vendredi 23 janvier 2026

L'AFFAIRE BOJARSKI de Jean Paul Salomé (2026) par Luc B comme bifton


C’est ce qu’on appelle de la qualité française. Sans vraiment atteindre des sommets, Jean Paul Salomé trace sa route depuis trente ans, mine de rien, entre projets un peu trop calibrés (LES FEMMES DE L’OMBRE, ARSÈNE LUPIN), sympathiques comédies (JE FAIS LE MORT, RESTONS GROUPES), et plus récemment deux collaborations réussies avec Isabelle Huppert, LA DARONNE et LA SYNDICALISTE. On remarque un fil qui relie tous ces films, personnage qui n'est pas ce qu'on croit, la double vie, la traque, et chez l'auteur une propension à utiliser des faits réels pour alimenter ses fictions.  

On a l’impression de déjà tout savoir sur L’AFFAIRE BOJARSKI à cause d’une promo qui n’en cache quasiment aucun détail, dommage. Et d’une bande annonce ratée (comme d’hab') tartinée d’une musique au crescendo ronflant. Le film vaut mieux que cela et d’abord parce qu’il raconte une histoire assez dingue.

D'abord les années de guerre. La pègre qui règne sur le commerce de faux papiers, qui a permis à beaucoup de s’enrichir sur le dos des juifs qui n’avaient d'autre choix que de casquer. Le gangster Lucien Scola trempe dans ce trafic odieux grâce au talent de Jan Bojarski. A la Libération, le duo se lance dans la fabrication de faux billets. La bande braque un convoi de la Banque de France pour récupérer du papier à billets. Bojarski étant seul compétent pour en juger la qualité, il participe au hold-up, qui fait 5 morts.

On voit donc par deux fois Jan Bojarski participer à de sales coups, sans pour autant broncher. Ca donne un éclairage sur le personnage, pas forcément sympathique, mais faut bien vivre... Seulement voilà, le mec est touchant, a des circonstances atténuantes. C'est pour lui qu'on frémit, qu'on souhaite la réussite, plus qu'au flic qui le traque pendant 15 ans. Avec ces premières scènes, on entrevoit le style de Salomé. Plus proche de Grangier ou Deray (les fusillades sentent bon le BORSALINO) que d’un Melville, une réalisation à la fois solide, efficace et modeste.

Modeste comme le personnage. Le Cézanne de la fausse monnaie est davantage un artisan taiseux, pas le genre à flamber des liasses dans des boites de nuit. On pourrait reprocher le manque de flamboyance du personnage, et donc du jeu de Reda Kated et de la mise en scène de Jean Paul Salomé. Mais c’est justement ce qui m’a plu. C’est raccord avec l’histoire, avec le gars. Pas d’esbroufe de réalisation, Salomé s’applique à filmer minutieusement les gestes techniques, ça m’a rappelé (dans un autre genre, hein, faut pas pousser) le POLICE FEDERALE L.A. de Friedkin, qui décrivait pas le menu la fabrication de fausse monnaie. Mention spéciale à la photographie feutrée, tamisée, dans les ocres, reconstitution d'époque certes un poil proprette, mais du bel ouvrage.

Le montage dynamise constamment le récit, pas de surplace ni de redondance, recours aux ellipses de temps, comme la rencontre entre Jan Bojarski et sa femme (Sara Giraudeau, magnétique). Un plan au dancing, hop je te raccompagne en vélo, hop au pieu, hop on est marié et hop… 5 ans plus tard. Tout ça en trois minutes à l’écran.

Il y a une vraie qualité d’écrire dans les scènes entre les époux, un suspens dans le suspens. Sans mièvrerie, on sent vraiment ces deux-là amoureux, la confiance indéfectible de sa femme (alors qu’il lui ment pendant 15 ans !), le bonheur du couple dans leur pavillon de banlieue, puis la méfiance, le délitement, la trahison.

Pour l’aspect Film Noir Jean Paul Salomé a recours à des procédés classiques mais éprouvés. La traque obsessionnelle du commissaire Mattei (c'était le nom de Bourvil dans LE CERCLE ROUGE de Melville, un hasard ?) son enquête minutieuse, sa hiérarchie qui ne le soutient pas, un enquêteur blessé dans son orgueil, obnubilé par sa proie. Une proie qui commence à prendre plaisir à se savoir chassée.  

La tentative d'arrestation dans un bureau de tabac est joliment troussée, Bojarski utilise du papier à cigarette qu’il achète dans toute la France, de l'OCB par paquets cent ne passe pas inaperçu. Jusqu’à la rencontre fortuite dans un hôtel de Vichy où flic et escroc trinquent au bar, seul accroc que se permet Bojarski dans sa discipline. Le voleur succombe à la tentation, par défit, sans doute aussi par orgueil. C'est d'ailleurs à cause de la petite insolence de trop qu'il se fera coffrer, la scène est d'autant plus incroyable qu'elle est vraie ! Salomé a très intelligemment remplacé l'eau par du café... je n'en dis pas plus.  

Autre aspect intéressant du film : la place de l’étranger, en France. Jan Bojarski était un officier polonais, prisonnier de guerre, évadé, qui fuit en France. Au civil, c’est un ingénieur et inventeur. Qui va démarcher des industriels pour vendre ses inventions. Sans succès. Fait-on confiance à un polack qui truffe ses notices techniques de faute de français ? On lui refuse le droit de gagner de l’argent par son métier : il le fabriquera dans sa cabane de jardin, pour son seul profit ! 

Les inventions de Bojarski ? Le stylo ou le déodorant à bille, la brosse à dents électrique, la machine à café à dosette individuelle… What else ? C’est proprement stupéfiant, et ce mec n’a jamais touché un radis dessus !

Il y a chez lui une revanche à prendre contre cette France qui ne l'a pas tout à fait accueilli, et s’attaquer à la monnaie nationale, ridiculiser l’État, quelle revanche ! Sa maniaquerie et son exigence artistique sont telles qu'il fabriquait des faux plus beaux que les vrais. Sur le cent francs Bonaparte, il a redonné de l’éclat au regard de Napo qu'il trouvait trop terne. 

