samedi 17 novembre 2012

DEBUSSY : Les Préludes (I), Children's Corner – Nelson Freire - par Claude Toon



- C'est un jazzman ou un bluesman le monsieur barbu en blouson de cuir Monsieur Claude ?
- Non Sonia, c'est Nelson Freire un pianiste "classique" brésilien qui va participer à l'hommage rendu à Debussy pour le 150ème anniversaire du compositeur…
- Ah, et vous l'avez entendu jouer en concert ?
- Oui deux fois, dans les concertos de Brahms. À la dédicace du double album consacré à ces concertos, et qui venait de paraître, Il m'a serré la main très chaleureusement… le clavier doit être solide ! Quelle poigne après avoir joué une œuvre d'une heure !
- C'est vrai qu'il a l'air sympathique… je vous laisse travailler…

Claude Debussy aurait 150 ans

Nous avions déjà été à la rencontre de l'homme Debussy dans une chronique consacrée à l'une de ses œuvres phares : "La mer" (clic). Oui, Debussy était un homme de tempérament, une forte tête qui avait connu une enfance à la Zola. C'était aussi un homme à femmes aux aventures amoureuses picaresques. Le 22 août 2012, Claude Debussy aurait eu 150 ans. Le Deblocnot' ne peut ignorer l'évènement… Bienvenue à Nelson Freire !
Le compositeur Debussy, lui, était un novateur et un immense poète. Symboliste ou impressionniste ? Le débat est un peu vain à propos de cet homme qui révolutionne les modes de compositions au tournant du XXème siècle : pas de symphonies, pas de concertos obéissant aux règles de la forme sonate, aux codes académiques de la musique en vogue en ces années de la troisième république. Debussy s'échappe des conventions pour mieux pénétrer l'essence poétique de la musique. Dans son unique opéra "Pelleas et Mélisande", on récite plus qu'on ne chante, la musique nimbe les propos. Les chanteurs ne peuvent plus crâner à renfort d'airs de bravoure, ils deviennent musiciens ET acteurs du drame, leur ego de diva n'a plus sa place.
Pour le piano, l'écriture se modernise de la même manière, se libère des formes établies. (Il recourt à la gamme modale, à l'architecture sans thème déterminé, s'affranchit des reprises.) L'inspiration se nourrit d'images, de climats, de la contemplation d'un objet, de l'évocation d'une légende ou de l'aura d'un portrait rencontré au gré d'une exposition de tableaux de ses amis. Et tout cela transcende le premier livre des Préludes. Une ambiance ? "Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir". Un portrait sensuel ? "La Fille aux cheveux de Lin". Une légende ? "La cathédrale engloutie" (celle de la ville d'Ys pour être précis).
Pour illustrer cette idée, un bel exemple est donné par la composition de l'"image N°3 série II" sous-titrée "Poissons d'or". Cette pièce lui fut inspirée par un panneau de laque de Chine qui décorait son bureau (il y est toujours, accroché au mur de sa maison de Saint-Germain). Les préludes, nom donné en hommage à Chopin, sont réunis dans deux livres de 12 pièces. Les 24 pièces n'ont en commun que le principe en vigueur depuis le clavier bien tempéré de Bach : parcourir les 24 tonalités majeures et mineures.


Musique descriptive ? À programme ? Non ! Les préludes ne portent pas de titres en en-tête, juste leur numéro dans le livre. Debussy propose d'abord l'écoute de la musique. À chacun de rêver, de construire ses images, ses senteurs, ses lumières. Le titre n'apparaît qu'à la fin de la partition de chaque prélude précédé de points de suspension… Debussy semble nous signifier que c'est l'esprit musical qui peut suggérer un titre… pas l'inverse.

Partons avec Nelson Freire à la découverte du "premier livre des préludes" et de quelques autres pièces, notamment le ludique "Chidren's Corner".
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Nelson Freire interprète Debussy

