vendredi 2 janvier 2026

L'AGENT SECRET de Kleber Mendonça Filho (2025) par Luc B. comme Brésil


Ne vous fiez pas au titre, pas plus qu’à la bande annonce qui compile les dernières scènes d'action, il n’y a pas plus d’agent secret dans ce film que je m’appelle James Bond. Une manière de brouiller les pistes ? Comme le réalisateur se plaira à le faire durant toute sa foisonnante intrigue. Un film qu’on regarde à la fois fasciné par l’indéniable savoir-faire, et perplexe.

La superbe première séquence est amorcée par un ample mouvement de caméra à la grue qui embrasse tout un paysage ensoleillé pour redescendre au pied d’un cadavre putréfié. Marcelo arrive de Sao Paulo en voiture, s’arrête prendre de l’essence dans une station service perdue dans la pampa. Au sol, un cadavre recouvert d'un carton, de mouches, les chiens errants s’en lèchent les babines. Le pompiste explique qu’un mec s’est fait tué il y a quelques jours, comme il dirait qu'un client a oublié ses lunettes. Quand les flics débarquent enfin, ils se foutent royalement du cadavre, mais s’intéressent à Marcelo, fouillent sa voiture. Un zèle suspect. Ils lui demandent un bakchich. Il ne cédera que son paquet de clopes.

Nous sommes au Brésil, 1977, la dictature. Un temps où on ne s’étonne pas de voir des cadavres par terre, des flics plus racketteurs qu'enquêteurs, des gens qui vivent la trouille au ventre. Marcelo part pour Recife, où il prend une chambre dans une pension tenue par la vieille Dona Sebastiana, un sacré personnage, clope au bec, voix éraillée. Une dizaine de personnes y vivent, des réfugiés. Réfugiés de quoi ?

En parallèle et depuis Sao Paulo Henrique Ghirotti engage deux tueurs à gage et leur désigne Marcelo comme l’homme à abattre : « Faites-lui un gros trou dans la bouche ». Pourquoi ? 

Marcelo reconstruit un semblant de vie à Recife, trouve un job au service de l’état civil. On sent que son passé lui pèse. Il croise le commissaire local, Euclides (sublime gueule de salaud) et ses deux fils, qui enquêtent sur une jambe retrouvée dans l’estomac d’un requin…

L’AGENT SECRET est un film ample et solaire, par sa durée, sa palette de couleurs chaudes, le Brésil et ses plages, ses bikinis, la musique, le carnaval, et ses masques qui font peur. Reconstitution superbe, on est dans le jus. Mais derrière chaque scène on sent un malaise. Un sentiment d’insouciance surjouée. Comme si chacun faisait semblant. 

On comprend que Marcelo, sous pseudo, fuit un passé violent, tente de se forger une nouvelle vie, retrouver son fils Fernando élevé par son grand-père Alexandre, propriétaire d’une salle de cinéma. Bel hommage au cinéma, à la culture populaire disparue, à travers le personnage d’Alexandre dont la salle deviendra un centre médical. On y entrevoit à l'écran « Le Magnifique » avec Bébel, mais le film qui cartonne en ce moment c’est « Les Dents de la mer » de Spielberg (encore un requin). Fernando en fait des cauchemars depuis qu’il a vu l’affiche du film, il est trop jeune pour aller le voir. On apprendra beaucoup plus tard que les cauchemars cesseront dès qu’il aura vu le film. Superbe !

Film solaire, disais-je, mais en réalité oppressant. Kleber Mendonça Filho, lui-même inquiété sous la présidence de Bolsonaro, renoue avec ces thrillers paranos des 70’s. On nage en plein mystère, on attend des explications qui ne viendront pas. Le réalisateur joue aussi sur la temporalité. Qui sont ces jeunes filles, casques aux oreilles, qui retranscrivent des enregistrements ? Telle que la scène est intégrée, on pense qu’elles travaillent pour le flic Euclides. Mais ça ne colle pas. Pas de PC portable ou de logiciel Audacity en 1977. Alors quoi ? Ca rajoute encore à la parano ambiante. Et y’a des flash-back, cette scène au restau entre Marcelo, sa femme (depuis décédée) et Ghirotti. Une obscure histoire de brevet que le second veut racheter au premier. Est-ce le motif du contrat que Marcelo a au dessus de la tête ?

C’est un film foisonnant, beaucoup de personnages, d’intrigues secondaires, qui réclame de la concentration, pour capter les dits et surtout les non-dits. Avec une séquence surréaliste digne de Quentin Dupieux : la légende de la jambe poilue. Une expression qui désignait les flics véreux qui réprimaient tous comportements jugés déviants. Le réalisateur donne vie à cette jambe, littéralement, parabole du pouvoir militaire qui espionne et réprime, ici, des michetons dans un parc. Autre image malaisante, ce chat difforme à la pension, trois yeux, deux museaux…

On pense au (très beau) film de Walter Salles JE SUIS TOUJOURS LÀ, qui décrivait les débuts de la dictature. Ici, le réalisateur opte pour la parabole, l’oppression est présente mais impalpable, on ne voit jamais le pouvoir agir. Tout se niche dans les détails, les réactions apathiques. L’action proprement dite ne survient qu’au bout de deux bonnes heures quand les tueurs à gages se mettent au boulot. Kleber Mendonça Filho réalise alors une longue et superbe séquence sous tension, filature, poursuite, coups de flingue, cette fois la violence explose, et ça gicle.

Kleber Mendonça Filho a reçu la palme cannoise pour sa réalisation, et son acteur Wagner Moura celle de l’interprétation. C’est mérité, on ne peut pas nier le talent du réalisateur pour la construction de son scénario et de sa mise en scène, et le jeu toute en subtilité et profondeur de son acteur principal. Toute la distribution est impeccable. Mais le film élude beaucoup, volontairement : qui est Elsa, son réseau, que recherche Marcelo aux archives, qui sont ces gens à la pension, comment la femme de Marcelo est morte ? Un empilement de non-dits qui traduisent l’atmosphère mortifère et de suspicion de cette dictature.

C’est très intelligemment pensé, mais peut laisser le spectateur au bord du chemin. Dans les bouquins d'Agatha Christie, il y avait toujours ce chapitre final qui expliquait les aspects sombres de l'intrigue.   

Y’a des oeuvres dont on sait dès la première vision que ce sont de grands films. Sans pour autant comprendre pourquoi. Il faut du temps pour les assimiler. L’AGENT SECRET en fait à priori partie, qui a reçu des critiques dithyrambiques. Mais le spectateur, lui, n'a pas lu le dossier de presse ! 

Sans doute le dernier film où apparait Udo Kier, décédé il y a peu, dans le rôle d'un ex-nazi se faisant passé pour un juif, du moins je le suppose, car là encore, je n'ai pas trouvé les clés pour décoder le moment ! 


Couleur - 2h40 - format scope. 

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