mercredi 6 mai 2026

Robben FORD " Two Shades of Blues " (2026), by Bruno

 


Vas-y Robert ! Fais péter la Fender ! 

     Mister Robben Ford est un musicien étonnant. En dépit d'une carrière musicale débutant à la fin des années soixante qui l'a amené, parfois en toute discrétion, à accompagner des artistes comme Charlie Musselwhite, Joni Mitchell, Jimmy Whitherspoon, Rick Springfield, et Miles Davis, à avoir été un musicien de studio réputé et sollicité (il joue même sur le "Creature of the Night" de Kiss), à avoir fait partie de l'orchestre du Sunday Night (sur la chaîne NBC, présenté par Jools Holland), et d'un bon paquet d'albums salués par la critique, Robben Ford semble ne jamais avoir pris la grosse tête. Il demeure un homme simple, fidèle à lui-même. Un type affable et réservé, d'apparence toujours calme et prévenante, totalement hermétique aux clichés de vedette capricieuse à l'intellect limité.

     Depuis le 16 décembre dernier, Robben Ford affiche 74 ans au compteur, et après un dernier album studio en 2021, et la sortie d'un très bon album live en 2023, "Night in the City", on pensait qu'il glisserait doucement vers une douce retraite. Mais le voilà qui revient cette année avec un nouvel album plein de fraîcheur. Non seulement son jeu n'a pas pris une ride - il a peut-être même gagné en finesse -, mais, plus étonnant, sa voix n'a rien de celle d'un homme de son âge. Visiblement, le temps semble glisser sur cet homme.


   Ce "Two Shades of Blues" est voulu comme un hommage marqué à Jeff Beck. Cependant, plutôt que de s'aventurer à reprendre quelques compositions d'El Becko, - ce qui, d'après Robben, aurait pu paraître prétentieux mais aussi carrément casse-gueule -, il s'est évertué à jouer, ou du moins à tenter de jouer dans l'esprit. Sans chercher à l'imiter. Juste essayer de retrouver l'esprit, l'essence du phénomène. Évidemment, pour ce faire, Robben a dû s'équiper d'une Fender Stratocaster - nécessaire pour l'utilisation des différentes configurations de micros, et surtout pour le travail des notes au vibrato. Si depuis quelques années, il est devenu un fervent adepte de la Telecaster (il a développé un rapport étroit avec une vieille planche élimée de 1960 - elle fait d'ailleurs la couverture de ses deux dernières éditions), cela faisait des années qu'il avait carrément abandonné la Stratocaster. Par contre, en aparté, Robben semble avoir totalement oublié son modèle signature de Fender : la Master Series Esprit Signature (c'est celle qu'on voit sur la pochette de "Talk to Your Daughter" et celle de "Handfull of Blues"). Une belle gratte.

     Initialement, cet album devait être principalement instrumental, avec éventuellement, l'incorporation d'une ou deux chansons au maximum. Un projet que Robben espérait enthousiasmant et gratifiant. Rendre hommage à l'un de ses héros nécessitait un investissement personnel, autant pour rendre justice à la musique de Jeff que pour ne pas s'exposer à l'opprobre. Or, pour Robben, ces sessions se révèlent éprouvantes et décevantes. Passablement déçu du résultat dans l'ensemble, il ne garde en tout et pour tout que trois morceaux - les trois derniers de l'album. Pourtant, ce sont des monstres forts d'un actif imposant le respect qui ont participé aux séances américaines. Pas moins que Gary Husband, Darryl Jones et Larry Goldings. Mais l'histoire a maintes fois démontré que ce n'est pas forcément en réunissant les meilleurs qu'on fait une bonne équipe. Il est nécessaire que le courant passe, et là, apparemment, ça n'a pas été le cas.   