Le pianiste brésilien est le géant du clavier le plus discret, voire timide, du gotha des virtuoses de notre temps. Et on ne sera guère surpris si je pense que son nom s'efface au bénéfice de ceux de Martha Argerich, une de ses amies les plus proches, de Maurizio Pollini, Kristian Zimmermann sans citer le très discuté Lang Lang, chéri des médias.
Nelson Freire est né en 1944 à Boa Esperança au Brésil. C'est à Rio de Janeiro qu'il étudie le piano auprès de Nise Obino et Lucia Blanco. L'influence de cette dernière sera déterminante dans l'approche de la sensualité et de l'onirisme de la musique de Debussy par l'hypersensible et timide jeune homme. Il donne quelques concerts dès son plus jeune âge… Il s'envole ensuite pour Vienne se perfectionner avec Bruno Seidlhofer, le professeur du classico-jazzman Fiedrich Gulda. Il fait connaissance de Martha Argerich. Il s'en suivra une complicité ininterrompue entre ces deux artistes.
Ô oui hypersensible ! Car rentré au Brésil sans laurier marquant, le jeune artiste est devenu dépressif et comme paralysé face au clavier. (Vous savez le concours Chopin ou le Prix Tchaïkovski dont 95 % des lauréats n'ont connu qu'une gloire tellement sans lendemain, que leurs noms n'existent que dans Wikipédia ; le monde du classique est étrange…). Jouer à quatre mains avec un ami le guérit et une carrière de rêve commence.
Freire est un pianiste fidèle au texte, à la virtuosité subtile et sincère. Avec un touché aussi délicat, le monde sensuel de Debussy ne pouvait que trouver un interprète émouvant.
La discographie de cet artiste ivre de récitals n'est pas immense. Ses enregistrements des deux concertos de Brahms accompagnés par Riccardo Chailly chez Decca ont créé un choc en 2006 en bousculant le palmarès établi !
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Les Préludes (Livre I)

Les préludes ont été composés par Debussy entre 1909 et 1913, juste avant ses cinq dernières années de vie, ultime période de grandes souffrances physiques. Ils constituent l'aboutissement du travail de Debussy sur les recherches "impressionnistes" en musique. Impressionnisme, mot que je n'aime pas trop utiliser ici même si sémantiquement usuel, car il reste très lié à un mouvement pictural bien connu. Sa signification (impression plutôt que réalité) me met en garde contre le fait que commenter avec des expressions et idées très personnelles les visions  subjectives que l'on a à l'écoute de ces pièces serait sans doute trahir le but poursuivi par Debussy. Abandonnant la tonalité usuelle au bénéfice d'un jeu de timbres plus libre, Debussy disait lui-même "Il n'y a pas de théorie, il suffit d'entendre, le plaisir est la règle !"
J'ai sélectionné quelques préludes qui me sont les plus chers.
1 - …Danseuses de Delphes : Dès les premières mesures de  le style et l'écriture pianistiques si caractéristiques nous plongent dans l'univers Debussyste. De longs accords s'écoulent dans la fluide architecture du discours, quelques notes fugitives, une variété sans logique apparente dans leur succession, plante un décor sonore évanescent. Les tempos sont lents, notés avec des expressions comme "lent et grave" ou tout au plus "animé", pas d'adagio ou d'allegro comme vocable. Par ailleurs chaque pièce est brève, de 3 à 4 minutes environ, l'écoute de ses miniatures n'en est que plus facile…
2 – ...Voiles (3'13) : le titre en lui-même joue sur l'ambiguïté, "…Voiles" : masculin ou féminin ? Les premières mesures font appel à des arpèges hésitants. Quelques notes timides ponctuent cette frémissante et sensuelle introduction. Voiles de danseuses cachant les jeunes "…danseuses de Delphes", titre du prélude N°1. Danseuses ou ondines ? Les ondoiements de notes qui suivent évoquent ces créatures de l'eau. Un lac, la mer, les voiles de frêles esquifs ? Le jeu de Nelson Freire est à la fois léger et charnel. Chaque note se détache comme une gouttelette dans ce monde que j'imagine aquatique, voluptueux, un sous-bois ombragé ou un miroir d'étang illuminé par un crépuscule doré.

