jeudi 29 janvier 2026

LE FOLK ROCK - épisode 4, par Benjamin


Alors que Neil Young érigeait les bases d’une œuvre foisonnante, David Crosby s’apprêtait à produire le plus bel acte de résilience de l’histoire du rock. L’affaire commença un jour d’été 1969, dans un décor Californien évoquant tout sauf la possibilité d’un drame. Christine Hinton, la fiancée de Crosby, avait alors 28 ans, âge bienheureux où la fleur de la maturité commence à atteindre un épanouissement encore préservé de l’écueil de la vieillesse. Comme beaucoup d’êtres sensibles, la jeune femme entretenait avec le règne animal un lien presque filial, une colonie de chats venant sans doute combler chez elle le manque affectif qu’aucun enfant n’était encore venu consoler. Mark Twain disait lui-même considérer comme un ami toute personne aimant les chats.

Christine Hinton enferma l’un d’eux dans une de ces petites cages leur annonçant le voyage tant redouté chez le vétérinaire. Celui qui ne comprend pas l’angoisse de son animal en entrant dans de tels établissements n’a jamais dû, lorsqu’il entra dans un hôpital, ressentir ce léger sentiment de mal être vous étreignant durant quelques instants. Lorsque la voiture de Christine Hinton commença à accélérer, cela provoqua chez l’une de ses bêtes une folle panique hystérique. La porte de sa cage ayant été mal fermée, le chat en sortit tel un diable de sa boite pour sauter au visage de sa conductrice, qui envoya le véhicule dans le fossé. La scène fut sans doute trop rapide pour que la jeune femme se rendit compte de son passage de vie à trépas. 

Quelques minutes plus tard, dans cette même ville de Californie, le cri désespéré de David Crosby retentit tel un poignant rappel de la dimension tragique de chaque vie humaine. En amour comme dans tout autre domaine, l’homme ne prend réellement conscience de son bonheur que lorsqu’il le perd. Voilà donc l’un des chanteurs les plus célébrés de sa génération confronté à une vie qui s’effondre et au vertige d’une existence à reconstruire.

Quelques mois plus tard, alors que la critique n’en finissait plus de louanger l’album « Déjà vu », la séparation de CSNY le poussait dans les bras d’une aventure solitaire. Le rock Californien fut toutefois une grande famille et, pour l’aider à exorciser sa souffrance sur un premier album solo, des musiciens tels que Neil Young et Grace Slick vinrent participer à ses chorus mystiques. Mystique est d’ailleurs le mot définissant le mieux « If I could only remember », celui qui caractérise le mieux son fascinant spleen. Le mysticisme est le cri de l’homme qu’un drame met face à la fragilité de son existence, l’ascension d’un esprit cherchant à transcender la cruelle absurdité de son existence. Si les hippies s’éloignèrent des vieilles religions, ce ne fut que pour mieux tenter de créer la leur, car aucun esprit humain sain ne peut s’épanouir sans une forme de transcendance. 

Ainsi entre-t-on dans un album comme « If I could only remember » comme dans une cathédrale, avant d’en ressortir régénéré par l’écho de ses notes caverneuses et de ses chœurs célestes. Il y a quelque chose de christique dans ce folk rock mélodieux, chef d’œuvre d’un homme ayant su faire de sa souffrance une source de consolation. Un tel album s’écoute devant une fenêtre, le regard perdu dans la beauté d’un paysage d’été, l’esprit débarrassé de toutes préoccupations inutiles. Touché par la grâce de cette nostalgie lumineuse, l’auditeur se met alors à ressentir la douce euphorie d’un Raskolnikov imaginant son avenir après que son aveu l’ait libéré du poids de la culpabilité. Ce sentiment n’est autre que l’espoir et, dans sa douleur, c’est le plus beau cadeau que put faire David Crosby à une époque qui s’achève.

Ce que la Californie initia et sembla avoir clos trouva une résurrection inattendue qui naquit dans les bayous de Floride. Là, dans ces décors rendus célèbres par le fameux « Born on the bayou » de Creedence Clearwater Revival, grandit un jeune homme doté d’une grâce angélique le prédestinant à chanter les tourments de l’amour. Tom Petty fit partie de ces hommes que la nature semble avoir fait naître pour que leurs photos soient exposées dans les chambres des gourgandines du monde entier, mais un tel avantage n’évite pas toujours de subir les caprices du destin. Formé en 1968, son premier groupe joua un rhythm’n’blues rugueux sur les scènes des bars les plus paumés.

