Aaahhh... encore un qui semble avoir injustement fini aux oubliettes. Pourtant, celui-ci avait eu son heure de gloire. Un vif succès dès le premier essai, qui avait sans problème traversé montagnes, mers et océans. Hélas, entre un changement radical de direction musicale, action totalement anti-commerciale, et son décès le 2 mars 2008, le souvenir de ce talentueux et humble Canadien a tôt fait de s'estomper.
La vie n'a pas été facile pour cet homme, la poisse revenant régulièrement lui pourrir l'existence. Une déveine qui commence tôt avec un abandon à sa naissance, puis, à l'âge d'un an, un cancer rare de la rétine qui se déclare. Aucun traitement ne fonctionnant, on doit lui retirer les globes oculaires pour le sauver. Plongé dans le noir total, il se réfugie dans la musique. En particulier dans le Jazz et le Blues. Immergé dans la musique, il souhaite apprendre à en jouer. Et quand on lui met une guitare entre les mains, après l'avoir auscultée, il la pose sur ses genoux ; à la manière d'un joueur de lap-steel guitar. N'ayant jamais pu voir un musicien en jouer, il lui semble logique de jouer ainsi. D'autant que de cette façon, ce sont les cinq doigts de sa main gauche qui sont sollicités. De plus, le pouce n'ayant plus la contrainte de placement derrière le manche, ça lui permet d'aborder aisément des accords et des positions normalement inaccessibles. La rumeur d'un guitariste-chanteur Canadien aveugle faisant des étincelles sur une simple Squier (1) enfle au point où des musiciens de renom passant par Toronto, font le déplacement dans le club où il se produit. Et quand Albert Collins et Stevie Ray Vaughan ne cachent pas leur admiration pour le phénomène, parlant de lui dans la presse avant qu'il ne réalise son premier opus, forcément, si de tels cadors en parlent avec tant d'enthousiasme, ce n'est pas sans raison. Vaughan le présente même comme un guitariste qui va révolutionner la façon de jouer de la guitare. De quoi déplacer les foules et éveiller la curiosité (cupidité ?) des maisons de disques. Un peu plus tard, B.B. King lui prédit même que s'il continuait ainsi, il serait aussi grand que Stanley Jordan, SRV et lui-même réunis.
La légende raconte également que c'est en le voyant jouer que Joe Rockman et Tom Stephen, les futurs comparses, totalement séduits, finissent par l'accoster à la fin d'une de ses prestations pour lui proposer leurs services. Le courant passe. Les deux loustics connaissent leurs classiques et comprennent d'instinct la musique de Blind Jeffrey, le suivant sans accrocs, sans hésitations, dans ses moindres détours et "sautes d'humeurs". Pour compléter le récit - ou la fable marketing -, après quelques mois, persuadés que Jeff allait, sinon conquérir le monde, au moins l'Amérique du Nord, Joe Rockman et Tom Stephen auraient fini par quitter leur confortable emploi pour avoir tout le loisir d'accompagner Jeff librement, sans autre contrainte que les centaines de kilomètres à parcourir. Franchement et sincèrement attachés à Jeffrey, Joe et Tom - dont la ressemblance les ferait presque passer pour des frères - l'encadrent, veillent sur lui. Joe faisait même office d'agent.
A vingt et un an, Jeffrey signe son premier contrat, et sort dans la foulée son premier album qui fait l'effet d'une petite bombe. Aujourd'hui, on ne pourrait rien y trouver de particulièrement original, mais à cette époque, où le Rock en général semblait s'essouffler, trop souvent ankylosé par des productions inutilement boursouflées, parfois ridiculisé par des clips stupides envahis de poseurs narcissiques et attifés comme des as de pique, ce "See the Light" fit l'effet d'une bouffée d'oxygène. Quasiment inconnu hors de son Ontario natal (où il est déjà considéré comme un grand guitariste), Jeff Healey devient en quelques mois un objet de fascination et d'admiration. Son succès fait le tour de la planète, rivalisant avec la réussite commerciale de "Texas Flood", le premier album de Stevie Ray Vaughan - sauf aux USA, évidemment.
