vendredi 29 mai 2026

L’ÊTRE AIMÉ de Rodrigo Sorogoyen (2026) par Luc B.


On avait remarqué avec son fabuleux AS BESTAS (2022) que Rodrigo Sorogoyen soignait ses premières séquences. Le madrilène tape encore très fort. Si vous me faites l’amitié de me lire ici, vous savez que je ne suis pas friand des champs/contre champs paresseuxSorogoyen devait le savoir (en me lisant) qui entame L’ÊTRE AIMÉ par 18 minutes de dialogue en très gros plan et champ/contre champ. Et pour me faire mentir, il donne toute la puissance dramatique à ce dispositif très académique.

Un gars, joué par Javier Bardem qui en impose dès la première seconde, s’attable dans un restau. Il y a ses habitudes. Une jeune femme le rejoint. Lui, c'est Esteban Martinez, un réalisateur de films, une pointure (une Palme, deux Oscars), elle, c’est sa fille Emilia, qu’il n’a pas revue depuis 13 ans. Il lui propose un rôle dans son prochain film, Desierto, tourné en Espagne. Emilia en a l'étoffe, pense-il, même si elle n’a tourné selon lui que dans quelques séries « minables ». Elle accepte, mais profite de l'occasion pour régler son contentieux avec son paternel toxique.

Pour cette séquence, Sorogoyen a fait en sorte que ses acteurs ne se croisent pas, chacun était briefé de son côté, avait son dialogue, mais pas celui de l'autre. Dans le décor, aucun technicien, des caméras planquées. Moteur, ça tourne… pour ne couper qu’une heure et demi plus tard. Au montage, Sorogoyen a gardé ces 18 minutes. 

La séquence fera date. Filmés en longues focales, les visages en gros plans envahissent l’écran, nous étouffent. L’arrière plan flou frise l’abstraction. On se concentre sur les mots, les regards, la tension habite autant les personnages que les acteurs, visiblement. L'air est irrespirable. Sorogoyen joue sur la durée pour faire grandir le malaise. Et déjà un indice : le père commande pour deux, insiste. 

Père et fille n’ont pas les mêmes souvenirs du passé, cette séance de Kill Bill 2 ne laisse pas les mêmes traces chez l'un ou chez l'autre. Qui dit vrai, entre les souvenirs d'une ado frondeuse, et ceux du père encrassés par l’alcool et la dope.

L’ÊTRE AIMÉ reprend le procédé du film dans le film. On fera le parallèle avec VALEUR SENTIMENTALE (2025) de Joachim Trier qui reprend la même trame, les mêmes enjeux dramatiques. Sorogoyen jure qu’il n’en savait rien, et on le croit. 

Pendant le tournage de Desierto, deux séquences miroirs montrent comment ces deux là se tournent autour. Un soir, Martinez descend au bar de l’hôtel qui abrite l’équipe, commande une eau minérale. Il est sevré. Sa fille est là, plus loin, avec l’équipe, ça boit, ça rigole, elle ne voit pas son père l’observe. Subtil jeu de la caméra avec les piliers de la salle qui masquent les présences, les regards.

Plus tard - scène magnifique - Martinez est à la cafétéria avec ses deux mômes (du second mariage), un père attentif visiblement, souriant, qui offre des glaces. Il reçoit un coup de fil de son compositeur qui lui envoie une maquette de musique. Qu’il écoute avec les écouteurs de son téléphone : la musique nous envahit (déjà c’est beau !) quand arrive Emilia, suivie de loin par la caméra. Elle remarque son père, reste en retrait, le découvre dans un rôle qu'elle n'a pas connu. Il y a aussi ces nuits à l'hôtel où Esteban regarde sa fille, depuis son balcon, caché dans l'obscurité.

On se jauge, on se tourne autour, on réapprend à se connaître si tant est qu’ils s’étaient connus. Lors d'un plan tourné au bord de la mer, Esteban reprend la scripte : « Je me souviens de tout ». Emilia s'en souviendra aussi, plus tard... Arrivent les premiers accrocs, les petites piques, les réflexions, quand le père remarque le penchant alcoolique de sa fille, la met en garde. L'hôpital qui se fout de la charité. Premiers éclats de voix, en mode « Ici je suis une actrice professionnelle, pas ta fille ».

