Nous avions évoqué Tod Browning à
propos de son célèbre FREAKS. Le réalisateur était alors un des
spécialistes de l’épouvante aux studios Universal. Un an
auparavant il signait la première version officielle du DRACULA de
Bram Stoker.
Et là, vous allez me dire… mais NOSFERATU LE
VAMPIRE de Murnau sorti en 1922 ça compte pour du beurre ? Bien vu. Sauf qu’à l’époque les producteurs ne détenaient pas les
droits du bouquin, Murnau n’avait pas pu utiliser le titre, même s’il s’agissait de la même histoire. Et y'a pas mal d'autres films qui s'appelaient déjà Nosferatu pour la même raison.
C’est
donc bel et bien Tod Browning qui signe officiellement la première adaptation. Son
DRACULA ouvrira la voie à une ribambelle de films d’épouvante,
FRANKENSTEIN, LA MOMIE, KING KONG, et les autres studios hollywoodiens
profiteront du filon. Le film permettra aussi à l’acteur Bela
Lugosi de passer à la postérité, son nom est indissociable du
personnage - comme Christopher Lee ensuite – qui lui colle aux canines comme le sparadrap du capitaine Haddock. Dans son dernier film
en 1959, la fameuse série Z PLAN 9 FROM OUTER SPACE d’Ed Wood, il
y joue encore un homme vampire. Et si la légende est belle, j'imprime ici l'Histoire : non, Lugosi n'a pas souhaité être enterré dans un cercueil avec sa cape de vampire...
C’est Lon Chaney, acteur fétiche de
Browning, qui devait interpréter le rôle, mais il a eu la mauvaise
idée de décéder avant le tournage. Bela Lugosi est logiquement
choisi parce qu’il jouait le rôle à Broadway – on y reviendra.
D’origine hongroise, acteur de théâtre, il fuit son pays pour des
raisons politiques (il était syndicaliste), atterrit en Amérique où
son accent hongrois le prédispose à jouer Dracula sur scène.
Le
film bénéficie de moyens, la photographie est superbe, les décors
en jettent. On entend le Lac des Cygnes de Tchaïkovski au générique
(il n’y a pas d’autres musiques composées) et le récit démarre
au quart de tour. Une diligence, des passagers pressés : « Nous
devons être à l’auberge avant le crépuscule ». Superbe
plan à l’intérieur de l’auberge, avec cette femme qui prie, en
amorce de l’image. Quand un passager, visiblement pas du coin,
informe qu’il a rendez-vous à minuit avec le comte Dracula, une
autre femme se signe et lui offre un médaillon crucifix protecteur.
On lui apprend l’histoire de ce comte buveur de sang, qui se
métamorphose en loup, et ses trois femmes mortes-vivantes.
Un
raccourci qui enlève toute surprise, mais permet de rentrer de suite
dans le vif du sujet. Autre raccourci, le passager en question
s’appelle Renfield. Or dans le roman, le personnage qui rencontre
Dracula en Transylvanie pour lui faire signer les papiers d’une
vente immobilière est Jonathan Harker. Renfield, le possédé qui
avale mouches et araignées, disciple de Dracu, intervient plus tard dans l’histoire. Les scénaristes de cinéma ont parfois tendance, pour limiter le nombre de personnages à l'écran, d'en cumuler plusieurs en un seul. Sauf que Harker
apparaît bien dans le film, mais plus tard ! Là, j'avoue le pas piger...
Les scènes au château du comte sont
formidables, gothiques à souhait, avec ces trois femmes qui sortent de leurs
cercueils, les doigts blanchâtres, les toiles d’araignées qu’il
faut fendre à la canne, la brume, et ces chauves-souris qui gigotent
pendues à un fil ! Le décor est immense, avec un escalier
monumental, que Browning filme en plongée ou contre plongée pour
signifier la domination du comte sur son invité.
Jolie scène quand
Renfield se coupe le bout du doigt. Dracu avance alléché par le
sang, soudain horrifié par le médaillon crucifix. « N’ayez
pas peur, je me suis juste coupé avec un trombone » le rassure
Renfield qui pense son hôte allergique à la vue du sang. S’il
savait…
On appréciera la traversée en bateau vers Londres,
visiblement reconstituée dans une bassine d’eau. Tod Browning
réussit de belles scènes en Angleterre, le comte Dracula s’invite
à des mondanités, son pouvoir de suggestion est illustré par un
reflet de lumière sur son regard (comme lorsqu’il fallait mettre
en valeur les yeux bleus de Jean Gabin dans PÉPÉ LE MOKO !), Bela
Lugosi avait le visage recouvert de maquillage vert pale. Bel effet à
l’opéra, lorsque la lumière s’éteint après l'entracte au moment où Dracula
dit : « Il y a pire que la mort », laissant les
autres dans l’expectative. Beau mouvement de caméra à la grue, au
sanatorium, reliant le jardin extérieur à la cellule où est
enfermé Renfield, désormais possédé, disciple de maître des
ténèbres.
