvés dans les
Lieder Eines Farhenden Gesellen... pourquoi pas ?



















Comme à chaque fois, article absolument enrichissant et fouillé.
RépondreSupprimerJ'ai été "confronté" adolescent également à la musique de Mahler, par ces interprètes justement.
Mon père écoutait beaucoup ses œuvres et j'ai quelques uns des disques, en vinyles, dont il est question ici - j'ai récupéré une grande partie de sa discothèque, principalement romantique.
Il est vrai que la musique du compositeur était mal appréciée et mal jugée par les enseignants.
D'une part, étant symphonique et conséquente en temps, rares étaient les profs qui pouvaient l'aborder.
Pas de répertoire instrumental solo, donc côté pianistes et même éventuels solistes concertistes, évitable.
Des symphonies véritables univers complexes, donc en orchestres de conservatoires chargés d'ados boutonneux et blagueurs, difficile à oser.
Et puis, l'œuvre du compositeur attestant d'une maturité tant artistique, créative que - malgré même le jeune âge - intellectuelle était difficile à faire entrer dans le sacrosaint temple de l'éducation musicale.
J'ai comme beaucoup, eu entre les mains cet ouvrage de Paule Druilhe - et, observant les étagères de ma bibliothèque, je remarque qu'il y est encore enfoui. Comme toujours, la difficulté face à un tel bouquin se voulant histoire de la musique et oubliant certains au profit d'autres avec de surcroit des avis qui vont générer des comportements néfastes envers certaines musiques, certains compositeurs (chez elle les compositrices ne sont pas ou peu représentées) reste entière. Ces intellectuel(les) n'ont jamais mesuré la véritable responsabilité de leurs avis subjectifs pris comme faits et référencements.
Des personnes aux diplômes affichés tels des médailles de combat, devenues sommités de rien ou de peu, juste du fait de recherches en rats de bibliothèques, ayant une faible mais potable capacité d'analyse et de lecture de partition se permettaient des avis qui étaient suivis par toute une brigade d'enseignants.
Le moutonnisme "intellectuel" dans sa plus cruelle réalité.
Ca n'aura pas aidé Mahler à entrer de plein pied dans le giron de l'éducation musicale et je me souviens bien avoir lu cela dans son "Histoire de la musique".
Une entrée à priori rédhibitoire.
Cela dit, entre mon père et mon professeur d'analyse et d'histoire de la musique (on dirait culture musicale aujourd'hui, le mot FM destiné à faire basculer le "solfège", ce mot décrété "vilain" par les incompétents de la hiérarchie de l'enseignement de moins en moins artistique, devant s'y prêter mais devenant au fil de courtes années le fantôme minable de ce que le solfège apportait réellement à l'éducation musicale), j'ai eu cette chance de passer outre.
Un livre, des répercussions, des années de mise à l'écart...
J'ai trouvé une œuvre de Mahler, de chambre, très et trop rare.
Captivante et instructive : son Klavierquartett pour piano, violon, alto et violoncelle composé en 1876.
La seule version que j'en connaisse est celle de la Kremerata Musica et elle figure dans un album compilant Mahler, Schönberg, Berg et Webern - DG 1995.
https://www.youtube.com/watch?v=56RK3InCP88&list=PLHkn61-1OOU8cAlmQ56N8vSnkSTukyy5f&index=1
Quant à Dietrich FD, il reste inégalé et peut être bien inégalable.
Merci
Bonjour Pascal
SupprimerEt grand merci pour cette lecture et l'appréciation qui en est faite…
Oui Paule Druilhe… En fait je n'avais pas le livre brocardé, l'exemplaire vient de mon beau-frère dit "Le génie des alpages", de mon âge et mélomane passionné lui-aussi, notamment d'art lyrique… J'avais un autre bouquin, bleu de mémoire, tout aussi peu informé…pour être courtois…
Je suis tout à fait d'accord avec ta vision de l'éducation musicale lycéenne des années 60 : Du solfège sorti de tout contexte expressif, mode mineur et majeur avec exercices pour vérifier que les copains savaient compter… Heureusement, notre professeur, en 4ème et 3ème nous faisait écouter sur un électrophone correct des grands classiques : La Fantastique, les quatre saisons, etc. le concerto "Empereur" m'avait particulièrement impressionné… Ce fût l'un de mes premiers achats de disque (Guiomar Novaes en réédition économique du catalogue CBS monophonique – 9,90 Fr)
Étant d'une famille ouvrière, j'ai ainsi importé la musique classique au foyer… et contaminé mes parents et ma sœur aînée… Dans les années 70, j'étais parti pour vivre ma vie d'adulte, mais nous nous retrouvions à la maison de la radio pour des concerts de l'orchestre de Radio-France en abonnement.