Sorogoyan va encore utiliser la durée dans une longue séquence de tournage, d'abord amusante. Un travelling avant tout bête. Mais la caméra tressaute, le cadreur en prend pour son grade, puis les acteurs ont un fou rire. Martinez sort de sa tente de plus en plus irrité. Il filme une tablée au déjeuner, et reproche aux acteurs de ne pas réellement manger. Cela devient éprouvant. Septième prise, Martinez hurle à Emilia « Prends ta cuillère, à ta bouche, mastique, avale, une autre, mastique, avale... ». Il est évident que ce ne sont pas des indications de mise en scène suggérées à une actrice, mais un père qui hurle sur une fillette capricieuse. Toute la toxicité du personnage nous éclate au visage.

Les techniciens discutent des rumeurs qui circulaient sur Esteban, « à l’époque il était défoncé », sur son premier film Sirocco « son meilleur, son chef d’oeuvre ». Dont on voit des images, car Esteban en prépare la réédition en blu-ray. L’ÊTRE AIMÉ joue sur plusieurs temporalités et formats d'image (scope, 1.85, 1.66) selon qu’on voit le film de Sorogoyen, Desierto, les extraits de Sirocco. Tout s'entrecroise intelligemment. Y’a juste un truc que je n’ai pas pigé : pourquoi des plans en noir et blanc ? Effet de style gratuit ? A un moment, c’est dans le même plan, en mouvement, qu’on passe de la couleur au noir et blanc.

Un autre moment nous éclaire sur Esteban Martinez, qui entre dans la chambre de Pepa, sa directrice photo. Elle abandonne le tournage, écœurée. Voyez comment Sorogoyen filme ça, sur la durée toujours, Martinez avance vers Pepa, lentement, emplit l’espace, impose physiquement sa présence, son autorité, elle est contrainte de reculer, acculée. Martinez a toujours le même argument : nous sommes des professionnels, on travaille, les états d’âme on s’en branle.

Le film alterne les plans longs, comme ce dialogue entre Martinez et son assistante (Marina Foïs) entre deux algecos, ce plan séquence d’Emilia qui arrive en retard sur le plateau avec une gueule de bois (quand elle se lève, un panoramique la suit révélant dix bouteilles de bières alignées sur un buffet) on rase les murs, on regarde ses orteils, on attend l'orage, qui ne viendra pas. Ce n’est que partie remise. Mais Sorogoyen joue aussi avec une caméra épaule très mobile, des plans courts, hachés, il utilise tous les outils du cinéma.

Sur la fin, on voit un plan de Desierto, avec la mer en fond, le ciel azur, et des violons qui s’élèvent, qui rappellent un peu ceux de George Delerue. On pense immanquablement au MÉPRIS de Godard, autre film sur un tournage toxique rongé par le drame intime d’un couple qui se déchire.

L’ÊTRE AIMÉ est un film qui impressionne par sa maitrise formelle et ses zones d’ombres. Qui doit beaucoup évidemment à la prestation animale de Javier Bardem, admiré, respecté et craint. Face à lui, la fluette Victoria Luengo éblouit, si belle et fragile. Car il fallait deux grands acteurs à la hauteur de l’enjeu.


Couleur et noir & blanc - 2h15 - format principal scope 1:2.39




Lien vers : AS BESTAS

jeudi 28 mai 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (12-13) – 2ème symphonie de SIBELIUS – S. KOUSSEVISTKY (1950) vs A. COLLINS (1954) – par Claude Toon

 

- Je pense que dans les années 50, Sibelius le finlandais n'était pas encore connu comme un grand compositeur, Claude… Surtout en France…

- Ah ça ne risque pas Sonia, mais de nos jours, il est très apprécié. En 2007, Esa-Pekka Salonen a donné une intégrale de son œuvre symphonique salle Pleyel avec l'orchestre de Los Angeles… Il n'est pas le seul à l'avoir fait…

- Toutes les symphonies ont été chroniquées au fil des ans. Pour la 2ème, tu avais retenu le chef Okko Kamu qui avait gravé les symphonies 1 à 3 pour compléter une semi intégrale de Karajan chez DG. Je suppose que les deux chefs disons… historiques, héros du jour, sont des personnalités qui ont participé à la découverte de Sibelius…

- Oui un mécène et chef qui a dirigé l'orchestre de Boston pendant vingt-cinq ans (voir le billet précédent) et un anglais excentrique qui a enregistré la première intégrale sous amphétamine…

- Deux originaux ces maestros… je pense. Ce sont des disques monophoniques… Le son est-il acceptable ?

