vendredi 15 juin 2018

WES MONTGOMERY "Live in Paris" (1965) par Luc B.




Dans la série trésors exhumés, ce Wes Montgomery IN PARIS est un joli lot. En 1965, le guitariste est une star (il y en a peu dans le monde du jazz), et il passe outre sa phobie de l’avion, pour traverser l’Atlantique jusqu'à notre belle capitale. Le 27 mars, il est au théâtre des Champs Elysées. Le concert est évidemment enregistré, mais les pressages ne donnaient que des extraits. Même les rééditions n’étaient jamais complètes. Outrage réparé ! Ce double cd (avec un beau livret) réunit les titres joués ce soir-là, avec un travail superbe sur le son.
Wes Montgomery a beaucoup enregistré, à ses débuts avec son frère bassiste (Monk, qui pour la petite histoire est le premier jazzman à avoir joué sur une basse électrique, en 1953), comme sideman ensuite, et bien sûr sous son nom, quand Cannonball Adderley lui met le pied à l’étrier. On se souvient aussi de ses collaborations avec l’organiste Jimmy Smith (ces deux-là étaient faits pour s'entendre). A la fin de sa courte carrière (il meurt à 45 ans d’une crise cardiaque, en 1968, ce con) il connait le succès commercial, mais hélas avec des productions limite pop, ornées de violons insipides (et que je te fais du Beatles, du Simon & Garfunkel, beurk, a-t-on besoin de ces cross-over souvent indigents ?) pour une raison simple : fallait nourrir la marmaille, 14 gamins à la maison ! Son titre fétiche « Fullhouse », ne signifie-t-il pas "maison pleine" ?!
La musique de Wes Montgomery est gorgée de bop, de swing, de blues, de boogie, de bossa, un jazz qu’on imagine bien écouter en plein air, sur une plage de Californie, un cocktail à la main, une surfeuse dans l’autre. Une de ses compositions les plus célèbres, « West coast blues » évoque ce côté-ci de la côte américaine, ce jazz plus cool que le tonitruant Be Bop new yorkais, avec des gens comme Chet Baker, Art Pepper, Stan Getz. Un jazz sans doute plus simple à écouter pour les non amateurs, mais qu’on ne s’y trompe pas, cet homme-là était un maître ! Et sa technique reconnaissable entre mille, puisqu’il jouait sans médiator, avec son pouce, agile et véloce, sur la pulpe du doigt, faisant donc sortir de sa Gibson des sons très veloutés. Du Be bop moelleux ! Et pourquoi jouer sans médiator ? Pour ne pas réveiller la famille quand il s'entrainait la nuit... on y revient !

Merci à Jérôme S. (un des plus fameux six cordistes à l'ouest du 9.4 et grand fan du maître) pour les précisions qui vont suivre... Wes Montgomery jouait essentiellement en accords, ses longs doigts lui permettant de sortir des notes sur deux, voire trois octaves simultanément. Ce qu'il a apporté au jeu de guitare, c'est la construction des chorus, jeu en note simple, puis en octave, puis chorus en accords, qui se rapproche donc du jeu de piano. Une technique utilisée par Django Reinhardt, mais que Montgomery a élevée au rang d'art. Sans médiator, le doigt est au contact direct des cordes, et permet plus de fluidité et de justesse dans les effets. Pat Metheny a retenu la leçon, comme Kenny Burrell, George Benson, Grant Green...
Ce soir-là, Harold Mabern l’accompagne au piano, Arthur Harper à la contrebasse, et Jimmy Lovelace à la batterie (à ma connaissance, aucun lien avec Linda Lovelace, la star de l'exploit buccale dans GEORGE PROFONDE, la preuve, y z'ont pas la même couleur...). Et le saxophoniste Johnny Griffin – dit the little giant - rejoint ensuite le groupe pour quelques titres. On commence avec une composition de Montgomery, le génial « Four on six » (quatre doigts sur six cordes ?) une tuerie de swing, avec un Mabern en pleine forme. Et bien sûr, ce son de Montgomery, si cool, et sa manière de développer ses chorus, en les complexifiant harmoniquement. Le tempo s’accélère avec une reprise de John Coltrane « Impressions », on reste bluffé par la technique et l’inventivité. « The girl next door » est une belle balade soutenue par le jeu aux balais de Lovelace, et le rythme latin déboule dans « Here’s that rainy day ». Les 12 minutes de « Jingle » filent comme le vent, up tempo, un thème tout en break, très court, et les solos qui débarquent. Ca mouline sec à la rythmique, le batteur Jimmy Lovelace est invité à dialoguer, d’abord en 4x4, puis en solo.
« To Wane » est une composition du pianiste Harold Mabern (dédié à Wayne Shorter), encore un up-tempo, Montgomery s’y déchaine, très classe, une rapidité hallucinante sur le manche, c’est après 6 grosses minutes de solo que Mabern prend le relai. Arrive ensuite le grand thème de Montgomery « Fullhouse », amputée de son intro latine par rapport à la version explosive du disque éponyme (le genre de truc à posséder absolument, un live à Berkeley en 1962, avec la section rythmique de Miles Davis, prêtée pour l’occasion). Le saxophoniste Johnny Griffin (célèbre pour sa petite taille et ses improvisations dantesques) rejoint le groupe pour ce trois temps d’anthologie (donc un rythme de valse). Pas de travail sur la mélodie de la part de Montgomery, mais des fulgurances en accords qui fusent, avant que Griffin mette le feu au plateau.
Suit le classique de Thelonious Monk « Round Midnight », la mélodie à la guitare, très cool, accords de piano, chorus de sax, et la coda de Montgomery. « Blues ‘n’ boogie » est un thème de Dizzy Gillespie, qui s’étire sur 13 minutes, avec un Griffin qui au sax nous sort 183 notes à la seconde, juste épaulé au départ par le duo batterie/contrebasse. Wes conclut seul - sur l’ovation de la salle - et sur la présentation des musiciens le groupe entame le thème de « West coast blues ». Dommage qu’ils n’aient pas choisi de le faire en entier, un autre trois temps sublime. Le concert se termine sur « Twisted blues » (sans Griffin reparti en coulisse). C’est le seul titre où le contrebassiste Arthur Harper nous gratifie d’un solo.
Un magnifique concert, enregistré à l’époque par André Francis (93 ans aux prunes, producteur animateur de radio) et parfaitement restitué dans son intégralité.

 
Pas d'image du concert parisien, mais avec les mêmes musiciens, une session pour la télé belge. Du grand art...
    

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