mercredi 8 avril 2026

The BLACK CROWES " A Pound of Feathers " (2026), by Black Bruno



    

     Depuis leur second opus, les Black Crowes ont toujours semblé être sur la sellette, prêt à exploser en plein vol et à s'éparpiller aux quatre vents. D'ailleurs, dès ses débuts, la formation s'est révélée instable, accumulant différentes moutures. On l'a crue enfin stabilisée à partir de l'incorporation de Marc Ford, mais dès le renvoi de ce dernier (rincé par les tournées incessantes et les abus, désillusionné par l'industrie musicale et le comportement déplacé de "rock stars"), elle devient pour toujours une entité à changement perpétuel. Et puis le groupe se sépare, se reforme, s'engueule, se sépare, se (re)reforme. Chacun fait son truc de son côté. Et puis, enfin, contre toute attente, en 2024, les Black Crowes reviennent sur le devant de la scène avec un quasi impeccable "Happiness Bastards". Un album unanimement acclamé, souvent considéré comme l'un des meilleurs albums de Rock de l'année. Le groupe semble avoir retrouvé le feu sacré, même si désormais, outre les frères Robinson, seul Sven Pipien est un ancien (arrivé en 1997). Steve Gorman, le batteur des origines, est blacklisté depuis qu'il a publié une biographie dont certains paragraphes ont contrarié la fratrie Robinson. Le talentueux Audley Freed n'a pas été convié non plus. Pas plus que Marc Ford, pourtant le guitariste en second à avoir cumulé le plus d'années de service, et qui avait retrouvé Rich Robinson pour monter un nouveau groupe, Magpie Salute. Avec Sven Pipien et le sympathique et discret Eddie Harsch, parti pour un ailleurs le 4 novembre 2016. Toutefois, cette énième mouture se révèle solide et efficace. Et vu son succès, et les ventes en adéquation, on aurait cru que le Black Crowes de 2024 allait durer.


      Que nenni. En ce début d'année 2026, Les Black Crowes font leur retour discographique... à la tête d'une nouvelle troupe. Cette fois-ci, c'est Erik Deutsch qui a eu le privilège d'échapper au siège éjectable. Sinon, pour la première fois, les frangins se sont passés des services d'un second guitariste et d'un bassiste. Rich prenant en charge à lui seul ces deux postes. Cully Symington, ex-Okkervil River, a été recruté pour les tambours. Et basta. Pour la première fois, les Corbeaux Noirs se sont réduits à un quatuor –
même si, pour faire bien, on a rajouté le nom des deux choristes. Plus troublant, et autre première, la pochette, externe et interne, ne présente que les deux frérots. Personne d'autre. Histoire de bien confirmer que les patrons ce sont eux, que les Black Crowes, ce sont eux. Comme si tous les précédents collègues n'avaient été que des exécutants, des employés tolérés. Un peu triste. Cependant, on ne peut dénier que depuis les débuts, seul la fratrie compose. Toutefois, on peut se demander s'il n'y a pas derrière une « arnaque » à la « Jagger-Richards », car tous les changements de mouture ont été suivis par une modification plus ou moins marquée du son et/ou de l'approche musicale. Cela ne signifierait-il pas que même si les frangins débarquent avec un panier de plats concoctés dans leur coin, il y a, au moins au final, une interconnexion avec le groupe qui colore alors, peu ou prou, ces compositions ? Et puis alors, qu'en est-il d'un album tel que « Armorica », qui aurait été essentiellement le fruit de diverses jams ?

     Ce « Pound Of Feathers » n'échappe donc pas à la règle : nouvelle troupe, nouvelle tonalité. Un album qui pourrait, aux premières écoutes, décevoir même les amateurs les plus fidèles des Corbacs. De prime abord, il se révèle plus dur, plus sombre et touffu, boueux, gavé de fuzz grasses (1) noyant les guitares dans une bouillie de hard-blues jusqu'à parfois écraser le chant – désormais faillible - de Chris, ainsi que des chœurs devant souvent s'époumoner pour se faire entendre. C'est pourtant le même producteur que sur le précédent album, Jay Joyce (avec, comme précédemment, l'aide de Jason Hall au mixage). Toutefois, l'album se découvre progressivement, se révélant au fil des écoutes. Pas sûr qu'il plaise à tous. Au moins, les Robinson ne se reposent pas sur leurs lauriers, et, à près de soixante ans, ils prennent encore des risques – quand tant d'autres au même âge se contentent de tourner en reprenant inlassablement un set presque immuable depuis longtemps.


