lundi 17 janvier 2022

R.I.P. Maria EWING (Soprano 1950-2022) – RAVEL vs DEBUSSY "Shéhérazade" & "La damoiselle élue" – par Claude Toon


- Oh là là, Claude, encore un décès ! Une dame encore jeune, 71-72 ans. J'ai le sentiment d'avoir déjà entendue Maria Ewing lors d'une chronique…
- Oui Sonia, dans le rôle de Mélisande dans l'opéra de Debussy dirigé par Claudio Abbado, un papier de 2018.
- Elle ne faisait guère la une de la presse spécialisée, quoique que je ne la lis pas de manière assidue…
- Maria était en mauvaise santé depuis près de vingt ans… Elle avait brillé à la fin du siècle dans les rôles les plus difficiles : Salomé, Carmen, Mélisande, un répertoire très étendu de Monteverdi à Chostakovitch en passant par Mozart et même Alban Berg…
- Tu nous proposes en plus des œuvres de Ravel et de Debussy  ?
- Oui, Maria Ewing bien qu'américaine possédait une diction du français d'une clarté exceptionnelle. Une pièce courte et féerique de Ravel… 
Et en prime un poème lyrique de Debussy titré la damoiselle élue…

L'information est tombée ce matin vendredi 14 dans la plupart des salles de rédaction et même à la radio et certaines chaînes TV. On savait que Maria Ewing avait tiré sa révérence de l'univers de l'art lyrique depuis la fin des années 90, gagnée par un épuisement dont je ne connais pas la cause, information totalement secondaire. 


Maria Ewing cumulait divers qualificatifs de la part de la critique : atypique dans l'incarnation des rôles, chanteuse aux multiples facettes. Admirée ou vilipendée, elle ne laissait pas indifférent. Qu'elle soit peu connue au XXIème ne surprend pas. Elle a peu enregistré pour le disque mais heureusement, des vidéos de qualités diverses témoignent de ses talents vocaux et dramatiques. Maria Ewing avait débuté comme Mezzo mais avait pu avec le temps gagner la tessiture de soprano. J'avais écrit quelques lignes à son sujet dans l'article consacré à l'un des enregistrements de référence de l'unique opéra de Debussy : Pelleas et Mélisande, une gravure réunissant Maria Ewing dans le rôle-titre, François le Roux dans celui de Pelléas et José van Dam dans celui de Golaud, le vieux mari jaloux… Un trio de choc ! Dans cette œuvre, l'intelligibilité de l'élocution est prépondérante, Debussy inventant un style parlé-chanté qui sera repris par l'École de Vienne et Schoenberg. Or, Maria maîtrisait une prononciation parfaite du français, chose rare chez les cantatrices non francophones, voire même certaines nées dans l'Hexagone. Une réussite totale…

On prétendait parfois que Maria Ewing n'avait pas la "voix du siècle" face à Maria Callas, Jessy Norman etc. (Les mètres vocaux étalons du métier). Oui possible… On ajoutait aussi qu'elle incarnait des personnages "trop exaltés"… Bref on aura dit beaucoup de c**s. Qu'attend-on d'une chanteuse sur scène ? Deux choses. Une voix, la plus juste possible certes, mais une voix expressive et convaincante dans le rôle. (Une Salomé de Richard Strauss qui ne "hurle" pas son hystérie, je ne vois pas ce que c'est !). Et puis aussi un personnage. Et là, la chanteuse était no limit, si je puis me permettre ce terme trivial. Personnellement, je pense qu'au-delà des prouesse vocales (en mettant une limite basse dans la performance), une interprète d'opéra doit incarner un personnage de chair et de sang. Et de ce côté-là, comme le cite un journaliste dans la presse du jour, un spectateur savait en entrant dans la salle qu'avec Maria, "il ne regretterait pas le prix du billet".

Quand je parle de no limit, je pense à son interprétation vénéneuse de Salomé à Los Angeles en 1989 ("Elle porte la danse jusqu'à sa conclusion logique de nudité frontale totale, et elle a le corps pour justifier ce choix. New York Times"). Elle deviendra la seule de sa corporation à terminer la danse des sept voiles vraiment nue ! Il faut dire que comme le souligne le NYT, sa plastique le lui permettait, grande, longiligne, et pas… disons un peu "boulotte" comme certaines de ses concurrentes historiques. La dernière scène où elle rampe avec la tête décapitée et sanguinolente de Jochanaan fut un moment hors norme d'opéra morbide. (Voir la chronique Salomé pour situer les rôles – Clic)


La petite Maria Ewing voit le jour à Détroit dans le Michigan en mars 1950. Benjamine d'une fratrie de quatre filles, son père Isaac est le descendant de John William Ewing né au temps de l'esclavage et fut une figure marquante du combat contre la ségrégation. Sa mère Hermina Maria Veraar ayant du sang néerlandais, on peut supposer que son métissage explique la beauté "énigmatique" de la future diva : yeux sombres et hypnotiques, bouche pulpeuse, teint mat et un visage lui permettant d'incarner tous les rôles d'héroïne disons "exotiques". Comment imaginer plus belle Poppée, la seconde épouse machiavélique de Néron réputée pour une beauté rivalisant avec son talent d'intrigante. La jaquette du DVD de la production de 1984 de l'opéra Le Couronnement de Poppée de Monteverdi daté de 1636 ne confirme-t-elle pas cette impression ?

