jeudi 6 avril 2023

KAMASI WASHINGTON "The Epic" (2015) par Benjamin

 

Nous sommes au milieu d’un des ghettos les plus dangereux du Bronx, lorsqu’une drôle de mise en place attire l’attention de la population locale. C’est que, dans ces quartiers où mêmes les facteurs les plus téméraires hésitaient à se rendre, les distractions étaient rares  et l’animation essentiellement due aux bagarres et aux meurtres. L’apartheid ne s’est jamais arrêté, il est juste devenu économique. Ces hommes n’étaient pas enfermés dans ces rues pernicieuses en raison de leur couleur de peau, même si le racialisme américain faisait en sorte qu’aucun blanc ne se serait risqué dans ce secteur exclusivement noir, mais parce que leurs lieux d’habitations n’étaient pas jugés économiquement viables. 

La donne changera sans doute un jour, si un poumon industriel tel que Détroit put dépérir aussi vite l’inverse doit également être possible. En attendant, les esprits se sont rétrécis aussi vite que les porte-monnaie, tant il est vrai que l’âme ne peut s’élever lorsque le corps crie famine. L’homme s’éduque à la beauté et à la vertu, ce sont des codes qu’il acquiert à la suite d’un difficile et long apprentissage. Les besoins ayant leurs hiérarchies immuables, la bassesse des mœurs et une culture faible sont souvent le lot des miséreux.

Si les hommes qui apparaissaient sur cette scène n’avaient pas été noirs, ils seraient vite ressortis dans un cercueil. A ceux qui refusent de se cultiver, il ne reste que les préoccupations les plus basses et les convictions les plus triviales. Et qu’importe les raisons qui firent de cette ville la ville du vice, face à des drames si profonds les explications n’apportent plus le moindre réconfort. Les musiciens s’installèrent donc, face à eux le ballet des passants curieux avait fait place à des batailles sauvages de bandes rivales, des coups de feu retentirent et des cris d’agonie résonnaient tels des chants funestes. C’était l’enfer, le vrai, celui qui surgit lorsque l’être humain se laisse aller à ses plus bas instincts. 

Comme protégés par une aura divine, les musiciens ne reçurent aucune balle ou autres projectiles. En regardant ce miracle de plus près, un spectateur comprit ce qui imposait tant de respect à cette foule sans scrupule. La nuit était alors tombée, la lune trônant au-dessus de l’imposant saxophoniste de l’orchestre, auquel cette lumière blême donnait une allure de dieu venu de dimensions inconnues. Le titan en question se nommait Kamasi Washington, que la presse surnommait « le saxophoniste des rappeurs ». Comme le rock avait en son temps séduit une certaine masse prolétarienne, le rap est devenu la musique de ceux qui souffrent.

Il est amusant de constater que, alors que la plupart des langues s’enlaidissent et s’appauvrissent, la musique instrumentale laisse désormais place à la diarrhée verbale de ces aboyeurs pathétiques. Le grand public écoutait du rock ou du jazz pour l’énergie de leur swing et la beauté de leurs mélodies, il se gave de rap pour savourer une pop lourde comme un hamburger. Ce peuple-là a sans doute, sans pouvoir l’exprimer consciemment, le sentiment que la modernité flétrit cette plus belle des roses qu’est sa langue. Pour que celle-ci s’épanouisse de nouveau, il faut que la population réapprenne à se taire et à réfléchir, écoute au lieu d’entendre et comprenne plutôt que survoler. Se servant de la popularité des rappeurs comme cheval de Troie, Washington distilla quelques graines de mysticisme dans ces esprits si tristement rationnels. 

Ce soir-là, face à cette foule agitée, il allait livrer un récital spirituel de plus de trois heures nommé « The Epic ». Les premières notes de cette œuvre retentirent, ce fut soudain comme un changement de dimension. Reniant les errements dissonant du free jazz, le saxophoniste ténor savait se faire véloce tout en gardant une douceur rêveuse défendue avant lui par Lester Young puis Miles Davis.

C’est ainsi que le bouillonnant « Miss understanding » dévoile toute la virtuosité de l’orchestre, tout en prenant soin de garder une certaine douceur séductrice. Les meilleurs passages de « The Epic » sont pourtant les plus doux, comme une bonne partie des titres composant le premier disque de cette triple œuvre monumentale. Là, blotti dans l’édredon d’un swing méditatif, Washington fait revivre la grâce du meilleur Coltrane. Je parle bien sûr du Coltrane de « Ballads » et « My favourite things », celui trouvant de nouvelles grâces apaisantes sublimées par le piano lumineux de McCoy Tyner. Kamasi Washington trouva son McCoy Tyner en la personne de Cameron Grave, dont le jeu montre également l’impact de la virtuosité mélodieuse de Keith Jarett sur le jazz moderne.

Il faut également saluer la performance de Patrice Quinn sur « Sherokee ». Cette femme a la force dramatique d’une Billie Holiday et la générosité bouleversant d’une Ella Fitzgerald, elle refait de la musique un cri prompt à émouvoir les esprits les plus endurcis. Vitalité et douceur bop dans un somptueux écrin moderne, alliance de colorations électroniques et de chaleur cuivrée, rythmes hispaniques dignes du « Sketches of spain » de Miles Davis et du « Tijuanna moods » de Charles Mingus, « The Epic » contient tout cela et bien plus encore. L’influence de Pharoah Sanders plane également sur ses méditations apaisantes. 

En entendant ce récital, des hommes aux mains tachées de sang eurent des larmes émues et des sourires d’enfant, des femmes vendant leur amour comme une vulgaire camelote redécouvrir la profondeur précieuse des sentiments humains. Perturber l’élévation d’un tel monument aurait été aussi stupide que de jurer dans une église, il existe des créations imposant le respect même aux esprits les plus provocateurs. « The Epic » fait partie de cette catégorie, il déploie une splendeur capable d’apaiser les chaos les plus déchaînés.
       

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