Nous
sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau
d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais
ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres,
fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel
travail durant près de quarante ans.
Sans doute se sentaient-ils aux
abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes
souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là,
l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés
et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les
mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier.
Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en
souffraient pas moins.
Il vit donc passer ses collègues, sans cesse
stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient
enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs
de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que
Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras,
harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri
Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer,
l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de
longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à
l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité
ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il
pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens« Auprès de
mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner
de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais
jamais dû le quitter des yeux ».
Car autour de cet arbre vivait un
peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité
régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient
avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple
et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne
travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole
franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes
déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences
la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre
écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la
littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à
remplir une vie d’homme.
Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac
Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à
la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la
grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des
essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands
triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en
rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées
d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le
brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté
par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des
planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire,
avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur.
Plus
que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la
beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa
carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique
que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son
premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale
imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des
usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus
lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat
pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de
terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais
garantissait une certaine indépendance.
Ce temps était révolu, des
taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de
lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne
suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les
machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus
qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui
promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de
labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre
paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles
surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple
rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès
dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de
stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».
A ce
progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par
dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda
une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple
fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant,
travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons,
l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du
cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des
bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était
réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par
la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi.
Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces
charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui
lui serviraient sa vie durant.
Henri Vincenot fit partie d’un monde
où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un
monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte
à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait,
les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins
de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus
la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports
modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier
la beauté de certains décors.
L’homme moderne traversait les
routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus
pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens
de son travail, des études sans débouchés accueillaient une
jeunesse sans joie.
Faisant partie des personnages principaux du
roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou
faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que
Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur
». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un
monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis
Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la
campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait
sauvé par un homme lui paraissant si basique.
« On est plus
au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du
visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris
ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.
A
travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie
des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité
cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le
salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville,
mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son
esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de
ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de
vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses
voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à
l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques
services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur
tour rapidement.
Les jeunes s’en sont malheureusement allés,
donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque
perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi
les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce
monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un
grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire
de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut
jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour
pour célébrer cette joie.
Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.
Il y a des groupes qui seront toujours
restés en seconde division, en dépit des ans et une quasi
indéfectible abnégation. Mais qui, malgré tout, ont continué
contre vents et marées. Des groupes qui ont su apprécier
ce qu'ils avaient déjà réussi, trop heureux de pouvoir encore
continuer à enregistrer et à se produire sur scène. À avoir
toujours un public, même si ce dernier a pu considérablement
diminuer ; devant alors se contenter de salles nettement plus
modestes. Pas facile à digérer lorsqu'on a goûté à la foule des
stades. Mais la musique, plus qu'une addiction, est un besoin
viscéral. Et si on la couple à l'ivresse de l'approbation, de
l'ovation d'un public, difficile de s'en dispenser. D'ailleurs, les
exemples de musiciens à l'abri financier pour trois siècles, qui
continuent à se produire malgré une santé défaillante, ne manquent
pas.
Nazareth, quatuor écossais, originaire
de Denfermline (1), est de ceux-là. Fondé en 1968, un premier album
en 1971, le groupe, en dépit des embûches, des aléas de la vie,
n'a jamais vraiment arrêté. Cependant, même si la décennie des
années 70 a été relativement faste, et même s'il a su résister aux
années 80 – grâce à quelques concessions, notamment grâce à une
approche plus commerciale (2) -, les années quatre-vingt-dix
semblent marquer le pas. Les sorties d'albums commencent à
sérieusement s'espacer et surtout ils ne sont plus aussi présents
qu'auparavant chez les disquaires. Même dans les grandes enseignes,
il devient plus ardu de trouver leurs disques. Paradoxalement, ce
sont ceux des années 80, soit ceux qui sont le plus marqués par
l'orientation « Pop - Hard-FM » qui sont encore
dénichables. Bien que se produisant encore plus ou moins
régulièrement sur scène, leur présence désormais quasi
inexistante dans les boutiques pouvait laisser croire que Nazareth
faisait dorénavant partie du passé. Le groupe avait pourtant
décidé, tardivement, à partir de 1989 avec l'album « Snakes
'n' Ladders », de revenir progressivement à des sensations plus
heavy et rock'n'roll. En fusionnant leur récent passif « pop »,
qu'il ne renie point, avec un hard-rock relativement rustre qui a nourri ses premiers succès (3). La transmutation est lente,
graduelle. Le quatuor paraît expérimenter, chercher la formule
magique lui permettant de renouer avec son passé d'un robuste
hard-rock avec l'air du temps, sans pour autant devoir interpréter
une musique qui ne lui correspond pas. Sans tomber dans l'artifice,
le fourvoiement. Ainsi, les productions de ZZ-Top et de Def Leppard
semblent ne pas avoir laissé indifférents le groupe qui s'en
inspire. Toutefois, au fil des « rares » albums des
années 90, le son de Nazareth s'affirme, se durcit, s'exempte des
dernières réminiscences policées.
En conséquence, alors que pour
beaucoup, Nazareth s'était déjà installé dans une tranquille semi
retraite où il se contenterait de petites tournées occasionnelles,
en 1998, le groupe présente un nouveau disque : « Boogaloo ».
Un album au titre énigmatique et à la pochette étrange. À des
années lumières des canons des albums de heavy-rock (ce qui
n'est pas plus mal). Pourtant, il s'agit bien d'un pur album de
heavy-rock. C'est d'la bonne, d'la non frelatée, d'la première
qualité. Et pas qu'un peu puisque certains vont jusqu'à
l'ériger parmi les meilleurs du quatuor. Certains m'ont
personnellement affirmé que c'était carrément leur préféré. Et
pour rester sur l'expérience personnelle, à l'époque, sans
l'insistance polie et renouvelée d'un (authentique) disquaire, je n'aurai même pas prêté une esgourde distraite. Après mains refus polis,
finalement, encouragé par un article enthousiaste, j'ai cédé.
Grand bien m'en a pris.
C'est que ce vingtième (!) album, au
contraire de ses prédécesseurs qui souffraient généralement d'un
ou deux (sinon plus) morceaux dispensables, pour ne pas dire ratés,
ne s'embarrasse pas de compositions bâclées. À l'exception,
peut-être, de « May Heaven Keep You », la dernière
pièce. Une ballade (il fallait qu'il y en ait une), en mode power,
qui, bien que loin d'être mauvaise, contraste trop avec les dix
morceaux précédents.
Dès « Light Comes Down »,
morceau qui va un temps ouvrir leurs concerts, force est de constater
que Nazareth a mis la main sur la recette magique. Celle après
laquelle le combo semblait courir depuis 1989. Celle qui le remet de
plein pied dans un heavy-rock direct, rugueux et robuste. Celle qui
serait également un cocon pour la voix particulièrement éraillée
de Dan McCafferty. Une voix des plus abrasives qui fait la signature
du groupe, le rendant aisément identifiable, quelque soit le style
qu'il ait pu emprunter. La production, plus brute et organique, est
un écrin pour la tonalité de concassage de granit de McCafferty.