- Pour Koussevitzki, ce n'est hélas pas miraculeux, mais d'une énergie époustouflante. Mais à Londres les ingénieurs du son puis des spécialistes en numérisation nous ont offert une clarté très convenable pour cette captation âgée de 70 ans …



1 - Serge Koussevitzky, le maestro russe de Boston

Serge Koussevitzky
 

Cherchant des informations sur cet artiste, un site résume son CV : "Sa vie, longue de soixante-dix-sept ans, fut marquée par une profusion d'innovations : compositeur, maestro, éditeur musical, artiste d'enregistrement, défenseur de la musique contemporaine et partisan des droits des musiciens."

Cette phrase me fait songer à une définition du Robert II. Quelques précisions s'imposent pour découvrir comment Koussevitzky enregistrera au crépuscule de sa vie une vision mythique d'une symphonie de Sibelius. À la lecture de ces savoir-faire présentés dans un style élogieux, on pourrait croire que l'homme deviendra le plus grand maestro de son temps. Vous connaissez mon aversion pour ces jugements subjectifs. Faudrait-il pour cela oublier qu'il fut le contemporain de Toscanini et de Wilhelm Furtwängler… Mais si ces deux noms sont des incontournables de l'histoire de la direction d'orchestre dans un large répertoire, d'autres plus jeunes tel Carlos Kleiber ont étendu le palmarès depuis, et peu d'entre eux furent mécène, compositeur et fondateur de l'industrie du disque. Koussevitzky, disparu à l'aube du microsillon, mérite cet article mi-historique mi-musical et l'écoute d'un disque hors normes (pas le seul…).

Opposer son interprétation de Sibelius à celle contemporaine d'une autre personnalité éclectique et excentrique, Anthony Collins (indubitablement british) montrera que les interprétations flamboyantes d'une même œuvre ne sont pas forcément une exclusivité d'artistes éternellement en tête d'affiche des écoutes comparées entre discophiles passionnés ou critiques de la presse spécialisée, des radios telle France Musique… ou des… blogs, sauf le nôtre 😊!

Le jeune Serge voit le jour en 1874 à Vyshniy Volochek, ville moyenne à mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Ses parents, musiciens et de confession juive, lui enseignèrent le violon, le violoncelle et le piano. Il apprend également la trompette. Vyshniy Volochek n'est pas loin de l'Institut philharmonique de Moscou où le jeune serge entre à 14 ans pour apprendre sérieusement le métier : la contrebasse comme instrument (pas courant ce choix), et la théorie musicale comme il se doit. Contrebassiste au Bolchoï en 1894, il gravit les échelons jusqu'à premier soliste en 1901. Je parlais de Koussevitzky et de ses différents talents. Il compose en 1903 avec l'appui de Reinhold Glière un concerto pour contrebasse qui fait "un tabac" lors de sa création à Moscou. Un ouvrage jovial et poétique (j'ajoute un interprétation en live au Concertgebouw d'Amsterdam), décliné en duo avec piano et souvent joué en concert… L'influence de Tchaïkovski est patente. 



Serge Koussevitsky et Olga Naumova (1947)
 

Il se marie en 1902 avec une ballerine, Nadejda Galat, qu'il quitte en 1905 pour épouser Natalie Ouchkova, fille d'un très riche négociant de thé, à la tête de la firme Gubkine. Opportuniste, la dote est-elle conséquente ? Sans doute pas complètement* car il restera fidèle à son épouse jusqu'à son décès en 1942. Bien qu'âgé de 66 ans, il se marie une troisième fois en 1947 avec Olga Naumova sa secrétaire et la nièce de Natalie, une jeunette de 46 ans (1901-1978). Autant joindre l'utile à l'agréable, si je puis me permettre cette facétie coquine… Le côté people est ainsi réglé, Rockin' appréciera. Olga participera grandement à la renommée post mortem de son mari et au maintien à haut niveau de l'Orchestre de Boston

(*) Notons que la fortune de la dame lui permet de rembourser les dettes de jeu de son professeur… Sympa ce geste, mais bizarre. Cela dit, la même manne financière permettra à Koussevitzky de créer son propre orchestre, trivialement "pour se faire la baguette" et d'organiser des tournées dans les villes situées sur la Volga et dépourvues d'orchestres symphoniques. Koussevitzky se révèle ainsi un homme d'affaire au service de la découverte de la musique en Russie.

