jeudi 21 mai 2026

HENRI VINCENOT "Le Maitre des abeilles" (posthume, 1987) par Benjmin



Nous sommes à Dijon au début des années 30, enfermé dans son bureau d’ingénieur, Henri Vincenot s’ennuie comme il ne s’est jamais ennuyé. Il en vint vite à se demander comment faisaient les autres, fiers pionniers de la grande industrie tertiaire, pour tenir un tel travail durant près de quarante ans. 

Sans doute se sentaient-ils aux abris, loin de la dureté de la vie ouvrière, leurs têtes souffraient mais leurs corps étaient saufs. Dans ces années là, l’usine ressemblait un peu au front, elle produisait ses estropiés et comptait ses morts. Au moins Henri Vincenot ne connut il pas les mines du nord, sa vie ne ressembla jamais à celle d’un Lantier. Plus Rougon que Macquart, les gens se contentant de sa condition n’en souffraient pas moins. 

Il vit donc passer ses collègues, sans cesse stressés par des objectifs qui lui parurent absurdes. Ils étaient enfants des villes, pondeurs de plans et de rapports, organisateurs de l’effort du peuple besogneux. Le travail, le vrai, celui que Vincenot vit durant son enfance, il se faisait à la force des bras, harmonisant ainsi les efforts du corps et de l’esprit. Henri Vincenot repensait à son grand père mécanicien de chemin de fer, l’homme qui lui donna le goût de l’effort et du beau. Lors de longues ballades en forêt, l’homme l’initia à la chasse et à l’apiculture, le faisant ainsi entrer dans un monde où l’humanité ne s’était pas isolé de la nature. Ainsi son petit-fils aurait-il pu par la suite faire siens les fameux vers de Brassens « Auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre / auprès de mon arbre je vivais heureux / j’aurais jamais dû le quitter des yeux »

Car autour de cet arbre vivait un peuple aux racines profondes, grandissait un monde où la stabilité régnait telle une valeur suprême. Ce que les citadins nommaient avec condescendance le bon sens paysan, c’était une façon simple et saine de voir la vie. Les hommes ne se mariaient qu’une fois, ne travaillaient que pour subvenir à leurs besoins, avaient la parole franche et l’affection sans calcul. Là, les valeurs chrétiennes déclinèrent moins vite qu’ailleurs, donnant ainsi aux existences la stabilité des décors. La ville avait certes montré à notre écrivain d’autres beautés, comme celles des arts et de la littérature, mais toutes ces abstractions ne suffisent pas à remplir une vie d’homme.

Comme l’avait si bien écrit Pierre Mac Orlan, c’est l’affection durable d’un foyer qui donne un sens à la vie. Ce foyer, Vincenot ne se voyait pas le construire dans la grisaille des villes. Avant de se fixer ainsi vint l’heure des essais, des tâtonnements, des erreurs regrettables et des grands triomphes. La vie se construit sans même que nous ne nous en rendions compte, grand récit fait de dures obligations parsemées d’heureux hasards. Ces obligations, Vincenot les suivit avec le brio des intelligences supérieures et le courage de l’homme porté par de grandes traditions. Loin de gonfler les rangs honteux des planqués, notre homme fut blessé durant son service militaire, avant de rentrer achever de brillantes études d’ingénieur. 

Plus que concevoir, Henri Vincenot voulait raconter, graver dans le marbre la beauté de sa Bourgogne et la grandeur d’âme de ses habitants. Sa carrière de conteur, il la commença en parlant de cette mécanique que sa famille connaissait si bien : le rail. Ironie du sort, son premier reportage concerna le fret, cette logistique infernale imposant progressivement à la paysannerie le productivisme des usines. Mis en concurrence avec des confrères de plus en plus lointains, l’agriculteur devra bientôt travailler comme un forçat pour gagner son pain. Fut un temps où quelques bêtes et un peu de terre suffisaient à nourrir un homme, où le travail était dur mais garantissait une certaine indépendance. 

Ce temps était révolu, des taxes démesurées et la concurrence furent imposées telles de lourdes chaînes aux paysans libres. Le travail d’un seul homme ne suffisant plus à régler les impôts d’un état glouton, les machines vinrent optimiser l’effort de celui qui n’était plus qu’un ouvrier agricole. Les vendeurs de ces engins de malheur lui promirent sans cesse de meilleurs rendements, la possibilité de labourer des horizons toujours plus grands. Qu’importe si le pauvre paysan avait pu jusque là se passer de tels volumes et de telles surfaces des décennies durant, l’état convertissait son peuple rural à la cupidité citadine de force. C’était le progrès dirent-ils tous, ajoutant telle une preuve supplémentaire de stupidité progressiste « nous ne sommes plus au moyen âge ».

A ce progrès, qu’il fut technique ou sociétal, Vincenot avait fini par dire non en s’exilant dans sa campagne bourguignonne, où il fonda une famille avec la seule femme qu’il eut jamais aimé. Le couple fit ainsi l’acquisition d’un hameau et, des mois durant, travailla à le restaurer. L’air des champs nettoyait les poumons, l’effort redonnait de la gaieté, la beauté du cadre donnait du cœur à l’ouvrage et le calme favorisait la concentration des bâtisseurs. L’écrivain en conclut que le travail n’était réellement bon que pour l’homme voyant son rêve se réaliser par la force de ses bras. On ne devrait toujours travailler que pour soi. Quel bonheur de parvenir à construire ces murs et fixer ces charpentes, léguant ainsi à sa descendance des savoirs concrets qui lui serviraient sa vie durant. 

Henri Vincenot fit partie d’un monde où la valeur d’un homme ne se limitait pas à sa profession, d’un monde où tout le monde apprenait sans cesse pour n’avoir de compte à rendre à personne. Autour de cette famille l’époque changeait, les bureaux poussaient tels des champignons venimeux aux quatre coins de l’hexagone et la grisaille du béton étouffait de plus en plus la beauté des paysages. De plus en plus rapides, les transports modernes ne laissaient de toute façon plus le temps d’apprécier la beauté de certains décors. 

L’homme moderne traversait les routes sans les regarder, accélérait sa vie jusqu’à ne plus pouvoir l’aimer. L’employé comprenait de moins en moins le sens de son travail, des études sans débouchés accueillaient une jeunesse sans joie.

Faisant partie des personnages principaux du roman « Le Maître des abeilles », le jeune Loulou faisait partie de cette génération perdue marinant dans ce que Balthazar nommait fort justement « des études pour finir chômeur ». Balthazar était ce fameux maître des abeilles, symbole d’un monde paysan résistant à la folie des villes. Lorsque Louis Chagniot emporta son Loulou toxicomane dans l’isolement de la campagne bourguignonne, il n’imaginait pas que celui-ci serait sauvé par un homme lui paraissant si basique.

« On est plus au moyen âge ! » l’expression revint sans cesse dans la bouche du visiteur bourguignon comme de son visiteur, marque de mépris ironique ou suffisant de deux mondes qui ne se comprenaient plus.

A travers Balthazar, la campagne brocarde avec verve et humour la folie des villes, la tradition raille l’orgueil d’une modernité cherchant à faire table rase du passé. Balthazar n’avait ni le salaire de Chagniot ni le confort dont celui-ci disposait en ville, mais ses relations stables entretenaient la sérénité de son esprit. Son bonheur, le vieil homme le trouvait dans la beauté de ses paysages, dans les petits accomplissements lui permettant de vivre, et dans l’affection réciproque qu’il entretenait pour ses voisins de longue date. L’économie se résumait pour lui à l’échange d’un pot de miel contre une dinde, à quelques services désintéressés que les bénéficiaires rendaient à leur tour rapidement. 

Les jeunes s’en sont malheureusement allés, donnant de plus en plus à sa campagne des airs de paradis presque perdu. Le progrès triomphera, il triomphe toujours, soumettant ainsi les hommes aux caprices de sa tyrannie morale. Quitte à voir ce monde disparaître, Vincenot préféra lui rendre hommage dans un grand éclat de rire que dans les sanglots. Après tout, l’histoire de Balthazar est aussi un peu la sienne. Celle d’un homme qui n’eut jamais qu’un amour, une terre, et un réjouissant sens de l’humour pour célébrer cette joie. 