Mais aussi la guitare, qui s'est enveloppée d'une « douce
aspérité », d'une chaude et mâte saturation (dans le
style d'une Boss Blues Driver boostant un Marshall ou un Fender
Blackface crunchy). Billy Rankin et sa ES-335 ont laissé la
place à Jimmy Murrison. Un « jeune » Écossais de 34 ans
qui s'y entend pour faire sonner une guitare. Sans esbroufe, sans
babillage. Ça sonne résolument humbucker et Gibson – même si à
l'époque, on le voit sur scène avec une Stratocaster ; certes
modifiée par un humbucker en position chevalet. Et auparavant, Murrison ayant rejoint ses compatriotes dès la démission à l'amiable de Ranklin en 1994, il semble jouer sur un ou deux modèles plus modestes ; probablement une Charvel ou une Kramer des années 80. Indéniablement, Murrison est l'élément qui donne un sérieux coup de fouet à ce groupe de quinquagénaires, lui offrant une nouvelle jeunesse.
Parallèlement, la musique de cette nouvelle mouture, bien que d'apparence nettement plus crue et heavy que les années précédentes, s'est enrichie d'un membre supplémentaire. Un claviériste. Ce n'est pas la première fois que les Écossais renforcent leurs rangs par un claviériste. Ils l'avaient déjà fait en 1980 en engageant l'Américain John Locke (ex-Spirit). Cette fois-ci, c'est un compatriote (pour rester entre Scots), le discret Ronnie Leahy - qui avait rejoint Stone the Crows en 1971 - qui récupère le poste. Son rôle, au contraire de ce qui a pu être fait précédemment, n'est pas d'édulcorer quoi que ce soit, mais simplement de soutenir l'orchestration, d'intensifier ce heavy-rock des highlands élevé au whisky pur scotch (5), d'épaissir le son, ou parfois d'injecter une petite dose de rock'n'roll. Comme pour le vif "Cheerleaders" et sur "Robber and the Roadie", un rock'n'roll aux accents de Rose Tattoo (en moins fou et rageur). Ou encore sur "Nothing to Good", un blues rampant, loud and proud, où McCafferty finit par s'égosiller comme un corbeau qu'on étrangle - totalement approprié.
Occasionnellement, pour apporter un petit plus, un capiteux et enivrant parfum de rhythm'n'blues, de la même manière qu'Aerosmith, une section de cuivres intervient. "Loverman" en étant le meilleur exemple, d'autant que la construction même de cette chanson semble particulièrement tributaire du célèbre quintet de Boston. Ils interagissent d'une autre façon sur le délicieux power-slow-blues "God Save The South", en faisant plutôt office de pompiers, évitant que McCafferty ne finisse par mettre le feu, avec sa voix résonnant comme le craquement d'une allumette sur le grattoir.
Au milieu de rock-dur (granitique) bluesy chaud comme la braise, s'est glissé un petit "Talk Talk" bien guilleret, qui aurait probablement fait un succès quelques années plus tôt. Son élan festif et fédérateur se risque sur une branche où s'épanouit un pop-rock prolétaire (comme hérité d'un lointain passé folklorique... de pub) dans la veine d'un Slade. "Party in the Kremlin" tente aussi le coup, mais, étonnamment, se ramasse à cause d'interventions de guitares "free" déplacées.
"Boogaloo" est un disque qui revient aux fondamentaux, tels ceux qu'avaient imposé les albums généralement reconnus comme étant de la grande époque - soit les "Razamanaz", "Rampant", "Hair of the Dog" et "Loud 'n' Proud" - mais avec un son (relativement) plus massif et une assurance de conquérant (Robert Bruce est de retour, avec une guitare en guise de claymore et un double corps Marshall en guise de cheval 😂). Nazareth a toujours fait office de second couteau, ne parvenant que rarement à se rapprocher suffisamment des poids lourds du heavy-rock pour ressentir, éphémèrement, la chaleur de leur succès. Cependant, en 1998, avec cet album, c'est une sacrée revanche. Quand tant de formations des deux précédentes décennies s'avèrent moribondes en cette fin de siècle, Nazareth, lui, rebondit et leur fait un beau (et amical) pied de nez.
Hélas, la félicité est de courte durée avec le décès du batteur, Darrel Sweet, qui succombe à une crise cardiaque pendant la tournée de 1999. Un coup dur car McCafferty et Agnew étaient des amis de longue date. Compagnons de vaches maigres, d'incertitudes et de succès, leur lien remonte au moins à l'année 1966, lorsqu'ils fondent The Shadettes, un groupe de reprises, avant de passer deux ans plus tard aux choses sérieuses, en recrutant Manny Charlton à la guitare (6). C'est une nouvelle page qui se tourne pour les Ecossais qui, après une pause, vont alors ralentir la cadence des concerts et ne retourneront en studio que dix ans plus tard. En comparaison, le résultat sera décevant, le vingt-et-unième album, "The Newz", ne parvenant pas à retrouver la fraîcheur (de soufrière) de ce "Boogaloo".
1.
"Light Comes Down"
3:31
2.
"Cheerleader"
3:14
3.
"Loverman"
4:30
4.
"Open Up Woman"
4:29
5.
"Talk Talk"
3:52
6.
"Nothing So Good"
5:08
7.
"Party in the Kremlin"
3:37
8.
"God Save the South"
6:35
9.
"Robber and the Roadie"
4:21
10.
"Waiting"
5:43
11.
"May Heaven Keep You"
5:46
Ancienne capitale de l’Écosse,
c'est une ville dont la densité de population reste assez modeste,
en dépit d'un fort accroissementrécent. Forcément généré
par son développement industriel, plutôt que par ses plages...
Ian Anderson, de Jethro Tull, et le milliardaire Andrew Carnegie
(celui qui fit fortune aux États-Unis et qui fonda le Carnegie
Hall) y sont nés, et Robert Bruce s'y est fait enterré.
Une approche qui lui fit perdre –
parfois définitivement – une bonne partie de son public, mais qui
lui en fit gagner une autre ; certes, bien moins nombreuse, mais
qui lui permit de continuer à vivre de sa musique.
À savoir que les plus grands succès de
Nazareth sont des ballades. Ainsi, son plus gros hit est la reprise
« Love Hurts », une ballade popularisée par les Everly
Brothers et Roy Orbison. Rien de vraiment opportuniste dans le sens
où, dès son premier album de 1971 (un disque mésestimé),
Nazareth a toujours inclus des ballades dans ses albums. On retrouve
d'ailleurs dans ce premier jet un superbe « Country Girl »
évoquant les premiers Neil Young. En 1973, les Écossais avait déjà
élargi leur public avec une reprise de Joni Mitchell, « This
Flight Tonight », dans une version nettement plus heavy que
l'original.
Jimmy Murrison est d'Aberdeen, une ville de grande envergure du Nord de l'Ecosse donnant sur la Mer du Nord (ce qui en fait un port jouant un rôle capital dans l'économie du Royaume-Uni, notamment grâce à l'exploitation et au transit du pétrole offshore). C'est par l'intermédiaire de Lee Agnew, le fils du bassiste de Nazareth - qui le recommande à son père - qu'il rejoint le groupe.
L'Ecosse est le premier producteur au monde, et serait l'inventeur de ce breuvage dont l'origine remonterait au Moyen Âge classique. Même la petite île d'Islay comporte non pas une mais neuf distilleries. Initialement, le breuvage aurait été conçu dans un but thérapeutique... au timbre de certains chanteurs d'origine écossaise (Rod Stewart, Bon Scott, Jimmy Barnes, Wattie Buchan, Alex Harvey, McCafferty), il semblerait qu'il n'y ait pas que le Rock qui aurait été élevé au scotch.