Sans doute que le tempo faiblit un peu dans le dernier quart d’heure, sans doute que Pierre Lotin (Anton Dowgierd, l’ami dans la dèche) aurait pu s’abstenir de prendre cet accent polonais ridicule, qui nuit à son personnage. Mais c’est une bonne histoire, bien racontée et bien jouée. Pourquoi bouder son plaisir.

Après son arrestation (20 ans à la Santé, 13 effectifs pour bonne conduite) les flics avaient demandé au génial graveur de leur montrer comment il procédait. Une archive vidéo que Jean Paul Salomé a déniché, en guise de générique de fin, où on voit le vrai Bojarski devant ses machines.

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jeudi 22 janvier 2026

DISQUE LEGENDAIRE (6) – CHOSTAKOVITCH – Symphonie N°15 – Orchestre de CLEVELAND – K. SANDERLING (1991) - par Claude Toon


- Tiens Claude, près de quatre ans que tu n'avais pas abordé le cycle des symphonies de Chostakovitch, c'était la septième dite "Leningrad", un style pour le moins colossal et ambigu, une chronique toute aussi colossale… Aujourd'hui la quinzième, adopte-t-elle le même style presque grandiloquent ? Il y a combien de symphonies au total pour achever le cycle…

- … Qui ne sera pas complet Sonia. Il y a quelques symphonies qui m'intéressent peu sur les quinze : la quinzième est la dernière composée. Son orchestration d'une richesse inouïe offre des variations de timbres fantastiques dans une œuvre antithèse des symphonies rugissantes qui la précèdent, une étrange partition testamentaire…

- J'ai lu que les interprétations réussies étaient souvent celles d'orchestres et chefs russes comme Mravinsky, Svetlanov, Kondrashin, etc. Et voici un orchestre américain !?

- En effet, mais l'orchestre de Cleveland revendique une tradition justifiée de belles interprétations de la musique du compositeur. Par ailleurs Kurt Sanderling est slave et disciple de Mravinsky, un interprète réputé dans le répertoire de Dmitri Chostakovitch dont il fut un ami…


Dmitri Chostakovitch en 1970

Partie 1 : Chostakovitch : le crépuscule d'une vie en enfer

1969-1970 : Depuis 1935, le compositeur de la si populaire et guillerette valse jazz survit dans l'enfer stalinien et, même depuis la mort du sanguinaire Joseph, il faut être fort prudent lorsque l'on aligne des notes dans un style qui s'écarte de l'idéologie du "réalisme socialiste" imaginé par l'ambiguë Maxime Gorki mort en 1936. Dans les chroniques précédentes, ont été évoquées l'angoisse et les condamnations qui ravagent la liberté d'esprit de l'artiste et donc le corps, reprenons les dates clés de sa biographie avant 1970 :

1906 : naissance dans une famille d'idéologie révolutionnaire. La révolution ratée de 1905 : lui inspirera sa 11ème symphonie (Clic).

1917 : La révolution d'octobre. Un flic tzariste tue un de ses copains en pleine rue !

1922 : il est victime d'une infection, la tuberculose ganglionnaire heureusement opérable. Son état de santé restera fragile, aggravée par la malnutrition due à l'incapacité des bolchéviques à nourrir leur peuple (10 à 20 millions de morts conséquence des famines, des pénuries, de la guerre civile…). Il porte le surnom de Mitia. Son père meurt de pneumonie cette année-là.

1925-1926 : Début de carrière officielle par l'écriture de sa 1ère symphonie, déjà caractéristique de son style sarcastique aux orchestrations rutilantes. Elle rencontre un succès y compris à l'étranger (Bruno Walter à Berlin, Leopold Stokowski à Philadelphie…).

Realisme et culte de la personnalité

1927-1934 : Pendant le désastre social et économique, le patriotisme et les convictions socialistes (au sens humaniste) de Dmitri seront mises à mal. Staline a su évincer Lénine (mort en 1924) et l'ancienne garde, Trotski et d'autres pour substituer la gouvernance collégiale par l'instauration d'une oligarchie totalitaire, définitive en 1930. Le culte de la personnalité s'ajoute à la brutalité du tyran. Dmitri doit trouver sa voie comme citoyen et musicien. Staline supprime moult droits fondamentaux apportés par la révolution, ruine l'économie et trucide les opposants. Dès 1929, considérant l'art comme outil de propagande, il va lentement brider la culture.

Le petit père des peuples n'était pas l'inculte que l'on a longtemps caricaturé. Un despote cruel oui, un poivrot aussi, mais ses capacités d'autodidacte en littérature et en histoire étaient remarquables. Ainsi il appréciait grandement les romanciers français socialisants : Hugo (les travailleurs de la mer était proscrit du temps des tsars), Balzac et surtout Zola. À ce sujet, un grand film muet, La Nouvelle Babylone tourné en 1929 s'inspirait de la commune de Paris vue par des salariés du grand magasin Au Bonheur des dames. Visuellement, l'influence de ManetRenoirDegasPissarroLautrec est patente. Chostakovitch écrit une B.O. sensée être jouée en salle. La musique, originale, sarcastique, disons avant-gardiste est mal accueillie et donc retirée dès la première. De plus, en 1929, deux mois avant la première, un décret officiel exigeait la "prolétarisation" de l'art pour faciliter l'adhésion par les "masses laborieuses". (Restauration du film 2004) Toute sa vie Chostakovitch produira des musiques de films, pas toujours à des fins alimentaires…

En cette période, Chostakovitch oriente sa carrière comme compositeur et pianiste concertiste. Il ne semble pas très virtuose (à ses dires) et hormis comme pianiste de cinéma et une semi réussite au concours de Varsovie, il ne poursuivra guère dans cette voie sauf pour ses propres compositions. Il devra surtout apprendre à louvoyer entre ses aspirations de compositeur moderniste et la nécessité vitale de ne pas attirer les foudres potentiellement "mortelles" des critiques du parti de la Pravda, les laquais de l'association russe des musiciens prolétaires. Sur commande du parti, il compose en 1927 puis 1929 les deux symphonies N°2 et 3, des partitions de 20 et 30 minutes d'intérêt plus faible que la 1ère et intégrant chacune un chœur patriotique.

