vendredi 2 avril 2021

L'ULTIME RAZZIA de Stanley Kubrick (1956) par Luc B.

 

Dans la famille "un dernier casse pour la route" je demande le père : QUAND LA VILLE DORT (1950) de John Huston. Et le fils : L’ULTIME RAZZIA, le troisième film du réalisateur. On ne peut pas nier l’évidente filiation. Chez nous, on pourra citer le très noir DU RIFIFI CHEZ LES HOMMES (1955) de Jules Dassin ou le très populaire MÉLODIE EN SOUS-SOL (1963) d'Henri Verneuil. Les films de Huston et Kubrick se ressemblent par leurs intrigues policières, l'esthétique Film Noir, le thème de la fatalité, mais Kubrick injecte deux éléments nouveaux : l'humanité des personnages, qui à part Johnny Clay, sont des amateurs, de braves gens, et non des gangsters. Et la construction du récit.

A ce propos, Kubrick disait : « Le sujet représentait peu d’intérêt pour moi, une simple histoire policière que j’ai tenté de sauver de la banalité en imaginant un procédé narratif original ». Il a donc déconstruit le roman d’origine « Clean Break » de Lionel White, pour en faire une mécanique sous haute tension, un récit presque clinique d’un casse (rafler la caisse d’un hippodrome, 2 millions de dollars à la clé). Quentin Tarantino s’en souviendra pour écrire RESERVOIR DOGS et même JACKY BROWN, qui reprennent ce principe de montrer une même action sous plusieurs angles, chacun se nourrissant et complétant les autres.

Exercice de style assumé, Stanley Kubrick inscrit son film dans la tradition du Film Noir, par son esthétique, mais aussi par la distribution, puisque Sterling Hayden était le triste héros de QUAND LA VILLE DORT, Elisha Cook Jr un tueur dans LE GRAND SOMMEIL, Ted de Corsia une crapule dans LA DAME DE SHANGHAI. Des trognes bien connues. Autre élément classique, la voix-off, mais là Kubrick innove, avec un narrateur extérieur, ou plutôt un commentateur, à la manière d'un speaker sportif, idée reprise dans la série LES INCORRUPTIBLES (1959). Kubrick donne une patine documentaire au hold-up, la voix indiquant précisément la chronologie de l’intrigue.

Après le générique – images de champ de courses dont certaines seront réutilisées plusieurs fois ! – la voix martiale annonce : « à 15h45 un samedi de septembre… » et il en sera ainsi tout le film « Une heure plus tôt », « Pendant ce temps...». Un procédé qui ne dénature pas le suspens mais le renforce, paradoxalement, la tension n’en est que plus palpable, une mécanique implacable qui conduira à l’échec de l’entreprise. Kubrick reprendra l'idée du narrateur qui annonce l'action, dans BARRY LYNDON.

La nouveauté apportée par Kubrick au genre, c’est que ces gars, au fond pas méchants, ne sont pas des stéréotypes de gangsters, mais des braves types qui vivotent, veulent une part du gâteau, profiter un peu du soleil, s’arracher à leur triste vie, retrouver une dignité. Johnny Clay sort de taule, joue les durs, mais aimerait juste de quoi se tirer avec sa fiancée. Il y a peu de scène entre eux, mais on sent une complicité, une intimité. Quand il lui dit « T’inquiètes pas, cette fois ça va marcher » ça pique un peu les yeux.  

Randy Kennan est un simple agent de police, dont la paie ne suffit pas à régler ses dettes, Mike O'Reilly a une épouse impotente à soigner, et George Peatty (jeu de mot avec "pity" pitié ?) une femme à couvrir de bijoux. Joué par le génial Elisha Cook Jr, avec ses faux-airs de Droppy à la Peter Lorre, il est caissier à l’hippodrome et a le malheur d’être marié avec une garce vénale jusqu’au bout des miches, souvent vautrée sur son lit, qui le dépasse d’une tête. Elle passe son temps à l’humilier d’une voix traînante, et le trompe avec une gravure de mode. George n’est pas un flambeur, il veut être riche car c'est la seule qualité que sa femme trouve chez un homme. 

J'adore cette scène où George rentre du boulot : « -J’ai faim, y’a rien à diner ? –tu as l’embarras du choix, steak, patates, asperges –mais je n’sens rien  -c’est parce que tu es trop loin… tout est au centre commercial, tu n’croyais pas que j’allais cuisiner pour toi ! ». Un long dialogue filmé en plan séquence, très stylisé, qui démarre avec un travelling latéral, la caméra glisse derrière les meubles et accessoires. Kubrick optera souvent pour ce point de vue, il abat le quatrième mur pour placer sa caméra derrière, mais garde le décor en amorce. Même procédé avec l’entrée dans le film de Johnny Clay, la contre-plongée montre le plafond strié de l’ombre reportée des rideaux, le film est visuellement superbe.