Initialement, McCafferty rendait service aux potes du groupe en faisant le roadie, jusqu'au jour où il remplaça au pied levé le chanteur absent. Tandis que Darrell Sweet est en réalité arrivé plus tard. Il jouait dans une troupe de cornemuses et venait souvent voir les copains jouer - parfois en kilt -, et les rejoignait parfois sur scène. Jusqu'au jour où ce fut définitif.
Deux ans après ”Umma Gumma“ et deux avant “The Dark Side of the Moon“, les anglais sortiront un nouveau chef-d’œuvre.
Un Écho dans le Rock Prog
En octobre 1971 arrivait dans les bacs le sixième album studio
de Pink Floyd. ”Meddle“ est-il ce que sera ”Rubycon“ de Tangerine Dream trois ans plus
tard ? ”Meddle“ est-il un chef-d’œuvre ? Même si le terme est un peut galvaudé,
les cinq albums sortis durant les années 70 de ”Meddle“ à ”The Wall“ représentent pour beaucoup la quintessence du groupe. En 1971Pink Floyd n’est plus
tout à fait le groupe psychédélique guidé autrefois par
Syd Barrett, mais pas encore la machine
conceptuelle qui accouchera de “The Dark Side of the Moon”. Entre ces deux mondes existe “Meddle“ un album charnière souvent moins célébré que les monuments qui
suivront, mais essentiel pour comprendre la naissance du véritable son
Pink Floyd.
Plutôt que de composer avec un orchestre et un chœur comme dans
l’album précédent ”Atom Heart Mother“ ou de refaire de l’expérimental comme dans ”Ummagumma“, le Floyd
va rester sur un son de groupe. La pochette et le titre ont leurs
histoires. Pourquoi ”Meddle“ ? Tout simplement un jeu de mot entre Medal (médaille) et Meddle (interférer) qui ce prononce de la même manière. La pochette une fois dépliée
représente une oreille sous l’eau qui était l’idée première du groupe
alors que le collectif artistique Hipgnosis avait proposé un gros plan
d’un anus de babouin. 🙈
”One of Theses Days“ : L’album s’ouvre sur le son du vent, puis deux basses jouées par
Water et
Gilmour délivrent un riff hypnotique,
un rythme coupé que part les accords de l’orgue hammond de
Wright,des effets sonores menaçants, puis cette montée progressive qui semble
annoncer un orage cosmique. Ce sera aussi la première fois que
Gilmour jouera sur un lap-steel.
L'instrumental est brisé vers le milieu lorsque la voix de
Nick Mason passée à vitesse réduite
scande la phrase : ”One of these days, I'm going to cut you into little pieces“ (”Un de ces jours, je vais te couper en petits morceaux“). Les
paroles menaçantes, une rare contribution vocale de
Nick Mason. Déjà, le groupe expérimente moins pour provoquer que pour construire un
univers cohérent
“A Pillow of Winds“ Une ambiance bucolique presque pastorale avec des arpèges de
guitares en majeur et une guitare slide (peut être lap-steel ? Le
titre (Un oreiller dans le vent) est le nom d’une combinaison
de mah-jong, un jeu que pratiquaient
Water et
Mason. la voix de David Gilmour apporte une
chaleur nouvelle au groupe.
Les premiers Pink Floyd pouvaient
parfois sembler froids ou abstraits.
”Fearless“ alterne à l'inverse entre fantaisie et maîtrise. “Fearless” est l’un des joyaux cachés du répertoire floydien, une chanson
simple en apparence, portée par une guitare lumineuse et une montée
finale habitée par les chants de supporters de Liverpool
(You'll Never Walk Alone). Une idée improbable, mais
qui fonctionne étonnamment bien.
Pink Floyd montre ici qu’il peut être
expérimental sans perdre le sens de la mélodie.
“San Tropez“ : un morceau de Water un peu jazzy qui
se conclut sur une improvisation deRick Wright. “Seamus“ : le titre qui a du chien parti d'une improvisation à la guitare
acoustique de Gilmour, le piano de
Weight et hanté des hurlements du
chien Seamus (un barzoï), qui a inspiré le titre de la chanson. Le titre ne sera interprété qu'une fois en concert, sous le titre
de “Mademoiselle Nobs” pour le
film ”Pink Floyd ; Live at Pompeii”.
Puis arrive “Echoes”, vingt-trois minutes qui occupent toute la secondeface du disque et résument l’ambition du groupe. Le morceau
débute par ce célèbre “ping” cristallin, comme celui d’un sonar de sous marin, avant de se
déployer lentement comme une exploration sous-marine. Chaque
musicien trouve sa place : les claviers atmosphériques de Richard Wright, la batterie souple de Nick Mason, la basse inventive de Roger Waters
et les envolées de guitare de Gilmour
composent une œuvre organique, presque
cinématographique.
Echoes est considérée comme une chanson importante qui marque la
transition entre les premiers morceaux expérimentaux
de Pink Floyd et leurs morceaux à succès ultérieurs. Plusieurs
publications la considèrent comme l'une des meilleures chansons du
groupe. Les membres du groupe ont des avis partagés sur le
morceau, mais il fait partie des préférés de
Wright.
Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est l’équilibre parfait
entre improvisation et précision. ”Meddle“
ne cherche pas l’efficacité immédiate il demande du temps,
de l’attention, parfois même de la patience. Mais en retour, il
offre une immersion rare. Peu d’albums donnent autant
l’impression d’entrer dans un espace parallèle. Plus de
cinquante ans après sa sortie, “Meddle”
reste une œuvre fascinante, moins immédiate que ׅ“Wish You Were Here”, mais peut-être plus mystérieuse.
C’est un disque de transition, certes, mais certaines transitions
valent autant que les sommets qu’elles annoncent.
MARDI :avec
Pat on a écouté Hubert Félix Thiéfaine et son album « Alambic
/ sortie sud », dont il n’a écrit que les textes, car le
bras dans le plâtre à l’époque. Privé de guitare mais pas
manchot pour autant, un disque à l’atmosphère plutôt
sombre.
MERCREDI :Bruno
a eu le bon réflexede
nous faire
découvrir Pavlov’s Dog et leur album le plus abouti, le magnifique
« Pampered Menial »avec
cette
voix singulière de David Surkamp, du
rock progressif dont les racines plongent autant dans le heavy-rock
que dans la musique baroque et romantique.
JEUDI :au
début du XXème siècle chaque grande ville américaine
veut son orchestre symphonique, et
pour les diriger les maestros viendront
tous d’Europe, comme Paul Paray. Un récit du Toon illustré par l'histoire
de l'orchestre de Détroit avec
« La symphonie fantastique » de Berlioz et « La
Mer » de Debussy en exemple…
VENDREDI :du
cinéma avec cette
comédie de re-divorce « C’est
quoi l’amour ? »,
vaste
question, Fabien
Gorgearty
redistribue
les cartes de la famille classique,
c’est joliment
écrit et interprété, notamment par une Laure Calamy étincelante.