Il compose un opéra moderniste Le Nez d'après une nouvelle satirique de Gogol. Le langage innovant sera lapidé par la critique d'autant que le public est dérouté. On cite parfois des similitudes entre l'interlude et Ionisation de Varèse 😊, c'est tout dire sur l'audace de Dmitri. Retiré de l'affiche, il faut attendre 1974 pour une première réhabilitation de cette œuvre visionnaire…. 


Ordre du Parti et du NKVD de 1938

pour un quota de 4000 exécutions à Irkoutsk

signé de Staline (en bas à gauche).

Quel délit ? Sans importance !

1934-1939 : Politiquement l'Union Soviétique plonge dans l'abîme. Complotiste et inquiet de sa légitimité, Staline reprend à son compte la méthode de Lénine : les procès truqués et les purges massives. Les anciens camarades de la révolution sont éliminés tout comme les officiers généraux, les paysans récalcitrants face à la collectivisation, des intellectuels, scientifiques et écrivains, etc. 1,5 millions de morts ou déportés dans les goulags suivant les historiens. Toute contestation étant décapitée, Staline instaure la terreur absolue avec ses caciques pour des décennies !

Dans ce climat délétère de suspicion, de dénonciation et d'assassinat à partir de critères arbitraires, tout faux pas idéologique en parole ou lors d'une création artistique jugée contrerévolutionnaire peuvent-être fatal. Chostakovitch s'approchera de la ligne rouge…

Déçu par l'échec critique du Nez, Dmitri compose le célèbre (de nos jours) opéra Lady Macbeth de Mtsensk créé en 1934 à Leningrad. Moins radical sur le plan compositionnel que Le Nez, l'œuvre rencontre un grand succès critique (!) et public. Mélange de dramatisme, de causticité et d'impudence, 180 représentations sont données jusqu'à la venue en 1936 de Staline et Jdanov (le Goebbels du régime pour l'art, un alcoolique ignare) qui détesteront cette histoire de mari trompé car impuissant, et de femme légère meurtrière et suicidaire. Staline ne veut voir que des travailleurs des deux sexes musclés et souriants ! La Pravda retourne sa veste et se déchaîne, l'ouvrage est interdit jusqu'en 1974. Le journal écrit "On joue avec l'hermétisme, un jeu qui pourrait mal finir" ; traduction : un billet pour le Goulag ou la mort comme nombre d'artistes et d'écrivains dont Maxime Gorki lui-même (mort suspecte peu de temps après celle de son fils). Gorki : un socialiste sincère mais naïf et auteur du "réalisme socialiste".

Dmitri perd tous ses soutiens sauf celui de Prokofiev moins en danger car célèbre hors des frontières de l'URSS. Il est condamné officiellement comme "ennemi du peuple". Il subit un interrogatoire musclé du NKVD. Il sauve sa peau car l'officier inquisiteur a été exécuté et le dossier égaré 😨. On ne peut imaginer la terreur qui règne pendant les purges. Dmitri trouve un maigre réconfort dans la vodka et trois paquets de clopes au quotidien. Toutes ses œuvres même anodines sont dénigrées. Par prudence, il interrompt les répétitions de la 4ème symphonie aux accents mahlériens, la partition attendra sa première jusqu'en 1961



Evgeny Mravinsky et Chostakovitch en 1937
L'orchestre se refugiera à Novossibirk
pendant le conflit mondial...

En complicité avec son ami le maestro Evgueny Mravinsky il compose la 5ème symphonie avec une habileté inouïe car a priori formellement plus classique. Jouée d'une certaine manière, voilà une apologie du régime et de son maître, changer les tempos et le legato entraîne la musique dans une caricature sans concession de Staline et de son régime effrayant ! (Clic). Mravinsky lui attribuera un intérêt égal à celui de la 5ème symphonie de Tchaïkovski… En 1937, l'auteur écrit lui-même en sous-titre, non sans ironie : "réponse créative d'un artiste soviétique à de justes critiques".

1939-1945 : L'invasion de la Pologne par Hitler et le marché de dupes du pacte de non-agression (Molotov-Ribbentrop) induisent une légère pause dans les purges dont les conséquences dévastatrices éclateront au grand jour lors de la débâcle militaire suite à l'invasion nazie, jusqu'en 1943. Pendant la "Grande Guerre patriotiqueDmitri composera moins, produisant surtout des musiques de films. En 1941Dmitri recevra le Prix Staline pour son Quintette avec piano et cordes

1941, la Russie est envahie par les hordes nazies ! Patriote dans l'âme, il se doit de participer à la défense de sa patrie et écrira la symphonie N°7 dite "Leningrad", un faux-semblant de nouveau, un monument orchestral destiné à soutenir et galvaniser la résistance des habitants lors du siège de Leningrad (600 000 morts - voir la chronique détaillée Clic). Derrière l'ouvrage aux accents cocardiers et triomphalistes se cache un procès cynique du combat entre les deux dictateurs. Même remarque pour l'un de ses chefs-d'œuvre majeurs, la symphonie N°8 dite "Stalingrad" de 1943. Les autorités entendent un te deum dédié aux millions de soldats tués mais sont quand même surpris par l'esprit pathétique de la partition après une victoire tant attendue… Il n'ont pas tort, Dmitri a écrit un requiem destiné à pleurer le sort des jeunes martyrs de toutes les nations massacrés sur les rives de la Volga et en Europe ; l'œuvre sera bannie en 1956 par un Krouchtchev plus lucide, ancien commissaire politique à Stalingrad. 

1945 : Pour honorer la victoire, Staline attendait de la part de Chostakovitch une symphonie prométhéenne à sa gloire de maréchal (autoproclamé). Dmitri lui offre la symphonie N°9 de 25 minutes pour petit orchestre, sa légèreté symbolisant le retour des survivants soulagés et joyeux dans leurs foyers, la fin du militarisme destructeur. Staline, furieux ne lui pardonnera jamais cette "farce" à la Haydn… dont il est absent en tant que "héros libérateur". 


