Globalement,
l’œuvre de Maurice G Dantec peut se scinder en trois grandes
parties. La première, symbolisée par « Les racines du mal »
et la « Sirène rouge » est la plus rationnelle. Vite
rangée sous l’étiquette de polar ou roman noir, elle nous
présente des héros aux prises avec la barbarie d’un monde en
perte de repère. S’il subsiste quelques traces de science fiction,
elles ne forment qu’une teinte originale dans un récit assez terre
à terre. Cette timidité vis-à-vis du futurisme mènerait presque à
se demander si, comme tant de littérateurs austères, Dantec ne
nourrirait pas un certain mépris pour l’univers science fictionnel
et la littérature d’anticipation.

C’est pourtant bien ce mépris
pour ce genre qui lui fit dire sur un ton agacé à un journaliste :
« Je ne comprends pas ce mépris pour la science fiction. Alors pour
vous monsieur Huxley, monsieur Dick et monsieur Orwell, c’était
des blaireaux ? ». C’est que, après le coup de maître de
« Les racines du mal », Dantec découvrit dans la science
fiction un nouvel horizon à explorer. Comme il y eut des free
jazzmen, l’homme fut un free writer. Il se jetait dans l’écriture
sans plan ni boussole, explorait ses mondes en même temps qu’il
les inventait. Par ce procédé, il poursuivit le défaut qui fut si
longtemps pointé par les détracteurs des écrivains futuristes et
fantastiques, prenant plus soin de décrire son univers que la
personnalité de ses personnages.
Ce reproche ne peut que faire
sourire les vrais amateurs de littérature, à moins que ceux-ci
soient capables de reprocher à Kafka de ne pas avoir détaillé la
personnalité de son fameux K. Comme l’auteur du procès,
les écrivains de science fiction voyaient d’abord leurs
personnages comme des moyens de souligner les tourments et les tares
de leurs mondes. « 1984 » aurait-il été meilleur si
Orwell s’était longuement attardé sur le passé de Winston ? K.
Dick aurait-il dû faire de son œuvre une version cosmique de la
comédie humaine de Balzac ? Bien sûr que non !
Le travail de ces
hommes fut davantage de restituer les peurs du présent en imaginant
l’avenir. Ainsi naquit donc « Babylon babies », grande
fresque cybernétique aux sous entendus résolument nietzscheen. Si «
Le dernier homme » est le titre d’un chapitre des « Racines
du mal », c’est bien « Babylone babies » qui nous
présente son monde crépusculaire.
Ayant perdu tout idéal, Hugo
Cornélius Toorop erre dans ce décor futuriste avec son instinct de
survie comme seule boussole. De puissantes mafias ont érigé leurs
grandeurs sur les décombres d’états en lambeaux, créant ainsi
une oppressante tyrannie anarchiste où la mort et le vice se
partagent les rues. Perdue dans cet univers sans idéal, une humanité
crépusculaire noie son angoisse dans les plaisirs narcotiques et
l’aliénation numérique. Fille de cette décadence futuriste, une
jeune femme se retrouve enceinte par la seule intervention de la
science. Pauvre madone schizophrène, elle abrite dans sa chair
malade deux jumeaux représentant l’avenir de l’humanité.

Ces
rejetons, dotés de capacités exceptionnelles et nés de la science
d’une sombre secte, sont destinés à représenter le prochain
stade de l’évolution humaine. Au fil du parcours, Toorop
découvrira que, s’ils venaient à naître, de tels jumeaux ne
manqueraient pas de déclencher la perte de l’humanité qui les a
précédé. Dotés d’un système immunitaire différent, de tels
surhommes ne manqueraient pas de diffuser chez les races devenues
caduques une épidémie mortelle, comme les troupes de Christophe
Colomb le firent auprès des tribus indiennes. Ne pouvant plus se
transcender que par une frénétique fuite en avant scientifique,
l’humanité semble ici courir à sa perte.
Le monde de « Babylon babies » est un monde où les décors d’un futurisme
spectaculaire semblent faits pour faire oublier la tristesse d’un
peuple sans âme ni lien collectif, c’est un nouvel âge féodal
sans foi ni loi.
Bandits de grands chemins de ces temps pas si
éloignés, les mafieux sont devenus les derniers hommes doués
d’ambitions. Les autres, enchaînant les plaisirs futiles et les
opiums toxiques, semblent aussi primaires que la technologie qui les
divertit est avancée. La science est le seul espoir de ce peuple
acéphale, la force divine lui faisant oublier la vacuité de son
existence pour qu’il continue de s’y noyer. Véritable Sainte
Vierge de ce peuple scientiste, le personnage de Marie Zorn pose par
son existence une question simple mais cruciale : le seul salut des
derniers hommes se trouvera t-il dans le sacrifice suprême au dieu
science ? Le devoir de l’humanité est-il de toujours évoluer
même si cette évolution menace son existence même ?

Il parait
difficile de considérer comme pleinement humains ces jumeaux nés
d’expériences scientifiques, à moins de penser que le
consommateur parfait représente l’avenir de l’humanité. L’homme
construit n’est pas fait que de chair et de sang, mais aussi
d’émotions et de pensées. Privés de la douceur du lien filial,
ces êtres ne se révéleraient-ils pas aussi diminués humainement
qu’ils ne sont augmentés physiquement ? Puis il y a la
schizophrénie de la mère, cette maladie que l’on pourrait presque
nommer "maladie du consommateur parfait". L’avenir de l’homme
pourrait donc être une horde d’êtres qui jouiraient d’une
carcasse surhumaine dirigée par un esprit à la merci de ses délires
et de ses pulsions.
Si Toorop pensait simplement gagner de l’argent
en protégeant la fille d’une secte d’illuminés, ses découvertes
le plongent dans ces réflexions vertigineuses, dilemmes nés des
angoisses fascinantes de Philip K Dick. Ces préoccupations ne sont
donc pas neuves, mais aussi vieilles que la science fiction. Notons
toutefois que, à travers sa grande odyssée futuriste, Maurice G. Dantec traite
son sujet avec suffisamment d’inventivité et d’enthousiasme pour
placer son œuvre dans la lignée des classiques du genre.
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N.D.L.R : ce roman a été adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz sous le titre « Babylon A.D. » (2008) avec Vin "Fast and Furious vroum vroum" Diesel dans le rôle de Toorop, mais aussi Michelle Yeoh, Charlotte Rampling, Gérard Depardieu, Lambert Wilson, Mélanie Thierry.
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