vendredi 23 janvier 2026

L'AFFAIRE BOJARSKI de Jean Paul Salomé (2026) par Luc B comme bifton


C’est ce qu’on appelle de la qualité française. Sans vraiment atteindre des sommets, Jean Paul Salomé trace sa route depuis trente ans, mine de rien, entre projets un peu trop calibrés (LES FEMMES DE L’OMBRE, ARSÈNE LUPIN), sympathiques comédies (JE FAIS LE MORT, RESTONS GROUPES), et plus récemment deux collaborations réussies avec Isabelle Huppert, LA DARONNE et LA SYNDICALISTE. On remarque un fil qui relie tous ces films, personnage qui n'est pas ce qu'on croit, la double vie, la traque, et chez l'auteur une propension à utiliser des faits réels pour alimenter ses fictions.  

On a l’impression de déjà tout savoir sur L’AFFAIRE BOJARSKI à cause d’une promo qui n’en cache quasiment aucun détail, dommage. Et d’une bande annonce ratée (comme d’hab') tartinée d’une musique au crescendo ronflant. Le film vaut mieux que cela et d’abord parce qu’il raconte une histoire assez dingue.

D'abord les années de guerre. La pègre qui règne sur le commerce de faux papiers, qui a permis à beaucoup de s’enrichir sur le dos des juifs qui n’avaient d'autre choix que de casquer. Le gangster Lucien Scola trempe dans ce trafic odieux grâce au talent de Jan Bojarski. A la Libération, le duo se lance dans la fabrication de faux billets. La bande braque un convoi de la Banque de France pour récupérer du papier à billets. Bojarski étant seul compétent pour en juger la qualité, il participe au hold-up, qui fait 5 morts.

On voit donc par deux fois Jan Bojarski participer à de sales coups, sans pour autant broncher. Ca donne un éclairage sur le personnage, pas forcément sympathique, mais faut bien vivre... Seulement voilà, le mec est touchant, a des circonstances atténuantes. C'est pour lui qu'on frémit, qu'on souhaite la réussite, plus qu'au flic qui le traque pendant 15 ans. Avec ces premières scènes, on entrevoit le style de Salomé. Plus proche de Grangier ou Deray (les fusillades sentent bon le BORSALINO) que d’un Melville, une réalisation à la fois solide, efficace et modeste.

Modeste comme le personnage. Le Cézanne de la fausse monnaie est davantage un artisan taiseux, pas le genre à flamber des liasses dans des boites de nuit. On pourrait reprocher le manque de flamboyance du personnage, et donc du jeu de Reda Kated et de la mise en scène de Jean Paul Salomé. Mais c’est justement ce qui m’a plu. C’est raccord avec l’histoire, avec le gars. Pas d’esbroufe de réalisation, Salomé s’applique à filmer minutieusement les gestes techniques, ça m’a rappelé (dans un autre genre, hein, faut pas pousser) le POLICE FEDERALE L.A. de Friedkin, qui décrivait pas le menu la fabrication de fausse monnaie. Mention spéciale à la photographie feutrée, tamisée, dans les ocres, reconstitution d'époque certes un poil proprette, mais du bel ouvrage.

Le montage dynamise constamment le récit, pas de surplace ni de redondance, recours aux ellipses de temps, comme la rencontre entre Jan Bojarski et sa femme (Sara Giraudeau, magnétique). Un plan au dancing, hop je te raccompagne en vélo, hop au pieu, hop on est marié et hop… 5 ans plus tard. Tout ça en trois minutes à l’écran.

Il y a une vraie qualité d’écrire dans les scènes entre les époux, un suspens dans le suspens. Sans mièvrerie, on sent vraiment ces deux-là amoureux, la confiance indéfectible de sa femme (alors qu’il lui ment pendant 15 ans !), le bonheur du couple dans leur pavillon de banlieue, puis la méfiance, le délitement, la trahison.

Pour l’aspect Film Noir Jean Paul Salomé a recours à des procédés classiques mais éprouvés. La traque obsessionnelle du commissaire Mattei (c'était le nom de Bourvil dans LE CERCLE ROUGE de Melville, un hasard ?) son enquête minutieuse, sa hiérarchie qui ne le soutient pas, un enquêteur blessé dans son orgueil, obnubilé par sa proie. Une proie qui commence à prendre plaisir à se savoir chassée.  

La tentative d'arrestation dans un bureau de tabac est joliment troussée, Bojarski utilise du papier à cigarette qu’il achète dans toute la France, de l'OCB par paquets cent ne passe pas inaperçu. Jusqu’à la rencontre fortuite dans un hôtel de Vichy où flic et escroc trinquent au bar, seul accroc que se permet Bojarski dans sa discipline. Le voleur succombe à la tentation, par défit, sans doute aussi par orgueil. C'est d'ailleurs à cause de la petite insolence de trop qu'il se fera coffrer, la scène est d'autant plus incroyable qu'elle est vraie ! Salomé a très intelligemment remplacé l'eau par du café... je n'en dis pas plus.  

Autre aspect intéressant du film : la place de l’étranger, en France. Jan Bojarski était un officier polonais, prisonnier de guerre, évadé, qui fuit en France. Au civil, c’est un ingénieur et inventeur. Qui va démarcher des industriels pour vendre ses inventions. Sans succès. Fait-on confiance à un polack qui truffe ses notices techniques de faute de français ? On lui refuse le droit de gagner de l’argent par son métier : il le fabriquera dans sa cabane de jardin, pour son seul profit ! 

Les inventions de Bojarski ? Le stylo ou le déodorant à bille, la brosse à dents électrique, la machine à café à dosette individuelle… What else ? C’est proprement stupéfiant, et ce mec n’a jamais touché un radis dessus !

Il y a chez lui une revanche à prendre contre cette France qui ne l'a pas tout à fait accueilli, et s’attaquer à la monnaie nationale, ridiculiser l’État, quelle revanche ! Sa maniaquerie et son exigence artistique sont telles qu'il fabriquait des faux plus beaux que les vrais. Sur le cent francs Bonaparte, il a redonné de l’éclat au regard de Napo qu'il trouvait trop terne. 

Sans doute que le tempo faiblit un peu dans le dernier quart d’heure, sans doute que Pierre Lotin (Anton Dowgierd, l’ami dans la dèche) aurait pu s’abstenir de prendre cet accent polonais ridicule, qui nuit à son personnage. Mais c’est une bonne histoire, bien racontée et bien jouée. Pourquoi bouder son plaisir.

Après son arrestation (20 ans à la Santé, 13 effectifs pour bonne conduite) les flics avaient demandé au génial graveur de leur montrer comment il procédait. Une archive vidéo que Jean Paul Salomé a déniché, en guise de générique de fin, où on voit le vrai Bojarski devant ses machines.

couleur - 2h08 - format 1:1.85 



3 commentaires:

  1. Shuffle Master.23/1/26 08:14

    Arriver à donner à Sara Giraudeau une aura magnétique, la performance à elle seule mérite d'être saluée.

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  2. Oui bon d'accord, mais je ne suis pas très objectif, j'adore cette actrice !

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  3. Moi aussi... :) Tu es bien exigeant Shuffle... :o)

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