Jdanov

1946-1953 : La fin de la guerre n'apporte aucun air de liberté individuelle, collective ou artistique. Bien au contraire. La répression s'étend et l'antisémitisme d'État se fait jour ! Le durcissement du Jdanovisme artistique (concept de mauvais et bons artistes, ceux qui encensent le parti et le régime et anti-formalisme). La répression visant à éradiquer toute influence occidentale en matière de composition se traduit par des séances répétées d'autocritique. On voit sur un même banc des accusés : Prokofiev, Khatchatourian et… Chostakovitch… Son fils Maxime, encore adolescent, doit témoigner contre son père. La nuit, le compositeur dort devant l'ascenseur pour que sa famille ne risque pas de tenter de s'opposer à son arrestation éventuelle… conduisant à une déportation familiale.

Il faut survivre. Dmitri compose des musiques de film pour assurer le viatique et payer le loyer. C'est l'un des trois axes de travail grâce auxquels les créateurs ostracisés ne perdront par leurs âmes. Il compose à la va vite des œuvres de circonstances acceptables par les autorités. Les œuvres qui lui tiennent à cœur comme l'avant-gardiste Concerto pour violon N°1 conçu en complicité avec David Oistrak voient leurs partitions notées en secret et rangées dans le tiroir avec celle de la 4ème symphonie (Clic). Le tiroir "bientôt plein" recevra aussi les Poésies populaires juives de 1948, non pour sa musique assez classique mais l'antisémitisme faisant rage, la prudence s'imposait.

Enfin, impossible de passer sous silence la composition des Vingt-quatre préludes et fugues en hommage au clavier bien tempéré de Bach, compositeur peu joué en URSS. Les fugues furent dénigrées comme passéistes et sans intérêt pour le socialisme 😧. Au-delà de tout académisme, Dmitri y insuffle l'expression justifiée de ses tourments. Son amie et dédicataire Tatiana Nikolaïeva (1924-1993) créera le cycle à Leningrad en 1952 en deux soirées. (YouTube)


Chostakovitch Kondrashin et Yevtushenko 

1953-1961 : Staline meurt. Khrouchtchev élimine Béria et s'empare du pouvoir. Il met fin aux purges auxquelles il avait largement participé… Dès la mort du tyran, Chostakovitch avait composé une 10ème symphonie, synthèse entre l'amertume de la 8ème et l'apparente simplicité formelle de la 5ème. La 11ème "1905" gagne à être connue car, en illustrant le massacre des ouvriers devant le palais d'hiver par le Tsar Nicolas II, Dmitri étend son propos en arrière-plan à bien d'autres tueries perpétuées par les nouveaux tsars bolchéviques. (Clic)

La répression perd en intensité et à contre-cœur Chostakovitch doit adhèrer au parti. Il en pleurera, la liberté relative à toujours un prix. Il doit composer un hommage à Lénine. Ce sera la 12ème symphonie "1917", une boursouflure composée sans motivation mais très appréciée des caciques par son outrance pontifiante. On s'interroge alors en occident sur un possible déclin du talent de l'homme qui continue d'ouvrir le "tiroir" et fait jouer : la 4ème symphonie et le 8ème quatuor, maelstrom de rage inspiré par un séjour à Dresde pour recevoir des soins mais où les décombres calcinées le terrifient.

1961-1975 : Si transgresser les règles du Jdanovisme artistique toujours appliquées n'est plus vraiment un risque de déportation voire de mort… la censure est toujours active. Avec sa 13ème symphonie, le compositeur en fait l'expérience mais ne cède en rien. À la manière du chant de la terre de Mahler, l'ouvrage est un long poème chanté par une basse évoquant les atrocités de Babi Yar, sous-titre de la symphonie. Babi Yar, le ravin maudit où les SS massacrèrent des dizaines de millier de juifs. Kroutchev apprécie peu car le texte est de Yevgeny Yevtushenko, historiquement le premier intellectuel humaniste et contestataire en URSS pendant le dégel, l'antisémitisme étant une doctrine en plein essor. (À développer dans une chronique spécifique, même Mravinsky, fatigué de ce retour à l'infamie, prend ses distances laissant la baguette à Kirill Kondrashin).


Chostakovitch en 1972
 

De santé fragile, comme souligné plus haut, Chostakovitch connaîtra une descente en enfer médical. En 1943, une fièvre typhoïde met sa vie en danger et impose du repos en sanatorium. Après la guerre la chasse au formalisme dirigée vers les créateurs ronge sa santé mentale : dépression, envie de suicide… Plutôt gai de nature l'homme devient irascible… Les alternances de reconnaissance et de disgrâce laissent le champ libre aux ravages du psychosomatisme. Intellectuellement Chostakovitch ne perdra aucune de ses capacités, mais la névrose d'angoisse ruinera son corps. En 1958, sa maitrise du clavier décline, les douleurs gagnent les jambes, une neuromyèlite (syndrome comparable à celui de la polio) l'invalidera jusqu'à ne lui laisser que l'usage du bras droit. Sa carrière de concertiste prend fin, même écrire les partitions est pénible. S'ajouteront au fil du temps : des infarctus, une polynévrite alcoolique, des tremblements et des vertiges, une double fracture des deux jambes… On lui diagnostiquera un cancer du poumon en 1972.

Sur cette photo de 1972, le compositeur aux traits de vieillard n'a que 66 ans ! Épuisé mais opiniâtre il veut composer malgré ses handicaps. Brejnev ne peut plus harceler un artiste reconnu dans le monde entier, surtout aux USA. Il trouve le courage de composer un groupe de chefs-d'œuvre sans limite stylistique : 1969 la 14ème symphonie est un cycle de chants de poètes victimes de l'autocratie : Apollinaire, Federico García Lorca… textes chantés dans leur langue d'origine*, mais une traduction en russe est déclinée et il se permet un petit détour vers le dodécaphonisme. entre 1960 et 1974 : 9 quatuors et Suite sur des vers de Michel-Ange ; 1972 : l'énigmatique 15ème symphonie créée par son fils Maxime, 1974 : une ultime et sublime sonate pour alto sera éditée…

Il meurt en 1975. De nos jours perdure une polémique sur la modernité réelle de sa musique partiellement écrite sous le joug d'une des pires dictatures. L'anglais William Walton juge Chostakovitch comme le "meilleur compositeur du XXème" siècle et Pierre Boulez, chercheur englué dans son sérialisme abscons, compare Dmitri à "un ersatz de Mahler". Laissons notre grand maestro à ses acrimonies et à son catalogue en cours d'oubli et écoutons cet ultime chef d'œuvre slave empreint de poésie et d'émotion. Ces deux essences de l'art manquent parfois cruellement dans la mathématique musicale contemporaine. Depuis 1970, le nombre de concerts qui lui sont consacrés en France croît très sensiblement (concertos, quatuors, symphonies).