8 – ...La fille aux cheveux de lin (2'23) : Un sourire malicieux, féminin et mutin… En musique ! Est-ce possible ? Les premières mesures espiègles du 8ème prélude montre que oui. Noté "Très calme et doucement expressif", cette pièce se fait tantôt pastorale tantôt mondaine. Regards furtifs en prenant le thé, chevelure fluide et ivoire d'une jeune demoiselle de Proust. Nelson Freire caresse le clavier, prend son temps, observe, frôle et cerne son sensuel personnage musical. Il y a dans son jeu une immense délicatesse exempte de la moindre mièvrerie…
10 - ...La Cathédrale engloutie (7'04") : Le prélude que je préfère et même mon morceau favori dans toute l'œuvre de Debussy avec la suite pour le piano. Il est un peu plus long que les autres.
La légende celte de la ville d'Ys semble avoir inspiré le compositeur. Je raconterai simplement qu'une malédiction due à la rivalité entre le roi Gradlon et sa fille Dahut amena la mer à engloutir Ys (situé près de Douarnenez dans la tradition). Par temps calme on peut entendre le lourd et douloureux battement des cloches de la cathédrale au fond de la mer…
La pièce fait entendre une obsédante et plaintive succession d'accords dans l'extrême grave (voir les dernières mesures données en illustration ci-dessus). La difficulté, aisément franchie par Nelson Freire, consiste à donner une puissance sépulcrale à ces accords, mais sans la brutalité ostentatoire qui noircirait le récit du drame qui se prolonge éternellement au fond des abysses. Un développement central plus épique tendrait-il à nous conter le conflit à l'issue diabolique entre le roi et sa fille démoniaque ?
Il est intéressant d'écouter Debussy jouer rapidement et presque superficiellement son œuvre grâce à un enregistrement sur piano mécanique (voir chronique Gershwin). Avec un tempo plus lent, Nelson Freire éclaircit le discours, retrouve les couleurs turquoise qui ne jaillissent pas du témoignage laissé en 1912 par Debussy. Les compositeurs sont-ils les meilleurs serviteurs de leur musique ? Rarement. Nelson Freire, avec un jeu de pédale très réduit et un staccato dramatique atteint une dimension bouleversante dans l'esprit du morceau. À noter la qualité de la prise de son, l'air circule autour d'un piano à la belle dynamique.
Pour l'ensemble des 12 préludes, je pourrai poursuivre mon dithyrambe pour cette interprétation d'une sensibilité et d'une intelligence immenses. Debussy exige un grand sens du détail, un touché raffiné et sensuel sans maniérisme d'où nait la poésie. Nelson Freire réunit toutes les qualités requises.




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Children's Corner

Children's corner est une suite de 6 courtes pièces pour le piano. Debussy l'écrivit à l'intention de sa fille Claude-Emma née en 1905. Il compose ce petit cadeau musical entre 1906 et 1908. La dédicace est amusante "À ma très chère Chouchou… avec les tendres excuses de son père pour ce qui va suivre". La fillette l'entendra sous les doigts d'Alfred Cortot quelque temps après la mort de son père en 1918. Histoire un peu triste, un an plus tard, à quatorze ans, l'adolescente rejoint son père dans la tombe suite à la diphtérie.
Bien que composés pour l'apprentissage du piano par des enfants, il ne s'agit aucunement de morceaux très faciles ! Le jeu se doit d'être déjà habile et véloce dès la première pièce : "Docteur Gradus ad Parnassum".  Il va de soi que le touché subtile et ludique de Nelson Freire fait merveille dans cette course poursuite humoristique.

Toutes les autres pièces rivalisent d'imagination enfantine. "Berceuse des éléphants" avec ses accords graves et ses soubresauts dans le médium fait réellement penser à un éléphanteau qui se love comme un jeune chat pour s'endormir. Il émane simplicité et douceur de cette page. "Sérénade à la poupée", "La neige danse" et "Le petit berger" prolongent ce théâtre de marionnettes musical et chorégraphique. L'interprétation de Nelson Freire illumine ces mesures grâce à une parfaite dissociation du jeu de chaque main, donc des lignes mélodiques qui se pourchassent gaiement.
La suite se conclut avec "Golliwog's cake-walk". Avec son rythme endiablé et ses accents Jazzy, cette pièce est la plus célèbre de la série. La poupée de chiffon "nègre" Golliwog's danse sous les doigts réjouis du pianiste. La voici jouée par Debussy lui-même :



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Discographie alternative
La discographie est abondante. Deux styles interprétatifs se dégagent. Pour l'italien Arturo Benedetti Michelangeli et l'allemand Krystian Zimmerman, la priorité est donné à l'élégance de l'écriture de Debussy, son inventivité, la magie du son (6/6 chacun chez DGG). On pourra préférer le jeu plus poétique de Valter Gieseking (en mono, son splendide, mais pochette hideuse à laquelle vous échappez) qui demeure une référence dans le répertoire debussyste (6/6 EMI), ou encore l'intériorité de Claudio Arrau, des CD réédités sous diverses présentations (5/6 Philips).
Dans les intégrales (4CD), à coté de Gieseking, Sony a réédité fort à propos et à un prix imbattable celle du pianiste anglais Paul Crossley parue au milieu des années 90. Une vision "impressionniste" très articulée et jamais brumeuse. Hélas aucun livret (5/6).
XX XX XX


1 commentaire:

  1. Je kiff Debussy depuis que j'ai découvert les "Nocturnes" et le "Prélude à l'après-midi d'un faune".

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