👉 La
semaine prochaine,
les
portes du Déblocnot seront grandes ouvertes pour accueillir, entre
autres, les Pink Flyod, l’écrivain Henri Vincenot, le réalisateur
Pierre Salvadori.
On
connaissait les comédies de re-mariage, voici une comédie de
re-divorce. C’est
ce point de départ qui fait l’originalité de cette histoire.
Marguerite et Fred sont divorcés depuis de longues années, elle a
refait sa vie avec Sofiane, dont elle a une fille, Raphaëlle. Les
premières scènes nous plongent dans le quotidien mouvementé de
cette famille, Raphaëlle est en pleine crise d’ado, et pire, amoureuse…
Retour du mari prodigue, qui a une demande particulière. Fred souhaite se remarier avec Chloé, très croyante, et pour cela il
lui faut des autorités religieuses obtenir l’annulation de son
premier mariage à l’église. Une formalité. Ou presque. Les
ex-époux qui n’ont rien à se reprocher, doivent monter un dossier
à
chargedétaillantles
raisons du
fiasco de leur première union.
Ce
qui fait rapidement la différence, à l’écran, c’est une
certaine finesse d’écriture, sur un sujet pourtant rebattu
(famille, ex famille, belle famille), le rythme du film qui ne semble
faire aucune pause, ou
presque, et
l’excellence de la distribution. Bref,
C’EST QUOI L’AMOUR ? se distingue un peu du lot. Évidemment,
la formalité en question va prendre une forme beaucoup plus complexe
et même inattendue sur la fin.
Il
semblerait que Marguerite ne soit pas assez convaincante aux yeux du
premier prêtre consulté (Jean Marc Barr en curé !), qui faute
d’éléments tangibles refuse de valider le dossier. Arrive à
la rescousseChloé la catho, flanquée de son cousin prêtre, qui organisent un
second rendez-vous chez
une avocate spécialisée.
En vain. Le dernier espoir est : le Vatican !
Ce
qui intéresse le réalisateur Fabien Gorgeart (c’est son troisième
film sur un thème assez proche) sont les conséquences d’une telle
démarche. L’ex couple est contraint de se replonger dans le passé,
s’interroger sur ce qui les a fait s’aimer puis se séparer.
Jolie
scène où Marguerite regarde pour la première fois une vidéo de
son mariage, les acteurs y ont visiblement été rajeunis à coups de
numérique. Marguerite (excellente Laure Calamy) sombre dans une
mélancolie nostalgique, il lui vient comme des idées de
reviens-y…
Ce
qui n’échappe pas à Sofiane, un brin contrarié que l'ex-mari reprenne autant de place dans sa vie, les deux ex s'entendent comme larron en foire. Autre conséquence : si le mariage est annulé, cela signifie qu'il n'était pas fondé sur l'amour. Et donc que la première fille de Marguerite ne serait pas une enfant de l'amour... Ce qui plonge l'héroïne dans les affres de la mauvaise conscience.
La
situation tourne au vaudeville lors du séjour à Rome, où
toute la smala est conviée, les deux couples, fille et belle-fille
et
pièces rapportées.
La
balade en scooter de nuit à Rome renvoie à VACANCES ROMAINES de
Wyler, on
ne pouvait pas y échapper.
Fabien
Gorgeartorchestre
un chassé-croisé rigolo dans un palace cinq étoiles, entre faiblesses et petits mensonges.
Cette
longue séquence romaine, certes amusante,
aurait mérité soit d’être plus resserrée (beuveries, karaoké, rien de très original ni palpitant) soit d’y monter les
curseurs en terme de comédie. Le réalisateur filme
parfois le pied sur la pédale de frein. Marguerite coincée à poil dans la piscine aurait pu engendrer plus de catastrophes. Je
ne sais pas quoi
penser
de la scène au Vatican, où s’invite un pape bienveillant, il
aurait été plus rigolo de foutre un bon coup de goupillon là
d’dans.
La
dernière scène est par contre très réussie, émouvante, où s’y
redéfinit les
contours de famille (on pense au très beau L’ATTACHEMENT de Carine
Tardieu), la
place du père, du beau père. Laure Calamy étincelle, pétille, la réplique
vive, le naturel déconcertant, Vincent Macaigne sort de son
registre habituel de balourd empâté, Mélanie
Thierry en impose en catho-tradi qui finit par se lâcher, et Céleste Brunnquell, toujours très juste même dans un petit rôle.
On aurait aimé qu'un Blake Edwards s'empare du sujet, y rajoute une pincée d'irrévérence, certaines situations pouvaient facilement être plus délirantes.
Sonia frissonne, les yeux exorbités, après la folie de cuivres
concluant "nuit de sabbat" de la symphonie Fantastique dans l'interprétation
hallucinée et diabolique de Paul Paray à Détroit en 1958. Et ce n'est pas un
jeu de mot !!!!!
- DU CALME Sonia, j'admets que c'est dément… Tu vas nous faire un
infarctus !!
- Pffff Waouh, et moi je crois comprendre pourquoi tu as choisi ce disque
comme sujet de cette chronique de la saga des disques légendaires…
- En effet : une symphonie de dingue déjà commentée mais que l'on écoute
sans fin, un chef génal mais curieusement mal connu dans son propre pays,
la prise de son éclatante assurée par la firme Mercury… 1958… l'aventure
de la stéréo… tous les ingrédients pour cette série d'articles…
- Il était français Paul Paray, et il dirige l'orchestre symphonique de
Détroit, pas vraiment l'un des big five…
- Ô ces appellations, tu connais mon point de vu mesuré… Quand il en
prend les rênes en 1952, mouais, un orchestre du middle-west sans plus…
dix ans après, on pourrait parler de big sixième…
- C'est quelle génération ce Maestro ?
- 1886-1979, un contemporain de Pierre Monteux autre français plus
célèbre…
- Tu reprends le style conférence de la série... Hormis ce chef, tu
abordes quel sujet ?
- L"histoire de l'éclosion des grands orchestres américains partis de
l'adolescence malhabile pour atteindre l'âge adulte grâce à des maestros
européens...
1 – Ascension des orchestres du Nouveau Monde grâce aux maestros de
l'Ancien Monde
😊
Affiche Concert Mahler NY 1896
Au XXème siècle, la musique dite "savante" ou "classique"
héritée de la culture occidentale poursuit son expansion au Nouveau Monde.
Au siècle précédent, la musique demeure essentiellement chorale au service
des services religieux (chouette cette antanaclase 😊). En parallèle de
petits orchestres sont créés pour interpréter des partitions venues
d'Europe. Les premiers conservatoires ouvrent leurs portes pour former des
musiciens compétents. Pour monter en gamme (essentiel en musique 😊), des
pédagogues font le voyage vers les USA. On cite souvent comme exemple la
direction par
Anton Dvořák du conservatoire de New-York entre 1892 et 1895 et l'écriture
à son départ de la
symphonie du Nouveau-Monde
(plus de style bohémien qu'amérindien) et du quatuor du même nom.
L'émergence d'une génération de compositeurs yankees au talent notable
devra attendre quelques décennies. Elle débutera avec l'extravagant
Charles Ives, personnage à qui je devrai consacrer un billet pour l'une de ses
compositions les moins barrées. Sinon dans le blog, nous avons déjà
découvert des créateurs imposants, de
Gershwin à
Tilson Thomas qui vient de nous
quitter, ce qui m'a imposé la rédaction d'un RIP la semaine passée.