Plus dans le ton du billet : Koussevitzky et Natalie partent s'installer à Berlin étudier la direction avec le maestro très réputé Arthur Nikisch. Nikisch perfectionnera la philharmonie de Berlin entre 1895 et 1922. Notons au passage que ce maestro était au chevet de l'orchestre de Boston de 1889 à 1893 ; le monde est petit. (Quant aux dates, mes infos ne sont guère concordantes, le mystère du web). 



Koussevitzky arrive à Boston
avec son bouledogue Drolet
🐕

Ce diable d'homme hyperactif devient éditeur de musique. À ce titre il publie les jeunes loups modernistes en ce début du XXème siècle : Rachmaninov, Scriabine, Prokofiev, Stravinsky et Nikolaï Medtner… Merci qui ? Maestro, éditeur, contrebassiste, financier, impossible de détailler sa carrière avant 1924, date à laquelle, le français Pierre Monteux qui a remis sur pied un orchestre de Boston au bord du gouffre lui confit la baquette pour 27 ans… et part restaurer pendant 20 ans l'orchestre de San Francisco… (Voir l'article précédent dédié au développement des orchestres Yankees grâce aux grands chefs européens Clic).

Serge Koussevitzky se taillera une renommée, sans grande équivalence, de commanditaire et de créateur d'œuvres novatrices. Entre 1920 et 1924 en France : il a programmé nombre de musiques contemporaines, polissant les premières souvent malmenées par des orchestres peu familiers des innovations. Citons : Pacific 231 d'Arthur Honegger, la Deuxième Rhapsodie de George Gershwin et la Suite en fa d'Albert Roussel, l'orchestration par Ravel des Tableaux d'une exposition de Moussorgski, le concerto pour violon N°1 de Prokofiev en 1923 et la Symphonie n° 2 en 1925.

Dans le même esprit, en 1930, il commande et crée à l'occasion du 50ème anniversaire de l'Orchestre de Boston : l'Ode de Copland, la Symphonie n° 4 de Prokofiev (révisée en 1947) la Musique de concert pour cordes et cuivres de Paul Hindemith et la Symphonie de psaumes de Stravinsky, ainsi que des œuvres d'Albert Roussel et de Howard Hanson. Impossible d'énumérer les quinze créations assurées par le maître. Aux compositeurs déjà cités, ajoutons : Bartok, Martinu, Barber, Bax, Bernstein

Koussevitzky a atteint la cinquantaine à son arrivée comme directeur du symphonique de Boston et a déjà acquis des compétences en Europe de mécène et d'administrateur qui s'ajoutent à celles de maestro de talent. Sa manière de diriger réunit l'exaltation russe et l'élégie romantique d'essence germanique et autrichienne. Ses exigences : respect de la partition, legato sans emphase, élégance des nuances. Il influencera l'art de ses élèves par ce style étincelant, notamment un jeune Leonard Bernstein dont la direction pimentée et fulgurante laissera sa marque lors de son passage à la Philharmonie de New York entre 1958 et 1969 (sans doute sa période la plus engagée en tant qu'interprète et compositeur). Je ne m'attarde pas sur la programmation, j'ai déjà mentionné qu'au grand répertoire classique, Koussevitzky le visionnaire entraînera l'orchestre sur la voie du modernisme en explorant les partitions du début du XXème siècle et en commandant d'autres.


On ne peut passer sous silence deux grands projets destinés à stimuler la vie musicale de son pays et même au-delà.