Les tableaux qui illustrent l'article sont de l'auteur, pas Benjamin, mais Vincenot, aussi poète et sculpteur.  

mercredi 20 mai 2026

NAZARETH " Boogaloo " (1998), by Bruno



     Il y a des groupes qui seront toujours restés en seconde division, en dépit des ans et une quasi indéfectible abnégation. Mais qui, malgré tout, ont continué contre vents et marées. Des groupes qui ont su apprécier ce qu'ils avaient déjà réussi, trop heureux de pouvoir encore continuer à enregistrer et à se produire sur scène. À avoir toujours un public, même si ce dernier a pu considérablement diminuer ; devant alors se contenter de salles nettement plus modestes. Pas facile à digérer lorsqu'on a goûté à la foule des stades. Mais la musique, plus qu'une addiction, est un besoin viscéral. Et si on la couple à l'ivresse de l'approbation, de l'ovation d'un public, difficile de s'en dispenser. D'ailleurs, les exemples de musiciens à l'abri financier pour trois siècles, qui continuent à se produire malgré une santé défaillante, ne manquent pas.

     Nazareth, quatuor écossais, originaire de Denfermline (1), est de ceux-là. Fondé en 1968, un premier album en 1971, le groupe, en dépit des embûches, des aléas de la vie, n'a jamais vraiment arrêté. Cependant, même si la décennie des années 70 a été relativement faste, et même s'il a su résister aux années 80 – grâce à quelques concessions, notamment grâce à une approche plus commerciale (2) -, les années quatre-vingt-dix semblent marquer le pas. Les sorties d'albums commencent à sérieusement s'espacer et surtout ils ne sont plus aussi présents qu'auparavant chez les disquaires. Même dans les grandes enseignes, il devient plus ardu de trouver leurs disques. Paradoxalement, ce sont ceux des années 80, soit ceux qui sont le plus marqués par l'orientation « Pop - Hard-FM » qui sont encore dénichables. Bien que se produisant encore plus ou moins régulièrement sur scène, leur présence désormais quasi inexistante dans les boutiques pouvait laisser croire que Nazareth faisait dorénavant partie du passé. Le groupe avait pourtant décidé, tardivement, à partir de 1989 avec l'album « Snakes 'n' Ladders », de revenir progressivement à des sensations plus heavy et rock'n'roll. En fusionnant leur récent passif « pop », qu'il ne renie point, avec un hard-rock relativement rustre qui a nourri ses premiers succès (3). La transmutation est lente, graduelle. Le quatuor paraît expérimenter, chercher la formule magique lui permettant de renouer avec son passé d'un robuste hard-rock avec l'air du temps, sans pour autant devoir interpréter une musique qui ne lui correspond pas. Sans tomber dans l'artifice, le fourvoiement. Ainsi, les productions de ZZ-Top et de Def Leppard semblent ne pas avoir laissé indifférents le groupe qui s'en inspire. Toutefois, au fil des « rares » albums des années 90, le son de Nazareth s'affirme, se durcit, s'exempte des dernières réminiscences policées.


   En conséquence, alors que pour beaucoup, Nazareth s'était déjà installé dans une tranquille semi retraite où il se contenterait de petites tournées occasionnelles, en 1998, le groupe présente un nouveau disque : « Boogaloo ». Un album au titre énigmatique et à la pochette étrange. À des années lumières des canons des albums de heavy-rock (ce qui n'est pas plus mal). Pourtant, il s'agit bien d'un pur album de heavy-rock. C'est d'la bonne, d'la non frelatée, d'la première qualité. Et pas qu'un peu puisque certains vont jusqu'à l'ériger parmi les meilleurs du quatuor. Certains m'ont personnellement affirmé que c'était carrément leur préféré. Et pour rester sur l'expérience personnelle, à l'époque, sans l'insistance polie et renouvelée d'un (authentique) disquaire, je n'aurai même pas prêté une esgourde distraiteAprès mains refus polis, finalement, encouragé par un article enthousiaste, j'ai cédé. Grand bien m'en a pris.

     C'est que ce vingtième (!) album, au contraire de ses prédécesseurs qui souffraient généralement d'un ou deux (sinon plus) morceaux dispensables, pour ne pas dire ratés, ne s'embarrasse pas de compositions bâclées. À l'exception, peut-être, de « May Heaven Keep You », la dernière pièce. Une ballade (il fallait qu'il y en ait une), en mode power, qui, bien que loin d'être mauvaise, contraste trop avec les dix morceaux précédents. 

     Dès « Light Comes Down », morceau qui va un temps ouvrir leurs concerts, force est de constater que Nazareth a mis la main sur la recette magique. Celle après laquelle le combo semblait courir depuis 1989. Celle qui le remet de plein pied dans un heavy-rock direct, rugueux et robuste. Celle qui serait également un cocon pour la voix particulièrement éraillée de Dan McCafferty. Une voix des plus abrasives qui fait la signature du groupe, le rendant aisément identifiable, quelque soit le style qu'il ait pu emprunter. La production, plus brute et organique, est un écrin pour la tonalité de concassage de granit de McCafferty. Mais aussi la guitare, qui s'est enveloppée d'une « douce aspérité », d'une chaude et mâte saturation (dans le style d'une Boss Blues Driver boostant un Marshall ou un Fender Blackface crunchy). Billy Rankin et sa ES-335 ont laissé la place à Jimmy Murrison. Un « jeune » Écossais de 34 ans qui s'y entend pour faire sonner une guitare. Sans esbroufe, sans babillage. Ça sonne résolument humbucker et Gibson – même si à l'époque, on le voit sur scène avec une Stratocaster ; certes modifiée par un humbucker en position chevalet. Et auparavant, Murrison ayant rejoint ses compatriotes dès la démission à l'amiable de Ranklin en 1994, il semble jouer sur un ou deux modèles plus modestes ; probablement une Charvel ou une Kramer des années 80. Indéniablement, Murrison est l'élément qui donne un sérieux coup de fouet à ce groupe de quinquagénaires, lui offrant une nouvelle jeunesse.


    Parallèlement, la musique de cette nouvelle mouture, bien que d'apparence nettement plus crue et heavy que les années précédentes, s'est enrichie d'un membre supplémentaire. Un claviériste. Ce n'est pas la première fois que les Écossais renforcent leurs rangs par un claviériste. Ils l'avaient déjà fait en 1980 en engageant l'Américain John Locke (ex-Spirit). Cette fois-ci, c'est un compatriote (pour rester entre Scots), le discret Ronnie Leahy - qui avait rejoint Stone the Crows en 1971 - qui récupère le poste. Son rôle, au contraire de ce qui a pu être fait précédemment, n'est pas d'édulcorer quoi que ce soit, mais simplement de soutenir l'orchestration, d'intensifier ce heavy-rock des highlands élevé au whisky pur scotch (5), d'épaissir le son, ou parfois d'injecter une petite dose de rock'n'roll. Comme pour le vif "Cheerleaders" et sur "Robber and the Roadie", un rock'n'roll aux accents de Rose Tattoo (en moins fou et rageur). Ou encore sur "Nothing to Good", un blues rampant, loud and proud, où McCafferty finit par s'égosiller comme un corbeau qu'on étrangle - totalement approprié.

     Occasionnellement, pour apporter un petit plus, un capiteux et enivrant parfum de rhythm'n'blues, de la même manière qu'Aerosmith, une section de cuivres intervient. "Loverman" en étant le meilleur exemple, d'autant que la construction même de cette chanson semble particulièrement tributaire du célèbre quintet de Boston. Ils interagissent d'une autre façon sur le délicieux power-slow-blues "God Save The South", en faisant plutôt office de pompiers, évitant que McCafferty ne finisse par mettre le feu, avec sa voix résonnant comme le craquement d'une allumette sur le grattoir.