Elle travaille le chant à Détroit, puis en 1968 à Cleveland. Le jeune maestro James Levine, qui vient de prendre les rênes du Metropolitan Opera de New-York pour près de quarante ans, la repère et lance sa carrière. Rapidement elle joue des seconds rôles (Cherubin dans les noces de Figaro de Mozart) en compagnie des grandes voix féminines de l'époque comme Margaret Price, Jessye Norman ou Lucia Popp.

Son parcours est fulgurant : La Scala, le Met (toujours en grande complicité avec Levine), le Festival de Glyndebourne, Salzbourg, etc. Elle aborde les rôles les plus convoités : Salomé, Carmen, Tosca, Mélisande, Lady Macbeth de Mtsensk, La carmélite Blanche de la Force dans Poulenc, etc. ; une chanteuse polyglotte : allemand, russe, français, italien et bien sûr anglais dans Purcell.

Comme nombre de chanteuses Yankee et de par ses origines afro, on pourra l'entendre chanter du Jazz. Elle était la mère de l'actrice et réalisatrice Rebecca Hall. Elle sera l'épouse de Peter Hall (1930-2017) metteur en scène anglais qui proposera la scénographie de certaine production comme Le Couronnement de Poppée. 

En 1994, sur la scène de l'opéra Paris-Bastille, dans Alceste de Gluck, elle craque ! Elle s'éloigne petit à petit les années suivantes et ne chantera plus au XXIème siècle. Je ne reviens pas sur son engagement total comme mezzo-soprano à la voix chaude et puissante et comme actrice au jeu de scène d'une farouche détermination, une personnalité charismatique et sensuelle. Son dernier rôle sera dans Wozzeck de Berg au Met en 1997.

Maria Ewing chantait avec bonheur le répertoire français haut-de gamme : Les Troyens de Berlioz, Pelléas et Mélisande de Debussy, Dialogue des carmélites de Poulenc (au Met), chef d'œuvre incontournable de l'opéra moderne français (1954). D'où l'idée de vous faire découvrir une des rares œuvres lyriques de Maurice Ravel : Shéhérazade pour Soprano et orchestre et un poème lyrique de Debussy : La damoiselle élue.

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Maria Ewing Chante "Shéhérazade" de Ravel et la "Damoiselle élue" de Debussy, deux poèmes lyriques


Ravel jeune

L'affirmation restrictive d'une Maria Ewing n'interprétant que des "personnages trop exaltés" ne tient vraiment pas à l'écoute des deux œuvres poétiques que je vous propose de découvrir au cas où : deux poèmes lyriques pour soprano et orchestre et même chœur pour l'un d'eux. J'ai mentionné la chanteuse comme une passionnée de la musique française, la Mélisande d'anthologie mais pas que, bien aidée en cela par une diction d'exception de notre langue, une aptitude appréciable en art lyrique.

L'hommage qui précède fait la part belle à Maria "enflammant" les scènes d'opéras, changeons de genre. Pourquoi Debussy, auteur d'un unique opéra dont le style fit scandale, et Ravel (aucun opéra au sens strict) n'ont pas abordé davantage le domaine lyrique ? Une explication possible… En Allemagne et en Italie, l'opéra connaît un âge d'or notamment avec Wagner et Verdi qui donnera naissance au vérisme. En France, hormis quelques perles de Bizet, Massenet ou Gounod, le public se complaît dans des œuvres médiocres sur le plan musical, sans parler de la mièvrerie des livrets. Depuis Berlioz, admettons que l'opéra francophone connaît les vaches maigres. Ok, tout n'est pas à jeter mais entre la totalité des opéras comiques de Daniel-François-Esprit Auber (rigolo ce prénom 😊) et Tristan ou Rigoletto, très franchement, il n'y a pas photo… Donc que des esprits novateurs comme Debussy et Ravel ne suivent pas cette ligne passéiste ne surprendra personne. Debussy songeait à deux projets : La Chute de la maison Usher et Le Diable dans le beffroi d'après Edgar Poe, livret dans la traduction de Baudelaire… Hélas, ils ne verront jamais le jour. 😕 Quant à Ravel, il composera un mini opéra : L'Heure espagnole pour cinq voix solistes avec orchestre sur un livret de Franc-Nohain, et une fantaisie sur des textes de Colette : le célèbre L'Enfant et les Sortilèges. Ils préféreront nous offrir de belles mélodies (Mallarmé, Baudelaire, Ronsard, Verlaine et, des poèmes plus osés de Pierre Louÿs).