Koussevitzky Music Shed

En 1942, en plein conflit mondial il crée les Fondations musicales Koussevitzky. L'objectif consiste à soutenir et motiver la création musicale par des commandes certes mais également en finançant leur création et leur édition. Ce ne sont pas des œuvrettes pour une seule soirée. Exemples : l'opéra Peter Grimes de Benjamin Britten, le Concerto pour orchestre de Béla Bartók mourant et ruiné, créé en 1944, la Symphonie n° 3 d'Aaron Copland en 1946.

La fondation n'ignore pas la France (pas celle de Leibowitz et du sérialisme théorique). Elle passera commande du quatuor à cordes Ainsi la nuit d'Henri Dutilleux en 1971 et, bien avant, une autre production française d'envergure : la Symphonie Turangalîla d'Olivier Messiaen, un chef d'œuvre de 1949 pour piano, ondes Martenot et grand orchestre (Chronique en projet). Leonard Bernstein et les sœurs Loriod ont donné la première à Boston. Koussevitzky âgé venait de passer la baguette à Charles Munch pour 13 ans. Par ailleurs il était le mentor et ami de Leonard Bernstein à qui il offrit une paire de boutons de manchettes que Lenny a portée toute sa vie en concert.



Bernstein, Koussevitsky, Lukas Foss
 

Autre aventure : sa contribution au festival de Tanglewood, ville du Massachusetts. La mécène Gertrude Robinson Smith "une femme de caractère, courageuse et fortunée", en pleine crise économique de 29 eut l'idée de mettre sa fortune à la disposition de la musique en organisant des concerts en plein air à Holmwood dans la propriété des Vanderbilt à Lenox, en 1934 et 1935 avec l'orchestre de New-York. Le succès est immédiat.

En 1936 et 1937, Koussevitzky accepte de venir avec le symphonique de Boston. Malédiction, en 1937, lors du second concert avec un public de 8000 mélomanes, un orage d'enfer gâche la soirée dédiée à Wagner. Gertrude Robinson Smith monte sur scène  et lance en hurlant une souscription pour construire une vraie salle pour jouer au sec… 😊 Les fonds sont vite réunis et en 1938, surgit du sol une vaste salle de 5700 places, le Koussevitzky Music Shed qui recevra une petite sœur le Seiji Ozawa Hall de 1200 place en 2006. Un grand chœur verra le jour. Le chef nippo-américain Seiji Ozawa, patron de l'orchestre pendant trente ans, interprètera avec ce chœur et le symphonique de Boston des œuvres aux effectifs envahissants comme la 8ème symphonie de Mahler. En 1951, la 9ème symphonie de Beethoven dirigée par Leonard Bernstein en hommage à Koussvitsky décédé… 2900 concerts ont été organisés depuis la création.


Les mélomanes débutants bénéficient de nos jours de discographies de qualité grâce à des interprétations expressives et émouvantes qui n'ont rien à envier à celles des anciens et à des techniques d'enregistrement offrant une spatialisation tridimensionnelle de l'image orchestrale et une fidélité des timbres instrumentaux inconnues dans la première moitié du XXème siècle. Et cela depuis la production de microsillons à partir de supports analogiques, monophoniques puis stéréophoniques. Pour certains, les années 60-70 incarnent la grande époque de l'audiophilie, la HIFI, période suivie par l'émergence du traitement numérique du signal audio et du pressage des CD sans rayures mais empreints selon les amateurs à l'oreille exigeante, d'une légère sécheresse sonore… Ça se discute. Les disques vinyles authentiques en parfait état sont rares et les platines audiophiles masquant les distorsions coûtent cher.


Réédition de la version de 1935 (1948)

En explorant l'histoire de la musique enregistrée, l'amateur découvrira des virtuoses et des maestros ayant signé des gravures dont la splendeur interprétative concurrence, voire peut mettre à mal, celles d'autres disques plus récents, malgré leur esthétique sonore exemplaire. Que ne donnerions-nous pas pour écouter les réalisations mémorables de Toscanini, Furtwängler, et aujourd'hui celles de Koussevitzky autrement que dans des repiquages ternes de 78 tours ou des premiers 33 tours ? (Chronique 1).