Sans doute cette période eut elle le mérite de faire vivre à Tom Petty une série d’aventures et de séparations qui influencèrent ses premières mélodies. Toujours est il que son groupe Mudcrutch semblait n’avoir aucun avenir, ce qui incita vite ses musiciens à se renommer Tom Petty and the Heartbreakers. Suivirent des années de galère avant que, signé par un petit label, le groupe n’enregistre un album sombrant immédiatement dans les méandres des bacs à solde. Qu’importe, le producteur de ces rêveurs maudits crut fermement en l’avenir de ses poulains, qu’il propulsa sur scène en première partie du guitariste Neil Lofgren. Venant de sortir un excellent album solo, Lofgren se fera de nouveau connaître en rejoignant le E Street Band de Bruce Springsteen, qui s’apprête pour l’heure à publier l’inoubliable « Born to run »

Pendant que les Heartbreakers effectuaient cette tournée, quatre marginaux New Yorkais préparaient un album déclenchant une véritable révolution sonore. Interrogé par les premiers fanzines locaux, Johnny Ramones affirma que son groupe fut fondé pour débarrasser le rock de ses errements prétentieux. Refrains simplistes portés par trois accords mitraillés avec une énergie rageuse, les titres des Ramones annonçaient la musique d’une génération cherchant à retrouver l’énergie des premières heures du rock’n’roll. 

Sans reproduire ce niveau de simplicité, l’album « Tom Petty and the hearbreakers » dopait la douceur byrdsienne à grands coups d’énergie rhythm’n’blues. Riffeur redoutable et soliste d’une rare finesse mélodique, Mike Campbell rapproche le folk rock du blues sur le classique « Breakdown ». Dès lors, porté par le succès du single « American girl », le groupe ne quitta plus les sommets des ventes américaines. 

Fort de ce succès, les Heartbreakers prolongèrent l’écho de ce garage folk rock sur l’excellent « You’re gonna get it ». Aussi enthousiasmante que soit l’énergie stonnienne de titres tels que « I need to know » ou « American girl », Tom Petty n’est jamais aussi bon que lorsqu’il pose sa voix et son jeu plein de finesse sur des mélodies unissant les souvenirs des premiers titres des Beatles et celui des grands folk rockers Californiens. Des titres aussi irrésistiblement mielleux que « Listen to her heart » puis « You got lucky » annonçaient la voie que prendrait ensuite le blues, voie qui fut ouverte par le producteur Jimmy Lovine. Aussi conscient qu’il fut de la demande de simplicité qu’incarnait alors le punk, le producteur savait bien que le grand public est une bête craintive fuyant les sensations trop extrêmes. Ainsi trouva t-il un subtil équilibre entre la simplicité exigée par l’époque et une certaine douceur sirupeuse chère au public pop. 

Maîtres de l’époque, les synthétiseurs ouvraient ainsi l’album « Damn the torpedoes », pavant ainsi la voie à des guitares aussi nerveuses que grandiloquentes. Encore aujourd’hui, les radios diffusent régulièrement des titres tels que « Refugee » ou « Even the losers » à des américains se rappelant tendrement les tumultes et les joies de leur adolescence.

Raisonnant en un écho aussi grandiloquent que propret, les guitares rock n’atteignirent jamais plus un tel niveau de puissance mélodieuse, parfait accord entre la modernité pop des synthés et l’énergie élégante de riffs à la simplicité lumineuse que nul ne saura reproduire ensuite. Cette élégance nerveuse, Tom Petty sut la prolonger sur les excellents « Hard promise » et « Southern accent », avant d’en poursuivre l’écho dans une discographie ne contenant aucun déchet. Aujourd’hui encore, alors que le vieux continent semble l’ignorer, nombreux sont les américains considérant Petty comme le Springsteen de la cote ouest.

Une histoire en cachant souvent une autre, cette conclusion représente l’introduction idéale à une des plus belles épopées de l’histoire du rock.

A suivre... 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire