L'AGENT SECRET de Kleber Mendonça Filho (2025) par Luc B. comme Brésil
Ne vous fiez pas au titre, pas plus
qu’à la bande annonce qui compile les dernières scènes d'action, il n’y a pas plus d’agent secret dans
ce film que je m’appelle James Bond. Une manière de
brouiller les pistes ? Comme le réalisateur se plaira à le faire
durant toute sa foisonnante intrigue. Un film qu’on regarde à la
fois fasciné par l’indéniable savoir-faire, et perplexe.
La
superbe première séquence est amorcée par un ample mouvement de
caméra à la grue qui embrasse tout un paysage ensoleillé pour redescendre au
pied d’un cadavre putréfié. Marcelo arrive de Sao Paulo en
voiture, s’arrête prendre de l’essence dans une station service
perdue dans la pampa. Au sol, un cadavre recouvert d'un carton, de mouches, les
chiens errants s’en lèchent les babines. Le pompiste explique qu’un mec s’est fait tué il y a quelques jours, comme il dirait qu'un client a oublié ses lunettes. Quand les flics débarquent enfin, ils se foutent
royalement du cadavre, mais s’intéressent à Marcelo, fouillent sa
voiture. Un zèle suspect. Ils lui demandent un bakchich. Il ne
cédera que son paquet de clopes.
Nous sommes au Brésil, 1977, la
dictature. Un temps où on ne s’étonne pas de voir des cadavres par
terre, des flics plus racketteurs qu'enquêteurs, des
gens qui vivent la trouille au ventre. Marcelo part pour Recife, où il prend une chambre dans une pension tenue par la vieille Dona
Sebastiana, un sacré personnage, clope au bec, voix éraillée. Une dizaine de personnes y vivent,
des réfugiés. Réfugiés de quoi ?
En parallèle et depuis Sao Paulo Henrique
Ghirotti engage deux tueurs à gage et leur désigne Marcelo comme
l’homme à abattre : « Faites-lui un gros trou dans la
bouche ». Pourquoi ?
Marcelo reconstruit un
semblant de vie à Recife, trouve un job au service de l’état
civil. On sent que son passé lui pèse. Il croise le commissaire
local, Euclides (sublime gueule de salaud) et ses deux fils, qui
enquêtent sur une jambe retrouvée dans l’estomac d’un
requin…
L’AGENT SECRET est un film ample et solaire, par sa durée, sa
palette de couleurs chaudes, le Brésil et ses plages, ses bikinis,
la musique, le carnaval, et ses masques qui font peur. Reconstitution superbe, on est dans le jus.
Mais derrière chaque scène on sent un malaise. Un sentiment
d’insouciance surjouée. Comme si chacun faisait semblant.
On comprend que Marcelo,
sous pseudo, fuit un passé violent, tente de se forger une nouvelle vie, retrouver son fils
Fernando élevé par son grand-père Alexandre, propriétaire d’une
salle de cinéma. Bel hommage au cinéma, à la culture populaire
disparue, à travers le personnage d’Alexandre dont la salle
deviendra un centre médical. On y entrevoit à l'écran « Le Magnifique » avec Bébel, mais le film qui cartonne en ce moment c’est
« Les Dents de la mer » de Spielberg (encore un requin).
Fernando en fait des cauchemars depuis qu’il a vu l’affiche du
film, il est trop jeune pour aller le voir. On apprendra beaucoup
plus tard que les cauchemars cesseront dès qu’il aura vu le film.
Superbe !
Film solaire, disais-je, mais en réalité oppressant.
Kleber Mendonça Filho, lui-même inquiété sous la présidence de
Bolsonaro, renoue avec ces thrillers paranos des 70’s. On nage en
plein mystère, on attend des explications qui ne viendront pas. Le
réalisateur joue aussi sur la temporalité. Qui sont ces jeunes
filles, casques aux oreilles, qui retranscrivent des
enregistrements ? Telle que la scène est intégrée, on pense
qu’elles travaillent pour le flic Euclides. Mais ça ne colle pas.
Pas de PC portable ou de logiciel Audacity en 1977. Alors quoi ?
Ca rajoute encore à la parano ambiante. Et y’a des flash-back,
cette scène au restau entre Marcelo, sa femme (depuis décédée) et Ghirotti. Une obscure histoire de brevet que le second veut racheter
au premier. Est-ce le motif du contrat que Marcelo a au dessus de la
tête ?
C’est un film foisonnant, beaucoup de personnages,
d’intrigues secondaires, qui réclame de la concentration, pour capter les dits et surtout les non-dits. Avec une séquence
surréaliste digne de Quentin Dupieux : la légende de la jambe
poilue. Une expression qui désignait les flics véreux qui réprimaient tous comportements jugés déviants. Le réalisateur donne vie à cette jambe, littéralement, parabole du pouvoir militaire qui
espionne et réprime, ici, des michetons dans un parc. Autre
image malaisante, ce chat difforme à la pension, trois yeux, deux
museaux…
On pense au (très beau) film de Walter SallesJE SUIS
TOUJOURS LÀ, qui décrivait les débuts de la dictature. Ici, le
réalisateur opte pour la parabole, l’oppression est présente mais
impalpable, on ne voit jamais le pouvoir agir. Tout se niche dans les
détails, les réactions apathiques. L’action proprement dite ne
survient qu’au bout de deux bonnes heures quand les tueurs à
gages se mettent au boulot. Kleber Mendonça Filho réalise alors une
longue et superbe séquence sous tension, filature, poursuite, coups
de flingue, cette fois la violence explose, et ça gicle.
Kleber
Mendonça Filho a reçu la palme cannoise pour sa réalisation, et
son acteur Wagner Moura celle de l’interprétation. C’est mérité, on ne peut pas nier le talent du réalisateur pour la construction de son scénario et de sa mise en scène, et le jeu toute en subtilité et profondeur de son acteur principal. Toute la distribution est impeccable. Mais le film élude
beaucoup, volontairement : qui est Elsa, son réseau, que recherche Marcelo
aux archives, qui sont ces gens à la pension, comment la femme de
Marcelo est morte ? Un empilement de non-dits qui traduisent l’atmosphère
mortifère et de suspicion de cette dictature.
C’est très
intelligemment pensé, mais peut laisser le spectateur au
bord du chemin. Dans les bouquins d'Agatha Christie, il y avait toujours ce chapitre final qui expliquait les aspects sombres de l'intrigue.
Y’a des oeuvres dont on sait dès la première vision que ce sont de
grands films. Sans pour autant comprendre pourquoi. Il faut du temps pour les assimiler. L’AGENT
SECRET en fait à priori partie, qui a reçu des critiques dithyrambiques. Mais le spectateur, lui, n'a pas lu le dossier de presse !
Sans doute le dernier film où apparait Udo Kier, décédé il y a peu, dans le rôle d'un ex-nazi se faisant passé pour un juif, du moins je le suppose, car là encore, je n'ai pas trouvé les clés pour décoder le moment !
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