(*) Gravure de Bernard Haitink.


Chostakovitch et son fils Maxime
 

Partie 2 : Genèse d'une symphonie testamentaire, la 15ème

Après les polémiques autour de la 13ème symphonie, Chostakovitch attend sept ans pour composer la 14ème. Deux œuvres militantes en forme de suite lyrique à l'image du Chant de la Terre de Mahler. En 1962, la 13ème fustige l'antisémitisme sanguinaire nazie, méthode habile pour stigmatiser les dérives identiques soviétiques. Quant à la 14ème de 1969 Dmitri met en musique des poèmes de divers auteurs opposants aux politiques et moralisateurs liberticides (Apollinaire et Lorca assassiné en 1936 notamment). L'orchestre est chambriste, une nouveauté dans une œuvre orchestrale aux instrumentations souvent très voire trop généreuses*, vingt cordes et des percussions, aucun vent ou cuivre.

(*) Dans un live de la 12ème symphonie d'avril 1984, le thème unique, va-t'en-guerre et répétitif, une fanfare gueularde et 27 coups de cymbales conclut "en dentelle" l'hymne à Lénine. Incroyable ! On discerne que le toujours renfrogné Mravinsky sourit intérieurement 😊. (Clic avec arrêt sur image sur le visage du maestro ; est-ce voulu par le youtubeur ?!). L'avant dernier dirigeant stalinien, Iouri Andropov vient de mourir  après un an de règne depuis un lit d'hôpital. Son successeur, tout aussi gâteux et alcoolique, ne restera au pouvoir guère plus longtemps. Mravinsky a 80 ans et leur survivra cinq ans, assistant à la dérisoire agonie du régime et à l'arrivée de Gorbatchev, un vent nouveau avec un homme qui sera limogé par un incapable lui aussi poivrot… Quant à la suite… On la connait… 😓


Chostakovitch et Kurt Sandeling vers 1972

En 1970-71, face à une santé désastreuse, Chostakovitch sent la mort approcher, il décide de poursuivre sa tâche et commence la composition de la 15ème symphonie. Avec une seule main douloureuse, aligner les notes devient un calvaire, d'autant que les séjours à l'hôpital sont fréquents. Il invente une forme de sténo solfégique pour gagner du temps. Parcourir la partition donne le sentiment d'une raréfaction des notes… Pourtant nous constaterons que le discours ne perd rien ni en inventivité ni en couleur. Chostakovitch contourne son handicap en requérant un orchestre d'une richesse exceptionnelle à l'image de celui de Mahler. Le style surprend car la puissance tellurique habituelle entendue dans les symphonies 4, 7, 8, 10... n'est au rendez-vous  que très partiellement, donc   :

Piccolo, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons. 4 cors d'harmonie, 2 trompettes , 3 trombones,  tuba. Les cordes classiques mais pas de harpe. Oui, un effectif comparable à la 2ème symphonie de Brahms par exemple. Mais attention côté percussions, ça jette :

4 timbales, triangle, castagnettes, wood block, fouet, tam-tam, caisse claire, tambour, cymbales, grosse caisse, glockenspiel, xylophone, vibraphone, célesta…

Chostakovitch abandonne la tonalité conventionnelle, les portées sont noires de chromatisme. Il n'adopte pas pour autant une approche sérialiste.


Gravure LP de la création
 

Partie 3 : Créateurs et interprètes

On peut légitimement supposer que son fils Maxime aida Chostakovitch à coucher les notes sur la partition pour suppléer l'infirmité de son père. Il l'acheva dans sa datcha soutenu par son ami compositeur Veniamin Basner et le critique et librettiste Isaak Glikman… Il confia à ce dernier que, comme pour la 10ème symphonie, il n'y avait pas de fil conducteur très défini, d'illustration d'événements historiques comme "1905" ou "1917" et encore moins de pseudo patriotisme démagogique. Le 29 juillet 1971, la symphonie est achevée, l'édition peut commencer.

La nécessité d'une hospitalisation de Dmitri pour irradier son cancer l'épuise et retarde la création prévue dans la Grande Salle du Conservatoire de Moscou. Elle aura enfin lieu le 8 janvier 1972 et Maxime Chostakovitch se voit confier la direction. Initialement sollicité, le maestro expérimenté Kirill Kondrashin se débat lui aussi avec des problèmes cardiaques récurrents qui l'emporteront en 1981 à 67 ans. Maximejeune chef d'orchestre de l'Orchestre symphonique de la radio et de la télévision n'a que 34 ans mais réussit l'épreuve. Bien que perplexe face à une telle nouveauté compositionnelle, le public ovationne le vieux compositeur chancelant sur scène. Le disque vinyle existe en occasion, un document plutôt qu'une référence, faute à une prise de son déséquilibrée…

Mravinsky donne son interprétation à Leningrad en mai 1972. Le disque existe mais hélas la qualité sonore est médiocre et les tempos un peu rapides à mon goût pour cet ouvrage aux accents métaphysiques et mélancoliques… En septembre 1972, place à Eugène Ormandy pour la première Yankee à Philadelphie. A l'étranger, les fans de Chostakovitch habitués aux éclats symphoniques sont déroutés. (Stokowski fut jaloux de Ormandy 😋.) C'est dire l'intérêt anglo-saxon pour le compositeur découvert à l'époque où USA et URSS sont alliés. Maxime Chostakovitch avait donné la première anglaise à Londres en 1972 avec le Philharmonia.

