jeudi 1 octobre 2026

KAZUO ISHIGURO "Les Vestiges du jour" (1989) par Benjamin


Lorsqu’il s’agit de comprendre le monde, l’homme est partagé entre deux visions de plus en plus opposées. La première, la scientifique, est sans doute celle qui parait la plus rassurante. Pour elle, tout est une question de causes et de conséquences logiques, comme si le monde n’était qu’une énorme horloge dont il convenait d’analyser tous les rouages. 

Sa pensée est froide et ne vise qu’à une chose, trouver la solution la plus efficace aux problèmes qu’elle se pose. Appliquée aux sujet les plus bassement techniques et biologiques, elle participa à l’éradication de nombre de maux fatals à nos aïeux. Si nous ne pouvons que célébrer l’invention du vaccin, du chauffage, de l’automobile, toutes ces choses rendant le séjour de l’homme sur terre plus doux, le scientisme est vite venu montrer les dérives d’une telle vision du monde. 

Le scientisme, c’est cette idée selon laquelle la science ne pourrait être remise en question, que son progrès ne saurait être ralenti, c’est la nouvelle chapelle qu’a érigé l’homme moderne sur les décombres de la morale traditionnelle. Aujourd’hui, la voix scientifique est écoutée comme une voix divine, ses révélations prophétiques dictant à l’homme de nouveaux dogmes.

L’homme ne se limite heureusement pas, comme semble le croire notre temps, à un amas de chair dont il convient de maintenir la rentabilité. Subsiste en lui des aspirations et des pulsions dépassant les frontières de la froideur scientifique, ce sont ces aspirations profondes que la vision littéraire du monde se propose d’explorer. Dans cette mission se distingue particulièrement Kazuo Ishiguro, cet anglais venu du Japon qui ajoute à l’absurdisme d’un Kafka l’humaniste d’une George Sand. Là où, chez Kafka, la menace pesant sur les personnages vient de la folie du monde qui les entoure, Ishiguro nous présente des individus bâtissant malgré eux leur malheur. 

La société a évolué, les hommes se sont libérés au point de s’isoler, devenant ainsi tour à tour leurs propres bourreaux et leurs propres sauveurs. Si Ishiguro inventa bien une forme de dystopie dans « Klara et le soleil », ce ne fut que pour mieux illustrer la solitude rongeant l’homme moderne. Cette société si froide qu’elle offre des amis robotiques à ses enfants esseulés ressemble à ce que pourrait devenir notre monde si le scientisme et ses fils numériques parviennent à détruire toute forme de sociabilité spontanée. Puis il y a l’humanisme d’Ishiguro, sa capacité à dépeindre les sentiments de ses personnages avec une justesse troublante.

« Klara et le soleil » ressemble à un mix de la sensibilité de « Madame Bovary » et de l’inquiétude envers l’avenir d’un Philip K Dick. Aussi réussi soit il, le résultat ne représente pas le sommet d’un art littéraire qui atteignit son zénith avec « Les vestiges du jour ». Véritable K anglais, le majordome de ce livre n’est contraint par aucun système défini, ne subit la pression de personne. S’il est esclave d’une chose, c’est seulement de la vision sacrificielle qu’il a de son métier. En cette période troublée précèdent la seconde guerre mondiale, il est convaincu que sa vie n’aura de sens que s’il la met au service d’un grand homme. Il s’acharne donc à gratifier le diplomate qui l’emploie du service le plus irréprochable, est obsédé par la propreté de la vaisselle et la réactivité discrète de son équipe.

En dehors de sa mission, l’homme n’a aucune envie, aucune opinion, la haute idée qu’il se fait de son ascèse l’a déchargé du fardeau de la pensée. Pris dans le tourbillon des services successifs, il ne vit ses sentiments que comme de possibles obstacles à l’accomplissement de sa mission. La jeunesse est ainsi, obnubilée par l’envie d’agir elle se fait une idée excessive de ce qui ne sont que des lubies. Portant leur lot de désillusions, les événements de sa vie lui arrachèrent progressivement les œillères qu’il s’était imposé, lui donnant ainsi une vision plus complète de l’existence. 

Contrairement à Kafka, qui ne donnait des tourments de ses personnages qu’une vision ridicule et pitoyable, Kazuo Ishiguro montre la grandeur du fanatisme de cet homme. Au fond, l’auteur de la « Métamorphose » fut un grand manichéen, la société et son irrationalité fut pour lui le souverain mal. Plus nuancé, Ishiguro touche au génie en décrivant le moment où le père du héros, majordome lui-même, fait un malaise au milieu du service dirigé par son fils. Vite conscient que l’incident sera fatal à son aïeul, le majordome trouva tout de même la force de ravaler sa tristesse pour achever le service comme si de rien n’était.

Ce sens du devoir obstiné, cette pudeur sentimentale, l’homme la qualifiait de dignité, qualité suprême du majordome. A une époque où la guimauve du sentimentalisme est étalée partout avec un plaisir obscène, un tel courage s’apparente à la relique d’une grandeur perdue. Ce majordome n’est ni irréprochable ni foncièrement mauvais, son courage servile accouchant tour à tour d’une grandeur admirable et d’une médiocrité pathétique. C’est au nom de la loyauté envers cet idéal que le majordome fit également licencier son personnel juif pour ne pas indisposer les invités allemands de son maître, erreur qu’il ne regrettera que lorsque son employeur avouera regretter de lui avoir demander une telle bêtise. Les années passèrent ensuite au rythme des services et, lorsque la réputation de l’homme qu’il servait fut ruinée par sa proximité passée avec les dignitaires nazis, le majordome commença à relativiser l’importance de sa mission.

Lui revinrent alors les souvenirs de ces occasions où, s’il avait eu de l’existence une vision plus légère, il aurait pu bâtir son bonheur et construire son individualité. Dans son service, une jeune femme se prit pour lui de l’affection profonde qui constitue le socle des familles heureuses. Le majordome ne le vit pas, son service monopolisant l’intégralité de son attention. Véritable scientifique du service de table, il considérait les hommes comme un chimiste considère ses produits. Il évaluait ainsi les caractères comme certains évaluent l’efficacité d’un dégraissant, ne prêtant attention qu’à leurs capacités à servir sa cause. Une dévotion aussi totale n’était pas sans grandeur, même si cette grandeur semble en partie née d’une faiblesse. Ce que l’étranger de Camus subissait malgré lui, le majordome d’Ishiguro se l’infligea de façon volontaire. 

Le service d’un grand homme lui permit de se libérer des sentiments et du doute, lui offrait la possibilité de vivre la volupté de celui pour qui la vie est toute tracée. La haute idée que cet homme se fit de sa mission sembla d’abord le préserver des grandes douleurs de la vie, jusqu’au moment où la vieillesse l’obligea à prendre du recul sur son existence. Lui revinrent alors les images de ces moments où son parcours aurait pu prendre une autre direction. L’homme n’est pas fait pour étouffer ainsi sa vie dans une série de procédures austères, quelque chose en lui finit toujours par hurler son besoin de légèreté, de folie, de chaos, de liberté.

Ce besoin, la plupart des hommes le sublime dans le mariage et la vie de famille, ce qui reste la plus belle façon de répondre au problème posé par notre fin inéluctable. Restent finalement des idéaux qui ne paraissent plus si grands que ça et qui, dans leur chute, ont dévoilé l’irréparable erreur d’un vieil homme seul. Reste l’amertume du serviteur épuisé et un grand roman.

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Article illustré par des images du film de James Ivory (1993) avec Anthony Hopkins. 

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