Dans l’iconographie littéraire japonaise moderne, une image résume à elle seule cette vision de la littérature, celle de Yukio Mishima discutant gaiement avec Yasunari Kawabata. Malgré leur apparente gaieté, le visage des deux hommes parait tendu par de lourds tourments existentiels. Si il est vrai que les amitiés les plus solides se forment sur le ciment de peines communes, alors ces deux hommes étaient faits pour se rencontrer. Contraint à la plus dure des solitudes par une grand-mère acariâtre et possessive, Mishima résuma son mal en affirmant que, chez lui, la découverte des mots précéda celle du corps. Cette « soif d’amour » qui donna son nom à un ouvrage de Mishima, Kawabata la vécut avec la même intensité douloureuse. Son tyran fut le destin, cette force mystérieuse faisant disparaître prématurément les êtres qui lui étaient chers.
jeudi 13 août 2026
LE MAÎTRE OU LE TOURNOI DE GO de Yasunari Kawabata (1951 - 54) par Benjamin
Les
avions fondirent sur les navires américains dans une charge aussi
suicidaire que vengeresse, grêle meurtrière provoquée par un monde
qui ne veut pas mourir. La guerre, l’Amérique l’avait au fond
gagné bien avant le début de la seconde guerre mondiale, son culte
de l’argent diffusant le cancer de la mesquinerie moderne dans le
corps fatigué de la tradition japonaise. La modernité modifiait la
guerre comme elle modifia ensuite la vision de la production, de
l’art, de l’humanité. La mitrailleuse et les bombardiers
inauguraient le règne des masses, le triomphe des chiffres et des
statistiques sur le panache et la force individuelle.
Que pouvait
encore être l’image du samouraï après après le double drame de
Nagasaki et Hiroshima ? Avant cela, cette figure tutélaire
gonflait encore les cœurs des combattants, restait le symbole adoré
d’une tradition que tant souhaiteraient rétablir. Les plus grands
écrivains sont avant tout les porte-paroles des joies, peines et
espoirs de leur époque, leurs plumes dressent le portrait d’un
peuple à un moment de son histoire.
L’homme aurait pu
faire siennes les lamentations du Feu Follet de Drieu La Rochelle,
comme lui ses êtres aimés ne cessaient de lui glisser entre les
doigts. Vint d’abord la mort prématurée du père, puis celle d’un
grand père dont il venait de se rapprocher. Restait alors l’espoir
du premier amour, dont l’apprenti écrivain ne se sentit d’abord
pas digne.
Lorsqu’un miroir était placé face à lui, Kawabata
maudissait ce visage qu’il taxa de la plus immonde des laideurs. De
cet amour aussi espéré qu’impossible selon lui, de ce deuil
impossible du plus beau sentiment humain naîtra la soif d’idéal
de l’écrivain. Lorsqu’il rencontra enfin cet amour, le
vrai, celui auquel on pense encore à l’article de la mort avec
mélancolie, ce ne sera que pour le perdre après quelques mois.
Lorsque, après l’avoir espéré des années durant, vous ne goûtez
que du bout des lèvres à un bonheur qui vous est violemment retiré,
son souvenir rayonne au fond de votre mémoire comme le plus brûlant
des soleils levant.
Contrairement à Mishima, Kawabata ne plongea
jamais dans les abysses de l’érotisme sadique, l’amour fut pour
lui une transcendance et un idéal. Mishima et Kawabata furent ainsi
le yin et le yang de la littérature japonaise de leur temps, sa
beauté sombre et sa grâce nostalgique. Le premier donna de
l’élégance au nihilisme, le second de la poésie à la
mélancolie. Dans les tourments de ces deux hommes raisonnaient les
inquiétudes d’une nation qui, plongée dans le grand bain de la
modernité, craignait de s’y dissoudre. Privé très jeune de
l’affection de ses aînés, Kawabata ressentit le mal de ce peuple
avec une sensibilité accrue. Dans la longue liste de personnages nés
de sa plume, son joueur de go incarne le mieux cette peine
existentielle.
Loin de moi l’idée de résumer ici les règles d’un
jeu que, après l’avoir inventé, les chinois eux mêmes léguèrent
à l’esprit aiguisé du peuple du soleil levant. Forme d’échec
ultra complexifié, le go engendrait des batailles pouvant
s’éterniser des heures, des jours, des mois. Cette patience est
l’art et la raison d’être du héros du maître ou le tournoi de
go.
