mercredi 12 août 2020

"The DESCENT" de Neil Marshall (2005), by Bruno


     Un film chaudement recommandé à tous les amateurs de spéléologie, à tous les claustrophobes et les nyctophobes de la terre. Sensations garanties.

     L'enfant de Newcastle, Neil Marshall, qui a commencé dès ses onze ans à bricoler un premier court métrage en Super 8, venait de se faire un nom en 2002, grâce à un étonnant "Dog Soldiers" qui était parvenu à relancer le genre "Loup-garou". Sans la grosse machine d'Hollywood derrière (mais avec  tout de même quelques fonds étatsuniens), il parvient à récolter trois récompenses.
Confiant, il revient en 2005 avec un nouveau long métrage soigné, imaginatif et palpitant : "The Descent".


   Au contraire d'une majorité de film de genre où les personnages sont caricaturaux ou absolument insipides, Marshall parvient sans trop s'étendre, à leur attribuer des traits de caractères distinctifs et - relativement - complexes. Il focalise surtout sur Juno et Sarah, et dans une moindre mesure sur Beth. Toutes trois débutant le film par une scène où elles dévalent une rivière d'Ecosse en rafting. Exclamations, cris et grosses rigolades. Le trio d'amies épanouies semble nager en plein bonheur.

Néanmoins, une ombre vient ternir cette heureuse atmosphère, lorsque le mari et la fille de Sarah retrouve le petit groupe. Quelque chose dans les regards et les gestes laissent supposer qu'il y a eu autre chose que de l'amitié entre Juno et le mari de Sarah. Un bref regard de Beth et de Sarah laisse supposer qu'elles ne sont pas dupes, mais l'amitié semble plus forte.
   Sur la route du retour, le drame. La voiture de la petite famille de Sarah s'écarte lorsqu'elle essaye de questionner son mari et percute la voiture d'en face. Sarah se réveille alitée, dans un centre hospitalier, pour découvrir que son mari et sa fille ne sont plus.
 

   Neil reprend les codes du film d'horreur pour intensifier et matérialiser la plongée dans l'horreur et le désespoir d'une mère perdant son enfant. Elle se retrouve seule dans un long couloir d’hôpital qui semble s'étendre à l'infini. Image type du cauchemar. Les lumières s'éteignent progressivement dans un imposant bruit de disjoncteur d'usine, en commençant par le fond, l'obscurité la rejoignant alors qu'elle se met à courir comme une dératée. Sa course s'arrête dans les bras de Beth. Toutes deux fondent en larmes. Juno, restée en retrait, saisie par le chagrin, ne sait quelle attitude adopter et préfère tourner les talons. Sentiment de culpabilité ?  
   Le personnel réapparaît rapidement et envahit le couloir, sans porter la moindre attention aux deux amies, enlacées et à terre, transies de chagrin. La tristesse, l'horreur, la mort, sont le lot du personnel hospitalier ; ils les côtoient chaque jour, cernés dans ces murs lugubres et froids à l'odeur d'antibactérien, de plaies, de tristesse et de larmes.
   Une parenthèse intéressante qui construit et explique la psyché fragile de Sarah, tout en démontrant que les drames et l'horreur ne sont pas l'apanage de récits fantastiques mais qu'ils font malheureusement partie du quotidien de ces lieux.

     Sarah est une femme brisée, devant s'aider de palliatifs chimiques pour parvenir à supporter les cauchemars récurrents et essayer de reprendre une vie normale.

     Une année plus tard, Juno organise une excursion en Caroline du Nord, dans les Appalaches, pour faire de la spéléologie en un lieu à peine exploré (évidemment ...). Une réunion de six femmes, toutes friandes d'activités sportives et d'émotions fortes, se retrouvent dans un chalet décrépi, avant d'entamer leur randonnée. Une excursion organisée par Juno pour tenter d'extirper Sarah de sa profonde dépression. Mais aussi, pour renouer les liens autrefois si forts.
Outre Juno et Sarah, il y a Beth, probablement l'amie la plus proche de Sarah, présente lors du dernier rafting, ainsi que d'autres amies communes, Rebecca et sa sœur Sam, plus une nouvelle invitée par Juno, Holly. Sorte de tête brûlée au fasciés féminisé de Billy Joe Amstrong. Si les retrouvailles sont chaleureuses, une légère tension semble sourdre entre Juno et Sarah. Il y plane des non-dits.