 

Il y a pléthore d'enregistrements de nos jours. J'avoue un faible pour celles de Kurt Sanderling, assistant de Mravinsky et ami de Chostakovitch notamment pendant la fin de vie du maître. Pour redécouvrir ce chef d'origine allemande, je vous renvoie à son RIP (le maestro est mort la veille de ses 99 ans). Il nous a légué deux gravures de très haute qualité artistique et technique. La première date de 1978 avec son orchestre symphonique de Berlin, concurrent en RDA du Berliner de Herr Karajan à l'ouest. La seconde date de 1991 et le chef dirige l'Orchestre de Cleveland pour Erato. Une coopération exceptionnelle et une vision plus onirique.

 

Magasins de jouets anciens

Partie 4 : "Du berceau jusqu'à la tombe" (Franz Liszt) - analyse

Chostakovitch semble-t-il ne souhaitait pas préciser un programme trop explicite pour sa symphonie, à lire certains arguments fournis par le musicien lors de la composition. Attribuer le titre du poème symphonique de Liszt comme sous-titre à cette 4ème partie m'a semblé opportun. Dernier d'une série de 13 œuvres similaires, inspiré par une gravure de  Mihály Zichy, il comporte trois parties enchaînées évoquant : "Le Berceau", "La Lutte pour l'Existence" et "Vers la Tombe : Le Berceau de la Vie Future". Cette thématique romanesque s'apparente aussi au "scénario" de Une vie de héros de Richard Strauss. Se dessine ainsi une idée commune concernant les préoccupations de ses prédécesseurs et présente dans la 15ème symphonie : une intention autobiographique et une réflexion à l'approche de la mort, interrogation également très présente chez Mahler, compositeur à l'influence déterminante chez Chostakovitch. Très réservé quant à guider trop précisément l'auditeur, Dmitri dira à propos du fantasque allegretto introductif "l'enfance, juste un magasin de jouets, sous un ciel sans nuage". La nouvelle fantastique "Le moine noir" de Tchékhov serait une autre source d'inspiration, mais là, je vous renvoie aux articles de votre choix sur ce conte psychologique analysant les affres des créateurs.

Denier  détail : la symphonie comporte de nombreuses citations empruntées à des trouvailles d'orchestration de Chostakovitch, mais aussi à Rossini, Wagner, Haydn, à d'autres… plus ou moins évidentes à discerner. Je tenterai d'en signaler quelques-unes pour nos amis mélomanes curieux face à ce petit quiz 😊. (Partition)


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 


En complément : magnifique live au Concertgebouw d'Amsterdam par un spécialiste : Bernard Haitink en (2014) !



La flèche a transpercé la pomme

1 – Allegretto : Ce mouvement a priori guilleret, bref et animé, suscite pourtant des perceptions contradictoires. Kurt Sanderling y voyait, humour noir oblige, une caricature sombre, un lieu sans enfant, une collection de poupées et de marionnettes reliées à des ficelles que des caciques politiques manipulaient. Allégorie pertinente si l'on situe l'œuvre dans la continuation de la dénonciation du dirigisme du régime soviétique, jusque dans l'éducation des plus jeunes. Quant à moi, ce mouvement m'apparait plutôt descriptif et ludique, et j'irai jusqu'à penser que le contraste appuyé dans la transition entre l'allégresse de la coda et les sombres accords qui débuteront l'adagio exacerbe la désespérance ressentie dans les 2ème et 4ème mouvements aux accents funèbres. Leurs climats anxiogènes évoquent sans ambages l'endoctrinement puis le flicage idéologique auxquels on n'échappe pas en Russie, même après une petite enfance insouciante.

La porte du magasin possède une clochette, musicalement deux notes de vibraphone. (On s'éloigne des grondements tragiques des cordes basses introduisant les 5ème,  8ème et 10ème symphonies, une signature typique du compositeur.) Une flûte gambade tel l'enfant pressé de tout découvrir. Ce thème principal, une mélodie enjouée, est rythmé par des pizzicati et sera répété par le basson [00:44]… et quelques mesures plus loin par une trompette solo [01:33], plusieurs autres reprises sont disséminées. Ces solos sont tous isolés par de vivantes variations symphoniques aux timbres colorés, fantaisies que permet l'instrumentation chamarrée. Chostakovitch imagine-t-il un gosse cavalant d'un jouet à un autre ? Comme dans les tableaux d'une exposition de Moussorsky qu'il admirait, il insère une citation en leitmotiv qui guide ses pas : en l'occurrence la galopade de l'ouverture du Guillaume Tell de Rossini !! Résumons : un enfant, une arbalète, une pomme et le despotique bailli Gessler qui impose un jeu dangereux à son papa en rébellion ; Guillaume Tell ou le Zorro suisse. [02:35] Intermède guerrier mettant en scène des roulements de caisse claire et une bataille de percussions… le xylophone entonnant le leitmotiv. Je ne détaille plus, Chostakovitch malgré ses souffrances conserve une imagination débridée… Nous aurons un climax inquiétant, une reprise thématique avec en vedette le fouet et le tuba, etc.

Citations de Rossini : [01:59] jouée par une petite fanfare. [02:21], [04:19], [06:36], [08:17].  (Eugène Ormandy)

Certains critiques jugent l'allegretto peu cohérent. Faux ! Cocasse ? Oui. Chostakovitch en fin de vie n'avait que faire des dogmes classiques, des rigueurs des formes sonates. Franchement, vous avez déjà vu un bambin parcourant "la grande récré" suivant un périple cartésien 😊 ?


Chostakovitch avant la guerre

2 - Adagio – Largo – Adagio – Largo : la légèreté de l'orchestration ne cache en rien une supposée simplicité du récit musical. Au contraire, les transitions incessantes entre pupitres de natures très différenciées l'enrichissent, cuivres vs bois, vs cordes et vs percussions. L'écriture s'éloigne très loin des tutti orgiaques et des batailles concertantes et furieuses qu'affectionnait le compositeur (exemple charge de la police tsariste dans la symphonie "1905"). Le 2ème mouvement adopte une ligne tonale d'une grande pureté. Il se décompose en quatre sections !