   Ce dixième opus semble voué à un creuset de rock dur d'où s'échappent des émanations corrosives de proto-stoner 70's, de pré-punk-rock (d'obédience Dictators), de hard-blues imbibé de fuzz épaisses, d'un rock brut qui serait l'égrégore d'un prolétariat désabusé et résigné… Rich Robinson n'a jamais été aussi teigneux avec ses guitares.

     Rich, qui nous sort encore un riff d'airain sur « Cruel Steak », avec une gratte insatiable et vorace, dévorant une bonne part de l'orchestration. Seule la batterie est épargné, le chant peine à s'extirper jusqu'à ce que des chœurs téméraires viennent soutenir le prêche de Frère Chris « Pas du genre à me soumettre à la dévotion, mais il y a une première à tout... pour vivre le rêve, il faut nourrir le démon, il faut créer la scène.. Cruauté, il te faut une cruauté ! J'ai vu les coupables implorer la pitié ! J'ai vu les pardonnés se relever. Les morts ont dit qu'ils n'étaient pas pressés. Ils savent que la chanson ne finit jamais ». Rich fait encore mieux sur « Do the Parasite ! » avec un riff magique, imparable et envoûtant. Si on y reste insensible c'est que soit on déteste la gratte électrique, soit qu'on est sourd, dans un état lamentable ou carrément dans le coma. La troupe envoie ça en trois minutes 45'. Car au-delà, ça risquait de flinguer le carburateur. À mon sens (forcément discutable), ça a tout d'un nouveau classique. « Je suis de nouveau au plus bas, à bout de forces, de nouveau sur les rails. Alors écoutez-moi crier ! J'ai dit, je sombre comme la douleur ! Écoutez-moi crier ! Toute le monde fait le parasite ! J'ai dit, tous les jeunes méchants et voleurs. Les paroles ne valent rien. La vengeance est de mise ».

     Autre riff de fripouille, sur « Blood Red Regrets », qui pourrait être une version actualisée de Buffalo, - le groupe Aussie proto-Stoner -, édulcorée par des ingrédients du Led Zep de « Presence ». Et ce ne sont pas les violons qui parviennent à faire baisser la température. De toute façon, ils sont tabassés par la gratte poisseuse de Rich. Tandis que « You Call This a Good Time ? » paraît payer un tribut à d'autres Australiens bien plus célèbres. En l’occurrence ceux d'AC/DC ; mais, évidemment, en version trash, souillée. « … Je me sens débraillé, je parle comme bon me semble. Les mots blessent quand ils sont acérés. Mais quand la vérité peut vous faire saigner..»


   Probablement que Black Crowes n'a jamais fait un rock aussi sale, entre sleaze et garage, qu'avec le lubrique « It Like That » qui fusionne insolemment les Dictators et Grand Funk Railroad avec Queen of the Sone Age. Ils y sont d'ailleurs méconnaissables.

     Au milieu de ces charges de rock brut et épineux, « Eros Blues » s'interpose pour imposer un calme salvateur. Un blues-progressif aux essences de patchouli, avec un clavecin en toile de fond. Mais la guitare revient rugir, beugler son mal-être, et être en phase avec la blessure profonde de Chris. « L'amour oublie les cœurs brisés. Les passions brûlent et s'éteignent. Bien, ma solitude n'a pas de boussole pour me guider. Bien, je me souviens de la première fois où tu m'as vu pleurer. Oh bébé, je me souviens de tout ce qui m'a brisé. Tu as ri de moi alors que ton mensonge me transperçait le flanc. Tu es partie et tu m'as laissé mourir ici. Me voici, me voici, le cœur dans la main, l'âme mise à nue ».