     Finalement, Robben décide de remettre le couvert avec une autre équipe, à Londres (1). Avec des gars frôlant l'anonymat, mais avec lesquels nait une véritable émulation, d'où germe une poignée de chansons. Quatre chansons qui font la première partie de l'album. Probablement la partie la plus intéressante et la plus chargée d'émotion. Pour le coup, l'esprit "Jeff Beck" est remisé, mais il en résulte incontestablement une belle brochette de chansons où se mêlent blues tranchant, rhythm'n'blues généreux, rock moelleux et pop noble, qui rappellent parfois le temps du Blue Line (de Robben Ford, for shüre). Pour ces séances anglaises, la Strato semble avoir été alors délaissée, laissant à nouveau la place à des tonalités de Telecaster, robuste et affûtée, avec quelques plages d'apparence plus gibsoniennes - entre Gibson ES-335 et Les Paul en P90. Seul instrumental de ces sessions londoniennes, l'excellent "Two Shades of Blues" - qui a donné son nom à l'album -, qui s'immerge à nouveau dans des tonalités beckiennes.


   L'album est scindé en deux parties bien distinctes : la première aligne quatre superbes chansons, et la seconde est intégralement réservée aux instrumentaux. Un choix qui marque la différence entre les enregistrements américains et les séances anglaises, soulignant ainsi 
que ces dernières se révèlent nettement plus attractives et mnémoniques. 

     Un premier chapitre débutant par "Make my Own Weather", qui s'inscrit comme une profession de foi, une conduite de vie qui se veut aussi être une ode à l'optimisme et à la liberté. « … Je trouve le plaisir là où tu vois la douleur. Trouve le soleil là où tu vois la pluie, parce que je fais ma propre météo. La vie sous pression, cela n'a aucun sens pour moi ». Un robuste et élégant blues-rock jazzy comme seul  Robben semble être capable de réaliser. Du moins avec une telle classe, une telle aisance. Une chanson affûtée par la scène depuis quelques années. Une belle entrée en matière suivie par une magistrale version du "Jealous Guy" de John Lennon. Probablement l'une des meilleures jamais réalisées à ce jour. Une version en mode Blues-rock, assise sur un lit de cuivres et un orgue qui ronronne. À la fois chic et solide, parfaitement équilibré entre finesse et chaleur organique.

     Suit un magnifique et solaire "Perfect Illusion", l'acmé de l'album où Ford trempe son Blues dans une soul lumineuse et une Pop tonique, bridant sa guitare pour laisser du champ aux cuivres et au piano "... Mais dans ce fleuve de scènes changeantes, j'ai vu un visage. Un visage comme une fleur, et j'ai ressenti une force. Et je crois, oui, je crois avoir trouvé en toi l'illusion parfaite. Tout ce qui vient s'en va. Le monde n'est là que pour la forme. Tout ce que je croyais savoir s'est évanoui à ta vue.". 

     Le chapitre « chanson » se referme sur une seconde et dernière reprise, "Black Night". Un slow-blues popularisé par Charles Brown, qu'il jouait déjà dans les années 70, alors avec le Charles Ford Blues Band, le groupe fondé avec ses frères (2).

     Le second chapitre est donc exclusivement réservé aux instrumentaux. Des morceaux faisant - apparemment - fi de démonstrations techniques pour se recentrer sur l'expressivité, l'émotion. Les trois dernières pièces correspondent aux séances américaines. Ce sont elles qui portent la marque de Jeff Beck, notamment grâce à la Stratocaster spécialement acquise à cet effet - avec l'aide de quelques nouvelles pédales d'effets censées permettre de s'approcher du grain et de quelques trucs relativement plus tordus propres à Beck. Finalement, ça sonne toujours comme du "Robben Ford", mais jouant sur une Strato et tentant parfois d'émuler Jeff Beck, notamment par le travail du vibrato sur les notes. Finalement, plus une série d'instrumentaux semblant refléter la personnalité calme et posée - voire positive - de Robben. C'est joué avec retenue et une certaine luminescence, sans exubérance ni agressivité. Une classe innée pour une croisière intersidérale où l'on prend le temps de se laisser absorber par le paysage (musical) de jazz-rock bluesy solaire.