Depuis quinze ans nous avons découvert dans le désordre :
Aaron Copland, John Adams, Steve Reich, Philip Glass, John Corigliano, George Crumb, Howard Hanson, Bernard Herrmann, James Horner, Michael Nyman et
Alan Hovhaness (1911-2000) que
je cite en dernier car, dans le billet dédié à ce compositeur au style
sortant des sentiers battus européens, j'écrivais :
Au XIXème siècle, les principales villes américaines,
surtout à l'Est, s'agrandissent notablement. Prenons l'exemple de Philadelphie qui de 1790 à 1799 assure la
fonction de Capitale pendant qu'à Washington la Maison
Blanche sort de terre… En 1800, la population est de 40 000
habitants et atteindra 2 000 000 en 1960 avant de
diminuer (crise économique ? ce n'est pas notre sujet). L'orchestre symphoniquede Philadelphie ne verra le jour qu'en 1900 dans cette ville
considérée comme culturellement très active depuis le siècle des Lumières
et le romantisme européen… Dans ce domaine de l'éclosion réelle des
ensembles de musique symphonique aux USA, citons les quatre autres
phalanges des "big five" : New York (créée en 1842), Boston (1881), Chicago (1891), Cleveland (1918). Ils seront rejoints sur la côte Ouest par celui
de San Francisco en 1911,puis de Los-Angeles en 1919.
2 – Quand les USA avaient de beaux orchestres mais aucun maestro yankee
chevronné
Eugène Ormandy le rigoureux
George Szell le très sévère
Fritz Reiner le tyranique !!
Artur Rodziński l'électrisant !!
Pierre Monteux aimable et patient !!
À noter que très peu de maestros nés sur le sol américain seront les
premiers directeurs artistiques et chefs au bénéfice de chefs européens de
haut niveau effectuant une carrière internationale. La plus ancienne
phalange, la
Philharmonie deNew York, ne sera dirigée qu'à partir de 1958 par un chef né sur le sol
américain, soit plus d'un siècle après la fondation par
Ureli Corelli Hill de la
New York Philharmonic Society :
Leonard Bernstein. Parmi ses dix-huit prédécesseurs citons neuf noms de maîtres prestigieux
:
Gustav Mahler
(1909–1911),
Willem Mengelberg
(1922–1930),
Arturo Toscanini
(1928–1936),
John Barbirolli
(1936–1941),
Bruno Walter
(1947–1949),
Leopold Stokowski
(1949–1950),
Dimitri Mitropoulos
(1949–1958). Tous ont été cités dans des chroniques et même interprètes du
disque sujet de l'article. Ces vedettes de la baguette ont été soit invitées
par les fondateurs soit accueillies à bras ouvert. Plusieurs fuyaient
l'Europe et ses régimes oppressifs ou antisémites. (Cf. article
Bruno Walter
– Clic - ouToscanini - Clic). Après l'armistice de 1918, l'inexorable faillite intellectuelle
de l'Allemagne et de l'Empire Austro Hongrois fit le bonheur du macrocosme
orchestral Yankee alors en plein essor.
Autre saga de la baguette, le gang des chefs hongrois 😊. En
1921, débarque un petit homme de 22 ans,
Eugene Ormandy. Dès 1931 il dirige
l'orchestre de Minneapolis
avec brio. Admiré par ses pairs, on lui confie en 1936 le poste de
directeur de l'orchestre de Philadelphie, déjà de haut niveau grâce à
Leopold Stokowski, d'origine polonaise et british, qui part diriger à
New York. Il ne quitte son poste que 42 ans plus tard, un record ! À l'aimable
Ormandy
on opposera deux tyrans magyars :
George Szell, natif de Budapest, exigeant et irascible, règnera pendant 24 ans sur l'orchestre de Cleveland. Autre enfant de Budapest,
Fritz Reiner, irritable comme
Toscanini
mais dans le style réfrigérant. À partir de 1922, il dresse avec
rigidité les orchestres de
Cincinnati
et de
Pittsburg
en faisant la gueule et à coup de licenciements de musiciens. Cela dit il
hissera de manière autocratique le
symphonique deChicago
à la plus haute marche du podium des ensembles américains entre
1953 et 1963, et promouvra la stéréophonie de grande classe
avec RCA. À son départ, 90% des musiciens ont quitté cette ambiance
angoissante imposée lors des répétitions. On peut s'étonner de ces dérives
dictatoriales 😠, mais ces trois hommes ont donné à l'univers symphonique
américain des lettres de noblesse ; ronchons mais talentueux…
Poursuivons par un petit détour à
Boston, l'un des orchestres d'illustre réputation de la côte Est. Entre
1881 et 2002, seuls des maestros ayant traversé l'Atlantique
pour un temps ou définitivement conduiront l'orchestre vers les sommets.
Citons les plus expérimentés :
Arthur Nikisch
(1889–1893),
Pierre Monteux
(1919–1924),
Serge Koussevitzky
(1924–1949),
Charles Munch
(1949–1962),
Erich Leinsdorf (1962–1969),
William Steinberg
(1969–1972),
Seiji Ozawa
(1973–2002). Un allemand, patron de la
Philharmonie de Berlin
pour la mise en jambe, un russe immigré et mécène, chef pendant un quart de
siècle, deux autres allemands mais juifs fuyant la barbarie, un japonais qui
occupe le poste près de 30 ans avant de céder le podium pour cause de
maladie au premier américain sollicité :
James Levine… et deux français (soulignés) dont on va reparler en voyageant vers la
côte Ouest et la Californie.
- Dis donc Claude… Est, Ouest, Et Paul Paray dans tout cela ?
- Et bien il sillonnera la France et la planète et ajoutera grâce à son
génie un orchestre dit "de province" métamorphosé à la liste de ceux de
renom énumérés ci-dessus : celui de Détroit, disons le Middle-west… J'y
viens... Avant, petit voyage en Californie... Sinon, il faudrait aussi
parler des légendaires orchestres du Minesota-Cincinati ou de
Saint-Louis... je me les mets de côté pour des raisons...
secrètes...
Enfin : un petit détour vers les vagues du Pacifique pour surfer sur la
destinée des grands orchestres ayant vu le jour plus tardivement que dans
l'Amérique des premiers pionniers. La liste est maigre :
Orchestre symphonique de San Francisco,
Philharmonie de Los Angeles, et un outsider à
Seattle. Fondés successivement en 1911, 1919, 1903. À L.A.,
William Andrews Clark, un sosie pittoresque de John Goodman,
philanthrope et bibliophile, nomme un chef allemand
Walter Henry Rothwellà la tête de son
orchestre de L.A.
après le refus de
Rachmaninov. Le jeune
Rothwell
est hélas victime d'une crise cardiaque fatale en 1927 ! le niveau
commence à s'élever pendant le passage d'Artur Rodziński entre 1929 et 1933, jeune chefqui a assisté
son mentor
Stokowski
à
Philadelphie
et fera découvrir
Chostakovitch
aux USA pendant le guerre…
Arrive, fuyant l'Europe nazie,
Otto Klemperer, géant juif, moderniste, caractériel à ses heures, perfectionne le
tempérament de l'orchestre de L.A. qui lorgne un peu trop vers le style
hollywoodien. Klemperer
demandera au français
Pierre Monteux
de passage pour quelques concerts, de se porter au secours de l'orchestre de San Francisco au plus bas… Le créateur du
Sacre du Printemps
est surnommé le "bâtisseur d'orchestre" depuis sa réorganisation de l'Orchestre de boston
entre 1915 et 1924, faisant cadeau à son départ d'un ensemble
prestigieux à
Serge Koussevitzky
qui le maintient à ce niveau pendant un quart de siècle… Homme patient et
affable, de 1935 à 1954, il fait miracle, renouvelle le
répertoire et prépare la succession assurée entre autres par
Zubin Mehta,
Ozawa,
Herbert Blombstedt
et
MTT
dont je viens d'écrire le RIP.