     Malgré tout, immanquablement, l'influence des Rolling Stones finit par rejaillir, toujours et encore. D'abord avec une ballade country-rock, « Pharmacy Chronicles », sombre, émotive, trempée d'un spleen moite. « … Mensonges, sourires, piqûres d'épingle, remplissage. Il suffit d'une fois et ensuite tu n'es plus jamais le même. Lits de malade et tasses de thé, chef-d’œuvre ou version brute. N’appelle pas le médecin, n'appelle pas le prêtre ! Dis au vieux St Michel qu'il n'y a pas de fête. Laisse tout derrière toi. Laisse les démons te trouver  ». Ensuite avec l'acoustique et désabusé « Queen of the B Sides », où Chris semble encore se livrer, déballer ses propres expériences. Et pas les meilleures. « Il n'y a pas de joie sans peine, c'est un fait. Mais ça n'a pas d'importance quand on est au plus bas, défoncé et déprimé. Si tu ne trouves pas un nouvel amour, une complice fera l'affaire. Qu'on lise ça dans les journaux à scandales. Je connais le marché que j'ai conclu. Je sais comment tout ça se termine. Je ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air ». Terreau stonien aussi encore avec l'énergique « Prophane Prophecy »

     Par contre, plus étonnant, l'autre morceau acoustique, « High and Lonesome », paraît plutôt s'inspirer de Slade – violon compris - lorsque ce dernier se laisse glisser vers des ballades festives nourries de l'accablement des pauvres hères de la classe ouvrière, fourbus, harassés, ne retrouvant qu'un peu de joie au pub, auprès de compagnons rassérénés par quelques pintes de bière.

     Le rideau tombe sur un sombre, froid et inquiétant « Doomsday Doggerel ». Un rock alternatif défaitiste, aux effluves de souffre, démoniaque – un peu comme une continuité de « Walking Into Clarksdale », qui pousserait à son paroxysme ses morceaux les plus noirs ; ou une incursion dans le territoire de Bauhaus. Ça sent le souffre. « … Je peux sentir la ville brûler, voir l'homme saigner, marcher sur le chemin de la ruine ». Une dimension que les frangins n'ont jusqu'alors jamais abordé. D'ailleurs, dans l'ensemble, les paroles n'ont rien de réjouissant ou d'insouciant. Chris Robinson porte sur le monde et ses propres expériences, avec un humour cynique, un regard désabusé et pessimiste. Des propos sombres inspirés par la noirceur de l'âme sur une musique sculptée dans le sang – conformément à la sobre colorisation de la pochette – noir, blanc et rouge ?


(1) Pendant longtemps, Rich Robinson clamait préférer le son d'une guitare branchée directement dans l'ampli, sans effet autre que la saturation naturelle de chaudes lampes. Pourtant, là, il semblerait qu'il ait tapé dans le matos de Beetronics ou d'EarthQuaker Device. Des spécialistes de fuzz qui ne font pas dans la dentelle. Ou sinon, c'est qu'il a flingué ses amplis, qu'ils sont sont à bout de course, prêts à rendre l'âme.



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mardi 7 avril 2026

Francis Poulenc : ”Le Bestiaire“ (1928) par Pat Slade


En recherchant une idée de chronique j’ai ressorti un disque classique que j‘avais acheté par curiosité pour son titre.



Francis Poulenc, Claire Croiza un improbable duo



 

A l’époque bénie où je courrais les disquaires en quête de la pépite qui réjouirait ma platine disque, j’achetais tout et rien en matière de musique classique pour enrichir ma culture musicale. Un samedi comme les autres,  je trainais du coté du Boulevard Sébastopol pour rejoindre une de mes boutiques préférées ”Radio Pygmalion“ (L’autre était ”disques Clémentine“ Boulevard du Montparnasse). Radio Pygmalion avait un immense emplacement de disques classiques, surement le plus imposant que je trouverais dans la capitale, même celui de la Fnac situé sur le trottoir en face paraissait ridicule. Donc en fouillant dans cet immense imbroglio de vinyles de toutes époques et de tous les pays je sortais une pochette avec uniquement écrit ”Baccalauréat 1977“. N’ayant que mon BEPC, je ne comprends pas pourquoi un disque se voyait intitulé baccalauréat et en retournant la pochette je compris que c’était les œuvres musicales imposée à l’épreuve facultative du bac S2TMD (Sciences et Techniques du Théâtre, de la Musique et de la Danse) ; un bac pour les élèves se destinant à une carrière d'instrumentiste, de compositeur ou aux différents métiers de la musique. Mais quelle étaient ces épreuves facultatives en 1977 ?  