Stanley Kubrick a d’abord été photographe de presse, chez Look, le cadre, la lumière, les focales n’ont aucun secret pour lui, il a toujours filmé, éclairé et cadré ses films. D’où cet incident en début de tournage. Le directeur photo était Lucien Ballard, un grand ponte respecté du métier. Pour le premier plan dans la salle des paris, Kubrick installe son dispositif avec un objectif 25 mm. Ballard repasse derrière lui, repositionne la caméra avec un objectif 50, car « c’est comme ça qu’il faut faire ». Kubrick lui intime très calmement : « Vous faites ce que je vous dis, ou vous ne remettez plus jamais les pieds sur mon plateau ». De la part d’un novice qui réalisait son troisième film, fallait oser. Syndicalement parlant, Kubrick n’avait pas le droit de cumuler les fonctions techniques, Ballard reste donc à son poste, ou plutôt sur sa chaise.  

La photo du film est superbe, belle profondeur de champs, jeux d'ombres, un noir et blanc très contrasté, visages éclairés par des lampes, une lumière tranchante (le flic et le truand au restaurant) ou comme lorsque Sherry Peatty complote avec son amant, les visages au-dessus d’une lampe de chevet, le reste de l’image étant d’un noir d’encre. Et puis cette autre caractéristique : personne ne hurle. Pas de numéro d'acteur intempestif.

D’autres personnages sont impliqués, et comme dans RESERVOIR DOGS, personne ne se connaît, chacun joue son rôle, on cloisonne pour éviter les fuites. Il y a Maurice le lutteur, amateur d’échec – y'a toujours un échiquier sur un tournage de Kubrick, faut bien s'occuper entre les prises, voir photo plus bas - chargé de faire diversion en déclenchant une bagarre. Ou Mikky, le tireur qui doit abattre un cheval en pleine course. Voyez dans la discussion entre Mikky et Johnny les cibles criblées de balles en amorce du plan, comme on verra la valise de biftons en amorce du long plan à l’embarquement à l’aéroport, c’est-à-dire que Kubrick indique visuellement l’enjeu de la scène. Le tireur est joué par Tim Carey qu’on reverra dans LES SENTIERS DE LA GLOIRE, j’adore ce type, regarder comme il cause sans desserrer les dents ! Le seul argument qu’il trouve pour se débarrasser d’un gardien (noir) de parking trop curieux, est de le traiter de sale nègre. Ironie toute kubrickienne, il crève un pneu en roulant sur le fer à cheval porte-bonheur que lui avait justement apporté le gardien…

Le casse en lui-même est donc filmé selon différents points de vue, on rembobine, on reprend, afin de mieux appréhender l’ensemble, Tarantino reprendra l’idée pour la scène du centre commercial dans JACKY BROWN. Tout à été préparé, repéré, chronométré, synchronisé, la voix-off nous l’indique à la minute près. C’est pourquoi des plans se répètent, comme ces travellings rapides à la gare routière depuis la rue jusqu’aux consignes, d’abord avec Johnny, puis avec Kennan. La répétition des scènes apporte une tension au film, véritable horlogerie suisse qui ne demande qu’à être déréglée.

Johnny Clay braque les employés en dissimulant son visage sous un masque de clown. L’image détonne dans ce contexte violent, Kubrick utilisera souvent les masques dans ses films, LOLITA, ORANGE MÉCANIQUE, EYES WIDE SHUT, le visage grimaçant de Nicholson dans SHINING, artifices qui renvoient à la farce, au grotesque, la satire, dont le metteur en scène est friand.

Chaque scène montre à la fois la précision du coup,  on cherche à tout contrôler, mais aussi ce qui va en précipiter l’échec. Un des thèmes fétiches de Kubrick est l’émotion face à la raison. Comment l’émotion mal maitrisée parvient à enrayer une situation et engendrer un dérèglement. L’ambition et la cupidité de Redmond Barry dans BARRY LYNDON, l'affect et la jalousie de Harford dans EYES WIDE SHUT qui le précipite dans ses affres conjugales, jusqu'à l’ordinateur Hal 9000 dans 2OO1 qui contrarié qu'on le suspecte d'un mauvais calcul, programme la mort des astronautes. Ici, c’est l'ambition de Sherry Peatty, qui si elle avait réfléchi deux secondes serait riche, la jalousie de George, le racisme de Nikky qui causera leurs pertes. Chacun est source de son propre malheur. Mais il y a aussi le hasard : un p'tit chien à sa mémère, immonde roquet qui s’enfuit sur un tarmac. La dernière scène est fameuse, enchaînements rapides de coups du sort, le grain de sable, Verneuil s’en souviendra à sa manière avec Gabin et Delon autour la piscine, dans MÉLODIE.