2-A - Adagio : La tonalité à la clé est la♭ majeur, une tonalité élégiaque, secrète mais pas pathétique. Un lent choral de tous les cuivres à l'unisson introduit l'adagio. Aucun des instruments du groupe ne domine la thrène, d'où une sonorité ambiguë, ni rayonnante (trompettes en avant), ni lugubre (idem pour les trombones), voici un exercice très difficile pour l'orchestre et le chef… [00:45] Le violoncelle solo déploie une mélodie abstraite, ni mélancolique ni sereine, une élégie dodécaphonique. Depuis Wagner et Schoenberg, utiliser les douze sons chromatiques n'est plus hérétique. Cela dit pour Dmitri le sérialisme ne lui apparait pas comme une obligation en cette période où s'abstraire de ladite technique sérielle est perçu comme un "révisionnisme", voir en partie 1 la saillie méprisante de Pierre Boulez. (Que de polémiques entre "gourous" européens laissant indifférents les mélomanes !) Peu après, le violoncelle solo sera rejoint par les violons I et II et, plus avant par une contrebasse. Donc, devons-nous dénier une dimension funeste au double thème exposé par les cuivres et le violoncelle… n'y voir que la nostalgie du temps qui passe, la mort dans l'âme au terme d'une existence douloureuse, Dmitri endurant des décennies de chasse aux sorcières orchestrées par une dictature béotienne et combattant la maladie ?

Lors des premières, le climat émotionnel équivoque conduisit à des réactions divergentes suivant les sensibilités : "Bouleversant" pour le chef Mravinsky pourtant peu enclin au sentimentalisme, "pleine d'optimisme et de foi en la force inépuisable de l'homme" pour Tikhon Khrénnikov, compositeur et successeur plus éclairé de Jdanov. Inversement : "radicalement horrible et cruelle" pour Kurt Sanderling, l'interprète du jour qui s'appuyait à mon sens sur ce que j'appelle "la mort dans l'âme au terme d'une existence douloureuse…". Des avis opposés mais une admiration commune, Maxime Chostakovitch synthétisant positivement et sans façon toutes les opinions en disant : "les grands problèmes philosophiques du cycle de la vie humaine".

[02:16] Le violoncelle cède la place au choral des cuivres avant de ressurgir soutenu par les violons à [03:09]. [04:07] Parlons de procession mais pas de marche funèbre au retour des cuivres seuls mais sans les trompettes. [04:48] le violon solo chante le thème énoncé par le violoncelle. Dans une symphonie respectant à la lettre la forme sonate classique, nous pourrions rencontrer ces itérations régulières de motifs. Mais là, Dmitri rompt la règle par d'infimes et subtiles évolutions de l'orchestration dans les longues phrases. S'en suit un chant onirique, une psalmodie régulière et crépusculaire aux timbres célestes, justifiant l'enchantement exprimé par le rigide Mravinsky. [05:50] Pour confirmer mon propos voici quelques variations invitant piccolo, flutes, hautbois et clarinettes à s'exprimer brièvement par deux fois, toujours par des accords  à l'unisson, avant que des trilles decrescendo des altos concluent l'adagio


Caricature de Brejnev vers 1970 et ses
120 médailles (son obsession
😮)

2-B – Largo [06:54] Une péroraison sinistre des trombones et du tuba nous plonge dans la noirceur, peut-être la souvenance des drames passés. [07:48] Une complainte à la flûte illumine timidement la scansion funèbre du trombone. La trompette tente également d'interrompre la lamentation obsédante du trombone. [09:56] Tout l'orchestre réagit farouchement à cette morosité (percussions musclées, timbales, cymbales, etc.). On retrouve les climax du compositeur rageur… Le Wood block chasse la tempête… [12:10] le groupe des cordes, à l'unisson, nous conduit au second adagio, l'unisson : la marque de la technique d'écriture du mouvement.

2-C – Adagio [12:58] Le célesta solo débute ce deuxième adagio puis le vibraphone accompagne les contrebasses et violoncelles. Une contrebasse solo redonne vie à un récapitulatif inversé des premiers motifs des cordes et du choral des cuivres…

2-D – Largo [15:31] Des accords syncopés des cuivres et le martèlement de la timbale terminent en quelques mesures le mouvement en cédant la parole à trois accords syncopés ff des bassons… étrange coda qui enchaîne sans pause vers l'Allegretto faisant fonction de  scherzo.

 

3 - Allegretto : formellement Chostakovitch conçoit sa symphonie dans l'évolution naturelle du genre depuis C.P.E. Bach. Les citations extraites des partitions de compositeurs des siècles antérieurs témoignent de ce désir d'honorer ses modèles et par la même cette évolution qui aboutit à la sophistication et au gigantisme mahlérien au début du XXème siècle. La démarche inclut en toute logique des motifs de ses œuvres précédentes. Si Dmitri n'abuse pas de thèmes anciens recyclés in extenso, la 15ème symphonie marque un aboutissement, l'ultime synergie des options de son style compositionnel.

Ses confrères continuent à respecter l'organisation normalisée par Haydn et Mozart entre autres, soit une succession de quatre parties incluant un menuet de "détente" qui deviendra un scherzo pendant le romantisme. Thématiquement plus ample, cet intermède évolue tel un passage charnière entre les grands mouvements traditionnels d'une symphonie.


Mravinsky et l'univers de Chostakovitch

Chez Chostakovitch ce "scherzo" n'existe que dans les symphonies purement instrumentales : 1, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11, 15. Ceux des symphonies 5 et 10, œuvres censées permettre à son auteur de retrouver grâce auprès des autorités sont brefs et ravageurs, quelques minutes (4 minutes dans la 10ème, une chiche et cynique pelleté de terre sur le cercueil de Staline), une musique de cirque prétendument drôle mais fortement sarcastique, des "menuets" sataniques. Voici la malédiction proférée par un compositeur au courage opiniâtre et dont la colère s'insinue dans ces quelques pages sardoniques. Quant Chostakovitch retire prudemment la partition de la 4ème symphonie en cours de répétition en 1936, le dernier mouvement mortifère risquant de choquer la norme imposée du réalisme socialiste, à savoir "gaité et enthousiasme débridés des camarades soviétiques", le scherzo, classique mais railleur, hibernera lui aussi pendant trente ans.