La face A une était composé d’une œuvre de Francis PoulencLe bestiaire, ou cortège d'Orphée est un cycle de mélodies pour voix et ensemble instrumental mais ici c’est une version piano-voix. Il comprenait initialement douze mélodies, réduites à six avant sa création et sa publication en 1919, inspirées de poèmes du recueil original de Guillaume Apollinaire. Je ne connaissais pas trop l’œuvre de Poulenc hormis son opéra ”Dialogues des Carmélites“ d’après le scénario de Georges Bernanos. ”Le Bestiaire“ ? Cela n’a rien à voir avec ”Le Carnaval des animaux“ de Camille Saint-Saëns, l’œuvre est plus récente et plus hermétique pour une oreille non avertie même si il écrira de magnifique partitions comme ”Mélancolie,FP 105“. La version de l’album sera enregistrée en 1928 avec Francis Poulenc au piano et Claire Croiza au chant. Claire Croiza était une cantatrice mezzo-soprano. Poulenc était le plus souvent considéré comme un homosexuel, mais lui-même n’a jamais confirmé ou nié cette rumeur. Mais en 1929, il finit par céder à ses penchants et accepter sa nature lorsqu’il tombe amoureux du peintre Richard Chanlaire, qui devient son amantDe l’une de ses rares liaisons féminines  avec une femme prénommée Frédérique (« Freddy ») naît sa fille Marie-Ange, en 1946 bien qu’il ne reconnut jamais être le père biologique. Pour claude, l'amitié entre Francis Poulenc et le baryton Pierre Bernac était vraiment disons... très intense. Ils avaient le même âge et le Toon lisait déjà Le Petit Parisien" avant la Guerre… Il a laissé une interprétation de bonne qualité technique que mon camarade va ajouter. Bref !

Claire Croiza
Le Bestiaire“ d’un coté Francis Poulenc au piano et de l’autre Claire Croiza bien établie professionnellement comme chanteuse d'opéra, elle poursuit sa carrière comme chanteuse de récitals et tout particulièrement de mélodies françaises. elle aura une relations privilégiées avec le compositeur suisse Arthur Honegger elle donnera naissance à son fils, le compositeur et la cantatrice ne se marieront  pas. Pourquoi le duo Poulenc et Croiza n’aurait pas du exister ? D’un coté un compositeur gay et de l’autre une cantatrice qui pendant la seconde guerre mondial est membre du comité d'honneur du groupe collaboration  organisation favorable à la collaboration avec l'occupant nazi. 


Poulenc et Cocteau le club des six
Mais revenons en 1928 et ”Le Bestiaire“. Six petite pièce courtes ”Le Dromadaire“ avec une démarche lourde et pesante que le piano représente bien avec un texte d’Apollinaire qui nous parle de Pierre de Portugal fils du roi Jean 1er du Portugal qui fut un grand voyageur. ”La chèvre du Tibet“ pas beaucoup de temps pour s’imprégner de ce titre de quarante et une secondes. ”La Sauterelle“ encore un morceau court de vingt trois secondes. ”Le Dauphin“, ”L’Ecrevisse“, “La carpe“ pour faire plus simple, ce sont six mélodies courtes avec des poèmes en quatrain.

Otto Klemperer
L’album n’est pas uniquement composé de ces pages courtes, on peut entendre aussi une belle version de ”St François de Paule marchant sur les flots“ de Franz Liszt interprété par Aldo Ciccolini qui avait par ailleurs gravé une belle intégrale d’Éric Satie. Et pour compléter le tout, une version de la “symphonie N°7 en la majeur OP.92” de Ludwig Van Beethoven avec le Philharmonia Orchestra. Une symphonie dirigée dans les règles de l’art par Otto Klemperer avec un des plus beau Allegretto (second mouvement) que j‘ai pu entendre, mais je suis sûr que le Toon va venir y mettre son grain de sel dans mes propos en y rajoutant une phrase ou deux par-ci, par-là. Même si ce disque a un peu vieilli (Ben oui ! Il aura cinquante ans l’année prochaine !) Le côté historique d’entendre Francis Poulenc au piano garde son charme et est d’un rare privilège.