     Au milieu de rock-dur (granitique) bluesy chaud comme la braise, s'est glissé un petit "Talk Talk" bien guilleret, qui aurait probablement fait un succès quelques années plus tôt. Son élan festif et fédérateur se risque sur une branche où s'épanouit un pop-rock prolétaire (comme hérité d'un lointain passé folklorique... de pub) dans la veine d'un Slade. "Party in the Kremlin" tente aussi le coup, mais, étonnamment, se ramasse à cause d'interventions de guitares "free" déplacées. 

     "Boogaloo" est un disque qui revient aux fondamentaux, tels ceux qu'avaient imposé les albums généralement reconnus comme étant de la grande époque - soit les "Razamanaz", "Rampant", "Hair of the Dog" et "Loud 'n' Proud" - mais avec un son (relativement) plus massif et une assurance de conquérant (Robert Bruce est de retour, avec une guitare en guise de claymore et un double corps Marshall en guise de cheval 😂). Nazareth a toujours fait office de second couteau, ne parvenant que rarement à se rapprocher suffisamment des poids lourds du heavy-rock pour ressentir, éphémèrement, la chaleur de leur succès. Cependant, en 1998, avec cet album, c'est une sacrée revanche. Quand tant de formations des deux précédentes décennies s'avèrent moribondes en cette fin de siècle, Nazareth, lui, rebondit et leur fait un beau (et amical) pied de nez. 

     Hélas, la félicité est de courte durée avec le décès du batteur, Darrel Sweet, qui succombe à une crise cardiaque pendant la tournée de 1999. Un coup dur car McCafferty et Agnew étaient des amis de longue date. Compagnons de vaches maigres, d'incertitudes et de succès, leur lien remonte au moins à l'année 1966, lorsqu'ils fondent The Shadettes, un groupe de reprises, avant de passer deux ans plus tard aux choses sérieuses, en recrutant Manny Charlton à la guitare (6). C'est une nouvelle page qui se tourne pour les Ecossais qui, après une pause, vont alors ralentir la cadence des concerts et ne retourneront en studio que dix ans plus tard. En comparaison, le résultat sera décevant, le vingt-et-unième album, "The Newz", ne parvenant pas à retrouver la fraîcheur (de soufrière) de ce "Boogaloo".


1."Light Comes Down"                                                                                           3:31
2."Cheerleader" 3:14
3."Loverman" 4:30
4."Open Up Woman" 4:29
5."Talk Talk" 3:52
6."Nothing So Good" 5:08
7."Party in the Kremlin" 3:37
8."God Save the South" 6:35
9."Robber and the Roadie" 4:21
10."Waiting" 5:43
11."May Heaven Keep You"5:46



  1. Ancienne capitale de l’Écosse, c'est une ville dont la densité de population reste assez modeste, en dépit d'un fort accroissement récent. Forcément généré par son développement industriel, plutôt que par ses plages... Ian Anderson, de Jethro Tull, et le milliardaire Andrew Carnegie (celui qui fit fortune aux États-Unis et qui fonda le Carnegie Hall) y sont nés, et Robert Bruce s'y est fait enterré.

  2. Une approche qui lui fit perdre – parfois définitivement – une bonne partie de son public, mais qui lui en fit gagner une autre ; certes, bien moins nombreuse, mais qui lui permit de continuer à vivre de sa musique.

  3. À savoir que les plus grands succès de Nazareth sont des ballades. Ainsi, son plus gros hit est la reprise « Love Hurts », une ballade popularisée par les Everly Brothers et Roy Orbison. Rien de vraiment opportuniste dans le sens où, dès son premier album de 1971 (un disque mésestimé), Nazareth a toujours inclus des ballades dans ses albums. On retrouve d'ailleurs dans ce premier jet un superbe « Country Girl » évoquant les premiers Neil Young. En 1973, les Écossais avait déjà élargi leur public avec une reprise de Joni Mitchell, « This Flight Tonight », dans une version nettement plus heavy que l'original.

  4. Jimmy Murrison est d'Aberdeen, une ville de grande envergure du Nord de l'Ecosse donnant sur la Mer du Nord (ce qui en fait un port jouant un rôle capital dans l'économie du Royaume-Uni, notamment grâce à l'exploitation et au transit du pétrole offshore). C'est par l'intermédiaire de Lee Agnew, le fils du bassiste de Nazareth - qui le recommande à son père - qu'il rejoint le groupe.

  5. L'Ecosse est le premier producteur au monde, et serait l'inventeur de ce breuvage dont l'origine remonterait au Moyen Âge classique. Même la petite île d'Islay comporte non pas une mais neuf distilleries. Initialement, le breuvage aurait été conçu dans un but thérapeutique... au timbre de certains chanteurs d'origine écossaise (Rod Stewart, Bon Scott, Jimmy Barnes, Wattie Buchan, Alex Harvey, McCafferty), il semblerait qu'il n'y ait pas que le Rock qui aurait été élevé au scotch.

  6. Initialement, McCafferty rendait service aux potes du groupe en faisant le roadie, jusqu'au jour où il remplaça au pied levé le chanteur absent. Tandis que Darrell Sweet est en réalité arrivé plus tard. Il jouait dans une troupe de cornemuses et venait souvent voir les copains jouer - parfois en kilt -, et les rejoignait parfois sur scène. Jusqu'au jour où ce fut définitif.


🎶✨
Autre article (lien) / NAZARETH : 👉 " Razamanaz " (1973)

mardi 19 mai 2026

PINK FLOYD - ”Meddle“ (1971) - par Pat Slade




Deux ans après ”Umma Gumma“ et deux avant “The Dark Side of the  Moon“, les anglais sortiront un nouveau chef-d’œuvre.



Un Écho dans le Rock Prog




En octobre 1971 arrivait dans les bacs le sixième album studio de Pink Floyd. ”Meddle“ est-il ce que sera ”Rubycon“ de Tangerine Dream trois ans plus tard ? ”Meddle“ est-il un chef-d’œuvre ? Même si le terme est un peut galvaudé, les cinq albums sortis durant les années 70 de ”Meddle“ à ”The Wall“ représentent pour beaucoup la quintessence du groupe. En 1971 Pink Floyd n’est plus tout à fait le groupe psychédélique guidé autrefois par Syd Barrett, mais pas encore la machine conceptuelle qui accouchera de “The Dark Side of the Moon. Entre ces deux mondes existe “Meddle“ un album charnière souvent moins célébré que les monuments qui suivront, mais essentiel pour comprendre la naissance du véritable son Pink Floyd

Plutôt que de composer avec un orchestre et un chœur comme dans l’album précédent ”Atom Heart Mother“ ou de refaire de l’expérimental comme dans ”Ummagumma“, le Floyd va rester sur un son de groupe. La pochette et le titre ont leurs histoires. Pourquoi ”Meddle“ ? Tout simplement un jeu de mot entre Medal (médaille) et Meddle (interférer) qui ce prononce de la même manière. La pochette une fois dépliée représente une oreille sous l’eau qui était l’idée première du groupe alors que le collectif artistique Hipgnosis avait proposé un gros plan d’un anus de babouin. 🙈

One of Theses Days“ : L’album s’ouvre sur le son du vent, puis deux basses jouées par Water et Gilmour délivrent un riff hypnotique, un rythme coupé que part les accords de l’orgue hammond de Wright, des effets sonores menaçants, puis cette montée progressive qui semble annoncer un orage cosmique. Ce sera aussi la première fois que Gilmour jouera sur un lap-steel. L'instrumental est brisé vers le milieu lorsque la voix de Nick Mason passée à vitesse réduite scande la phrase : ”One of these days, I'm going to cut you into little pieces“ (”Un de ces jours, je vais te couper en petits morceaux“). Les paroles menaçantes, une rare contribution vocale de Nick Mason. Déjà, le groupe expérimente moins pour provoquer que pour construire un univers cohérent

A Pillow of Winds“ Une ambiance bucolique presque pastorale avec des arpèges de guitares en majeur et une guitare slide (peut être lap-steel ? Le titre (Un oreiller dans le vent) est le nom d’une combinaison de mah-jong, un jeu que pratiquaient Water et Mason. la voix de David Gilmour apporte une chaleur nouvelle au groupe. 