Chostakovitch décide d'en faire un "petit dernier" de ces scherzos drolatiques, même si il espère survivre et réfléchit à une hypothétique 16ème symphonie. Il ne dure que cinq minutes, et sa composition procède des extravagances des scherzos antérieurs. Sanderling le joue vraiment allegretto, sans précipitation. Chaque détail de cette pochade ne nous échappe pas.


La clarinette puis le picolo et les flûtes énoncent un premier thème papillonnant pendant que les bassons continuent "d'énumérer" leurs accords, semblant ignorer que l'adagio est terminé 😊… Difficile de décrire ce qui suit : une danse délirante à deux temps pendant laquelle tous les instruments se bousculent voire se piétinent sans thématique ordonnée. On appréciera une densité rutilante de l'orchestration absente précédemment. Le mieux est de l'écouter, Chostakovitch conçoit une ligne mélodique "fractale" ("ligne géométrique infiniment morcelée") dans le discours et d'absurdité dans le ton ! Poilant ? Mouais… l'humour noir et les ricanements ne sont jamais lointains. La coda est caractéristique de ce soucis de continuité dans son instrumentation : elle s'émoustille dans un chahut réunissant Wood Block, castagnettes et vibraphone… une résurgence de la coda du Moderato con moto imaginée en 1936 dans la 4ème symphonie


Nikolaï Kulbin, Vue sur mer, 1916-1917
 

4 - Adagio – Allegretto – Adagio – Allegretto

Le final adopte de nouveau un mode quadripartite et des tempos lents. Ce procédé rappelle celui du final de la 4ème symphonie dont on retrouve le climat sombre et celui de l'adagio conclusif de la 9ème symphonie de Mahler, soit un cheminement vers le trépas alternant méditation et effroi. Revenons brièvement sur les caractéristiques communes à tous les mouvements de la 15ème symphonie : une orchestration par blocs instrumentaux, l'insertion de citations musicales, le chromatisme et l'usage de percussions sèches et brillantes tels le xylophone, le Wood block, etc. 

4 – A - Adagio : Chostakovitch fait  appel à Wagner pour assombrir l'atmosphère de l'introduction. Se font entendre par deux fois un choral des cuivres évoquant le motif du destin suivi du début, martelé aux timbales, de la marche funèbre de Siegfried de l'acte III du Crépuscule de Dieux. Les cordes graves isolent les deux motifs. (trois notes esseulées, en pizzicati). Suivent les premières mesures de Tristan et Isolde et son célèbre et intrigant accord à la tonalité indéfinie, le leitmotiv de l'aveu de l'amour entre les deux protagonistes de l'opéra.

Pour comparaison, voici les trois motifs interprétés avec une émotion rare par Hans Knappertbusch, immense wagnérien devant l'éternel.

1 - motif du destin & marche funèbre de Siegfried ~~~~ 2 - leitmotiv de l'aveu :

Est-ce primordial de spéculer sur un sens caché derrière la ténèbre de l'adagio ? Certes les leitmotive associent la thématique des personnages aux destins les plus tragiques de l'art lyrique wagnérien : Siegfried, Tristan, Isolde. Les trois héros connaitront la trahison et la colère des puissants, mais aussi l'amour… Chostakovitch compare-t-il son existence tourmentée à celles de ces personnages par cet artifice musical ? L'allegretto ne s'oppose pas à l'idée mais dans ce cas, il s'en écartera nettement.


Rêves Russes
Gueorgui Chichkine - 1948
 

4 – B - Allegretto [01:24] : une sereine mélodie (ut majeur) se développe aux cordes. La rupture peut interroger. Chostakovitch comme son mentor Mahler a toujours précisé qu'il ne souhaitait pas imposer à l'auditeur des clés de compréhension déterministes à sa musique. Colorée par des interventions des vents ([02:18] picolo et flûte) et ([02:27] cor), la thématique du récit mélodique suggère une acceptation du destin, une insouciance, un récapitulatif des moments heureux, et cela malgré les épreuves et la morosité qui ne prend jamais complètement congé comme nous le rappelle une reprise du thème du destin à [05:29].

Naît un second thème de cordes rythmé par la timbale et d'une totale abstraction. Onirisme sans doute… [06:23] La clarinette remplace la timbale, c'est caractéristique d'une écriture où les transpositions de timbres d'un pupitre à un autre se substituent à une réelle variation mélodique. [08:24] Picolo et flûte font leurs retours accompagnés par une scansion obsédante des cordes en notes pointées. Le climat, de mesure en mesure s'assombrit, laissant la mélancolie se substituer à la délicate félicité introduisant l'allegretto. [09:27] La sinuosité mélodique cantabile des violons I & II se poursuit plus paisiblement grâce à l'entrée éthérée du cor et d'accords de célesta… Musique des sphères diraient des mélomanes poètes 😊. Un crescendo tragique va réunir tout l'orchestre, xylophone et tambour en tête, jusqu'à un tutti fff et un coup de cymbale qui marque la transition vers l'adagio.

 

4 – C - Adagio [12:06] Chostakovitch fait appel à Haydn pour introduire toujours fff l'adagio, en l'occurrence le motif glorieux de la symphonie N°104, la dernière des "londoniennes" et de son catalogue dans le genre. Écoutons l'original interprété par Nikolaus harnoncourt :

Ce passage cataclysmique et pesant, au ton désespéré, atteignant ffff aux cordes (!) s'éteint decrescendo au son du tamtam. La frappe sur cet instrument indiquant le début de la coda allegretto.  

 

4 – D - Allegretto [13:05] : Un duo des bassons nous renvoie à la ritournelle chagrine du finale de la 8ème symphonie. Nous entrons dans un étrange et imagé passage en forme de concerto pour orchestre qui se conclut à [14:48] par un ultime rappel du thème du destin de Wagner ! Chostakovitch choisit une coda allégée et presque frivole. On ne s'y attend guère dans sa musique. Des petits groupes chambristes (flûte-tambour, etc.) [18:04] se succèdent précédant une chorégraphie percussive mêlant : picolo, Wood-block, xylophone, célesta, castagnette, triangle, tambour. Ces sonorités féériques soulignées par une douce tenue des cordes en continuum, notée sur le séraphique la majeur, terminent ainsi la plus énigmatique des symphonies. Une forme de voyage astral où règne la paix…