Avant les vidéos, le Toon invité à mettre son grain de sel a déjà précisé que le baryton Pierre Bernac, grand ami de Poulenc sera l'interprète favori du compositeur pour ses mélodies. Au disque gratouillant de Claire Croiza de 1927, le disque de Bernac de 1945 avec évidemment Francis Poulenc au piano sonne façon HIFI 😏. Ajoutons que le style de chant roucoulé de Madame Croiza n'a plus cours, bien heureusement.

Le disque d'Aldo Ciccolini consacré aux pièces méditatives de Liszt est toujours disponible au catalogue EMI en complément des Consolations et magnifiques Harmonies Poétiques & Religieuses... Quant à l'intégrale des symphonies de Beethoven par le commandeur Klemperer qui participa à hisser le Philharmonia au sommet... (1955 en live ? ou 1960 en stéréo ? Le disque ne le précise pas). Inutile de préciser que le coffret est lui aussi disponible (désolé pour les répétitions de vocabulaire…). Allegretto à 14:06...

Détail encore plus stupéfiant, trois exemplaires de ce "LP Bac 77" sont proposés chez Discogs entre 2,82 € et 4 € (avec 7-8 € de port cependant). Deux sont notés VG (souvent synonyme de pourri et le 3ème NM (Near Mint - presque neuf), sans doute un gars qui n'a pas bossé son bac 😁.
 





lundi 6 avril 2026

Fanny MENDELSSOHN – Sonate de Pâques (1829) - Isata KANNEH-MASON (2024) - par Claude Toon


- Tiens Claude, pour fêter Pâques, tu nous a concocté un petit programme pianistique : Fanny Mendelssohn interprétée par une pianiste d'origine afro, rare en musique classique ! Une gravure cent pour cent féminine 

- Vois-tu Sonia pendant 150 ans, cette sonate surprenante d'inspiration peu ou prou religieuse a été attribuée au grand Felix Mendelssohn, le frère de Fanny. C'était fréquent à l'époque, mais sans volonté réelle d'appropriation… Un effet de bord des coutumes misogynes …

- Isata Kanne-Mason fait son entrée au blog… Une débutante ? Un réel talent ? Ô je pense que oui, tu ne l'as pas choisie pour de piètres raisons liées à son métissage…

- Tout à fait, tu me connais bien. Ce disque mêle des ouvrages du frère et de la sœur. Elle joue sans difficulté le troisième concerto de Rachmaninov (le plus difficile du répertoire) et a produit une chouette discographie y compris avec son frère violoncelliste… 


Fanny Mendelssohn
 

En ce lendemain de Pâques, j'ai trouvé l'idée sympa d'écouter cette belle sonate (tout sauf une œuvrette académique et rébarbative). Et puis Fanny Mendelssohn est quand même l'autrice de 466 partitions. Si l'histoire a retenu le génie de son frère Felix, à la production plus diversifiée, sans compter son travail sur la sortie de l'oubli des Passions de Bach, Fanny mérite plus qu'une reconnaissance posthume.

Petits rappels : Fanny née en 1805 était la sœur aînée de Felix né en 1809. Ils sont les deux enfants du banquier Abraham Mendelssohn Bartholdy (1776–1835). Très brièvement : Fanny épousera Wilhelm Hensel (1794–1861), un peintre et graveur de talent, notamment comme portraitiste. Le couple aura un enfant. Felix épousera Cécile Jeanrenaud avec qui il aura cinq enfants. Aucun des ces enfants ne deviendra musicien.

Difficile de ne pas convenir qu'une malédiction s'acharnera sur l'espérance de vie des membres de la famille Mendelssohn. Fanny meurt à 42 ans d'un AVC. Son frère Felix ayant une relation très fusionnelle avec sa sœur ne surmontera pas ce deuil qui peut être à l'origine de son propre décès, cinq mois plus tard, après lui aussi une série d'attaques cérébrales. Leur père Abraham était disparu en 1835 à seulement 58 ans. Quant à Cécile, certes née en 1817, atteinte de tuberculose, elle s'éteindra en 1853 à 35 ans 😟. Protestante, elle avait pu épouser Felix dont la famille juive s'était convertie au luthérianisme à l'initiative d'Abraham cherchant à affranchir sa lignée des lois antisémites du temps.