Chargé de rendre compte des parties homériques qui firent la
renommé de cet homme, un journaliste nous dépeint un joueur plongé
dans une concentration extrême, possédé par un effort intellectuel
si intense qu’il en parait physique. La respiration du maître
s’accélère parfois, une suffocante chaleur de fin de marathon
envahit son corps, l’insomnie marque son visage d’une profonde
fatigue.
Comme un homme de l’ancien temps, ce maître voit d’abord
dans le jeu une façon d’entretenir et de défendre son honneur.
Arrivé au terme d’une vie privée de grandes joies, l’homme voit
dans son génie du go un moyen de racheter la platitude de son
existence par la grandeur de son art. La honte de la défaite aurait
pour lui l’horreur d’une mort définitive, lui donnerait le
vertige de celui qui a vécu sans laisser de trace de son passage.
Cet homme ne pouvait comprendre l’étranger qui, au cours de
parties hors concours, semblait heureux d’enchaîner les défaites.
A travers cette rencontre d’apparence banale s’incarnait le
dialogue impossible entre le monde moderne et celui de la tradition.
Le premier ne jurait que par la légèreté et le loisir, le second
cherchait la transcendance jusque dans les choses les plus légères.
Si, comme le disait Nietzsche, la maturité de l’homme consiste à
retrouver le sérieux que nous avions dans nos jeux d’enfant,
alors le triomphe de la modernité ne serait qu’une grande
régression collective. De ce constat naît l’admiration du lecteur
pour ce joueur de go qui, sous la plume de Kawabata, s’apparente
également à l’incarnation de la profonde solitude de l’artiste.
Editions Livre de Poche - 157 pages
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Je me demande où vous avez vu que "le monde moderne ne jurait que par la légèreté et le loisir", alors qu'il n'est question aujourd'hui que d'interdire, restreindre, contraindre ou contrôler... Rien de bien "léger", en somme. Et si c'était le cas, en quoi ce serait mal ? Il y eût effectivement, dans une certaine mesure, une "parenthèse enchantée" après mai 68 (toutes les années 70, en gros), qui fût d'ailleurs parmi les meilleures périodes musicales et cinématographiques, mais c'est une époque révolue. Et ça commence quand, la "Modernité" ?
RépondreSupprimerMerci pour ta contribution.
RépondreSupprimerPour préciser ce sujet je plancherais au plus vite sur une chronique de "révolte contre le monde moderne" de Julius Evola qui explique très bien l'opposition entre le monde moderne et le monde de la tradition.
Encore merci de me permettre ce teasing !
"Giulio Cesare Andrea Evola, plus connu sous le nom de Julius Evola, né à Rome le 19 mai 1898 et mort dans la même ville le 11 juin 1974, est un philosophe, « métaphysicien », poète, peintre, ésotériste et idéologue d'extrême droite italien. Evola considérait ses valeurs comme aristocratiques, monarchistes, masculines, traditionalistes, héroïques et résolument réactionnaires. Penseur excentrique de l'Italie fasciste, il entretenait aussi des liens avec l'Allemagne nazie. Durant les années d'après-guerre, il était connu comme le mentor idéologique de la mouvance néofasciste italienne."
SupprimerLa fin est fausse, il était même méprisé par Mussolini et Hitler.
SupprimerPour le reste réactionnaire n'est pas une insulte .
Pour sa pensée j aurais l'occasion de la détailler ici dans quelques temps.
J'inviterai simplement mon aimable interlocuteur à ne pas se contenter de copier coller Wikipedia.
D'ailleurs révolte contre le monde moderne contient une virulente critique du fascisme.
RépondreSupprimerIl n'est pas trop tard pour vous en rendre compte vous même en le lisant
Mon cher anonyme non poivrot : "légèreté et le loisir" du monde moderne ? Ben de mes yeux qui voient la transformation du monde depuis 1951, mon enfance fut simple, souvent heureuse avec peu de chose : une éducation nationale où en terminale on savait faire une règle de trois (j'ai un témoignage récent de l'inverse !) des vacances sous la tente, revoyez Doisneau et un petit gars de dix ans sur les photos, ça pourrait être moi.