Les premiers Pink Floyd pouvaient parfois sembler froids ou abstraits. Fearlessalterne à l'inverse entre fantaisie et maîtrise. “Fearless” est l’un des joyaux cachés du répertoire floydien,  une chanson simple en apparence, portée par une guitare lumineuse et une montée finale habitée par les chants de supporters de Liverpool (You'll Never Walk Alone). Une idée improbable, mais qui fonctionne étonnamment bien. Pink Floyd montre ici qu’il peut être expérimental sans perdre le sens de la mélodie. 

San Tropez“ : un morceau de Water un peu jazzy qui se conclut sur une improvisation de Rick Wright. “Seamus : le titre qui a du chien  parti d'une improvisation à la guitare acoustique de Gilmour, le piano de Weight et hanté des hurlements du chien Seamus (un barzoï), qui a inspiré le titre de la chanson. Le titre ne sera interprété qu'une fois en concert, sous le titre de Mademoiselle Nobs pour le film ”Pink Floyd ; Live at Pompeii”. 

Puis arrive “Echoes”, vingt-trois minutes qui occupent toute la seconde face du disque et résument l’ambition du groupe. Le morceau débute par ce célèbre “ping” cristallin, comme celui d’un sonar de sous marin, avant de se déployer lentement comme une exploration sous-marine. Chaque musicien trouve sa place : les claviers atmosphériques de Richard Wright, la batterie souple de Nick Mason, la basse inventive de Roger Waters et les envolées de guitare de Gilmour composent une œuvre organique, presque cinématographique. 

Echoes est considérée comme une chanson importante qui marque la transition entre les premiers morceaux expérimentaux de Pink Floyd et leurs morceaux à succès ultérieurs. Plusieurs publications la considèrent comme l'une des meilleures chansons du groupe. Les membres du groupe ont des avis partagés sur le morceau, mais il fait partie des préférés de Wright.

Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est l’équilibre parfait entre improvisation et précision. ”Meddle ne cherche pas l’efficacité immédiate  il demande du temps, de l’attention, parfois même de la patience. Mais en retour, il offre une immersion rare. Peu d’albums donnent autant l’impression d’entrer dans un espace parallèle. Plus de cinquante ans après sa sortie, “Meddle reste une œuvre fascinante, moins immédiate que ׅ“Wish You Were Here, mais peut-être plus mystérieuse. 

C’est un disque de transition, certes, mais certaines transitions valent autant que les sommets qu’elles annoncent.


                                                                   

dimanche 17 mai 2026

LE BEST-OF A TOUJOURS LES BONS RÉFLEXES


MARDI : avec Pat on a écouté Hubert Félix Thiéfaine et son album « Alambic / sortie sud », dont il n’a écrit que les textes, car le bras dans le plâtre à l’époque. Privé de guitare mais pas manchot pour autant, un disque à l’atmosphère plutôt sombre.

MERCREDI : Bruno a eu le bon réflexe de nous faire découvrir Pavlov’s Dog et leur album le plus abouti, le magnifique « Pampered Menial » avec cette voix singulière de David Surkamp, du rock progressif dont les racines plongent autant dans le heavy-rock que dans la musique baroque et romantique.


JEUDI : au début du XXème siècle chaque grande ville américaine veut son orchestre symphonique, et pour les diriger les maestros viendront tous d’Europe, comme Paul Paray. Un récit du Toon illustré par l'histoire de l'orchestre de Détroit avec « La symphonie fantastique » de Berlioz et « La Mer » de Debussy en exemple…

VENDREDI : du cinéma avec cette comédie de re-divorce « C’est quoi l’amour ? », vaste question, Fabien Gorgeart y redistribue les cartes de la famille classique, c’est joliment écrit et interprété, notamment par une Laure Calamy étincelante.

👉 La semaine prochaine, les portes du Déblocnot seront grandes ouvertes pour accueillir, entre autres, les Pink Flyod, l’écrivain Henri Vincenot, le réalisateur Pierre Salvadori. 

vendredi 15 mai 2026

C’EST QUOI L’AMOUR ? de Fabien Gorgeart (2026) par Luc B.


On connaissait les comédies de re-mariage, voici une comédie de re-divorce. C’est ce point de départ qui fait l’originalité de cette histoire. Marguerite et Fred sont divorcés depuis de longues années, elle a refait sa vie avec Sofiane, dont elle a une fille, Raphaëlle. Les premières scènes nous plongent dans le quotidien mouvementé de cette famille, Raphaëlle est en pleine crise d’ado, et pire, amoureuse…

Retour du mari prodigue, qui a une demande particulière. Fred souhaite se remarier avec Chloé, très croyante, et pour cela il lui faut des autorités religieuses obtenir l’annulation de son premier mariage à l’église. Une formalité. Ou presque. Les ex-époux qui n’ont rien à se reprocher, doivent monter un dossier à charge détaillant les raisons du fiasco de leur première union.

Ce qui fait rapidement la différence, à l’écran, c’est une certaine finesse d’écriture, sur un sujet pourtant rebattu (famille, ex famille, belle famille), le rythme du film qui ne semble faire aucune pause, ou presque, et l’excellence de la distribution. Bref, C’EST QUOI L’AMOUR ? se distingue un peu du lot. Évidemment, la formalité en question va prendre une forme beaucoup plus complexe et même inattendue sur la fin.

Il semblerait que Marguerite ne soit pas assez convaincante aux yeux du premier prêtre consulté (Jean Marc Barr en curé !), qui faute d’éléments tangibles refuse de valider le dossier. Arrive à la rescousse Chloé la catho, flanquée de son cousin prêtre, qui organisent un second rendez-vous chez une avocate spécialisée. En vain. Le dernier espoir est : le Vatican !

Ce qui intéresse le réalisateur Fabien Gorgeart (c’est son troisième film sur un thème assez proche) sont les conséquences d’une telle démarche. L’ex couple est contraint de se replonger dans le passé, s’interroger sur ce qui les a fait s’aimer puis se séparer. Jolie scène où Marguerite regarde pour la première fois une vidéo de son mariage, les acteurs y ont visiblement été rajeunis à coups de numérique. Marguerite (excellente Laure Calamy) sombre dans une mélancolie nostalgique, il lui vient comme des idées de reviens-y…

Ce qui n’échappe pas à Sofiane, un brin contrarié que l'ex-mari reprenne autant de place dans sa vie, les deux ex s'entendent comme larron en foire. Autre conséquence : si le mariage est annulé, cela signifie qu'il n'était pas fondé sur l'amour. Et donc que la première fille de Marguerite ne serait pas une enfant de l'amour... Ce qui plonge l'héroïne dans les affres de la mauvaise conscience. 

La situation tourne au vaudeville lors du séjour à Rome, où toute la smala est conviée, les deux couples, fille et belle-fille et pièces rapportées. La balade en scooter de nuit à Rome renvoie à VACANCES ROMAINES de Wyler, on ne pouvait pas y échapper. Fabien Gorgeart orchestre un chassé-croisé rigolo dans un palace cinq étoiles, entre faiblesses et petits mensonges.

Cette longue séquence romaine, certes amusante, aurait mérité soit d’être plus resserrée (beuveries, karaoké, rien de très original ni palpitant) soit d’y monter les curseurs en terme de comédie. Le réalisateur filme parfois le pied sur la pédale de frein. Marguerite coincée à poil dans la piscine aurait pu engendrer plus de catastrophes. Je ne sais pas quoi penser de la scène au Vatican, où s’invite un pape bienveillant, il aurait été plus rigolo de foutre un bon coup de goupillon là d’dans.