     Marshall prend son temps pour installer une ambiance saisissante qui va clouer le spectateur dans son fauteuil.
Avant d'accéder au gouffre, point de départ de l'excursion spéléologique, il faut parcourir une longue route forestière encadrée par d'immenses conifères cachant le soleil. Un soleil qui reste d'ailleurs absent du début à la fin, dissimulé par l'omniprésence de nuages conférant une luminosité froide et humide au film. La longue route dans la forêt évoque aussi les premières minutes d' "Evil Dead", dans la Delta Oldsmobile 88. Suivent quelques heures de marche escarpée, histoire de bien faire comprendre que ces dames sont éloignées de tout. 

     Une longue descente en rappel dans un gouffre, une Sarah fragile, prête à lâcher prise et à tomber dans la folie, et, en pénétrant dans les premiers boyaux, c'est l'entrée dans un univers de nuit éternelle et de silence. Insidieusement, doucement, les longues marches de la crainte vont être gravies, jusqu'à atteindre les ancestrales peurs de l'inconscient. 
   La caméra nous étouffe, nous plonge dans une profonde obscurité où le faisceau des torches et des frontales lutte péniblement contre les ténèbres. Les casques butent contre la roche, les épaules et les coudes raclent contres les parois, les corps se contorsionnent tels des chenilles dans une gaine étroite. L'image se réduit parfois à une petite lampe fébrile, perdue dans un coin de l'écran noyé dans un noir épais. La couleur rejaillit sur un gros plan d'une tête suante, grimaçant sous l'effort, devançant des épaules voûtées, cherchant la position idéale pour progresser. 
   Un soin particulier pour refroidir définitivement tous ceux qui n'ont encore jamais goûté à la spéléologie, ou même les amateurs qui n'ont fait leurs armes qu'en des lieux soigneusement sécurisés, exempts de tout boyau écorcheur de membres.

     Un palier est franchi lors du franchissement d'un boyau particulièrement étroit où Sarah, en queue de peloton, se retrouve coincée. La caméra focalise sur elle, communiquant la panique paralysante, la submergeant jusqu'à en perdre le souffle. Elle ne s'en sort qu'in extremis, grâce à Beth, revenue en arrière pour l'aider à reprendre son calme. Juste avant un petit éboulement qui va couper toute possibilité de retour en arrière ... Super.
Pas d'inquiétude car Juno a en poche le bouquin détaillant les passages, entrées et sorties. Non !? ... L'espiègle a cru bon de le laisser dans une des voitures. Et puis, de toute façon, le bouquin en question décrit d'autres grottes de la région. Celles dans lesquelles elles se sont aventurées ne sont pas répertoriées. Rôôôô ... La coquine. Et elle n'a rien dit à ses cinq amies, c'était une surprise.

Juno - "Ces grottes n'ont pas de nom. C'est un nouveau système. Je voulais qu'on le découvre ensemble ! ... Et on aurait pu baptiser le parcours "Sarah" "

     Bon, maintenant, les mines sont déconfites. L'anxiété a chassé les sourires et les rires. Le ton commence a monter, et quelques petites rancœurs remontent rapidement à la surface.

     A ce stade, "The Descent" est déjà confortablement installé dans le film d'angoisse et prend en sus des allures de "survival". Survient le lot de blessures comme autant d'obstacles pour retrouver la saine lumière du soleil. Le réalisme prend cruellement dans ses rets le spectateur et ne le lâche plus. Et avant qu'il ne parvienne s'habituer à la tension inoculée par la situation, exacerbée par un cadrage et une photographie au cordeau, magnifiée par la musique subliminale, arrive un nouveau paramètre.