- Dis donc Claude… je ne veux pas t'obliger. Et Paul Paray dans tout
cela ?
- On y arrive Sonia… La quasi-totalité des artistes cités dans ce
chapitre dans ce récit de la construction du panel symphonique US nous
ouvre des portes pour des articles de la saga des Disques Légendaires :
Artur Rodziński cravachant la 1ère et la 8ème de Chostakovitch à
New-York en 1944… et tu pourras réécrire "comme vous ne nous l'avez
jamais entendue"…
- Admettons… Si on prenait un petit jus avant de partir pour Détroit
visiter un autre "bâtisseur et sauveur d'orchestre", d'après tes
confidences…
Quelques ☕☕☕☕☕☕☕plus tard
3 – Paul Paray, le second "batisseur d'orchestre" avec une baguette
de magicien
😊
Paul Paray le navigateur
Mai 1886, Le Tréport. Attablés à l'une des charmantes gargotes
alignées sur le quai du port : Sonia, robe en crinoline et capote "sur la
tête", face à vôtre rédacteur coiffé d'un canotier pour cacher sa calvitie,
dégustent des fruits de mer. À l'étage, un nourrisson s'égosille en attente
du sein maternel. Amusés d'une telle vaillance lyrique, on s'enquiert auprès
du serveur qui nous affranchit : "c'est le petit Paul Paray, avec une telle criaillerie, il ira loin ce
petit" !
- Ô Claude… c'est quoi ce galimatias Proust-Maupassant… Et Paul Paray
dans tout cela ?
Le père de
Paul Paray, Auguste, sculpteur sur ivoire et musicien donne ses premières
leçons de musique à son fils. Auguste est organiste à la paroisse du
Tréport et dirige la fanfare. Les aînés de la fratrie, un gars, une
fillette, profitent aussi de cette éducation familiale. Supposer qu'Auguste
maitrise et le jeu et l'enseignement du clavier semble pertinent à voir du
talent de son fils dès l'adolescence.
Paul
âgé de 14 ans exécute l'intégrale de l'œuvre pour orgue de
Bach
et un an plus tard les redoutablement difficiles
symphonies
de
Widor
et de
Vierne. Cette prouesse démontre que
Paul
bénéficie d'une virtuosité et d'une oreille absolue et, bien plus, du sens
de l'interprétation d'ouvrages savants et spirituels, une rare précocité que
l'on trouvait dans le passé chez
Mendelssohn
par exemple. En parallèle, il chante dans la
Chorale de la cathédrale de Rouen
et compose déjà un
magnificat
toujours inscrit au répertoire du chœur. Car si
Paul Paraydemeure comme l'un des grands chefs français, il sera un compositeur qu'il
faut redécouvrir !
L'organiste
Henri Dallier, célèbre en son temps comme titulaire de l'orgue de la Madeleine,
successeur de
Gabriel Fauré
à ce poste et élève de
César Franck
aurait-il entendu jouer le jeune
Paul
? On ne sait pas quand ni où, peut-être lors d'une prestation sur l'orgue
Cavaillé-Coll-Widor de l'Abbaye de Rouen…. Le virtuose aide
Paulà intégrer le conservatoire de Paris
en 1904. Il y apprend l'harmonie, le contrepoint, et la composition ;
il jouait du piano, du violoncelle et même des timbales mais il devient
surtout un organiste de renom. Il sort diplômé en 1907.
Paul Paray à son bureau
D'un esprit très "largement ouvert" 😊, il fréquente comme pianiste les
bastringues parisiens mais aussi le gotha des compositeurs "classiques" de
la Capitale. En 1911, il remporte le Prix Médicis avec 19 voix sur 20
!! Dans le jury :
Gabriel Fauré,
Camille Saint-Saëns,
Charles-Marie Widor
et
Gabriel Pierné. Sa cantate
Yanitza, est une œuvrette oubliée comme quasiment toutes les
mièvreries imposées pour ce concours. Il part ainsi deux ans se
perfectionner et rentre à Paris en 1914 tout juste pour partir au
front. Ô pas longtemps, après deux mois à guerroyer sans passion, il est
fait prisonnier et attendra à Darmstadt l'Armistice de 1918. Il
refuse de mettre son talent au service des allemands, mais joue de
l'harmonium lors des offices religieux pour les prisonniers catholiques et…
protestants. Ce ne sont pas des détails insignifiants, ils dressent le
portrait humaniste de l'homme. Sans papier à musique, il compose de mémoire
un quatuor publié en 1919.
Revenu du stalag, il débute une carrière de chef d'orchestre en assistant
Camille Chevillard à la tête des
concerts Lamoureux. Le décès de
Chevillard
en 1923 lui permet d'accéder au poste de directeur jusqu'en
1928. Rénovateur, il inscrit aux programmes des musiques modernes de
:
Fauré,
Debussy,
Ravel
et
Ibert…
Dans la décennie qui précède la seconde guerre mondiale,
Paul Paray
entame une suite itinérante de contrats avec des orchestres français, plus
ou moins chorologiquement : directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo
et de celui du
Casino de Vichy.
En 1933, il succède à
Gabriel Pierné
à la tête de l'Orchestre Colonne à Paris. À l'Opéra de Paris, il dirige plusieurs opéras de
Wagner
:
La Walkyrie,
Siegfried
et
Tristan etIsolde. Il conservera le poste jusqu'en 1940 et après la guerre de
1945 à 1956. Une chronique dédiée à cet orchestre légendaire,
hélas relégué au second plan, par des réformes de subvention contestable
mérite sa chronique…
Entre avril et octobre 1939 se tient à Flushing Meadows-Corona Park
l'Exposition universelle de New York.
Paul Paray
représente l'art musical français au nom du gouvernement et dirige
l'orchestre de N.Y. On lui propose de partager avec
Toscanini
la direction de l'Orchestre de la NBC voué aux diffusions radiophoniqueset aux gravures de disques de meilleure qualité ; une phalange créée pour
le maestro italien opposant virulent de Mussolini, colérique mais
visionnaire, moderniste, socialiste et antifasciste ; un grand honneur que
le français décline pour retourner dans son pays en guerre… reprendre les
rênes des
concerts Lamoureux…
Opéra de Monte Carlo
En 1940, le régime de Vichy collabore avec l'Allemagne, le
pétainisme s'allie au nazisme et applique une doctrine similaire. Le
gouvernement fusionne les
orchestre Colonne
et Lamoureux sous le seul nom de
Lamoureux (Édouard Colonne était juif). On maintient
Paul Paray
secondé par
Paul Bigot
à la direction d'un orchestre unifié sous réserve qu'ils dénoncent les
musiciens israélites.