Donc je ne partage pas trop une opinion lue parfois après mes articles affirmant que la musique classique est l'apanage de la "classe bourgeoise" oui pire pour les snobs… Il faut juste que les sensibilités se révèlent par l'écoute sur les médias… Ce n'est pas que sur Arte à 2h du mat' en concurrence avec The Voice (contre laquelle je n'ai aucune acrimonie d'ailleurs) que la culture musicale connaitra l'essor qu'elle mérite.
Bien à vous
Claude.
Anecdote hilarante pu effrayante : En 1997, mon fils était en 3ème et bénéficiait de cours de musique… Un jour, en rentrant du collège, il me dit "Mme x nous a expliqué que Mozart était un bien plus grand génie de Beethoven car il avait composé 41 symphonies et Ludwig seulement 9…". Donc 30 ans plus tard… Je ne sais plus ce que j'ai pu rectifier ou plutôt rééquilibrer… Tout espoir n'est pas vain.
RépondreSupprimerMa fille aînée (2 ans de moins que son frère) a dû entendre le même discours ou équivalent. Avec mes deux petites filles (9 et 6 ans), elle, son mari, mon épouse et moi sommes allés voir le spectacle à Mogador : le ballet "La belle au bois dormant" en janvier. Une version adaptée et un son diffusé certes pas au top… mais c'était le cadeau de Noël pour tous (plutôt que le consumérisme traditionnelle - une idée de ma fille qui avait déjà vu "le lac des cygnes l'an passé"). Les gamines étaient enchantées, les grands aussi, mais mine de rien, j'ai déboursé 300€ pour six places correctes… Ce n'est donc pas à la portée des familles plus modestes…
J'ai choisi l'enseignement musical pour deux raisons qui s'entrecroisent.
SupprimerJe suis entré à la maitrise de l'ORTF quand j'avais 9 ans et y suis resté jusqu'à la mue vocale.
A la maitrise, je n'ai jamais vu une éducation musicale aussi parfaite tant que pertinente.
Inégalable, et encore aujourd'hui on devrait prendre leur modèle dans tous les conservatoires de France, et côté enseignement musical en conservatoire et écoles de musique on peut dire que j'en connais un rayon.
En parallèle de cette éducation musicale très pointilleuse j'étais également au Conservatoire de Saint Maur et le directeur, Mr Doury avait inventé une méthode révolutionnaire qui permettait d'appréhender la musique non par des schémas et cadres tout faits (qu'on ne retrouve que rarement dans la réalité musicale), mais par rapport à la partition et ainsi des termes, des usages auditifs, une approche intuitive, etc. se sont additionnés à la méthode pragmatique de la maitrise.
Le plus difficile étant de se faire côtoyer les deux visions en une seule, complémentaire. Surtout quand on a 10-12 ans. Mais comme finalement cela relevait du simple bon sens je m'en suis sorti car au sortir le guide était la musique.
La mue a correspondu avec la mutation de mon père en région grenobloise et là ce fut la chute libre avec un conservatoire et des méthodes à l'ancienne totalement opposées à celles que j'avais eu enfant et ce qui fut une chance.
Mais l'être humain, si de plus il est motivé, s'adapte et j'ai eu à Grenoble la chance d'avoir une professeure de solfège, Mme Durand, absolument remarquable qui m'a fait me sortir de ce marasme et a compris le pourquoi de mes interrogations en discutant avec moi pour connaitre mon raisonnement face à la musique et la façon dont elle m'avait été transmise. Elle est au fil du temps devenue une amie chère.
La mus passée, j'ai repris le gout du chant et me suis vite inscrit en classe lyrique à Grenoble.
Ma première professeure, adorable, se contentait de me dire : "c'est bien" ou "très bien", la maitrise m'avait apporté toute la technique qu'elle s'évertuait à faire entrer dans le corps des autres élèves.
Puis arriva Paul Guigue qui me remit les pendules à l'heure, m'apportant des visées nouvelles de projection, de résonnances corporelles, etc.
Il devint très vite un ami et grâce à lui j'entrais dans un chœur professionnel ce qui me permit à 17-18 ans de vivre de façon réelle en intermittent de la musique. Et de passer mon bac par correspondance.