 

Je ne détaillerai pas la biographie de Fanny Mendelssohn dans cet article que je souhaite bref en ce jour férié. Son frère a bénéficié de 18 chroniques. Il commença sa carrière à l'adolescence, un surdoué à la Mozart. Les premières compositions de Fanny datent de 1819, la jeune fille a quatorze ans. On peut s'interroger sur un gêne hypothétique du génie musical précoce dans une fratrie …  Ce billet risque fort de ne pas rester isolé, je pense à quelques quatuors…

Son frère pourra écrire et exceller dans tous les genres : symphonies, concertos, oratorios, piano, musique de chambre, musique de scène, chorals sacrés… Faveurs accordés aux hommes. Fanny, comme toutes les femmes de son époque, devra choisir un répertoire différent et moins ambitieux. Ses parents financent des concerts orchestraux pour leur fils Felix. Ils cantonneront leur fille pianiste surdouée dans les salons… 



Isata Kanneh-Mason (née en 1996)

Fanny composera à sa manière un patrimoine musical nourri d'œuvres plus intimistes ou disons… chambristes. Son catalogue comporte majoritairement des pièces pour piano seul, certaines inspirées des romances sans paroles de son frère, et une pléthore de lieder pour soprano (400). Si elle aborde peu l'orchestre et les ouvrages aux effectifs plus imposants, on lui doit quelques cantates et oratorios peu joués et rarement enregistrés. Ajoutons quand même quelques partitions de musique de chambre dont un trio et plusieurs quatuors. Pour les lieder, elle puisera son inspiration dans les auteurs du romantisme tels GoetheEckermann, Heinrich Heine, Joseph von Eichendorff (très prisé plus tard par Richard Strauss), de son mari qui lui écrit vingt poèmes, et parfois dans le recueil de contes et légendes Des Knaben Wunderhorn qui fera le bonheur de Gustav Mahler… Du beau monde, des beaux textes…

On serait tenté d'établir un parallèle entre la carrière de Fanny Mendelssohn la compositrice hyperactive et celle de Clara Schumann. Cette dernière deviendra l'interprète privilégiée de son mari après l'échec de celui-ci à devenir un virtuose. Ses compositions non dénuées d'intérêt se limitent à 45 numéros d'opus : pièces pour piano solo et lieder, une ébauche de concerto inachevé. Les morts simultanées du frère et de la sœur Mendelssohn ne rendront pas nécessaire ce rôle de transmission du répertoire de Felix, excellent pianiste par ailleurs.


Les enregistrements de la sonate de Pâques ne sont pas légions. Merci à Isata Kanne-Mason de l'avoir ajoutée à son album de 2024 en complément du concerto de Felix, de quelques transcriptions de sa main et de deux lieder sans paroles et du notturno de Fanny.

Isata Kanne-Mason est la première pianiste classique de haut niveau d'ascendance africaine de l'histoire très active en concert. Nina Simone s'était vue refuser l'entrée au Curtis Institute de Philadelphie malgré son diplôme de la Juilliard School … et se sentant ostracisée (ségrégation), elle se tourna vers le jazz et le chant. En 1951, une décision raciste a pu en effet être envisagée, mouais, ce n'est pas le genre de l'institut. La jeune pianiste afro, Blanche Henrietta Burton-Lyles, née aussi en 1933 fut acceptée à l'âge de dix ansBlanche préféra enseigner et ne nous a légué aucun disque. L'institut privilégie l'accès aux adolescents vraiment surdoués (Hilary Hahn à 10 ans, Yuja Wang et Lang Lang à 14). Des virtuoses noirs classique comme André Watts ont connu de brillantes carrières sans passer par Philadelphie. En voici la preuve :

Isata naît à 1996 à Nottingham. Son père est originaire des Antilles british (Antigua) et sa mère de Sierra Leone. Ses parents sont cadre et universitaire, une chance pour l'épanouissement culturel d'une enfant afro-britannique qui a souffert de sa "différence". Sa mère, Kadiatu Kanneh-Mason, passionnée de musique de tous les horizons réussira à entraîner dans cette voie artistique ses sept enfants, à des niveaux divers. Elle a conté cette expérience hors du commun dans un livre autobiographique : House of Music: Raising the Kanneh-Masons. (Disponible qu'en anglais hélas.)