La dernière scène est par contre très réussie, émouvante, où s’y redéfinit les contours de famille (on pense au très beau L’ATTACHEMENT de Carine Tardieu), la place du père, du beau père. Laure Calamy étincelle, pétille, la réplique vive, le naturel déconcertant, Vincent Macaigne sort de son registre habituel de balourd empâté, Mélanie Thierry en impose en catho-tradi qui finit par se lâcher, et Céleste Brunnquell, toujours très juste même dans un petit rôle.

On aurait aimé qu'un Blake Edwards s'empare du sujet, y rajoute une pincée d'irrévérence, certaines situations pouvaient facilement être plus délirantes.


couleurs  -  1h50  -  format 1:1.85

jeudi 14 mai 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (9-10) - Paul PARAY dirige l'Orchestre de Détroit – BERLIOZ : Symphonie fantastique (1958) - DEBUSSY : La mer (1955) - par Claude Toon


- COMME VOUS NE LES AVEZ JAMAIS ENTENDUES

Sonia frissonne, les yeux exorbités, après la folie de cuivres concluant "nuit de sabbat" de la symphonie Fantastique dans l'interprétation hallucinée et diabolique de Paul Paray à Détroit en 1958. Et ce n'est pas un jeu de mot !!!!!

- DU CALME Sonia, j'admets que c'est dément… Tu vas nous faire un infarctus !!

- Pffff Waouh, et moi je crois comprendre pourquoi tu as choisi ce disque comme sujet de cette chronique de la saga des disques légendaires…

- En effet : une symphonie de dingue déjà commentée mais que l'on écoute sans fin, un chef génal mais curieusement mal connu dans son propre pays, la prise de son éclatante assurée par la firme Mercury… 1958… l'aventure de la stéréo… tous les ingrédients pour cette série d'articles…

- Il était français Paul Paray, et il dirige l'orchestre symphonique de Détroit, pas vraiment l'un des big five…

- Ô ces appellations, tu connais mon point de vu mesuré… Quand il en prend les rênes en 1952, mouais, un orchestre du middle-west sans plus… dix ans après, on pourrait parler de big sixième…

- C'est quelle génération ce Maestro ?

- 1886-1979, un contemporain de Pierre Monteux autre français plus célèbre…

- Tu reprends le style conférence de la série... Hormis ce chef, tu abordes quel sujet ?

- L"histoire de l'éclosion des grands orchestres américains partis de l'adolescence malhabile pour atteindre l'âge adulte grâce à des maestros européens...


1 – Ascension des orchestres du Nouveau Monde grâce aux maestros de l'Ancien Monde 😊

Affiche Concert Mahler NY 1896

Au XXème siècle, la musique dite "savante" ou "classique" héritée de la culture occidentale poursuit son expansion au Nouveau Monde. Au siècle précédent, la musique demeure essentiellement chorale au service des services religieux (chouette cette antanaclase 😊). En parallèle de petits orchestres sont créés pour interpréter des partitions venues d'Europe. Les premiers conservatoires ouvrent leurs portes pour former des musiciens compétents. Pour monter en gamme (essentiel en musique 😊), des pédagogues font le voyage vers les USA. On cite souvent comme exemple la direction par Anton Dvořák du conservatoire de New-York entre 1892 et 1895 et l'écriture à son départ de la symphonie du Nouveau-Monde (plus de style bohémien qu'amérindien) et du quatuor du même nom.

L'émergence d'une génération de compositeurs yankees au talent notable devra attendre quelques décennies. Elle débutera avec l'extravagant Charles Ives, personnage à qui je devrai consacrer un billet pour l'une de ses compositions les moins barrées. Sinon dans le blog, nous avons déjà découvert des créateurs imposants, de Gershwin à Tilson Thomas qui vient de nous quitter, ce qui m'a imposé la rédaction d'un RIP la semaine passée.

Depuis quinze ans nous avons découvert dans le désordre : Aaron Copland, John Adams, Steve Reich, Philip Glass, John Corigliano, George Crumb, Howard Hanson, Bernard Herrmann, James Horner, Michael Nyman et Alan Hovhaness (1911-2000) que je cite en dernier car, dans le billet dédié à ce compositeur au style sortant des sentiers battus européens, j'écrivais :

Au XIXème siècle, les principales villes américaines, surtout à l'Est, s'agrandissent notablement. Prenons l'exemple de Philadelphie qui de 1790 à 1799 assure la fonction de Capitale pendant qu'à Washington la Maison Blanche sort de terre… En 1800, la population est de 40 000 habitants et atteindra 2 000 000 en 1960 avant de diminuer (crise économique ? ce n'est pas notre sujet). L'orchestre symphonique de Philadelphie ne verra le jour qu'en 1900 dans cette ville considérée comme culturellement très active depuis le siècle des Lumières et le romantisme européen… Dans ce domaine de l'éclosion réelle des ensembles de musique symphonique aux USA, citons les quatre autres phalanges des "big five" : New York (créée en 1842), Boston (1881), Chicago (1891), Cleveland (1918). Ils seront rejoints sur la côte Ouest par celui de San Francisco en 1911, puis de Los-Angeles en 1919. 


2 – Quand les USA avaient de beaux orchestres mais aucun maestro yankee chevronné

Eugène Ormandy le rigoureux
 
George Szell le très sévère
 
Fritz Reiner le tyranique !!
 
Artur Rodziński l'électrisant !!
 
Pierre Monteux aimable et patient !!
 

À noter que très peu de maestros nés sur le sol américain seront les premiers directeurs artistiques et chefs au bénéfice de chefs européens de haut niveau effectuant une carrière internationale. La plus ancienne phalange, la Philharmonie de New York, ne sera dirigée qu'à partir de 1958 par un chef né sur le sol américain, soit plus d'un siècle après la fondation par Ureli Corelli Hill de la New York Philharmonic Society : Leonard Bernstein. Parmi ses dix-huit prédécesseurs citons neuf noms de maîtres prestigieux : Gustav Mahler (1909–1911), Willem Mengelberg (1922–1930), Arturo Toscanini (1928–1936), John Barbirolli (1936–1941), Bruno Walter (1947–1949), Leopold Stokowski (1949–1950), Dimitri Mitropoulos (1949–1958). Tous ont été cités dans des chroniques et même interprètes du disque sujet de l'article. Ces vedettes de la baguette ont été soit invitées par les fondateurs soit accueillies à bras ouvert. Plusieurs fuyaient l'Europe et ses régimes oppressifs ou antisémites. (Cf. article Bruno WalterClic - ou Toscanini - Clic). Après l'armistice de 1918, l'inexorable faillite intellectuelle de l'Allemagne et de l'Empire Austro Hongrois fit le bonheur du macrocosme orchestral Yankee alors en plein essor.

Autre saga de la baguette, le gang des chefs hongrois 😊. En 1921, débarque un petit homme de 22 ans, Eugene Ormandy. Dès 1931 il dirige l'orchestre de Minneapolis avec brio. Admiré par ses pairs, on lui confie en 1936 le poste de directeur de l'orchestre de Philadelphie, déjà de haut niveau grâce à Leopold Stokowski, d'origine polonaise et british, qui part diriger à New York. Il ne quitte son poste que 42 ans plus tard, un record ! À l'aimable Ormandy on opposera deux tyrans magyars : George Szell, natif de Budapest, exigeant et irascible, règnera pendant 24 ans sur l'orchestre de Cleveland. Autre enfant de Budapest, Fritz Reiner, irritable comme Toscanini mais dans le style réfrigérant. À partir de 1922, il dresse avec rigidité les orchestres de Cincinnati et de Pittsburg en faisant la gueule et à coup de licenciements de musiciens. Cela dit il hissera de manière autocratique le symphonique de Chicago à la plus haute marche du podium des ensembles américains entre 1953 et 1963, et promouvra la stéréophonie de grande classe avec RCA. À son départ, 90% des musiciens ont quitté cette ambiance angoissante imposée lors des répétitions. On peut s'étonner de ces dérives dictatoriales 😠, mais ces trois hommes ont donné à l'univers symphonique américain des lettres de noblesse ; ronchons mais talentueux…

Poursuivons par un petit détour à Boston, l'un des orchestres d'illustre réputation de la côte Est. Entre 1881 et 2002, seuls des maestros ayant traversé l'Atlantique pour un temps ou définitivement conduiront l'orchestre vers les sommets. Citons les plus expérimentés : Arthur Nikisch (1889–1893), Pierre Monteux (1919–1924), Serge Koussevitzky (1924–1949), Charles Munch (1949–1962), Erich Leinsdorf (1962–1969), William Steinberg (1969–1972), Seiji Ozawa (1973–2002). Un allemand, patron de la Philharmonie de Berlin pour la mise en jambe, un russe immigré et mécène, chef pendant un quart de siècle, deux autres allemands mais juifs fuyant la barbarie, un japonais qui occupe le poste près de 30 ans avant de céder le podium pour cause de maladie au premier américain sollicité : James Levine… et deux français (soulignés) dont on va reparler en voyageant vers la côte Ouest et la Californie.