RépondreSupprimerLe travail manuel n'était pas méprisé. Pas de course au Bac à deux balles (95% des mômes) pour espérer glander devant un PC dans l'univers impitoyable de la fonction publique, du tertiaire, des comités Théodule fondés par tous les gouvernements pour occuper le petit peuple viré des facs. Pas encore de profs face à des killer-kinds qui veulent te suriner…
Désormais, peut-être tant mieux pour eux (car le sérieux et la découverte de la culture y sont associés, papi et mamie le constatent et ont tout fait pour avec leurs marmots de la génération 80-90), mes enfants et cinq petits-enfants marathonent entre les x puissance n parcs de loisirs créés au fil du temps. Ça offrent des emplois certes, mais improductifs au sens des besoins d'une société où le monde ouvrier, artisanal rural a disparu et que l'on bouffe espagnol, péruvien, européen et des fayots du Kenya (arrivés en Boeing ?)… L'an passé un camion espagnol a percuté un camion hollandais qui échangeaient des denrées dans la cadre bien logique de la PAC… des fraises… Super le bain de sang sur l'A6 😉… Je m'égare…
"il n'est question aujourd'hui que d'interdire, restreindre, contraindre ou contrôler..." Mon Dieu tu vis en Corée du Nord ou à Kaboul ? Je blague… c'est nul, désolé…
En tant que ex syndicaliste, pendant les années 70 (le rêve) je me suis retrouvé entre d'anciens de l'OAS armés de barres de fer et la grille enchaînée par les salariés de la CII que bradait le bon Giscard (15 % d'inflation après 68) à Bull. Superbe école du "garder son calme".
Quant à la musique, je ne vois pas trop hormis associer Claude François à Mozart (déformation de rédacteur classique) Ok Springsteen et quelques autres, les jazzmen dont parle Benjamin. Pour le cinéma avant 70, Metropolis, Chaplin, John Ford… etc. il y avait quelques bonnes choses par-ci par-là… (Autant en Emporte le vent, psychose, quai des orfèvres) … Ce que j'en dis…
"Lire un livre avant d'en parler"… Excellente idée… voir les billets de Nema-Toon pour lever un secret qui n'en est plus un…
L'autre jour j'écoutais Cirulnik qui conseillait de lâcher l'affaire côté politique après 70 ans. J'applique. La gauche, la droite, le centre, ben ça merdouille pas mal. Proposition NPA ; l'IVG sans limite de date. Donc le veille de l'accouchement tu fais une image 3D du petit, et s'il est moche ou du sexe importun on en fait des croquettes pour chats. (Je deviens dingue quand je lis de pareilles conneries). Je suis déjà dingue…
La chaleur me rend de mauvais poil… J'exorcise…
Allez les gars, sans rancune, au moins il n'y a pas d'insultes (on a connu ça et du sévère). Comme co-webmaster je censure sans pitié, na !
Ah oui Benjamin… Ok, Wikipédia à éviter sans citer les sources et le contexte. On y trouve des dates, des infos… mais que devient le plaisir de la rédaction ? Merde alors !
Désolé pour le fouillis du texte et les fautes… Il y en a surement. Bon sang j'espère que je ne suis pas un vieux réac ? ☹
Non Claude tu n'es pas un vieux reac ! Je suis globalement d'accord avec tout ce que tu as écrit plus haut. Bon on est de la même génération, j'ai un an de moins ( hé oui j'suis plus jeune !) Ou alors horreur et putréfaction serions nous deux affreux boomer reacs? JP
RépondreSupprimerJe vois que la chaleur, ça énerve tout le monde. Je suis un poil plus jeune (6 et 7 ans) et si je regrette un truc c'est de ne pas être né vers 1950. La "parenthèse enchantée" des années 70, je ne l'ai pas vue, c'était plutôt le retour de bâton après 67/68, où il y a bien eu quelques mois où on pouvait penser qu'on allait changer de braquet. Dans le petit bled où j'étais, la parenthèse enchantée, c'était les "milices rurales" qui nous coupaient le jus quand on allait répéter dans la salle des fêtes, des contrôles d'identité incessants (vu la longueur des cheveux), je passe sur les classiques (pédés..etc), les vexations diverses (le summum au SN avec une bande d'abrutis alcoolos qui faisaient constamment de la provoc en attendant une réaction qui leur aurait permis de nous rentrer dedans), l'insistance sur notre non-légitimité lors des consultations électorales (assez efficace puisque, couplé aux lectures ultérieures, je n'ai pas mis les pieds dans un bureau de vote depuis des décennies). En revanche, il existait entre "nous" une solidarité immédiate (par reconnaissance instinctive) qui facilitait beaucoup de choses. Et ça, ça a totalement disparu. Il y a un bouquin de Ludivine Bantigny qui décrit bien le phénomène de la parenthèse désenchantée: de grand soirs en petits matins. Mais j'aurais toujours une préférence pour cette époque que pour celles années 80 et surtout celle-là.
