LE MAGE DU KREMLIN de Olivier Assayas (2026) par Luc B.
Olivier Assayas et Emmanuel Carrère
(qui fait une petite apparition dans le film) ont adapté le roman
éponyme de Giuliano da Empoli, gros succès de librairie, mais qui honnêtement ne m’avait pas passionné plus que cela. Faute à une
construction qui m’avait paru labyrinthique. Le défi du cinéaste
consistait à fluidifier pour l’écran une histoire de gens qui
discutent assis autour d’une table.
Bien que tout de même un peu
longuet, LE MAGE DU KREMLIN se suit avec intérêt, même assez passionnant dans sa première partie. Assayas a choisi de
garder la construction du roman. Je n'suis pas convaincu.
Le film commence par une série de travellings élégants
dans un parc enneigé, le personnage de Baranov rentre de ballade
avec ses chiens, avant d’accueillir un américain, Rowland, pour
lui raconter son histoire. Le problème est que ces entretiens dans une datcha cossue,
lumière feutrée, service à thé impec, auxquels on revient (trop)
entre deux flash-back, manquent cruellement d’énergie.
La
confrontation tourne au monologue, le point de vue de Rowland (mais
c’est qui, en fait ?) sur les évènements montre peu de
conviction. J’adore l’acteur Jeffrey Wright (au minimum syndical
ici, le pauvre n’a rien à jouer) mais avait-on besoin de lui
puisque Baranov raconte son histoire en voix-off. Le double effet
kiss Cool.
Beaucoup plus intéressant par contre, la plongée dans la Russie du
début 90’s, sous la présidence de Boris Eltsine. La caméra
d’Assayas, cette fois portée à l’épaule, rend compte de
l’effervescence des milieux underground, des soirées chics. On
y découvre le jeune Vadim Baranov,metteur en scène de théâtre
d’avant garde, qui passera ensuite à la production de télé réalité, aussi vulgaire que rentable. Baranov se met en couple avec l’actrice Ksenia, qu’il fera
l’erreur de présenter à son pote Dmitri Sidorov.
Assayas réussit
une belle scène de dîner (et plus tard dans une voiture) captant
les jeux de regards. Il devient évident que Ksenia fera finalement
sa vie avec le virevoltant Sidorov, champagne et caviar servis sur des yachts au
large de Monte Carlo. Mais pourquoi nous tartiner ces scènes
de voix-off ? Tout était très clair à l’écran.
Vadim
Baranov est repéré par Boris Berezovsky, un oligarque aux relations
douteuses (pléonasme) actionnaire de la plus grande chaîne de télé
russe. Paul Dano, au visage poupin, crée un Baranov apathique, discret,
affable, sans charisme, voix suave et monocorde, donc d’autant plus redoutable.
Scène fameuse, les vœux télévisuels de Eltsine, complètement
saoul ou impotent, incapable de sortir de chez lui. Baranov fait
reconstruire son bureau du Kremlin à domicile, Eltsine sera
harnaché à sa chaise pour éviter de se casser la gueule. Incapable
de lire le prompteur, les vœux seront reconstitués en
taillant dans d'anciens discours.
C’est là que l’idée germe
dans l’esprit de Berezovsky de fabriquer de toutes pièces un
successeur à Boris Eltsine, et revenir au concept de verticalité du pouvoir. Il a déjà repéré son poulain, un
colonel du FSB (anciennement KGB), le psychorigide Vladimir Poutine.
A Baranov de mettre toute sa science de producteur et communicant au
service du futur candidat. Des séquences très bien faites, la
composition de Jude Law est sans faute (on le voit
finalement peu), un regard acier et quelques tics de bouche suffisent
pour asseoir l’autorité du personnage.
Si Berezovsky voulait en
faire sa marionnette, la marionnette refusera de se faire manipuler.
Une scène dans un restaurant suffit à sceller le destin du
milliardaire (superbe travelling sinueux vers le tsar), bientôt forcé à l’exil sur la côté d’Azur. Ce
qui vaut mieux que d'exploser dans sa voiture comme d’autres
oligarques, ou se faire expédier dans un goulag de Sibérie, comme Dmitri Sidorov, dont l’ascension qui déplaît au pouvoir.
Une
fois Poutine au pouvoir, le film tourne un peu au livre d’Histoire didactique et chapitré : la Crimée, le sous-marin Kourks, les jeux olympiques de Sotchi, l’Ukraine... Et à chaque fois l’ombre de Baranov qui plane sur les événements. On le voit flatter et mettre en concurrence les pires bandes nationalistes (LesLoups, Hell’s Angels locaux), visiter les usines à trolls. Tout
est fait pour grandir le prestige de Poutine, désinformer
le monde, modeler l’opinion publique. Des aspects qu’Assayas, à mon goût,
aurait pu techniquement décortiquer davantage.
Poutine qui
déteste les intellos, s’avoue dans une humilité feinte piètre orateur, aura tout de même
cette formule qui fera sa gloire : « j’irai chercher les
terroristes jusque dans les chiottes ». Presque du Pasqua dans
le texte !
L’intérêt du film fléchit donc un peu sur la fin. Des chapitres toujours entrecoupés par les scènes entre Rowland et
Baronov qui nuisent à la fluidité du récit. La fin n’est pas
claire, pourquoi le mage perd-il son influence auprès de Poutine, l’élève n’a-t-il
plus rien à apprendre du maître ? Il n’est jamais dit
pourquoi Baranov a renié ses idéaux progressistes pour se mettre au service du
Diable. Ce n’est pas pour l’argent, il s’en fout. Est-ce pour
le pouvoir, par ambition (laquelle, il se plait dans l'ombre) par vengeance, par jeu ? Et si le
dernier plan, superbe, digne de Polanski, est glaçant, on se demande : pourquoi
lui, ici et maintenant ?
La mise en scène d’Olivier Assayas
est toute en élégance, une caméra sinueuse, une belle lumière, un
format scope bien exploité. Bien qu’à plusieurs moments j’ai
repéré une mise au point douteuse (les scènes d’ensemble dans
des restaurants trop floues). Assayas a aussi recours aux images
d’archive, format et texture de vieille VHS, avec visiblement des
incrustations de Jude Law. Le film survole 30 ans de la Russie,
mais au-delà, décortique les arcanes nébuleuses et cyniques du
pouvoir. Entreprise salutaire.
Olivier Assayas a eu un mal fou à financer son film, les co-producteurs bottaient en touche les uns après les autres. Poutine fait peur. Le film a été tourné à Riga, sans acteur russe évidemment, ils devaient avoir piscine. Il lui fallait une star, ce sera Jude Law, très bon choix. Et pour être distribué, le film devait être tourné en anglais, un
compromis pas si gênant que cela.
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