samedi 9 décembre 2017

SCHUMANN – Symphonie N°2 – Leonard BERNSTEIN (1960) – par Claude Toon



- Super votre café M'sieur Claude… Et vous revenez au grand classique ; une symphonie de Schumann et de nouveau le chef américain Leonard Bernstein…
- Oui Sonia, c'est avec sa seconde symphonie que j'ai découvert Schumann, il y a… Houlà une cinquantaine d'années, une version de Rafael Kubelik de mémoire…
- Je vois dans l'index que vous avez parlé des symphonies 3 et 4 ; celle-ci est-elle une œuvre de jeunesse ? Encore Bernstein si je puis me permettre ?
- Non une œuvre de la maturité à l'époque où le compositeur commençait à souffrir de trouble psychologique. Quant au jeune Bernstein, force est d'admettre qu'il dynamise cette musique en cette année 1960… Précédemment, pour Schumann, j'avais sélectionné Sawallisch et Szell, donc petit changement quand même…
- Vous n'avez jamais parlé de l'œuvre pour piano de Schumann, pourtant elle est d'importance m'a dit M'sieur Pat… Une raison à cela…
- Et bien que du subjectif Sonia, j'ai toujours eu du mal à entrer dans ce répertoire pianistique… Mais je vais me pencher sur la question, bonne idée…

Robert Schumann (1810-1856)
Et oui, encore Leonard Bernstein. Ô les interprétations sont légions et j'aurais aimé choisir un chef qui n'a pas encore eu droit de cité dans le Deblocnot. Mais YouTube reste chiche concernant les versions qui nous transportent. Et puis je préfère le Bernstein jeune chien fou en ce début des années 60, premières gravures pendant son mandat de onze ans à la tête de l'orchestre Philharmonique de New-York. Disques préférables à mon humble avis aux interprétations plus languides et cérébrales gravées à Vienne plus tardivement. Bien entendu, je proposerai quelques autres disques emballants en fin d'article…

La seconde symphonie sera achevée en 1846. Schumann a 36 ans, il ne lui reste que 10 ans à vivre. Il vient de sortir d'un épisode dépressif annonciateur des troubles psychiatriques qui vont le plonger en enfer et l'emmener à la tombe. Comme souvent, la numérotation des ouvrages est assez arbitraire car cette grande symphonie a été composée sur une période de trois ans, d'autres pièces symphoniques étant en chantier simultanément, notamment celle qui deviendra la quatrième symphonie (Clic). C'est plus sa 3ème symphonie, mais de vous à moi cela n'a guère d'importance…
Schumann aura peiné sur son travail souvent interrompu par les crises d'angoisse et d'abattement et par des acouphènes sans doute liées à la maladie cérébrale qui le ronge. Felix Mendelssohn, chef de grand talent, assurera la création en novembre 1846 avec l'orchestre du Gewandhaus de Leizig en même temps que la 1ère "le printemps". Le succès est total et l'ouvrage sera publié dès 1847 et très apprécié par le public de l'époque romantique pour son dramatisme et ses spéculations métaphysiques bien dans l'air du temps au milieu de XIXème siècle.
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Leonard Bernstein dans les années 60
Pour ceux qui souhaitent mieux connaître la vie de Schumann, je les renvoie à l'article consacré à la Symphonie "Rhénane" (Clic). Le romantique absolu, l'amour fou avec Clara qui sera la pianiste virtuose (ses mains) qu'il ne pourra jamais devenir, surtout après avoir brisé ses doigts à force de vouloir les assouplir, l'amitié avec Brahms
Quant à Leonard Bernstein, on ne le présente plus… Le compositeur de West Side Story et le chef d'orchestre entré dans la légende en 1990. C'est d'ailleurs à propos d'un inattendu enregistrement de la 9ème symphonie de Bruckner, compositeur qu'il a peu fréquenté, que je dressais un portrait détaillé du compositeur et maestro ; là aussi je ne me répète pas (Clic). (On me dit toujours que mes articles sont trop longs 😊.)
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Si l'esprit va se révéler diablement romantique, l'orchestration demeure des plus classiques : 2/2/2/2, 2 cors, 2 trompettes, 2 trombones, timbales et cordes.
La symphonie comprend quatre mouvements. Petite innovation, comme dans la 9ème symphonie de Beethoven, le scherzo est placé entre l'allegro initial et le douloureux adagio. On verra que la forme un peu simpliste héritée du menuet mozartien a complètement disparue. Et puisque l'on parle de Ludwig van, il faut rappeler que dans les décennies qui ont suivi la mort de l'auteur des premières symphonies romantiques, peu de compositeurs osent affronter le genre. Schumann sera de ceux-là avec des innovations dans le traitement des thèmes qui annoncent le recours aux leitmotive. Brahms ne relèvera le défi qu'en 1876, trente ans plus tard !