Un beau soir, à l'issue d'une tournée harassante des Noces de Figaro, où les chœurs n'occupent qu'une place congrue, mais remarquable d'écriture et où on passe plus de temps en coulisses à jouer aux cartes, ou au bistrot du coin, en costume, avec un guetteur venant prévenir qu'on doit entrer en scène, le directeur artistique de la tournée vient me voir. C'était la dernière et il avait pour coutume de passer un moment avec chacun d'entre nous et en général les chœurs on était toujours groupés.
Il me voit seul et on discute. Je lui annonce que c'est aujourd'hui et ce soir que l'aventure s'arrête et que pour ce faire, j'ai décidé de faire mon service militaire et qu'ensuite ... j'ai décidé d'enseigner.
Je lui explique ce qui m'a motivé.
Ces tournées face à un public effectivement snob, qui passe sa vie à décortiquer par snobisme tels arias par untel ou une telle, qui applaudit de façon téléguidée à l'issue des grands airs.
Jamais de jeunes, les seuls qui y étaient étaient ceux auxquels j'offrais mes places dans chaque ville, habitué, avant les spectacles, l'am à me balader, j'en avisais (en général) un couple et leur offrais leur première soirée à l'opéra. Je le faisais aussi quand je voyais des personnes âgées dans la file d'attente dont à l'évidence ils s'offraient la sortie annuelle au regard de leur budget serré.
suite :
SupprimerJ'ai décidé là que pour que la musique entre dans la vie des gens ce n'était pas en gagnant certes très bien ma vie sur les planches des scènes d'opéra que cela ferait venir un autre public que ces bourgeois snobs et finalement incultes à la musique, qu'elle soit classique ou autre (on peut aisément aujourd'hui transférer ce constat lamentable au jazz).
Alors ma vie a changé, j'ai continué à jouer de la musique mais suis passé au jazz, au rock etc.
J'ai passé tout ce que je pouvais de diplômes d'orchestrateur compositeur etc. et j'ai mis ce savoir dans les mains des élèves en commençant par les écoles de musique plutôt que les conservatoires afin de semer la graine à la racine, puis je suis devenu intervenant musique dans les écoles avec le souci égal de mettre la musique dès la petite enfance dans l'éducation.
Je ne le regrette en rien et j'ai toute ma vie œuvré pour cette bataille et c'en était une car en face de moi, l'éducation musicale, avec des profs comme ceux et celles dont on parle ici et qui sont très représentatifs même aujourd'hui de ce passéisme démotivant, a été une véritable lutte quotidienne.
La suite plus bas sous l'autre comm'
Avant que je prenne ma retraite en 2023 j'entendais encore quelques profs découragés dire que la musique classique n'intéressait pas les jeunes.
SupprimerCe genre d'argument tout fait qui évite de se remettre en question et de se poser les bonnes questions.
J'étais professeur de musiques actuelles et jazz et même dans ce cadre je faisais écouter aux élèves (des ados, c'est dire) également de la musique classique. Et ils la mettaient directement dans leur playlist de streaming... ce nouveau truc qui, certes dé-criable, m'a tt de même bien rendu service...
Aujourd'hui sort un pamphlet du genre rêver d'un nouveau conservatoire...
Quand je suis parti à la retraite ma direction était en pleins chambardements, voulant réformer et quelque part innover et révolutionner l'enseignement donné dans le conservatoire.
Quand mon directeur m'a demandé avant que je parte, ce que je pensais de tout ça, je lui ai répondu qu'il y a 45 ans ans en arrière, j'avais déjà commencé ce travail et qu'aujourd'hui, avec l'évolution de notre société, ces avancées d'il y a quatre décennies n'étaient plus d'actualité et qu'il avait raison de les mettre enfin en place mais qu'il avait déjà un demi siècle de retard...
Sur le sujet, et sans amertume, mais avec un certain regard de l'intérieur, je suis intarissable.
on a été nombreux à faire des choses dans nos coins, à avoir des solutions pour que la musique soit un enseignement entrant réellement dans le giron éducatif et franchisse les classes sociales - à notre minuscule échelle on l'a fait, on en a été critiqués, mais on a eu des résultats réels.
Mais l'institution est frileuse et l'art avec la pédagogie non maitrisée est et reste suspect...
300 balles pour une famille et un ballet ? sûr, c'est pas encore gagné et on en revient aux places que j'offrais... c'était déjà hors de prix.
on parlera d'arte et de la starac' une autre fois.
Bonne soirée.
Pascal