     Ce que l'on peut considérer comme une seconde partie, effectue un plongeon dans le film d'horreur avec les crawlers. Maîtres des lieux, ils sont aveugles, mais possèdent une 
ouïe sur-développée leur permettant de capter tout ce qui bouge. Des humanoïdes sans grande intelligence, vivant à l'abri dans ces lointaines grottes, ils n'en sortent que pour chasser. Animaux ou hommes, tout est bon à partir du moment que c'est chaud et juteux. Sous leur aspect repoussant et blafard, ils se révèlent être tout de même respectueux envers leur nourriture, ne gaspillant rien ; quitte à y revenir plusieurs jours plus tard, ils ne laissent que les os. Il y a d'ailleurs une espèce d'immense garde-manger, aux allures de charnier, où trônent os blanchis aux côtés de diverses carcasses témoignant des différentes étapes de dégustation.
Lieu stratégique où vont se dérouler quelques mauvaises rencontres, dont celle où Sarah, blottie et pétrifiée dans un coin, va pouvoir observer le bruyant repas de ces voraces, grâce à l'écran d'une petite caméra en vision nocturne.

     Dorénavant, il va falloir trouver une sortie, en prenant soin de ne pas tomber dans une crevasse, un puisard, un cul-de-sac, ou encore de prendre un boyau trop étroit, tout en essayant de ne pas rencontrer un de ces irascibles et peu amènes crawlers. Visiblement totalement dépourvus d'éducation et de culture - à la conversation vraiment pauvre, ce contentant de cris vrillant les esgourdes -, ils s'évertuent à essayer d'arracher de leurs dents la peau de votre cou (ou ce qui arrive à proximité de leur gueule infâme, dégoulinante d'une bave à l'apparence de gelée fondante), ou à vous lacérer de leurs mains griffues.

     La folie est alors le meilleur chemin pour affronter ces 100% anti-vegans. Avec une arme de choix : le piolet. Ouais, le piolet. Pas le petit truc pour récupérer quelques fragments de roche mais bien un beau piolet technique incurvé, spécialement étudié pour gravir les cascades de glace. Même si l'on voit nettement frappé "mixte" sur la lame banane de celui de Juno, ça reste des piolets-traction pour l'escalade glaciaire ! Ha, sacré Marshall. Mais que viennent donc faire des piolets techniques d'escalade glaciaire en spéléologie ? Sinon, effectivement, pour casser des clavicules, trépaner en un clin d’œil et répandre les viscères, c'est plutôt efficace.

     Pour intensifier la peur lisible sur les visages, Marshall a fait en sorte que jamais les actrices ne puissent voir à quoi ressemblaient les crawlers avant d'y être confrontées lors du tournage. D'après le réalisateur en personne, la pénombre ne quittant jamais totalement les scènes, même après une première rencontre, les actrices n'avaient guère de mal à simuler l'effroi.

     Evidemment, les jeux de lumières sont judicieusement exploités avec donc les ténèbres lacérées de faisceaux lumineux mourant dans les profondeurs (sans jamais avoir recours à la panne de piles - fait rare dans ce genre de film -), mais aussi l'utilisation des snaplights d'un vert fluorescent et des fusées éclairantes rougeoyantes se mariant admirablement avec l’hémoglobine. Le tout gommant les nuances de couleurs, soulignant ainsi la différence avec l'extérieur. Même les crawlers sont dépourvus de pigmentation (ce qui est somme toute logique). 

Hein ? Quoi ? Qu'est-ce t'as ?