Les trois chefs ci-dessus ont cessé d'enregistrer au début des années 50 (1952, 1953, 1951) nous léguant un patrimoine discographique important mais majoritairement issu de 78 tours. Quelques disques sont correctement restaurés, d'autres souffrent d'un son nasillard et confus… Point commun, chaque maître a pu, avant son décès enregistrer un ou plusieurs microsillons, au son encore imparfait, mais indispensables pour les discophiles, exemple : Tristan et Isolde de Wagner par Furtwängler pour EMI. À ce sujet une approche de l'histoire du disque est à lire dans un article consacré à la création par EMI de l'orchestre de Studio Philharmonia et aux symphonies de Brahms dirigées par Toscanini (Chronique). On découvrira dans ce billet, l'engouement du maestro italien pour le disque et sa collaboration avec la firme RCA. J'écrivais : "Malgré ses sautes d'humeur délirantes… il constitue avec l'orchestre de la NBC créé à son intention et RCA une discographie issue de concerts diffusés à la radio…"

Également en exclusivité pour RCA, Koussevitzky et le symphonique de Boston offriront à la postérité un catalogue passionnant. Hélas, un seul disque bénéficiera de l'arrivée du microsillon : la 2ème symphonie de Sibelius. Le chef avait déjà abordé l'œuvre en 1935… 


2 – Anthony Collins, le maestro british qui inventa la carrière à la Yankee 😊

Anthony Collins

On peut s'interroger pourquoi après m'être intéressé longuement au célèbre chef Koussevitzky, je me dois d'évoquer un musicien moins connu et pas uniquement star des salles de concert classique … Anthony Collins (1893-1963).

Tête ronde, chauve, nœud papillon classieux, le style anglais quoi… On pourrait répondre sir Thomas Beecham dans un quizz ludique à partir d'un trombinoscope des maestros anglais. Oui, Beecham, petit fils du roi de l'aspirine des laboratoires Beecham, héritier suffisamment richissime pour créer son propre orchestre le Royal Philharmonic Orchestra de 1949 à 1961 (voir article Haydn, compositeur jovial dans la lignée du tempérament humoristique et facétieux du chef anglais, grand amateur de Sibelius soi dît en passant…) Il avait rencontré le compositeur finlandais en 1908 et déclara en 1954 – "Sibelius ressemblait alors à un boxeur et... le temps n'avait rien arrangé" 😊).

Bien qu'altiste de formation, membre du Symphonique de Londres, et même chef à l'occasion, Anthony Collins restera avant tout un compositeur de musique de films. Il en composera vingt-cinq entre 1937 et 1954, notamment pour le réalisateur Herbert Wilcox (1891-1977). Il sera nommé trois fois aux oscars. J'avoue ne connaître la filmographie concernée et le réalisateur Wilcox en particulier n'y d'Eve ni d'Adam (SOS Luc). On se résume, chef d'orchestre habile, compositeur pour le cinéma, on pensera ainsi à John Williams, Bernard Herrmann, les musiciens yankees touche à tout, d'où le titre du chapitre.

- En fait Claude que vient faire au juste ce bonhomme pittoresque dans ce billet ?

- Dans la douzaine d'intégrales de grand d'intérêt répertoriées par la presse et les fans de Sibelius, celle de Collins réalisée entre 1953 et 1955 est la plus moderne et ardente dans sa conception… C'est ce que l'on appelle dans le jargon des mélomanes la rencontre entre une œuvre, ici un cycle de sept symphonies, et un chef inattendu. Collins est le premier à ne pas diriger le fougueux finlandais en le considérant comme un romantique tardif voire attardé ! Waouh ! Bref Collins et Koussevitzky même combat !

3 – Nature, hymne et chevauchée finlandaises

Toutes les symphonies de Sibelius ont été commentées au fil des ans dans une série d'articles entre 2013 et 2025, évidemment par des chefs différents mais tous considérés comme membres de ceux qui, à l'âge du microsillon et de la stéréophonie, ont donné une place importante au compositeur finlandais qui, avant son décès en 1967* à 91 ans ne faisait pas les choux gras des salles de concert. Certes en 2021, je parlais déjà dans un article dédié à la 3ème symphonie du travail de Koussevitzky et de Beecham pour faire émerger Sibelius des brumes musicales et ajoutais l'interprétation de la 3ème symphonie par Anthony Collins, mais quand on kiffe on radote 😊.