Paray
refuse tout net et décide de ne plus jouer à Paris.
Bigot
acceptera…
Paray
dirige un temps en zone libre sous le contrôle de Vichy mais la même demande
ignoble de dénonciation lui est réitérée ! Qu'à cela ne tienne, il prend en
main l'orchestre de Monte-Carlo, fleuron symphonique et lyrique de la principauté de Monaco restée neutre.
Résistant à distance, il accueillera entre autres activités des musiciens du
territoire occupé devant fuir Milice et Gestapo française.
Bizarrement, il reprochera injustement à
Charles Munch
d'avoir "collaboreé" en dirigeant l'orchestre des concerts du conservatoire
(futur
orchestre de Paris) et en réorganisant le conservatoire. En réalité,
Munch
financera un réseau de résistance et protègera à ses risques et périls
nombre d'artistes menacés par la Gestapo, lui le premier… Est-ce de la
rancoeur de la part de
Paray
qui n'entrera pas dans la légende des chefs courageux de la musique
nationale, à l'inverse d'un
Munch
médaillé et qui part diriger le sompteux Orchestre de Boston
en 1946. Allez savoir… Les idéologies maudites parvenaient à
empoisonner les esprits même les plus éclairés… Paray, par décision de justice dut s'excuser de ces accusations…
De 1945 à 1952, il assure la renaissance de l'Orchestre Colonne tout en dirigeant en tournée la
Philharmonie de Vienne
et même assistant la création de celui d'Israël.
Depuis 1887, l'Orchestre de Détroit
dans le Michigan ouvre, fait faillite, ouvre encore, referme, déménage, fait
appel à des artistes pigistes, bref de manière triviale, patauge dans la
médiocrité… Passons sur les détails. En 1956, il s'installe pour 33
ans dans le Ford Auditorium et ses près de 3000 places. L'acoustique n'est
sans doute pas idéale.
Paul Paray arrive en 1953 pour dix ans, un chef expérimenté et populaire
depuis 1939 et son succès lors de l'exposition universelle de N.Y.,
l'orchestre commence son ascension vers le podium des grandes formations
américaines.
L'orchestre trouve année après année une grande renommée notamment avec ses
70 enregistrements pour le label Mercury qui concurrence sans
conteste la stéréophonie, technique pour laquelle RCA avait investi à
Chicago avec
Fritz Reiner.
Ford Auditorium de Détroit
Lors de la prise de fonction de
Paul Paray
en 1953, l'orchestre n'a pas joué depuis deux ans ! Parfois repartir
presque à zéro avec un maestro expert et très exigeant quant au déchiffrage
des portées a du bon. Le chef imposera cohésion et précision dans le
dialogue concertant entre les pupitres : couleur, rythme, legato, nuances.
Paul Paray
exige à la manière de
Toscanini
une lecture méticuleuse et respectueuse des partitions. Chaque note et
détail du solfège doivent être respectés dans leur durée prévue, on
n'improvise pas une variante de l'œuvre par des initiatives personnelles,
parfois hédonistes. Pour ces hommes, par principe le compositeur a tout
prévu ! Certes ce concept peut être débattu.
Paul Paray
formé à l'école française se distingue donc du style de direction germanique
plus orienté vers le recours à des légatos très (trop) prononcés, et des
rubatos qui conduisent à un son global parfois splendide mais qui nuit,
surtout au disque, à une perception fine des interventions des différents
instruments, surtout ceux de la petite harmonie noyée dans un océan de
cordes.
Dans un article de Jean-Claude Hulot à propos de la parution en
2022 chez Eloquence de deux coffrets de 23 et 22 CD de
rééditions de gravures captées à Détroit pour
Mercury, le critique évoque la maitrise de
Paray
par ces mots : "précision, équilibre, élan et énergie" ! Quoi ajouter de plus hormis des synonymes creux ? Il poursuit par cette
expression "à mille lieues de la démesure d'un Knappertsbusch", le chef allemand le plus mystique et wagnérien qui soit, apôtre de la
méditation dans
Tristan
ou
Parsifal
certes, mais quelle hauteur de vue spirituelle.
(Clic)
Pour illustrer ce propos sur la latitude entre la fidélité absolue au
compositeur ou l'adaptation du langage à sa propre inspiration artistique,
en un mot démontrer que l'esprit peut l'emporter sur la lettre sans la
trahir, écoutons le début bouleversant de l'acte III de
Tristan und Isolde… La passion jusqu'à la folie jaillie du lyrisme dû aux nuances contrastées
de
Paul Paray
et l'affliction (solo de cor anglais) et la sensualité chez
Furtwängler
faisant chanter ses cordes jusqu'à un infini extatique. On notera pourtant
que les deux chefs jouent ce prélude à durée rigoureusement égale (7'20). La
magie musicale quand l'interprétation échappe au métronome pour privilégier
l'émotion.
Paul ParayWilhelm urtwängler
Paul Paray
constituera un large patrimoine d'oeuvres pour l'orchestre. Au disque, il
n'est pas l'homme des intégrales hormis un flamboyant cycle symphonique de Schumann…. Sa contribution s'orientera vers un catalogue de grandes œuvres
françaises pour lesquelles il léguera une discographie de référence (là on
peut le dire). Si ces anthologies d'extraits Wagnériens ont vaillamment
traversé le temps, cela n'en est pas systématiquement le cas pour les
"standards" du classique au postromantisme, exception une "pastorale" de
Beethoven
de grande classe. Quoique le chef s'intéressait avec bonheur à la musique russe telle
la symphonie N°2 de Borodine "Antar" ou encore Rachmaninov, symphonie N°2. La musique américaine occupera une place importante dans les programmes
:Aaron Copland,
Samuel Barber, Harold Shapero,
James Cohn, Ned Rorem,Walter Piston...
Paul Paray
puisera pour ses eregistrements dans la stéréo limpide et dynamique de
Mercury dans la musique française affinée avec les
orchestresColonne
et
Lamoureux
des réussites marquantes : des
Ravel
et des
Debussy
analytiques comme il se doit pour des œuvres bien plus expressionnistes que
plongées dans les brumes impressionnistes. "finesse, élégance et naturel" pour citer de nouveau Jean-Claude Hulot. Des
symphonies
peu jouées hors de France à l'époque :
Franck,
Chausson
(une exception :
Monteux
à
San Francisco
– son mono ingrat), une diabolique
Fantastique
de
Berlioz
(sans jeu de mot) qui reste dans toutes les comparaisons à l'aveugle la
gagnante haut la main et une célèbre 3èmede
Saint-Saëns
avec à l'orgue, Marcel Dupré. Ajoutons des partitions trop délaissées de nos jours en salle même si je
les ai commentées dans certaines chroniques du blog : la
Tragédie de Salomé
de
Florent Schmitt, hallucinante, des ouvertures et des ballets
d'Hérold,
Auber, ou
Ambroise Thomas. Avec 45 CD, on aura du choix, je m'interromps ici, nous allons écouter
deux monuments du microsillon.