     Marshall prend également soin de choisir des actrices crédibles dans leur rôle. Et en conséquence : la bimbo est persona non grata. C'est à croire qu'elles ont même subi un entraînement rigoureux avant le tournage afin de gagner en réalisme et crédibilité. Aucune ne croule sous le mascara ou les implants. Et si toutes ces demoiselles sont toutes sans exception nanties d'un fort joli minois, le cinéaste ne tombe jamais dans le racolage. On est loin des films italiens de genre et des magnats du cinéma américain, où l'on ne recule devant aucun stratagème pour dénuder un tant soit peu une demoiselle aux formes généreuses. On est aussi loin de stéréotypes de petites choses fragiles, anxieuses, peu ou prou niaises, parfois stupides, paniquant au moindre bruissement.


     Par d'ailleurs, on décèle plusieurs points communs avec "Delivrance". La bande d'amis disparates mais inséparables, menée par un baroudeur aguerri, sûr de lui-même, mais temporisé par un plus sage, plus réfléchi. Mais lequel des deux est le plus apte à affronter la nature et l'imprévu ? Il y a aussi cette nature quasiment vierge des turpitudes de l'homme, dont la vie semble s'échapper de l'écran, insuffler de la fraîcheur dans nos visages. Et puis il y a l'instant fatidique où tout bascule. Où quelque chose pollue irrémédiablement un Eden, traumatisant à jamais ceux qui voulaient simplement passer un bon moment, loin de tout. Communier avec la nature, se retrouver en revenant à l'essentiel. Un paradoxe dans le sens où ces deux réalisateurs semblent dans un premier temps rendre hommage à une nature verdoyante, encore à l'abri de l'avidité de l'industrie, avant de convaincre le spectateur que finalement, il est bien mieux avachi au creux de son canapé.

     On peut aussi considérer "The Descent" comme un film féministe où à aucun moment le rôle d'un mâle ne vient à manquer. Le seul homme du film est le mari adultère de Sarah. Ce qui tranche avec son précédent film avec ces militaires bourrins et bornés (au nombre de six également), confortés dans leur suffisance et leur machisme.
Par contre, il est surprenant (euphémisme) que le réalisateur de "The Descent" et de "Dog Soldiers", dans une moindre mesure de "Doomsday", soit le même que celui qui a salopé Hellboy en 2019. Comme quoi ...




🌲♕👿

4 commentaires:

  1. Sans doute le film qui m'a fait le plus flipper, après L'Exorciste, je me suis même demandé à l'époque si j'allais rester jusqu'au bout ! Très efficace et intelligemment fait. Y'a eu un n°2, surfant sur le succès du premier, même recette, donc du réchauffé...

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    1. Le second est pas mal, ça se laisse regarder mais ne suit pas la comparaison.
      Déjà, Marshall n'est plus le réalisateur et le remplaçant s'est simplifié la vie en filmant la majorité des séquences en pleine lumière, "technicolor", et trop souvent plein cadre. On y perd donc beaucoup. La musique aussi. J'ai oublié de le mentionner mais sur "The Descent" - 1er du nom -, la musique semble s'être largement inspiré du travail de Morricone sur "The Thing".
      Du coup, pour susciter l'effroi, il recourt à quelques scènes sanglantes arrivant comme un cheveu dans la soupe.
      On peut rajouter que les personnages sont désormais caricaturaux, tandis que le jeu de certain est limité.

      "The Descent 2" se moque aussi des incohérences. Ne serait-ce que ce shérif borné, de plus de 110 kilos et au tour de taille XXL US, qui descend dans les entrailles de la Terre, explorer une ancienne mine et faire de la spéléologie. Sans omettre que ce même shérif passe des menottes à une suspecte (à ses yeux), à 300 mètres de profondeur ... situation idéale pour se mouvoir dans ces conditions.

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  2. Rien qu'à lire le commentaire j'ai les jetons ! Pas question d'aller voir ce genre de truc ! Par contre, l'Exorciste, j'ai trouvé ça très poétique...

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    1. L'Exorciste est vraiment le genre de film qui met mal à l'aise. Je ne suis pas certain de l'avoir vu un jour. Des extraits vus gamin aux actualités de 20 h, m'avaient terrorisés.

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