Isata, l'aînée, commence ses études musicales au conservatoire pour enfants Purcell School. Elton John très impliqué dans la découverte de jeunes talents la repère et appuie son entrée à la Royal Academy of Music, le conservatoire de référence en Angleterre dont Elton John fut élève et nommé Docteur Honoris causa après la création de sa fondation Sir Elton John Scholarship. Isata en sort diplômée en 2020 à 14 ans !! Le début d'une belle carrière l'attend. 

Isata parcourt déjà le monde de récitals en concerts symphoniques. Elle a été lauréate en 2021 du prix Leonard Bernstein mettant en concurrence de jeunes virtuoses et créé en 2002. Il se déroule pendant le Festival de musique du Schleswig-Holstein (région de Hambourg et Danemark). Lang Lang en fut le premier récompensé.

Lors de la saison 2022-2023, elle devient artiste en résidence du Royal Philharmonic Orchestra fondé par Sir Thomas Beecham puis devenu orchestre d'État. Son directeur actuel est Vasily Petrenko (contrat jusqu'en 2030).

Isata a déjà démontré son talent exceptionnel, notamment lors de deux concerts avec l'Orchestre national de la BBC du Pays de Galles, en 2023 en interprétant le 3ème concerto de Prokofiev, et en 2026, le 3ème concerto de Rachmaninov accompagnée par la cheffe bulgare Delyana Lazarova (directrice de l'orchestre de l'Utah). Ce concerto est surnommé "l'Everest des concertos" de par sa difficulté technique ultime. (Clic).

Sa discographie débutée dès 2019 pour DECCA en exclusivité comprend sept albums dont un consacré à Clara Schumann. Citons aussi les deux sonates pour violoncelle de Chostakovitch en complicité avec son frère Sheku Kanneh-Mason et l'album Summertime, une anthologie de pièces de Gershwin en solo… des choix qui sortent des sentiers battus…


Manuscrit page 1

La sonate de Pâques (Ostersonate), dont la première page du manuscrit illustre ce paragraphe, a connu une histoire fichtrement pittoresque. Seconde sonate de Fanny, datée de 1828 et mentionnée dans son journal, elle resta introuvable car non publiée. Fort peu des œuvres de la compositrice seront publiées, et de toute façon les éditeurs utilisent le nom de son frère Felix ! Que le frère et la sœur aient la même initiale pour leurs prénoms crée la confusion, forcément. (Il faut toujours marquer son prénom in extenso sur sa copie 😀).

En 1970, la partition signée F. Mendelssohn émerge semble-t-il chez le libraire Marc Loliée. Elle est vendue et enregistrée comme signée de Felix par le pianiste français Éric Heidsieck en 1972 pour le petit label Cassiopée. Âgé ce jour de 90 ans le pianiste ne mérite pas l'oubli poli qu'on lui impose. Il grava une intégrale des sonates de Beethoven salle Gaveau qui marqua l'histoire de ce répertoire. Plus anecdotique, il fut le premier pianiste que j'entendis en concert en 1970 (Mozart concerto N°21). Son initiative discographique restera sans lendemain…

Des musicologues ont des doutes sur l'authenticité de l'attribution à Felix mais ne dispose d'aucune preuve pour étayer une restitution à Fanny. En 2010, une étude poussée de la musicologue anglaise Angela Mace Christian de l'université de Duke prouve définitivement que la pièce est de la plume de Fanny épouse Hensel. 