- Dis donc Claude… Est, Ouest, Et Paul Paray dans tout cela ?

- Et bien il sillonnera la France et la planète et ajoutera grâce à son génie un orchestre dit "de province" métamorphosé à la liste de ceux de renom énumérés ci-dessus : celui de Détroit, disons le Middle-west… J'y viens... Avant, petit voyage en Californie... Sinon, il faudrait aussi parler des légendaires orchestres du Minesota-Cincinati ou de Saint-Louis... je me les mets de côté pour des raisons... secrètes...


Enfin : un petit détour vers les vagues du Pacifique pour surfer sur la destinée des grands orchestres ayant vu le jour plus tardivement que dans l'Amérique des premiers pionniers. La liste est maigre : Orchestre symphonique de San Francisco, Philharmonie de Los Angeles, et un outsider à Seattle. Fondés successivement en 1911, 1919, 1903. À L.A., William Andrews Clark, un sosie pittoresque de John Goodman, philanthrope et bibliophile, nomme un chef allemand Walter Henry Rothwell à la tête de son orchestre de L.A. après le refus de Rachmaninov. Le jeune Rothwell est hélas victime d'une crise cardiaque fatale en 1927 ! le niveau commence à s'élever pendant le passage d'Artur Rodziński entre 1929 et 1933, jeune chef qui a assisté son mentor Stokowski à Philadelphie et fera découvrir Chostakovitch aux USA pendant le guerre…

Arrive, fuyant l'Europe nazie, Otto Klemperer, géant juif, moderniste, caractériel à ses heures, perfectionne le tempérament de l'orchestre de L.A. qui lorgne un peu trop vers le style hollywoodien.  Klemperer demandera au français Pierre Monteux de passage pour quelques concerts, de se porter au secours de l'orchestre de San Francisco au plus bas… Le créateur du Sacre du Printemps est surnommé le "bâtisseur d'orchestre" depuis sa réorganisation de l'Orchestre de boston entre 1915 et 1924, faisant cadeau à son départ d'un ensemble prestigieux à Serge Koussevitzky qui le maintient à ce niveau pendant un quart de siècle… Homme patient et affable, de 1935 à 1954, il fait miracle, renouvelle le répertoire et prépare la succession assurée entre autres par Zubin Mehta, Ozawa, Herbert Blombstedt et MTT dont je viens d'écrire le RIP.


- Dis donc Claude… je ne veux pas t'obliger. Et Paul Paray dans tout cela ?

- On y arrive Sonia… La quasi-totalité des artistes cités dans ce chapitre dans ce récit de la construction du panel symphonique US nous ouvre des portes pour des articles de la saga des Disques Légendaires : Artur Rodziński cravachant la 1ère et la 8ème de Chostakovitch à New-York en 1944… et tu pourras réécrire "comme vous ne nous l'avez jamais entendue"… 

- Admettons… Si on prenait un petit jus avant de partir pour Détroit visiter un autre "bâtisseur et sauveur d'orchestre", d'après tes confidences…

Quelques ☕☕☕☕☕☕☕ plus tard



3 – Paul Paray, le second "batisseur d'orchestre" avec une baguette de magicien 😊


Paul Paray le navigateur
 

Mai 1886, Le Tréport. Attablés à l'une des charmantes gargotes alignées sur le quai du port : Sonia, robe en crinoline et capote "sur la tête", face à vôtre rédacteur coiffé d'un canotier pour cacher sa calvitie, dégustent des fruits de mer. À l'étage, un nourrisson s'égosille en attente du sein maternel. Amusés d'une telle vaillance lyrique, on s'enquiert auprès du serveur qui nous affranchit : "c'est le petit Paul Paray, avec une telle criaillerie, il ira loin ce petit" !

- Ô Claude… c'est quoi ce galimatias Proust-Maupassant… Et Paul Paray dans tout cela ?

Le père de Paul Paray, Auguste, sculpteur sur ivoire et musicien donne ses premières leçons de musique à son fils. Auguste est organiste à la paroisse du Tréport et dirige la fanfare. Les aînés de la fratrie, un gars, une fillette, profitent aussi de cette éducation familiale. Supposer qu'Auguste maitrise et le jeu et l'enseignement du clavier semble pertinent à voir du talent de son fils dès l'adolescence. Paul âgé de 14 ans exécute l'intégrale de l'œuvre pour orgue de Bach et un an plus tard les redoutablement difficiles symphonies de Widor et de Vierne. Cette prouesse démontre que Paul bénéficie d'une virtuosité et d'une oreille absolue et, bien plus, du sens de l'interprétation d'ouvrages savants et spirituels, une rare précocité que l'on trouvait dans le passé chez Mendelssohn par exemple. En parallèle, il chante dans la Chorale de la cathédrale de Rouen et compose déjà un magnificat toujours inscrit au répertoire du chœur. Car si Paul Paray demeure comme l'un des grands chefs français, il sera un compositeur qu'il faut redécouvrir !

L'organiste Henri Dallier, célèbre en son temps comme titulaire de l'orgue de la Madeleine, successeur de Gabriel Fauré à ce poste et élève de César Franck aurait-il entendu jouer le jeune Paul ? On ne sait pas quand ni où, peut-être lors d'une prestation sur l'orgue Cavaillé-Coll-Widor de l'Abbaye de Rouen…. Le virtuose aide Paul à intégrer le conservatoire de Paris en 1904. Il y apprend l'harmonie, le contrepoint, et la composition ; il jouait du piano, du violoncelle et même des timbales mais il devient surtout un organiste de renom. Il sort diplômé en 1907.



Paul Paray à son bureau
 

D'un esprit très "largement ouvert" 😊, il fréquente comme pianiste les bastringues parisiens mais aussi le gotha des compositeurs "classiques" de la Capitale. En 1911, il remporte le Prix Médicis avec 19 voix sur 20 !! Dans le jury : Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns, Charles-Marie Widor et Gabriel Pierné. Sa cantate Yanitza, est une œuvrette oubliée comme quasiment toutes les mièvreries imposées pour ce concours. Il part ainsi deux ans se perfectionner et rentre à Paris en 1914 tout juste pour partir au front. Ô pas longtemps, après deux mois à guerroyer sans passion, il est fait prisonnier et attendra à Darmstadt l'Armistice de 1918. Il refuse de mettre son talent au service des allemands, mais joue de l'harmonium lors des offices religieux pour les prisonniers catholiques et… protestants. Ce ne sont pas des détails insignifiants, ils dressent le portrait humaniste de l'homme. Sans papier à musique, il compose de mémoire un quatuor publié en 1919.