Cependant, il convient de préciser que ce succès quasi fulgurant a été amplifié par deux facteurs de poids. Le premier est le single "Angels Eyes", soutenu par un clip vidéo diffusé régulièrement sur MTV - et d'autres émissions musicales extra-Amérique du Nord -. Une ballade de John Hiatt magnifiée - et un brin blue-eyed soulifiée - par Healey (5ème place au billboard). Car si Jeff n'est pas à proprement parler un grand chanteur, il sait poser sa voix pour donner du sens aux mots et leur insuffler suffisamment de cœur pour émouvoir les âmes sensibles. "Qu'est-ce tu fais avec un gars comme moi. C'est sûrement l'un des petits mystères de la vie. Alors, ce soir, je demanderai aux étoiles de là-haut, comment ai-je pu gagner ton amour. Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je dit ? Pour tourner tes yeux d'ange vers moi ? Je suis même le gars qui n'a jamais appris à danser... Si c'est de l'Amour, alors pourquoi cela me fait-il si peur ?...". La seconde, et non des moindres, est l'inclusion du groupe dans "Road House" - célèbre film de baston avec Patrick Swayze en videur zen, fondu de philosophie, pacifiant à coup de tatanes -, généralement descendu par la presse mais gros succès en salle et en vidéo. Une belle publicité, avec quatre morceaux inclus dans la B.O. et deux ou trois interprétations live dans le film.
Parallèlement, entre sa technique singulière et son handicap, il a involontairement profité de l'effet "phénomène de foire", sans lequel, peut-être, les émissions télévisées ne se le seraient jamais arraché. Toutefois, cet engouement n'aurait été guère possible sans son indéniable talent, celui de son groupe, et la qualité de leur musique.
En matière de Blues, à l'exception de l'instrumental "Nice Problem to Have" (co-écrit avec Robbie Blunt, ex-bronco, Silverhead, Broken Glass, Stan Webb, Robert Plant), plutôt traditionnel, enfin traditional-modern-blues, et de la reprise de "Blue Jean Blues", slow-blues de ZZ-Top somme toute assez classique, celui du Jeff Healey Band est dans l'ensemble bien chargé en "rock". Majoritairement plutôt Rock-blues que Blues-rock. Même le fabuleux "Hideaway" de Freddie King (que certains pontes du Blues dénoncèrent comme une fusion du Blues et de la Surf-music), dérape par quelques soli fumants, vers de brûlantes terres heavy.
L'album oscille indifféremment entre des Blues-rock peu ou prou éruptifs, légèrement teintés de l'effervescence des Cream et Experience, des Rock (bluesy) marqués par une batterie (Stephen aime bien alourdir sa frappe) et des instants plus intimes. La sensibilité musicale de Jeff se dévoile totalement sur ce terrain glissant, où on a vite fait de s'embourber dans le mielleux, le poncif larmoyant, l'affecté. Il en fera l'une de ses marques de fabrique, et certains musiciens-compositeurs useront, pour décrire une de leurs pièces du style slow-blues ou ballade, du terme "à la Jeff Healey" - "Jeff Healey like".
Son interprétation d' "Angels" donc, mais aussi du "Blue Jeans Blues" sont remarquables (malgré un solo un poil étiré pour ce dernier), et il y aura par la suite d'autres morceaux qui vont assoir sa réputation. De sa plume, et un peu plus relevé, peut-être plus proche de l'Americana, "That's What They Say" démontre qu'il est aussi un bon compositeur, sachant jouer avec les retenues, les climats.
Bizarrement, la pièce la plus torride et la plus piquante de l'album, celle qui a les attributs pour contenter tous les amateurs de blues-rock fiévreux - de Robin Trower à Stevie Ray -, est placée en fin d'album. D'autant plus étonnant que c'est la chanson éponyme, celle qui a donc donné son nom à l'album ; on pouvait légitimement estimer qu'elle a une importance particulière, sinon capitale, pour Jeffrey. "I See The Light", comme un mauvais trait d'humour noir, Heavy-blues trépidant, mariant dans un maelstrom de wah-wah corrosive et d'avalanches de toms, Hendrix, Stevie Ray et Cream. Magnifique. C'est ce qu'on nomme un final en apothéose. Cependant... cette dernière cartouche peut faire regretter qu'il n'y en ait pas eu d'autres du même acabit. Avec une telle gargousse, ainsi que celles des "My Little Girl", "That's What They Say" et "Don't Let Your Chance Go By", dans une moindre mesure le claptonien "I Need to Be Loved", il paraît étonnant que Jeff ait toujours manqué de confiance en lui pour composer. Estimant qu'il était un peu laborieux en la matière, et qu'il serait prétentieux de penser qu'il pouvait faire aussi bien que les autres.