Marché de Leipzig en 1850
1 - Sostenuto assai - Allegro ma non troppo : contrairement à l'époque classique où la mode était de commencer une symphonie par un court adagio, Mozart et surtout Haydn étaient friands de cette entrée en matière, Schumann capte l'auditeur avec rudesse, à la manière du  Beethoven de la 5ème symphonie. Sur des successions d'accords impétueux des cors, trompettes et trombones alto, les cordes déroulent une mélodie sinueuse et accorte. Ô ce n'est pas l'appel farouche d'un compositeur qui repend sa marche en avant après le désespoir, mais plutôt le désir de sa part de montrer qu'il vient de sortir combatif de l'abattement moral qui l'a handicapé deux ans durant. La tonalité optimiste de do majeur confirme cette impression. Schumann confie sa confiance retrouvée et témoigne par une certaine noirceur du phrasé de sa souffrance passée. [2:24] Le premier thème, vigoureux, aux accents appuyés avec ses cris aux trompettes, nous entraîne dans l'univers romantique voire épique de Schumann. [3:48] Second thème principal plus enjoué qui l'on retrouvera dans le final. Le tempo indiqué se traduit par "Gai mais pas trop" et pourtant il reste assez vif dans le développement d'une grande puissance émotionnelle. On pense à la symphonie héroïque de Beethoven lors des jaillissements des traits de cuivres, la virulence du discours. La polyphonie est très riche, les ruptures de ton nombreuses. Leonard Bernstein ne joue pas la carte de la précipitation pour mettre en valeur une inventivité et un dynamisme inconnus depuis Beethoven. La musique nous précipite dans un tournoi quasiment guerrier entre les différents pupitres. L'orchestration ne semble pas toujours très aérée dans cette partition, mais le chef corrige par le jeu subtil des nuances ce petit défaut connu chez le compositeur.

Rue Grimmaische de Leipzig
2 - Scherzo (allegro vivace) – Trio I et II : [12:18] Vivace est vraiment le mot ad hoc pour ce scherzo vif-argent. Si je puis me permettre une métaphore un peu simplette : "il y a de l'électricité dans l'air" dans ce mouvement. L'allegro initial oscillait entre la vitalité retrouvée et quelques séquelles inquiètes de la période anxieuse que Schumann venait d'affronter. Comme pour chasser ces ultimes doutes, le compositeur voit son scherzo comme un moment ludique avant d'affronter les affres de l'adagio. Les violons attaquent le scherzo par des jeux d'arpèges montants et descendants bien scandés colorés de point d'exclamations facétieux des vents et des cuivres. Chose rare dans un scherzo, le compositeur intercalera deux trios à la thématique bucolique dans sa composition. [13:58] Le premier trio se veut galant et dansant, avec un motif aux bois très enjoués dans sa partie centrale. [15:34] Reprise du rythme endiablée du scherzo. [16:48] Le second trio adopte un air plus conquérant, plus olympien. [17:48] La troisième reprise du scherzo conduit à une coda prise de folie, [18:42] une chevauchée [18:42] au staccato si frénétique que l'on songe à un galop survolté. Et tout cela en six minutes.

3 - Adagio espressivo : [19:15] Le fiévreux adagio semble funèbre après la fantaisie bon enfant du scherzo. Il comporte plusieurs parties bien marquées malgré son apparence monolithique, ce qui démontre le souci de rigueur de Schumann de soigner l'usage du contrepoint et de la polyphonie.
Les premières mesures énoncent une plainte aux cordes dans les tons graves avec un solo poignant du hautbois. Je n'hésiterais pas à parler de pathétisme au sens de la 6ème symphonie de Tchaïkovski. [21:17] Cors et bois élaborent une péroraison dramatique qui va se développer de pupitres en pupitres vers un apogée douloureux à [23:52]. Un crescendo passionné et tragique. [25:09] Nouvelle idée : une marche fuguée d'une tristesse troublante. Soyons clair : Schumann enchaîne dans ses portées un nombre d'idées d'une densité rarement entendue depuis la 9ème symphonie de Beethoven. De reprises en variations, Schumann nous conduit à une conclusion certes sereine mais d'une grande gravité.

4 - Allegro molto vivace : [32:05] Après un adagio aussi bouleversant, un compositeur aura toujours du mal à terminer son œuvre. L'allegro n'échappe pas à mon sens à une certaine banalité par rapport à l'imagination féconde des trois mouvements précédents. L'introduction festive laisse place à une thématique plus débonnaire mais qui semble de temps à autre chercher sa logique. La profusion orchestrale étouffe par moment le propos. Bon, ne boudons pas cette conclusion aux accents généreux qui expriment de la part de Schumann le désir de renouer avec la vie. Les thèmes sont faciles à mémoriser, c'est à cela que l'on distingue les partitions qui marquent l'histoire de la musique. La direction contrastée et précise de Bernstein laisse éclater la joie qui signe la coda martelée par les timbales.
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Si je vous dis que les grands noms de la direction d'orchestre nous ont donné de belles versions, vous n'en douterez pas. J'évite donc de citer Sawallisch, Chailly, Kubelik, Harnoncourt, ceux déjà mentionnés dans les chroniques dédiées aux 3ème et 4ème symphonies. Donc quelques belles versions moins connues et qui valent le détour :
On a réédité l'intégrale de Franz Konwitschny avec l'orchestre du Gewandhaus de Leipzig, la ville si chère à Schumann et l'orchestre de la création. La gravure au son un peu rêche date de 1960. Konwitschny, grand chef de la tradition allemande et aussi… grand poivrot épicurien a su donner une liberté de ton et une jeunesse à cette symphonie qui en fait mon choix pour le style à l'ancienne (Berlin Classics – 6/6).
On a pu reprocher à George Szell, comme souvent, une certaine raideur à sa direction dans ce répertoire. J'avais été très enthousiasme en chroniquant sa vision de la 4ème symphonie. Je récidive, une clarté qui sert merveilleusement la musique parfois un peu chargée de Schumann ; autre incontournable (CBS – 6/6).
Enfin, réédition intéressante, celle de l'intégrale de Guiseppe Sinopoli avec le bel orchestre de Dresde. Pour me faire mentir, le chef dirige le sostenuto comme une intro d'une symphonie de Haydn, plutôt lentement. Pesanteur ? Non, hauteur de vue à l'évidence ! Prise de son superlative (DG – 5/6).

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