jeudi 29 octobre 2026

BABYLON BABIES de Maurice G. Dantec (1999) par Benjamin.


Globalement, l’œuvre de Maurice G Dantec peut se scinder en trois grandes parties. La première, symbolisée par « Les racines du mal » et la « Sirène rouge » est la plus rationnelle. Vite rangée sous l’étiquette de polar ou roman noir, elle nous présente des héros aux prises avec la barbarie d’un monde en perte de repère. S’il subsiste quelques traces de science fiction, elles ne forment qu’une teinte originale dans un récit assez terre à terre. Cette timidité vis-à-vis du futurisme mènerait presque à se demander si, comme tant de littérateurs austères, Dantec ne nourrirait pas un certain mépris pour l’univers science fictionnel et la littérature d’anticipation. 

C’est pourtant bien ce mépris pour ce genre qui lui fit dire sur un ton agacé à un journaliste : « Je ne comprends pas ce mépris pour la science fiction. Alors pour vous monsieur Huxley, monsieur Dick et monsieur Orwell, c’était des blaireaux ? ». C’est que, après le coup de maître de « Les racines du mal », Dantec découvrit dans la science fiction un nouvel horizon à explorer. Comme il y eut des free jazzmen, l’homme fut un free writer. Il se jetait dans l’écriture sans plan ni boussole, explorait ses mondes en même temps qu’il les inventait. Par ce procédé, il poursuivit le défaut qui fut si longtemps pointé par les détracteurs des écrivains futuristes et fantastiques, prenant plus soin de décrire son univers que la personnalité de ses personnages. 

Ce reproche ne peut que faire sourire les vrais amateurs de littérature, à moins que ceux-ci soient capables de reprocher à Kafka de ne pas avoir détaillé la personnalité de son fameux K. Comme l’auteur du procès, les écrivains de science fiction voyaient d’abord leurs personnages comme des moyens de souligner les tourments et les tares de leurs mondes. « 1984 » aurait-il été meilleur si Orwell s’était longuement attardé sur le passé de Winston ? K. Dick aurait-il dû faire de son œuvre une version cosmique de la comédie humaine de Balzac ? Bien sûr que non ! 

Le travail de ces hommes fut davantage de restituer les peurs du présent en imaginant l’avenir. Ainsi naquit donc « Babylon babies », grande fresque cybernétique aux sous entendus résolument nietzscheen. Si « Le dernier homme » est le titre d’un chapitre des « Racines du mal », c’est bien « Babylone babies » qui nous présente son monde crépusculaire.

Ayant perdu tout idéal, Hugo Cornélius Toorop erre dans ce décor futuriste avec son instinct de survie comme seule boussole. De puissantes mafias ont érigé leurs grandeurs sur les décombres d’états en lambeaux, créant ainsi une oppressante tyrannie anarchiste où la mort et le vice se partagent les rues. Perdue dans cet univers sans idéal, une humanité crépusculaire noie son angoisse dans les plaisirs narcotiques et l’aliénation numérique. Fille de cette décadence futuriste, une jeune femme se retrouve enceinte par la seule intervention de la science. Pauvre madone schizophrène, elle abrite dans sa chair malade deux jumeaux représentant l’avenir de l’humanité. 

Ces rejetons, dotés de capacités exceptionnelles et nés de la science d’une sombre secte, sont destinés à représenter le prochain stade de l’évolution humaine. Au fil du parcours, Toorop découvrira que, s’ils venaient à naître, de tels jumeaux ne manqueraient pas de déclencher la perte de l’humanité qui les a précédé. Dotés d’un système immunitaire différent, de tels surhommes ne manqueraient pas de diffuser chez les races devenues caduques une épidémie mortelle, comme les troupes de Christophe Colomb le firent auprès des tribus indiennes. Ne pouvant plus se transcender que par une frénétique fuite en avant scientifique, l’humanité semble ici courir à sa perte. 

Le monde de « Babylon babies » est un monde où les décors d’un futurisme spectaculaire semblent faits pour faire oublier la tristesse d’un peuple sans âme ni lien collectif, c’est un nouvel âge féodal sans foi ni loi.

Bandits de grands chemins de ces temps pas si éloignés, les mafieux sont devenus les derniers hommes doués d’ambitions. Les autres, enchaînant les plaisirs futiles et les opiums toxiques, semblent aussi primaires que la technologie qui les divertit est avancée. La science est le seul espoir de ce peuple acéphale, la force divine lui faisant oublier la vacuité de son existence pour qu’il continue de s’y noyer. Véritable Sainte Vierge de ce peuple scientiste, le personnage de Marie Zorn pose par son existence une question simple mais cruciale : le seul salut des derniers hommes se trouvera t-il dans le sacrifice suprême au dieu science ? Le devoir de l’humanité est-il de toujours évoluer même si cette évolution menace son existence même ? 

Il parait difficile de considérer comme pleinement humains ces jumeaux nés d’expériences scientifiques, à moins de penser que le consommateur parfait représente l’avenir de l’humanité. L’homme construit n’est pas fait que de chair et de sang, mais aussi d’émotions et de pensées. Privés de la douceur du lien filial, ces êtres ne se révéleraient-ils pas aussi diminués humainement qu’ils ne sont augmentés physiquement ? Puis il y a la schizophrénie de la mère, cette maladie que l’on pourrait presque nommer "maladie du consommateur parfait". L’avenir de l’homme pourrait donc être une horde d’êtres qui jouiraient d’une carcasse surhumaine dirigée par un esprit à la merci de ses délires et de ses pulsions. 

Si Toorop pensait simplement gagner de l’argent en protégeant la fille d’une secte d’illuminés, ses découvertes le plongent dans ces réflexions vertigineuses, dilemmes nés des angoisses fascinantes de Philip K Dick. Ces préoccupations ne sont donc pas neuves, mais aussi vieilles que la science fiction. Notons toutefois que, à travers sa grande odyssée futuriste, Maurice G. Dantec traite son sujet avec suffisamment d’inventivité et d’enthousiasme pour placer son œuvre dans la lignée des classiques du genre.

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N.D.L.R : ce roman a été adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz sous le titre « Babylon A.D. » (2008) avec Vin "Fast and Furious vroum vroum" Diesel dans le rôle de Toorop, mais aussi Michelle Yeoh, Charlotte Rampling, Gérard Depardieu, Lambert Wilson, Mélanie Thierry.

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