Revenu du stalag, il débute une carrière de chef d'orchestre en assistant Camille Chevillard à la tête des concerts Lamoureux. Le décès de Chevillard en 1923 lui permet d'accéder au poste de directeur jusqu'en 1928. Rénovateur, il inscrit aux programmes des musiques modernes de : Fauré, Debussy, Ravel et Ibert

Dans la décennie qui précède la seconde guerre mondiale, Paul Paray entame une suite itinérante de contrats avec des orchestres français, plus ou moins chorologiquement : directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo et de celui du Casino de Vichy. En 1933, il succède à Gabriel Pierné à la tête de l'Orchestre Colonne à Paris. À l'Opéra de Paris, il dirige plusieurs opéras de Wagner : La Walkyrie, Siegfried et Tristan et Isolde. Il conservera le poste jusqu'en 1940 et après la guerre de 1945 à 1956. Une chronique dédiée à cet orchestre légendaire, hélas relégué au second plan, par des réformes de subvention contestable mérite sa chronique…

Entre avril et octobre 1939 se tient à Flushing Meadows-Corona Park l'Exposition universelle de New York. Paul Paray représente l'art musical français au nom du gouvernement et dirige l'orchestre de N.Y. On lui propose de partager avec Toscanini la direction de l'Orchestre de la NBC voué aux diffusions radiophoniques et aux gravures de disques de meilleure qualité ; une phalange créée pour le maestro italien opposant virulent de Mussolini, colérique mais visionnaire, moderniste, socialiste et antifasciste ; un grand honneur que le français décline pour retourner dans son pays en guerre… reprendre les rênes des concerts Lamoureux… 


Opéra de Monte Carlo

En 1940, le régime de Vichy collabore avec l'Allemagne, le pétainisme s'allie au nazisme et applique une doctrine similaire. Le gouvernement fusionne les orchestre Colonne et Lamoureux sous le seul nom de Lamoureux (Édouard Colonne était juif). On maintient Paul Paray secondé par Paul Bigot à la direction d'un orchestre unifié sous réserve qu'ils dénoncent les musiciens israélites. Paray refuse tout net et décide de ne plus jouer à Paris. Bigot acceptera… Paray dirige un temps en zone libre sous le contrôle de Vichy mais la même demande ignoble de dénonciation lui est réitérée ! Qu'à cela ne tienne, il prend en main l'orchestre de Monte-Carlo, fleuron symphonique et lyrique de la principauté de Monaco restée neutre. Résistant à distance, il accueillera entre autres activités des musiciens du territoire occupé devant fuir Milice et Gestapo française.

Bizarrement, il reprochera injustement à Charles Munch d'avoir "collaboreé" en dirigeant l'orchestre des concerts du conservatoire (futur orchestre de Paris) et en réorganisant le conservatoire. En réalité, Munch financera un réseau de résistance et protègera à ses risques et périls nombre d'artistes menacés par la Gestapo, lui le premier… Est-ce de la rancoeur de la part de Paray qui n'entrera pas dans la légende des chefs courageux de la musique nationale, à l'inverse d'un Munch médaillé et qui part diriger le sompteux Orchestre de Boston en 1946. Allez savoir… Les idéologies maudites parvenaient à empoisonner les esprits même les plus éclairés… Paray, par décision de justice dut s'excuser de ces accusations…

De 1945 à 1952, il assure la renaissance de l'Orchestre Colonne tout en dirigeant en tournée la Philharmonie de Vienne et même assistant la création de celui d'Israël.

Depuis 1887, l'Orchestre de Détroit dans le Michigan ouvre, fait faillite, ouvre encore, referme, déménage, fait appel à des artistes pigistes, bref de manière triviale, patauge dans la médiocrité… Passons sur les détails. En 1956, il s'installe pour 33 ans dans le Ford Auditorium et ses près de 3000 places. L'acoustique n'est sans doute pas idéale. Paul Paray arrive en 1953 pour dix ans, un chef expérimenté et populaire depuis 1939 et son succès lors de l'exposition universelle de N.Y., l'orchestre commence son ascension vers le podium des grandes formations américaines.

L'orchestre trouve année après année une grande renommée notamment avec ses 70 enregistrements pour le label Mercury qui concurrence sans conteste la stéréophonie, technique pour laquelle RCA avait investi à Chicago avec Fritz Reiner.


Ford Auditorium de Détroit

Lors de la prise de fonction de Paul Paray en 1953, l'orchestre n'a pas joué depuis deux ans ! Parfois repartir presque à zéro avec un maestro expert et très exigeant quant au déchiffrage des portées a du bon. Le chef imposera cohésion et précision dans le dialogue concertant entre les pupitres : couleur, rythme, legato, nuances. Paul Paray exige à la manière de Toscanini une lecture méticuleuse et respectueuse des partitions. Chaque note et détail du solfège doivent être respectés dans leur durée prévue, on n'improvise pas une variante de l'œuvre par des initiatives personnelles, parfois hédonistes. Pour ces hommes, par principe le compositeur a tout prévu ! Certes ce concept peut être débattu.

Paul Paray formé à l'école française se distingue donc du style de direction germanique plus orienté vers le recours à des légatos très (trop) prononcés, et des rubatos qui conduisent à un son global parfois splendide mais qui nuit, surtout au disque, à une perception fine des interventions des différents instruments, surtout ceux de la petite harmonie noyée dans un océan de cordes.

Dans un article de Jean-Claude Hulot à propos de la parution en 2022 chez Eloquence de deux coffrets de 23 et 22 CD de rééditions de gravures captées à Détroit pour Mercury, le critique évoque la maitrise de Paray par ces mots : "précision, équilibre, élan et énergie" ! Quoi ajouter de plus hormis des synonymes creux ? Il poursuit par cette expression "à mille lieues de la démesure d'un Knappertsbusch", le chef allemand le plus mystique et wagnérien qui soit, apôtre de la méditation dans Tristan ou Parsifal certes, mais quelle hauteur de vue spirituelle. (Clic)


Pour illustrer ce propos sur la latitude entre la fidélité absolue au compositeur ou l'adaptation du langage à sa propre inspiration artistique, en un mot démontrer que l'esprit peut l'emporter sur la lettre sans la trahir, écoutons le début bouleversant de l'acte III de Tristan und Isolde… La passion jusqu'à la folie jaillie du lyrisme dû aux nuances contrastées de Paul Paray et l'affliction (solo de cor anglais) et la sensualité chez Furtwängler faisant chanter ses cordes jusqu'à un infini extatique. On notera pourtant que les deux chefs jouent ce prélude à durée rigoureusement égale (7'20). La magie musicale quand l'interprétation échappe au métronome pour privilégier l'émotion. 

Paul Paray  Wilhelm urtwängler 


 

Paul Paray constituera un large patrimoine d'oeuvres pour l'orchestre. Au disque, il n'est pas l'homme des intégrales hormis un flamboyant cycle symphonique de Schumann. Sa contribution s'orientera vers un catalogue de grandes œuvres françaises pour lesquelles il léguera une discographie de référence (là on peut le dire). Si ces anthologies d'extraits Wagnériens ont vaillamment traversé le temps, cela n'en est pas systématiquement le cas pour les "standards" du classique au postromantisme, exception une "pastorale" de Beethoven de grande classe. Quoique le chef s'intéressait avec bonheur à la musique russe telle la symphonie N°2 de Borodine "Antar" ou encore Rachmaninovsymphonie N°2. La musique américaine occupera une place importante dans les programmes : Aaron Copland, Samuel BarberHarold Shapero, James Cohn, Ned Rorem, Walter Piston...

Paul Paray puisera pour ses eregistrements dans la stéréo limpide et dynamique de Mercury dans la musique française affinée avec les orchestres Colonne et Lamoureux des réussites marquantes : des Ravel et des Debussy analytiques comme il se doit pour des œuvres bien plus expressionnistes que plongées dans les brumes impressionnistes. "finesse, élégance et naturel" pour citer de nouveau Jean-Claude Hulot. Des symphonies peu jouées hors de France à l'époque : Franck, Chausson (une exception : Monteux à San Francisco – son mono ingrat), une diabolique Fantastique de Berlioz (sans jeu de mot) qui reste dans toutes les comparaisons à l'aveugle la gagnante haut la main et une célèbre 3ème de Saint-Saëns avec à l'orgue, Marcel Dupré. Ajoutons des partitions trop délaissées de nos jours en salle même si je les ai commentées dans certaines chroniques du blog : la Tragédie de Salomé de Florent Schmitt, hallucinante, des ouvertures et des ballets d'Hérold, Auber, ou Ambroise Thomas. Avec 45 CD, on aura du choix, je m'interromps ici, nous allons écouter deux monuments du microsillon.