Jeu de timbre
Jeu de timbre

Et puis l'époque impose un passage, ou plusieurs, à la villa Médicis pour obtenir le sacro-saint Prix de Rome. L'exercice obligé de l'écriture d'une cantate la plus boursouflée et académique possible ne stimule guère les soucis d'inventivité de nos deux génies en devenir. Debussy concourra trois fois de 1882 à 1884 et produira deux "cantates" Le Gladiateur (poussif et quasi oublié) et l'enfant prodigue. Debussy remportera le prix cette année-là, avant son virage moderniste vers l'expressionisme de la mer et ses recherches tonales dans l'œuvre pour piano et les ballets comme Jeu. (Belle gravure de l'enfant prodigue par  Jessye Norman, José Carreras, Dietrich Fischer-Dieskau, direction Gary Bertini). Quant à établir une analogie qualitative avec le chef-d'œuvre illuminé et sépulcral Pelléas, passons… Ravel se fera "jeter" cinq fois… Déjà célèbre en 1903 avec quelques bijoux comme Pavane pour une infante défunte, le compositeur se détournera de toute velléité d'une carrière lyrique… Ces cinq rejets feront scandale ! Fauré et Saint-Saëns entre autres agiront pour une réforme de ce cursus placé sous la chappe de plomb du conservatisme.

Shéhérazade

Cette œuvre date d'avant les allées et venues vers Rome. Ravel la compose en 1903 à partir d'une ouverture éponyme de 1898. Il choisit des textes de Tristan Klingsor (1874-1966), un original à la fois poète, musicien, peintre et critique d'art. En France, l'heure est à l'orientalisme, Ravel sélectionne trois poèmes trop verbeux pour être chantés. Peu importe, Maurice est un provocateur. Il compose une musique diaphane et finement colorée à contre-courant des orchestrations héritées du romantisme. Juger plutôt :

1 petite flûte, 2 grandes flûtes, 2 hautbois, 1 cor anglais, 2 clarinettes (en la), 2 bassons, 4 cors (en fa, chromatiques), 2 trompettes (en ut, chromatiques), 3 trombones, 1 tuba, timbales, triangle, tambour basque, tambour, cymbales, grosse caisse, tam-tam, 1 jeu de timbre (Un glockenspiel associé à un piano, un bidule pas courant, Ravel adore), 1 célesta, 2 harpes, les cordes.


Debussy à la Villa Medicis

Le poème lyrique comporte trois parties : Asie, La Flûte enchantée, L'Indifférent… une petite vingtaine de minutes d'enchantement et de sensualité orientale, une ambiance digne des contes des mille et une nuits… La création en 1904 fait un bide total ! Le public fut sans doute dérouté par le débit vocal de la soprano, rapidité exigée par la densité du texte, une ligne de chant mi récitée mi chantée qui rappelle Pelléas, et surtout la musique non thématique et à l'orchestration fantasmagorique à l'évidence influencée par le Prélude à l’après-midi d’un faune et les trois Nocturnes de Debussy… De nos jours cette pièce féérique fait le bonheur de toutes les sopranos… Maria Ewing est accompagnée par Simon Rattle dirigeant L'orchestre de Birmingham.

La damoiselle élue

Entre son départ (précipité) de la Villa Médicis et avant de commencer de révolutionner l'art lyrique avec les audaces de Pelléas, Debussy compose un poème lyrique en quatre parties (1. Début ; 2. Chœur : "La Damoiselle élue s'appuyait" ; 3. La Damoiselle : "Je voudrais qu'il fût déjà près de moi" ; 4. Chœur : "La lumière tressaillit"). Là encore une seule soliste soprano et un orchestre, mais Debussy ajoute une récitante et un chœur. La partition date de 1886-87. Le compositeur empreinte le livret au poète anglais Dante Gabriel Rossetti, dans une traduction de Gabriel Sarrazin.

L'ouvrage moins avant-gardiste que les œuvres majeures à venir connut facilement un succès immédiat.

Nous l'écoutons dans un disque anthologique : Maria Ewing (Damoiselle), soprano ; Brigitte Balleys (récitante), mezzo ; Orchestre symphonique de Londres dirigé par Claudio Abbado.

Le disque comporte également Ibéria et le Prélude à l'après midi d'une faune



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Pour terminer un panorama exhaustif de l'art de Maria Ewing, voici une sélection d'extraits des rôles les plus marquants de sa carrière. Certaines vidéos ne sont pas très nettes, ce n'est pas le cas de la voix et quant à la prestation scénique… La diva avait établi une osmose parfaite entre son expressivité de comédienne et la maitrise de son corps athlétique, même dans les situations les plus difficiles :

  1. Le couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi en 1984.
  2. La dernière scène de Salomé de Richard Strauss.
  3. Un air de Carmen de Bizet. Habanera 
  4. Debussy : Le dialogue Mélisande – Gollaud dans la version d'Abbado avec José van Dam. (Act II - "Ah, ah, tout va bien")



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