En 1962,
Paul Paray
atteint ses 76 ans et quitte Detroit pour une fin de carrière pendant
laquelle il retrouvera les
Concerts Lamoureux, l'orchestre de Monte Carlo et de la
RTF entre autres. Pas de poste officiel mais une activité incroyable pour ce
géant de l'orchestre, fougue absolue qui prendra fin le lendemain de son
dernier concert le 10 octobre 1979. Il a 93 ans. En 1967,
aucunement rancunier,
Paul Paray
qui s'est réconcilié avec
Charles Munch
et lui avait même demandé de lui succéder à la direction des
Concerts Colonne
avant son départ pour Detroit, accepte de remplacer le fondateur de l'Orchestre de Paris épuisé (il décédera en 1968) lors d'une tournée de cette nouvelle
phalange dans les pays de l'Est : Kiev, Moscou, Leningrad et Riga.
4 – La plus satanique des gravures de la symphonie Fantastique de
Berlioz
caricature de la création de la symphonie
Qui n'a jamais vu cette caricature sarcastique de
Berlioz
dirigeant dans la salle du Conservatoire sa
symphonie
"fantastique" écrite en 1830 ? On peut s'interroger si en 1960, date de
l'enregistrement,
Paul Paray
qui a fait de l'orchestre provincial et en difficulté permanente de Detroit
un concurrent des big five (les 5 meilleurs orchestres US) ne s'est pas se
remémorer cette gravure brocardant la folie démoniaque de
Berlioz
dont la
symphonie fantastique
fit scandale par ses emportements orchestraux…
À l'évidence,
Paray
veut s'écarter des interprétations classiques influencées par le style
romanesque germanique pour restituer la fureur sèche et diabolique de
l'œuvre sous la baguette impétueuse de son auteur. La réussite est totale,
le disque reste cultissime 😊.
Certains musicologues considèrent la
symphonie
"fantastique" comme la réelle première symphonie romantique. Opinion pertinente quand
on découvrira
Harold en Italie (à programme détaillé et avec alto solo) et la
Damnation de Faust. Pour moi la
symphonie Héroïque
de
Beethoven demeure néanmoins la pierre fondatrice de l'époque romantique même si ce
n'est pas une œuvre à programme. Chez
Beethoven, seule la
6ème, la "Pastorale" peut revendiquer cette appellation contrôlée 😉…
En 2011, j'ai publié une chronique opposant deux belles versions :
celles de
Charles Munch
et
l'orchestre de Boston
et une seconde dirigée sur instruments d'époque par
John Eliot Gardiner.
(Clic). Je vous renvoie à l'analyse de l'œuvre et à son contexte créatif pour un
jeune compositeur autodidacte de 27 ans. Voici le résumé de la symphonie, et
quand je parle de programme,
Liszt, inventeur du poème symphonique inspiré par la poésie et la littérature en
est très proche. Ne sera-t-il pas l'auteur de deux symphonies dramatiques :
Faust Symphonie
et
Dante Symphonie
(et 13 poèmes symphoniques).
Berlioz - Photo de Pierre Petit
1 : [00:00] :
Rêveries – Passions : un jeune musicien imagine une femme idéale
et s’en éprend d’une passion délirante. Les sentiments les plus opposés
s’affrontent : tendresse, colère, jalousie, chagrin, bref le spleen
total… chaque sentiment lui suggère un thème musical.
2 : [11:32]
Un Bal : le jeune homme est poursuivi sans relâche par l’image
de sa belle, vision qui vient gâcher la fête et notamment la valse
donnée à ce moment-là…
3 : [17:05]
Scène aux Champs : dans un calme de crépuscule, l’artiste
reprend un peu d’espoir de reconquérir son amour chéri. Il espère
vaincre sa solitude. Les idées noires réapparaissent, tromperie et
crainte de l’échec. Le tonnerre gronde.
4 : [31:42]
Marche au supplice : le garçon préfère la mort en s’empoisonnant
avec de l’opium, raté ! Dans son délire, il rêve qu’il a tué sa belle et
qu’il meurt exécuté sur l’échafaud…
5 : [36:09]
Songe d'une Nuit de Sabbat : toujours en songe, notre musicien
est entrainé au tombeau par sa chère aimée accompagnée d’une cohorte de
sorcières déchaînées, ignobles et grotesques.
Quant à l'interprétation, le style vigoureux et incisif (en bref glaçant et
satanique) a été décrit avant. Les cuivres nous agressent par leur acdité
flippante, un réalisme des timbres rare au disque. Plus encore, je viens de
relire la fin de mon billet de 2011 dans lequel je concluais : "Cela dit, écoutez la furie démoniaque de Paul Paray avec l'orchestre de
Détroit en 1959. Mais c'est dangereux, toutes les autres gravures
semblent chambristes après une telle expérience. Réédité en CD…". La valse, un tourbillon dantesque, est indansable. 😧
Pour mémoire l'orchestration luxuriante est sans concurrente connue à
l'époque. Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que
Wagner, puis
Mahler
ou
Richard Strauss
prennent un chemin similaire :
5 – Paray interprète La Mer de Debussy par grand vent
Marine (étude de la mer) de Claude Monet
Un bol d'air marin bienvenu après le déchaînement des harpies ? peut-être
pas car voilà une interprétation de
La Mer
qui décoiffe. Alors
Debussy
impressionniste, expressionniste, abstrait en musique… Bof débat pour jour
de pluie et pour démarrer lire mon propos dans la chronique consacrée à
l'œuvre dirigée brillamment par
Michael Tilson Thomas
à San Francisco à qui j'ai rendu hommage la semaine passée.
(Clic)
Très logiquement ébauchée en Bourgogne (vue imprenable sur la plage),
Debussyachève cette "symphonie"
en 1905 lors d'un séjour sur la côte de
la Manche à Eastbourne, station balnéaire du Sussex. Même si
Camille Chevillard, à la tête des Concerts Lamoureux, n'assure guère lors de la création, déconcerté parune musique aussi novatrice et orchestrée, la partition a vite trouvé son public de fans et demeure un hit des
programmes des concerts. Citons le pianiste Sviatoslav Richter ; "Dans la musique de Debussy, il n'y a pas d'émotions personnelles. Il agit
sur vous encore plus fortement que la nature. En regardant la mer, vous
n'aurez pas de sensations aussi fortes qu'en écoutant La Mer. [...]
Debussy, c'est la perfection même".
Le pianiste légendaire résume à merveille l'inspiration de Debussyqui, bien au-delà des couleurs mordorées d'un Monet
ou la violence figurative d'un Turner, en propose une synthèse. Les
sous-titres de chacun des mouvements donnent la clé de l'inspiration. La Mer de Debussy
illustre la lumière et surtout le mouvement des ondes jusqu’au coup de
tabac. Donc trois esquisses, puisque le maître a choisi ce terme pour chaque
partie.
I - [00:00]
De l'aube à midi sur la mer
II - [08:21]
Le jeu des vagues
III - [14:30]
Dialogue du vent et de la mer
Avec
Paul Paray
l'animation souhaitée ne manque pas. Les vagues jouent en frissonnant. Une
fois de plus l'instrumentation complexe paraît transparente (quelle présence
des solos instrumentaux dans II, notamment la trompette, fabuleuse, presque
en mode concerto). On pourrait commenter pendant des pages et des pages.
Quant au final III, mettez un ciré et souhaitez ne pas voir le mal de mer…
Encore une trompette mise à rude épreuve pour éviter les couacs ! Fureur et
raffinement dans ce disque de 1955, soit 70 ans (prise de son avec
trois micros).
Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que
conseillée.
Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la
musique…
INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.