Angela Mace Christian

Je n'analyserai pas en détail cette sonate. De forme classique, son originalité réside dans sa force de vie. Fanny la compose en s'inspirant du récit de la passion du Christ sans en développer dans des textes et lettres ses intentions précises. Elle ne respecte que très peu à l'écoute les règles académiques de l'écriture de la forme sonate. Certes le scherzo respecte la forme tripartite et symétrique imposée. Oui, et… des précisions secondaires ! La sonate comporte quatre mouvements dont les tempos sont usuels : vif – méditatif – vif – brillant.

I. Allegro assai moderato.

II. Largo e molto espresso - Poco più mosso.

III. Scherzo : Allegretto.

IV. Allegro con strepito. (tumultueux)

Les mouvements sont assez courts. L'allegro (modéré) suggère la réflexion, l'esprit qui vagabonde. La joie de vivre me semble plus mise en avant que des méditations métaphysiques liées à la tragédie de la Passion. [02:50] Le second bloc thématique pourrait me contredire par sa rythmique inquiète. L'imagination de Fanny se rapproche d'un style "poème symphonique pour piano" par son récit cohérent stylistiquement parlant sans répétition très définie des motifs.

Le largo se construit sur une "fugue ecclésiastique" débutant à [01:12], bien en accord avec la thématique spirituelle de l'ouvrage. On ne peut que ressentir l'influence de Bach qu'avait redécouvert dans tout son génie Felix … Là encore la contemplation prend le pas sur la technique solfégique.

Très animé, presque guilleret, le scherzo préfigure-t-il l'espoir de la résurrection ? Je vous laisse juge. [01:54] au jeu très pétillant d'Isata alignant les notes pointées avec délicatesse, son jeu n'est jamais exubérant, succède un trio plus legato, intime. Le second scherzo gagne en malice, surprenant !

L'allegro final déchaîne la colère divine. On pensera au Christ expirant, à la foudre, à la tempête, au rideau du temple qui se déchire. Fanny ne propose pas un récit de la passion mais évoque le martyr du Messie. Le second développement, furieux, martial fait écho au largo. Le final, le mouvement le plus long ne quittera jamais ce climat dramatique… La précision strepito du tempo évoluera vers une conclusion lento pleine de détresse. [06:03] La sonate ne se termine pas dans la gloire mais par la mise au tombeau de Jésus. Une fascinante sonate sans temps mort ni longueur. 


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 





dimanche 5 avril 2026

UN BEST-OF QUI RAYONNE


MARDI : débat houleux chez Pat, qui a encore dézingué The Rolling Stones à propos de leur « Still Life, American Concert 1981 ». Peu de choses à sauver selon notre fan de Lemmy et des Beatles. Pour la peine, il écoutera Sticky Fingers, avec un verre d’eau avant chaque repas, pendant un mois. Non mais !

MERCREDI : le guitariste Paul Gilbert a oeuvré dans diverses formations, mais comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, c’est en solo qu’il revient avec « WROC ». Bruno s’est plongé dans ce Washington's Rules Of Civility avec délectation, il ne dit plus de fucking gros mots et place sa fourchette bien à gauche de son assiette (mais continue de bouffer avec les doigts et se les essuyer aux rideaux).


JEUDI : pour Pâque, et entre deux chasses aux œufs, le Toon nous a fait écouter la « Messe n°5 en la bémol majeur » de Franz Schubert (et non Franz Ferdinand, comme le p’tit copain de Sonia), plus humaine que la messe n°6, moins solennelle, dotée d’une direction lumineuse du chef Philippe Herreweghe.

VENDREDI : Luc a vu au cinéma la fresque historique de Xavier Giannoli, qui dans « Les Rayons et les ombres » retrace le parcours de Jean Luchaire et son pote Otto Abetz, des pacifistes passés à la collaboration. Académique mais sans manichéisme, pour restituer les enjeux politiques de l’époque.

👉 La semaine prochaine, dès lundi, la « Sonate de Pâques » de Fanny Mendelssohn, et le lendemain chez Pat « Le Bestiaire » de Francis Poulenc (un grand naïf, plusieurs fois fait chocolat, Poulenc…) ; rien en vue de la part de Bruno à l’heure où ces lignes sont tapuscrites ; Benjamin a relu « L’Astragale » de Albertine Sarrazin ; et au cinéma un hommage raté à Hitchcock par Rémi Bezançon.


Bons œufs et bon weekend