La fatalité, avec ce dernier plan sublime, le colosse Johnny Clay si dépité qu’il en chancelle presque en sortant de l’aéroport, se liquéfie, cette émotion encore qui dicte la raison quand sa femme le conjure de fuir et qu’il répond « A quoi bon… » ("What’s the different"). Les dialogues du film sont assez savoureux, surtout entre George et Sherry Peatty, le grand romancier de série noire Jim Thompson est crédité pour les dialogues additionnels.

Mais alors, pourquoi ça s’appelle en anglais THE KILLING, la tuerie ? (en français, Ultime Razzia vient sans doute du succès de RAZZIA SUR LA CHNOUF un an plus tôt). Parce qu'il y en a une, de tuerie, la seule du film, sèche, magistrale, trois secondes et cinq cadavres, on pense au jugement dernier de PULP FICTION

L’ULTIME RAZZIA est le premier film de Stanley Kubrick qui bénéficie de moyens professionnels, celui qui le fera remarquer de la profession et de Kirk Douglas en particulier. C’est désormais un classique du genre, dont la maîtrise du rythme et de la mise en scène épate, Kubrick confessant : « l’histoire était tellement simple, que je n’avais pas d’autre choix de soigner la réalisation ». Mission accomplie Mister K.


Noir et blanc  -  1h25  -  format 1:1.37


4 commentaires:

  1. Dans la filmographie de Kubrick, Steven Spielberg (dont je ne suis pas fan pourtant) le cite comme son film préféré. De mon côté, pas loin de le penser aussi. Mais non. C'est un film admirable que ce Killing, mais je préfère encore Barry Lyndon, Dr Folamour, Paths of Glory... ah, et j'ai un pote qui m'a conseillé de revoir Space Odyssey 2001 (qui selon mon ami est un film qui dépasse le cinéma).
    Bon... Tu connais mon avis mitigé là-dessus, Luc. Je sais que t'es très calé sur la question. Mais je pense que je vais vous écouter et le revoir un de ces quatre. En attendant, je continue mon investigation cinématographique avec Joseph Losey, Abel Ferrara, Todd Haynes et j'en passe. On n'a pas fini de voir, d'échanger, de discuter. PS. Ayant acheté tout récemment le blu-ray de Reservoir Dogs (édition de 2016), et l'ayant revu hier ou avant-hier, je compte m'en débarrasser. Je n'ai pas du tout aimé de le revoir, en fait. Donc, si ça intéresse quelqu'un par ici, je le vends à la petite sauvette (14 euro, à débattre). Just let me know.
    freddiefreejazz.

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  2. P.S. Elisha Cook, Jr. Pour les intimes, c'est Cookie. ;-)
    freddie

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  3. L'Ultime Razzia est une réussite, mais considéré encore comme un film de jeunesse, même si déjà plus professionnel que Killer's kiss. Avec Les Sentiers de la gloire, on passe dans une autre dimension. "Un film qui dépasse le cinéma"... Hum... Ton ami a le sens de la formule, je n'aurais pas trouvé mieux, à part "2OO1, c'est LE cinéma !"

    Si tu t'infliges 2OO1 avec des à priori négatifs, tu vas arrêter au bout de 10 minutes, ce serait dommage. Attends la réouverture des salles, et s'il ressort, vois-le dans le bonnes conditions.

    Il en va de Reservoir dogs comme de L'Ultime razzia, un film de jeunesse, où on entrevoit ce qui va suivre. Un film malin, gonflé, que je revois toujours avec plaisir. Mais garde ton Blu-ray, je n'ai pas de lecteur !

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  4. Ouaip, mon pote me racontait au téléphone, tout récemment, que 2001 qu'il vénère autant que toi, c'était le film qui à ce niveau "dépassait le cinéma, car 2001, c'est LE cinéma". C'est exactement ça. Bref, comme toi, quoi.
    Pour le reste, je prends note. Les bonnes conditions oui. Comme lorsque je vis en salle à l'Utopia (ce devait être en 2012 ou 2014) la restauration pour Il était une fois en Amérique. J'étais au deuxième ou troisième rang, bien placé en tout cas, et vers la fin du film, je me souviens avoir chialé. Discrètement. Mais j'ai chialé quand même.
    A bientôt. Et merci.
    freddiefreejazz

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