Quelques minutes plus tard, dans cette même ville de
Californie, le cri désespéré de David Crosby retentit tel un
poignant rappel de la dimension tragique de chaque vie humaine. En
amour comme dans tout autre domaine, l’homme ne prend réellement
conscience de son bonheur que lorsqu’il le perd. Voilà donc l’un
des chanteurs les plus célébrés de sa génération confronté à
une vie qui s’effondre et au vertige d’une existence à
reconstruire.
Ainsi entre-t-on dans un album comme « If I could only remember » comme dans une cathédrale, avant d’en ressortir régénéré par l’écho de ses notes caverneuses et de ses chœurs célestes. Il y a quelque chose de christique dans ce folk rock mélodieux, chef d’œuvre d’un homme ayant su faire de sa souffrance une source de consolation. Un tel album s’écoute devant une fenêtre, le regard perdu dans la beauté d’un paysage d’été, l’esprit débarrassé de toutes préoccupations inutiles. Touché par la grâce de cette nostalgie lumineuse, l’auditeur se met alors à ressentir la douce euphorie d’un Raskolnikov imaginant son avenir après que son aveu l’ait libéré du poids de la culpabilité. Ce sentiment n’est autre que l’espoir et, dans sa douleur, c’est le plus beau cadeau que put faire David Crosby à une époque qui s’achève.
Sans doute cette période eut elle le mérite de faire vivre à Tom
Petty une série d’aventures et de séparations qui influencèrent
ses premières mélodies. Toujours est il que son groupe Mudcrutch
semblait n’avoir aucun avenir, ce qui incita vite ses musiciens à
se renommer Tom Petty and the Heartbreakers.
Suivirent des années de galère avant que, signé par un petit
label, le groupe n’enregistre un album sombrant immédiatement dans
les méandres des bacs à solde. Qu’importe, le producteur de ces
rêveurs maudits crut fermement en l’avenir de ses poulains, qu’il
propulsa sur scène en première partie du guitariste Neil Lofgren.
Venant de sortir un excellent album solo, Lofgren se fera de nouveau
connaître en rejoignant le E Street
Band
de Bruce Springsteen, qui s’apprête pour l’heure à publier
l’inoubliable « Born to run ». Pendant que les Heartbreakers effectuaient cette tournée, quatre marginaux New Yorkais préparaient un album déclenchant une véritable révolution sonore. Interrogé par les premiers fanzines locaux, Johnny Ramones affirma que son groupe fut fondé pour débarrasser le rock de ses errements prétentieux. Refrains simplistes portés par trois accords mitraillés avec une énergie rageuse, les titres des Ramones annonçaient la musique d’une génération cherchant à retrouver l’énergie des premières heures du rock’n’roll.
Fort de ce succès, les Heartbreakers prolongèrent l’écho de ce garage folk rock sur l’excellent « You’re gonna get it ». Aussi enthousiasmante que soit l’énergie stonnienne de titres tels que « I need to know » ou « American girl », Tom Petty n’est jamais aussi bon que lorsqu’il pose sa voix et son jeu plein de finesse sur des mélodies unissant les souvenirs des premiers titres des Beatles et celui des grands folk rockers Californiens. Des titres aussi irrésistiblement mielleux que « Listen to her heart » puis « You got lucky » annonçaient la voie que prendrait ensuite le blues, voie qui fut ouverte par le producteur Jimmy Lovine. Aussi conscient qu’il fut de la demande de simplicité qu’incarnait alors le punk, le producteur savait bien que le grand public est une bête craintive fuyant les sensations trop extrêmes. Ainsi trouva t-il un subtil équilibre entre la simplicité exigée par l’époque et une certaine douceur sirupeuse chère au public pop.
Maîtres de l’époque, les synthétiseurs ouvraient ainsi l’album « Damn the torpedoes », pavant ainsi la voie à des guitares aussi nerveuses que grandiloquentes. Encore aujourd’hui, les radios diffusent régulièrement des titres tels que « Refugee » ou « Even the losers » à des américains se rappelant tendrement les tumultes et les joies de leur adolescence.
Raisonnant en un écho aussi grandiloquent que propret, les guitares rock n’atteignirent jamais plus un tel niveau de puissance mélodieuse, parfait accord entre la modernité pop des synthés et l’énergie élégante de riffs à la simplicité lumineuse que nul ne saura reproduire ensuite. Cette élégance nerveuse, Tom Petty sut la prolonger sur les excellents « Hard promise » et « Southern accent », avant d’en poursuivre l’écho dans une discographie ne contenant aucun déchet. Aujourd’hui encore, alors que le vieux continent semble l’ignorer, nombreux sont les américains considérant Petty comme le Springsteen de la cote ouest.
Une histoire en cachant souvent une autre, cette conclusion représente l’introduction idéale à une des plus belles épopées de l’histoire du rock.
A suivre...






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