C’est avec LA RUÉE VERS L’OR que Charlie Chaplin modifie sa façon de travailler, élaborant un script précis, en ayant dès le départ une vision globale de son film. Ce qui permet à ses équipes de travailler aux repérages, à la construction des décors, costumes et accessoires.
Par contre, ce qui ne change pas, c’est cette habitude de peaufiner une scène en refaisant mille fois les prises, pour ajuster, préciser un gag, une intention. Chaplin en a l’idée générale mais cherche constamment à la rendre meilleure. Il était producteur et distributeur de ses films (co-créateur de United Artists avec Fairbanks, Griffith et Mary Pickford) travaillait dans ses propres studios, il avait donc une liberté totale. Si mes calculs sont bons (on parlait à l’époque en mètres, pas en minutes) Chaplin aurait imprimé quelques 30 heures de pellicule pour un montage final de 1h10.
Par
exemple, la fameuse scène où Charlot (appelons le comme ça, son
personnage n’a jamais de nom) et Big Jim dégustent une chaussure cuite a
nécessité 63 prises ! Le cuir de la godasse était fabriquée
en réglisse, ce qui a provoqué quelques dérèglements intestinaux
aux deux acteurs… Mais à chaque prise Chaplin trouve une idée en
plus, celle géniale où il sert la semelle comme on lève un
filet de daurade, ou les clous qu’il suce avec délectation comme
des os. Scène d’autant plus géniale que, regardez ce détail,
avant de servir la grolle, il prend soin de bien nettoyer
l’assiette !Cette scène de la chaussure fait partie des gags de substitutions dont Chaplin est friand. Détourner l’utilisation d’un objet pour une autre. Dans LES TEMPS MODERNES il prend une burette d’huile comme fleuret, ou un poulet en guise d'entonnoir. Ici, une godasse devient une dinde de Noël. Plus tard Charlot lui même deviendra un poulet devant lequel, en pleine hallucination, Big Jim salive.
Après cette scène d’ouverture, qui sert à poser le contexte, on retrouve Charlot perdu dans le blizzard, cherchant sa direction sur une carte, qui trouve refuge dans la cabane de Black Larsen, un repris de justice. Le film prend parfois des allures de western, avec ces de coups de flingues, de meurtres. Un aspect qui refroidira un peu le public des petites villes, qui ne s’attendait pas à un film violent ! Scène géniale lorsque pris dans les courants d’air, Charlot patine au sol, ne parvient pas à sortir de la cabane, systématiquement soufflé à l’intérieur.
Une fois de plus, Chaplin filme un marginal qui cherche sa place, à s'intégrer à la société, en appréhender les codes. Le film moque le rêve américain, où chacun est prêt à mentir, trahir, tuer pour acquérir sa concession, la richesse. Chaplin y développe aussi, dans la tradition du mélodrame, une romance contrariée. Pour cela il faut une jeune première. Edna Purviance, partenaire de Chaplin de longue date n’est pas sélectionnée (son penchant pour l’alcool la rendait peu fiable), c’est Lita Grey qui est choisie, la gamine qui jouait l’ange dans THE KID. Évidemment Chaplin fricote avec elle et la met en cloque. Elle était mineure, ça la fout mal, ils se marient. Le scandale est étouffé, et Georgia Hale, tout juste 18 ans, reprend le rôle.
LA RUÉE VERS L'OR se finit bien. C’est rare dans l’oeuvre de Chaplin. On peut faire un parallèle avec la fin de LES LUMIÈRES DE LA VILLE, où la fleuriste reconnaissait le vagabond. Chaplin joue avec l'idée de méprise (comme le milliardaire alcoolo de LES LUMIÈRES DE LA VILLE) l'illusion du costume, mais ici inversé. C’est parce que Charlot devenu millionnaire renfile ses hardes pour les besoins d’une photo, que Georgia le reconnaît. On se rend compte surtout qu’il y a une unité dans toute l’oeuvre de Chaplin, des motifs dramatiques sans cesse exploités, creusés, améliorés.
Il a aussi édulcoré sa
diatribe anti-US, à l’heure où l’Amérique venait de subir
l’attaque de Pearl Harbor. Et a modifié le baiser final à
Georgia pour se conformer au code
Hays depuis entré en vigueur (pas de baiser sans mariage !) et éviter de relancer les rumeurs - fondées - quant à ses
turpitudes sexuelles, alors que le FBI l'avait dans le collimateur. La version officielle de LA RUÉE VERS L’OR est aujourd’hui celle, sonorisée, de 1942, depuis éditée en dvd par MK2. Mais l’originale est encore diffusée - histoire rocambolesque - achetée par un collectionneur à la société chargée par le frère de Chaplin de détruire les archives lors de l’exil contraint du cinéaste en 1952 ! Bobines rafistolées et diffusées grâce à un biais juridique : Chaplin avait oublié de renouveler le copyright de son propre film. Un montage qui ne serait pas totalement conforme à la version projetée lors de la première du 26 juin 1925 à Hollywood, car remontée avec des extraits glanés ici ou là. Il faudrait un bouquin entier pour raconter cette histoire, qui rappelle l’aventure du NAPOLÉON d’Abel Gance.
Même dans sa version tronquée, remodelée, aseptisée, LA RUÉE VERS L’OR reste un des chefs d’oeuvre de Charlie Chaplin, mais dont les modifications par l’auteur lui-même, hélas, impactent la noirceur dramatique, au profit d’un drolatique divertissement.
* L'Opinion Publique est le seul film dramatique de Chaplin, dans lequel il ne joue pas, un superbe mélodrame mondain dont l'action se passe à Paris, qui a lancé la carrière de l'acteur Adolphe Menjou.
Et bon anniversaire, la Ruée à 100 ans !!
La nouvelle bande annonce restaurée pour le centenaire, et la scène géniale de la godasse, version sonorisée, avec la voix de Chaplin :








Shuffle Master.
RépondreSupprimerLa façon dont la charge politique et sociale des films de Chaplin (à part Le Dictateur) a longtemps été masquée (je parle pour ma génération) mériterait aussi un bouquin. Chaplin, c'est Charlot, à savoir du cinéma pour les gamins. Comme Laurel et Hardy.
SupprimerChaplin a très tôt fustigé et moqué tout ce qui se rapportait de près ou de loin au pouvoir, du videur d'une boite de nuit au patron d'entreprise. Et particulièrement tout ce qui portait un uniforme, flics, douaniers, militaires, ecclésiastiques. Il faut revoir le formidable "Le Pèlerin", dans sa période First National, où il tournait des moyens métrages, de moins d'une heure, une série de chefs d'oeuvres qui laissent pantois. Mais c'est vrai que Charlot, c'est pour beaucoup le petit bonhomme rigolo qui envoie des coups de pied au cul aux gros bourgeois, sans forcément voir le geste politique là dedans. La charge politique et sociale est le terreau de "Les Temps Modernes".
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