(*) Au journal de midi de l'ORTF, un hommage lui fut rendu. C'était ça la TV à l'époque, avant la dérive "poubelle" ! Hein Shuffle

Attaque d'Edvard Isto (1899)

Sibelius appartient en début de carrière à l'école postromantique. Cela dit, à l'inverse d'un Bruckner le théologien ou d'un Richard Strauss l'auteur de poèmes symphoniques à la thématique nourrie de littérature classique ou de philosophie, le compositeur finlandais trouve son inspiration dans les légendes nordiques épiques et violentes. Il écrit deux suites symphoniques à programme précis : la Kullervo Symphonie et la suite de Lemminkäinen. Sibelius compose plus en viking qu'en esthète. Précisons que de 1809 à 1917, la Finlande est un Grand-duché rattaché à la Russie tsariste dans une relative bonne entente. En 1898, le tsar Nicolas II publie le "Manifeste de février" qui prive le grand-duché de tout droit à l'autonomie et applique une censure rigoureuse sur toute création artistique contestant l'omnipotence russe ! Sibelius, comme nombre de ses compatriotes, n'apprécie guère ce dictat qui s'appliquera jusqu'en 1917 alors qu'il franchit le grand pas obligé pour tout compositeur "postromantique" : l'écriture de symphonies. Presque terminée, la 1ère symphonie de 1899 n'est pas influencée par des élan patriotiques.

La 1ère symphonie rencontre d'emblée un vif succès. Dans l'ouvrage initialement prévu comme une musique à programme, chaque mouvement portait un sous-titre poétique qui disparaîtra lors de la publication définitive. Par son ampleur et son style elle s'inscrit comme un héritage de Tchaïkovski sans le dramatisme de la 6ème symphonie "pathétique".

La 2ère symphonie voit le jour en 1902 dans cette période de révolte de la population contre le "Manifeste de février". De romantique, Sibelius bascule-t-il dans le romanesque teinté d'héroïsme ? Curieusement, l'orchestre perd ses percussions pour un retour à l'effectif de la 2ème symphonie de Brahms. (2/2/2/2 – 4/3/3 + tuba + cordes et timbales). Une analyse complète est à lire (Clic). Une conjecture demeure quant à la puissance expressive tantôt bucolique tantôt révoltée de l'œuvre. Le dernier mouvement déroule une marche a priori triomphale. Exprime-t-elle un hymne à la culture finnoise et ses guerriers mythiques ou un désir de lutter contre l'oppresseur, une rythmique inexorable et sans compassion au risque de se voir taxée de pompiérisme ?

Et nous arrivons enfin à tenter de percer l'état d'esprit des interprétations "sauvages" de Koussevitzky et de Collins.

Koussevitzky : Avec Maggy Toon, Sonia, Pat et Nema nous avons écouté une réédition vinyle de 1970 environ. Ce qui transparait d'emblée est la précision des attaques, le tranchant du récit, la transparence de l'orchestre malgré la prise de son primitive. Ah les cuivres éclatants de fierté : tuba, trombones et trompettes étincelantes. Nous sommes scotchés par tant de vaillance. Dans une symphonie que d'aucun revendique romantique, on se trouve laminés comme dans les plus rageurs scherzos d'un Mahler

Collins : Avec son collègue, on pense avoir atteint le sommet du style épique. Anthony Collins surenchérit avec le symphonique de Londres. Les orchestres anglo-saxons ont la réputation de se démarquer de leurs homologues germaniques par l'absence de pathos. Collins avait correspondu avec Sibelius pour préparer son périple en studio du 21 février 1952 au 27 janvier 1955. Un commentateur "amazonien", Melomaniac, que je connaissais bien m'avait amusé en écrivant "Dans la Deuxième, le rubato de l'Andante se trouve parfois secoué au shaker. Dans le choral de cuivres qui embrase le Finale, le timbalier réinvente sa partie façon "Sonneaufgang" de "Also sprach Zarathustra"". Quand je parlais d'amphétamine… Génial ou barré, j'adore sans réserve.

Nota :  Kenneth Wilkinson réalisa pour Decca une prise de son qui annonce la grande époque stéréo du label… le jeune Maazel à Vienne par exemple dans la même intégrale.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. Hélas la numérotation et l'accès à un mouvement particulier n'est plus disponible 😡