     Mais en fait, c'est quoi la musique de Robben Ford ? Du Blues ? Du Rock ? De la pop-bluesy ? Du heavy-soft-rock jazzy ? (??) Tout au long de sa très longue carrière, Robben n'a jamais cessé de brouiller les pistes. Se refusant à s'enfermer totalement dans un genre en particulier ou dans un autre. Laissant toujours la porte entrouverte, afin de laisser pénétrer librement divers courants venus rafraichir son inspiration et sa musique. On ne pourrait même pas la considérer à part entière comme une fusion intentionnelle, travaillée, tant sa musique semble plutôt être l'émanation naturelle d'une source musicale dépourvue d'intention commerciale et de quelconques barrières. 

     Et puis, peu importe ce que c'est précisément. C'est tout simplement de la bonne musique, sans fard, sans faux col. De la musique composée et interprétée avec le cœur et l'âme, sans arrière pensée commerciale. Bref, du Robben Ford.


(1) Un peu lassé de la vie américaine, après une résidence à Nashville, Robben Ford a voulu s'installer à Paris. Ville qu'il adore, mais n'ayant pu s'intégrer au tumulte de la vie parisienne, il a récemment opté pour Londres. La City restant une ville onéreuse, il souhaite actuellement émigrer en Italie.

(2) Partie intégrante du répertoire scénique du groupe, on retrouve aussi "Black Night" sur le premier disque daté de 1972.


🎶🎸
Autres articles / Robben FORD :
💥Avec RENEGADE CREATION  " Bullet "  (2012)
💥 Avec Paul PERSONNE " Lost in Paris Blues Band " (2016)

4 commentaires:

  1. A coup sur un surdoué de la 6 cordes même si vocalement il ne rentre pas dans les standards de bluesmen, j'aime beaucoup ces premiers albums fin des années 90 avec son mini groupe blue-line, j'adore également la période début 2000 - "keep on running" est vraiment excellent"-, j'ai beaucoup plus de mal sur ces dernières parutions tant à mon sens l'inspiration semble faire défaut voire carrément disparue. Suite à ton commentaire je vais écouter ce " Two Shades of Blues " et peut-être qu'il complètera ma collection de CD.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Effectivement, sa période "Blue Line" est superbe, magistrale même. La présence de Roscoe Beck n'y était peut-être pas étrangère. Un bel élan subitement brisé par "Tiger Walk". Robben Ford avait besoin de changement, et il a été radical. Au moins, on ne peut pas lui reprocher d'avoir surfé sur la même recette. Mais ce "Tiger" a été - à mon sens - une douche froide 😕
      Pareillement, je me suis demandé si, en dépit d'un talent d'instrumentiste intact, Robben n'avait pas perdu son inspiration. Jusqu'à "Truth" (son grand retour), puis "Bringing it Back Home" et "A Day in Nashville" (un cran en dessous du précédent). Et puis, avec "Into the Sun" et "Purple House", c'est de nouveau un coup d'mou 😵
      Par contre, "Pure" est intéressant. Cependant, sa sobriété - voire son apparente austérité - peut être rédhibitoire. C'est plus orienté jazz (y'a d'ailleurs Bill Evans en guest).

      Supprimer
  2. Et en parlant du Blue Line, je me suis fait un p'tit plaisir avec le double "Live at Yoshi's 96". Il reste à porté de main pour profiter de temps à autre de quelques extraits.

    RépondreSupprimer
  3. Sinon, pour ce "Two Shades of Blues", je dois admettre avoir eu un peu de mal (relativement) avec les instrumentaux américains. Au contraire des chansons, nettement plus accessibles. Finalement, c'est comme un disque à deux facettes, à deux caractères distincts. On peut adorer l'un sans l'autre.

    RépondreSupprimer