 

En 1962, Paul Paray atteint ses 76 ans et quitte Detroit pour une fin de carrière pendant laquelle il retrouvera les Concerts Lamoureux, l'orchestre de Monte Carlo et de la RTF entre autres. Pas de poste officiel mais une activité incroyable pour ce géant de l'orchestre, fougue absolue qui prendra fin le lendemain de son dernier concert le 10 octobre 1979. Il a 93 ans. En 1967, aucunement rancunier, Paul Paray qui s'est réconcilié avec Charles Munch et lui avait même demandé de lui succéder à la direction des Concerts Colonne avant son départ pour Detroit, accepte de remplacer le fondateur de l'Orchestre de Paris épuisé (il décédera en 1968) lors d'une tournée de cette nouvelle phalange dans les pays de l'Est : Kiev, Moscou, Leningrad et Riga.

 

4 – La plus satanique des gravures de la symphonie Fantastique de Berlioz

caricature de la création de la symphonie

Qui n'a jamais vu cette caricature sarcastique de Berlioz dirigeant dans la salle du Conservatoire sa symphonie "fantastique" écrite en 1830 ? On peut s'interroger si en 1960, date de l'enregistrement, Paul Paray qui a fait de l'orchestre provincial et en difficulté permanente de Detroit un concurrent des big five (les 5 meilleurs orchestres US) ne s'est pas se remémorer cette gravure brocardant la folie démoniaque de Berlioz dont la symphonie fantastique fit scandale par ses emportements orchestraux…

À l'évidence, Paray veut s'écarter des interprétations classiques influencées par le style romanesque germanique pour restituer la fureur sèche et diabolique de l'œuvre sous la baguette impétueuse de son auteur. La réussite est totale, le disque reste cultissime 😊.

Certains musicologues considèrent la symphonie "fantastique" comme la réelle première symphonie romantique. Opinion pertinente quand on découvrira Harold en Italie (à programme détaillé et avec alto solo) et la Damnation de Faust. Pour moi la symphonie Héroïque de Beethoven demeure néanmoins la pierre fondatrice de l'époque romantique même si ce n'est pas une œuvre à programme. Chez Beethoven, seule la 6ème, la "Pastorale" peut revendiquer cette appellation contrôlée 😉…

En 2011, j'ai publié une chronique opposant deux belles versions : celles de Charles Munch et l'orchestre de Boston et une seconde dirigée sur instruments d'époque par John Eliot Gardiner. (Clic). Je vous renvoie à l'analyse de l'œuvre et à son contexte créatif pour un jeune compositeur autodidacte de 27 ans. Voici le résumé de la symphonie, et quand je parle de programme, Liszt, inventeur du poème symphonique inspiré par la poésie et la littérature en est très proche. Ne sera-t-il pas l'auteur de deux symphonies dramatiques : Faust Symphonie et Dante Symphonie (et 13 poèmes symphoniques).


Berlioz - Photo de Pierre Petit

1 : [00:00] : Rêveries – Passions : un jeune musicien imagine une femme idéale et s’en éprend d’une passion délirante. Les sentiments les plus opposés s’affrontent : tendresse, colère, jalousie, chagrin, bref le spleen total… chaque sentiment lui suggère un thème musical.

2 : [11:32] Un Bal : le jeune homme est poursuivi sans relâche par l’image de sa belle, vision qui vient gâcher la fête et notamment la valse donnée à ce moment-là…

3 : [17:05] Scène aux Champs : dans un calme de crépuscule, l’artiste reprend un peu d’espoir de reconquérir son amour chéri. Il espère vaincre sa solitude. Les idées noires réapparaissent, tromperie et crainte de l’échec. Le tonnerre gronde.

4 : [31:42] Marche au supplice : le garçon préfère la mort en s’empoisonnant avec de l’opium, raté ! Dans son délire, il rêve qu’il a tué sa belle et qu’il meurt exécuté sur l’échafaud…

5 : [36:09] Songe d'une Nuit de Sabbat : toujours en songe, notre musicien est entrainé au tombeau par sa chère aimée accompagnée d’une cohorte de sorcières déchaînées, ignobles et grotesques.

Quant à l'interprétation, le style vigoureux et incisif (en bref glaçant et satanique) a été décrit avant. Les cuivres nous agressent par leur acdité flippante, un réalisme des timbres rare au disque. Plus encore, je viens de relire la fin de mon billet de 2011 dans lequel je concluais : "Cela dit, écoutez la furie démoniaque de Paul Paray avec l'orchestre de Détroit en 1959. Mais c'est dangereux, toutes les autres gravures semblent chambristes après une telle expérience. Réédité en CD…". La valse, un tourbillon dantesque, est indansable. 😧

Pour mémoire l'orchestration luxuriante est sans concurrente connue à l'époque. Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que Wagner, puis Mahler ou Richard Strauss prennent un chemin similaire :

Bois : 2 flûtes (dont 1 piccolo), 2 hautbois (dont 1 cor anglais), 2 clarinettes (dont 1 petite clarinette), 4 bassons. Cuivres : 4 cors, 2 cornets à pistons, 2 trompettes, 3 trombones, 2 tubas. Percussions : timbales, cymbales, grosse caisse, tambour, cloches. Cordes pincées : 2 harpes. Cordes frottées : violons 1 et 2, altos, violoncelles, contrebasses.  


5 – Paray interprète La Mer de Debussy par grand vent

Marine (étude de la mer) de Claude Monet

Un bol d'air marin bienvenu après le déchaînement des harpies ? peut-être pas car voilà une interprétation de La Mer qui décoiffe. Alors Debussy impressionniste, expressionniste, abstrait en musique… Bof débat pour jour de pluie et pour démarrer lire mon propos dans la chronique consacrée à l'œuvre dirigée brillamment par Michael Tilson Thomas à San Francisco à qui j'ai rendu hommage la semaine passée. (Clic)

Très logiquement ébauchée en Bourgogne (vue imprenable sur la plage), Debussy achève cette "symphonie" en 1905 lors d'un séjour sur la côte de la Manche à Eastbourne, station balnéaire du Sussex. Même si Camille Chevillardà la tête des Concerts Lamoureuxn'assure guère lors de la création, déconcerté par une musique aussi novatrice et orchestrée, la partition a vite trouvé son public de fans et demeure un hit des programmes des concerts. Citons le pianiste Sviatoslav Richter ; "Dans la musique de Debussy, il n'y a pas d'émotions personnelles. Il agit sur vous encore plus fortement que la nature. En regardant la mer, vous n'aurez pas de sensations aussi fortes qu'en écoutant La Mer. [...] Debussy, c'est la perfection même".

Le pianiste légendaire résume à merveille l'inspiration de Debussy qui, bien au-delà des couleurs mordorées d'un Monet ou la violence figurative d'un Turner, en propose une synthèse. Les sous-titres de chacun des mouvements donnent la clé de l'inspiration. La Mer de Debussy illustre la lumière et surtout le mouvement des ondes jusqu’au coup de tabac. Donc trois esquisses, puisque le maître a choisi ce terme pour chaque partie.

I - [00:00] De l'aube à midi sur la mer

II - [08:21] Le jeu des vagues

III - [14:30] Dialogue du vent et de la mer

Avec Paul Paray l'animation souhaitée ne manque pas. Les vagues jouent en frissonnant. Une fois de plus l'instrumentation complexe paraît transparente (quelle présence des solos instrumentaux dans II, notamment la trompette, fabuleuse, presque en mode concerto). On pourrait commenter pendant des pages et des pages. Quant au final III, mettez un ciré et souhaitez ne pas voir le mal de mer… Encore une trompette mise à rude épreuve pour éviter les couacs ! Fureur et raffinement dans ce disque de 1955, soit 70 ans (prise de son avec trois micros).


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.