RépondreSupprimerTout est dit ! J'ai toujours pensé que né au début des années 50 je faisais partie d'une génération qui avait " le cul bordé de nouilles ! "
RépondreSupprimerHé le drummer ça t'inspire quoi la disparition de Franck Beard? JP
Effectivement, il y a eu une génération chanceuse pour pas mal de choses. Beard, oui, j'ai entendu la nouvelle ce matin sur France Culture. ZZ TOP, j'ai écouté ça quasiment depuis le début: la meilleure période c'est bien évidemment de Rio Grande Mud à Deguello (les deux plus réussis à mon avis). Après, ça se gâte. Sauf financièrement pour le groupe après le carton d'Afterburner (appuyé par les clips) et la renommée mondiale. ZZ TOP, c'est surtout Gibbons (et Hill pour les morceaux qu'il chante). Beard n'était pas un batteur extraordinaire (plutôt bien carré), mais ce n'est pas ce que le poste demandait. Toutefois, je ne suis jamais vraiment arrivé (et je ne suis pas le seul) à me mettre correctement dans les pattes le break de La Grange à 1:10. On joue encore Tush et j'ai eu joué Fool for your stockings.
SupprimerBienvenue Shuffle dans ce fil de discut'…
RépondreSupprimerMélancolie quand tu nous tiens… surpris par ta soixantaine ! Je vous parle d'un temps, etc. Dans dix ans on renommera le blog EpahDeblocnot… 😊
Merci anonyme de me rassurer… je ne suis pas réac et il n'y a d'ailleurs aucun réac ayant été autorisé à publier dans le blog. Comment les anciens qui ont connu nos billets depuis 15 ans (dont les rubridélires) peuvent imaginer - car je l'ai lu – que Luc et Cie aient accueilli Benjamin 161 semaines pour lui permettre de professer voire propagander* des idées "fascisantes" (penchants autoritaires, nationalistes ou dictatoriaux et pire – dixit le Dico).
(*) Si si c'est français…
La rhétorique de notre camarade rédacteur (v'là j'écris à la Staline) est complexe car les idées exprimées le sont, quant à ses citations et arguments, cela s'appelle la liberté de parole. On ne peut pas toujours écrire pour les gamins de CM2. Mes grands billets classiques de 8000 mots – Parsifal et Tristan de Wagner, les symphonies fleuves de Mahler, les disques légendaires… contiennent des paragraphes tout autant ésotériques… N'est-ce pas Shuffle ? 😊 Et mon ignorance crasse du monde du rock m'empêche de savourer les billets de Bruno et son écriture érudite et de les apprécier à leur juste valeur…
J'ai même eu un crétin qui ne voulait pas en démordre que ledit Wagner avait sa carte au partit Nazi, même si Richard était mort en 1883 et le moustachu né en 1889. Une fois mort, on ne choisit plus son public… La vie est dure pour un musicologue amateur.
Ah la vache, le SN, mon pauvre ! Pour moi, un miracle, étant papi Boomer, on était trop nombreux, je ne faisais pas le poids (au sens de Newton, P=mg => 49 kg pour 1,72m 😊) => dispensé… Du coup j'ai dû bosser au moins 20 ans pour l'armée, quelques équipes sympas et aussi une horde d'abrutis suffisants dont je tairai les références, d'une connerie technique et humaine surréaliste).
Je reprends les chouettes et courtes sonates de Poulenc, compositeur étrangement mal connu et très drôle !!!
Blabla a+ les gars !!!!
Merci pour ton commentaire que je prends comme un compliment
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