vendredi 28 novembre 2025

LES AIGLES DE LA RÉPUBLIQUE DE Tarik Saleh (2025) par Luc B.


Après la corruption policière dans le formidable LE CAIRE CONFIDENTIEL (2017), les tambouilles politico-religieuses dans LA CONSPIRATION DU CAIRE (2022), voici l’opus qui pourrait clore une trilogie, LES AIGLES DE LA RÉPUBLIQUE, qui s’attaque au pouvoir en place, celui du très sympathique président Abdel Fattah al-Sissi. Inutile de préciser que Tarik Saleh n’a pas tourné en Egypte, mais en Turquie, ce qui n’est pas moins surprenant.

D’abord un superbe générique, sur fond de vieilles affiches de série B au technicolor flamboyant, genre OSS, et un beau plan en transparence vieillotte. Un homme et une femme en voiture joignent le bout de leurs cigarettes, comme un baiser de substitution. « Coupez ! » hurle le réalisateur. Nous sommes dans un studio de cinéma. La star George Fahmy et sa partenaire Rula achèvent le tournage de leur dernière production à succès. Dont le montage doit maintenant passer la censure, trois femmes voilées, visages chagrinés par tant de débauche…

Dans sa première partie, LES AIGLES DE LA RÉPUBLIQUE adopte un ton résolument léger, voire comique, irrévérencieux, avec le bagou du célèbre acteur George Fahmy, héros de la nation, fervent défenseur des valeurs morales, dont évidemment la vie privée n’a pas grand-chose à voir avec ses rôles. Comme lui dit son fils « pourquoi tes p’tites copines ont le même âge que les miennes ? ». La copine Donya est jouée par la délicieuse Lyna Khoudri (rôle peu étoffé) la star par le formidable Fares Fares (un cousin de Miou Miou ?) déjà dans les deux premiers opus.

Séquence hilarante lorsque Fahmy achète en douce du Viagra dans une pharmacie paumée (« C’est pour un ami... ») évidemment reconnu à la seconde par l’apothicaire qui réclame un selfie, et vante d’autres produits plus efficaces. Situation inextricable. Une fois la pilule bleue avalée, il se rend chez Donya, qui, mauvais timing, vient d’apprendre une triste nouvelle à propos de son père. Sanglots, câlins, elle se blottit contre Fahmy, s'effondre sur lui. On sent le bonhomme très mal à l’aise, tentant de contenir sa chimique érection ! Donya : « Mais tu bandes ? Je t’annonce que mon père est mort, et ça te fait bander ? » !

George Fahmy sera poliment invité à jouer le rôle du président Al-Sissi dans un biopic tout à sa grandeur. Comme dirait Don Corleone, c'est une proposition que vous ne pourrez pas refuser... Al-Sissi est aussi rondouillard, dégarni, court sur patte, que Fahmy tape son mètre 90 tout sec. Risible, mais malheureusement très sérieux. Le tournage est contrôlé par le docteur Mansour, exécuteur des basses œuvres, qu’on n'aimerait pas avoir pour ennemi, qui intervient pour corriger la moindre intonation d’une réplique. Situation insupportable pour l’acteur, mais on lui conseille de mettre son insolence et ses convictions en veilleuse. Dans une scène, on lui demande de rejoindre un comité pro-président. Il décline poliment : « Quelle drôle d'idée ! Dans ce pays tout le monde aime notre président, tout le monde est heureux, libre, vit bien et travaille... »   

Le film montre le rôle du cinéma dans la propagande d’état, l’engrenage de la corruption, la coercition, les aspects peu reluisants des gens de pouvoir, le donnant-donnant. Fahmy ne s’en rend pas compte encore, mais le spectateur voit bien le piège se refermer. Le ministre de l’intérieur accepte d’intervenir pour sortir de taule telle relation de Fahmy, mais en échange du 06 de Rula. La violence qui va éclater dans la seconde partie du film est en fait déjà présente, mais insidieuse, masquée par l’humour et les sarcasmes. Fahmy pense que sa popularité le protège, il ne saisit pas bien l'engrenage dans lequel il a mis les doigts. Mais avait-il le choix ? Ce con entreprend même de draguer la femme du ministre, jouée par la très belle et troublante Zineb Triki, découverte dans LE BUREAU DES LÉGENDES.