Curieusement, alors que l'album suivant, l'excellent "Hell to Play", marche plus fort encore (un peu moins aux USA), l'intérêt pour le Jeff Healey Band décline rapidement avec la troisième fournée, "Feel This". Suivent des années où sa quasi absence sur la scène favorise le désintérêt du public, jusqu'à la sortie en 2000 de " Get Me Some " qui n'est pas loin de faire un flop (même si certains n'avaient pas hésité à le mettre sur un piédestal). Même au Canada. Un prétexte pour se lancer dans le jazz, celui des années 20 à 40, - le jazz traditionnel -, qui le passionne depuis des lustres (avec une incroyable collection de 78 tours), et l'occasion de se mettre à la trompette. Les solid-bodys sont mises au rencard pour se focaliser sur une Gibson L-12 des années 40 (sur laquelle il fait monter un micro - pour la scène). Sa connaissance encyclopédique du Jazz dit "classique" lui vaut une licence honorifique du Conservatoire Royal de musique (de Toronto), et un doctorat (honorifique) de l'Université McMaster (Hamilton, Ontario).
Sans la maladie, sans le cancer qui revint, Norman Jeffrey Healey aurait eu cinquante-neuf ans le 25 mars dernier. Après quelques années passées à se battre contre la maladie, il décède à 41 ans, le 8 mars 2008. quelques semaines avant la sortie d'un dernier album, "Mess of Blues", pour un retour au Blues qui ne l'a jamais quitté.
(1) Les micros d'origine ont été remplacé par des Evans plus puissants. Les micros rouges qui dénotaient sur le corps noir. Probablement des Eliminator. Des micros canadiens, conçus à Victoria, par un certain Rod Evans. Aucun lien avec Deep Purple.
🎶😎
Exact. j'en ai deux (je crois...) cachés au fond du placard et la dernière fois que j'ai sorti See the light, je suis resté un peu sur ma faim. Le film Roadhouse (assez regardable quand même...) a en effet bien boosté sa carrière. Il partage avec Swayze un fin prématurée hâtée par le crabe.
RépondreSupprimerIl y a eu trois producteurs différents sur cet album, et en dépit de ce qui a été écrit, ça s'entend, Ce n'est pas flagrant, mais ça s'entend et ça en fait un album légèrement décousu.
SupprimerJe fais partie de ceux qui ont effectivement acheté cet album à l'époque, le considérant comme une bouffée d'oxygène. Avec le souvenir qu'on l'entendait et le voyait pas mal en France. Son style n'était pas dénué d'une certaine démonstration tout de même, et en production, c'est du lourd. En réécoutant la vidéo "See the light", je me rends compte que guitare et voix lorgnent sacrément sur SVR, tu m'étonnes que le gars était fan !
RépondreSupprimerIl y a effectivement pas mal de réminiscences de SRV. Toutefois, pour la voix, à mes esgourdes ça résonne plus souvent "claptonien" 😊
SupprimerSinon, Healey et Vaughan se sont retrouvés sur scène à plusieurs reprises - on cherchant les clips, je suis tombé sur "Look at Little Sister" avec Stevie et Jeff, où ce dernier emporté par son propre solo, se lève de sa chaise pour entamer une danse de saint-Guy. Stevie en est même surpris, avant de sourire jusqu'aux oreilles.
A ce qu'on dit, ils étaient rapidement devenus amis.
"I see the light" un des derniers vynils achetés avant de passer au cd , étonnamment je ne l'ai pas racheté , j'ai "cover to cover" et "Mess of blues" ainsi que le coffret "Legacy : vol one" 1 dvd et 2 cd . Un cd de singles et l'autre des live inédits. J'avoue ne pas les réécouter très souvent bien que le coffret recèle des choses intéressantes surtout les live! Jeff Healey c'est certes virtuose , ca dépote mais je décroche assez vite , trop démonstratif à mon goût et puis c'était pas un grand chanteur loin de là.
RépondreSupprimerIl est indéniable que parfois, les soli de Jeff semblent virer à la démonstration. En particulier sur cet album - qui reste un premier essai pouvant souffrir d'excès de jeunesse - et en live. Cependant, il est bien possible que cela vienne plus de ses liens intimes avec le Jazz, qu'un réel besoin d'épater la galerie. Par ailleurs, chaque album aurait probablement gagné à laisser de côté un ou deux morceaux.
SupprimerSinon, bien que moins connu, et parfois descendu par la presse, j'ai un petit faible pour son "Give Me Some" de 2000. Un album relativement plus ramassé et dur, fricotant avec un heavy-blues caparaçonné de "plaques proto-hard". Le dernier du Jeff Healey Band et celui qui comporte le plus de compositions personnelles - même si ces compositions ont été finalisées avec l'aide des producteurs Marti Frederiksen et Arnold Lanni, qu'on imagine bien avoir fait en sorte d'arrondir les angles de ces morceaux.
Vu le 15 octobre 1990 au palais des sports, porte de Versailles, ça m'avait foutu les poils quand il s'est levé de sa chaise pour un solo, avec ses 2 musiciens de chaque coté qui veillaient sur lui, très très émouvant
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