Avec une très belle texture d’image, qui renvoie aux années 60, et une mise en scène élégante, Tarik Saleh agence ses multiples personnages sur son échiquier (on s’y perd parfois) il mêle vaudeville et thriller politique. Mais à un moment, fini de rire, il faut montrer la réalité d’un tel régime. Et le film bascule, à l’occasion d’une cérémonie hommage où George Fahmy est invité à prononcer un discours devant le président et toute sa clique, les aigles de la République. On retrouve alors ce qui faisait le cinéma d’un Costa Gavras, un peu rentre-dedans mais pour la bonne cause. Voir la scène dans l’hélicoptère avec Mansour. Et de découvrir que dès le départ le jeu était pipé, filatures, écoutes, disparitions suspectes, toute la panoplie de la dictature.

Il faut voir LES AIGLES DE LA RÉPUBLIQUE comme une mascarade tragique, sans doute un brin démonstrative par moment. Tarik Saleh qui avait opté pour le refus du spectaculaire dans LA CONSPIRATION DU CAIRE, rendant un film très froid, semble se lâcher en sens inverse, et propose cette fois du spectacle. On objectera le manque d'épaisseur des rôles féminins, quelques intrigues secondaires qui auraient pu être coupées, ou mieux intégrées au récit.

Les deux autres films chroniqués ici : LE CAIRE CONFIDENTIEL  ; LA CONSPIRATION DU CAIRE



Couleur - 2h10 - format scope 1 :2.35

3 commentaires:

  1. Shuffle Master.28/11/25 11:27

    On les attend, chez nous, les Costa-Gavras, Boisset, ou Chabrol. Idem pour les chanteurs/groupes (Biolay vs Béranger, o tempora o mores!). Il y a pourtant de quoi faire. Hors sujet: on est décidément en pleine régression avec le retour des culottes de peau sur toutes les estrades et celui du service militaire (et pas une voix pour rappeler les délices de la conscription: brimades, humiliations, sévices divers, passages devant la Cour de sûreté de l’état, prison...etc).

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  2. Et le fait qu'un gars quasi analphabète, mais qui à deux barrettes rouges cousues à sa veste, peut se permettre de tyranniser tout un groupe d'individus beaucoup plus évolué que lui. Anecdote personnelle : remettant au cause le sens du tempo d'un adjudant qui ne savait pas où était le 'un' dans une mesure, le gars m'a lancé son bâton "Bah vas-y, si tu penses faire mieux !". J'ai évité la cour martiale pour mon insolence, et suis devenu maitre de chorale ! Quant au brassage des cultures et des classes sociales... Je ne me souviens pas avoir croisé des fils de vicomtes, députés ou de Pdg pendant mes classes. J'attends avec impatiente les arguments du va-t-en-guerre Ciotti (et de quelques autres) qui s'était défilé (sic) de son année sous les drapeaux.

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  3. Shuffle Master.28/11/25 21:00

    Allez, on va jouer les anciens combattants. Je suis parti en août 80 (la "8") où il y avait beaucoup d'étudiants, ce qui nous a permis de faire bloc face notamment à deux abrutis commandos (à deux barrettes comme tu le dis) d'à peine 20 ans qui nous détestaient et qui n'avaient qu'une idée en tête, nous provoquer pour amener un geste de défense qui leur aurait permis de nous taper dessus. En mai 81, j'étais donc dans une caserne et je pense qu'on n'est pas passé loin du putsch. Je piste toutes les éventuelles études sur le sujet depuis des années, mais rien. Secret Défense. Hernu (accessoirement recruté par les services secrets de l'Est, bulgares, je crois) a dû faire ce qu'il fallait pour amadouer les militaires. Lors d'une présidentielle, la tradition voulait que le nouvel élu fasse cadeau d'un mois aux appelés. Mitterrand ne l'a pas fait: le personnage m'était déjà fortement suspect (Intérieur pendant l'Algérie, le gag de l'Observatoire...etc), ça n'a fait que confirmer. Je ne me plains pas trop: j'ai un copain qui est parti dans les chars à Mourmelon et qui en a vraiment bavé.

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