Mais la suite du film interpelle. Il y aura d’autres
bons moments, lorsque Van Hesling remarque que dans le petit miroir
qui orne une boite à cigarettes, il n’y voit pas le reflet du
comte Dracula, ou lorsque Renfield rampe à terre vers une domestique
évanouie. Mais les scènes avec Harker, sa fiancée Mina (plutôt
gironde en robe lamée) et le docteur Van Hesling, semblent
soudainement stagner, trop théâtrales. La caméra de Tod Browning
se contente d’enregistrer l’action sans apporter un plus visuel.
Et c’est là que je reviens au théâtre (j’l’avais promis au
quatrième paragraphe, j'suis un mec de parole).
Car ce film n’est pas une adaptation stricte
du roman, mais d’une pièce de théâtre créée en 1924 en
Angleterre, qui triomphera à Broadway en 1927. Avec donc Bela Lugosi
dans le rôle titre, qui, avec trois autres comédiens, reprendra son
personnage pour ce film. Dont Edward Van Sloan en Van Helsing, visez moi ses culs de bouteilles en guise de
lunettes, une tête qui fait penser à Eric von Stroheim, est-ce un
hasard ? Même si les séquences s'inscrivent dans le récit (la
morsure de Lucy, puis de Mina) y’a un sacré coup de mou dans la
mise en scène.
Tod Browning reprend du poil de la bête à la fin,
dans l’abbaye en ruine. Là encore un décor qu’on a l’impression
d’avoir revu mille fois ensuite dans ce type de productions. Mais
l’épilogue déçoit un poil. La mort de Dracula est expédiée, on
ne voit même pas le comte perforé dans son cercueil, à croire que Lugosi n'était pas présent en plateau ce jour-là. On se contentera d’un plan d’ensemble, de Van Hesling de dos, au loin, et de la réaction de Mina, la main
sur la poitrine, ressentant la douleur de son maître poignardé.
Ce premier DRACULA est un film important dans l'histoire du cinéma, ce pourquoi je vous en cause, par la
voie qu’il a ouverte. Toutes les autres versions s’en inspirent
par ci par là, y compris celle, flamboyante, de Francis Coppola. Mais
Tod Browning peine à y déployer tout son talent, pourtant évident
dans les séquences en Transylvanie, contraint et surement frustré par la théâtralité
des séquences centrales. On est loin de la fulgurance visuelle que
Murnau nous avait servie dans son NOSFERATU.
Les
poumons se gonflèrent à craquer, donnant l’impression à Joe
Henderson de respirer pour la première fois. Au fond, cette
sensation était la seule qui vaille, celle pour laquelle chaque
homme se lève chaque matin plein d’espoir. Des années durant, il
avait tâtonné à la recherche de cette passion capable de le faire
renaître, de cette ivresse rendant le poids de la vie si léger.
La
nostalgie de l’enfance n’est au fond que la tristesse de ceux qui
n’ont jamais trouvé cette ivresse, laissant ainsi la légèreté
de leurs premiers jours agoniser sous le poids de lourdes
obligations. La vraie maturité n’est ni un deuil des années
passées ni un refus des années futures, mais le "fait de
retrouver le sérieux que nous avions aux jeux étant enfant".
Henderson porta à sa bouche la corne dorée qui, portée par son
souffle , semblait lancer ses premiers cris d’homme. A ses cotés,
son frère vécut la même révélation grâce à la magie du
saxophone. Joe Henderson venait de trouver ce pourquoi il était né,
les démons de la tristesse et de l’envie n’auront plus jamais
prise sur lui. Le jazz était la musique de la joie et de la
légèreté, l’union du Dionysiaque et de l’apollinien par la
force du swing. A l’âge où tant de jeunes hommes sombraient dans
les tourments de l’adolescence, le saxophoniste intégra ses
premiers orchestres pour faire swinguer cette jeunesse torturée.
Se
produisant d’abord dans son lycée, le jeune homme entretint sa
joie de vivre en produisant la bande son de dizaines de premiers
émois amoureux. C’est peu après cette époque que le musicien eut
la révélation de sa vie à l’écoute de John Coltrane. Pour bien
comprendre l’ampleur de la révolution coltranienne, il faut avoir
écouté « Blue train » jusqu’à ce que l’esprit en
soi totalement imprégné.
Toujours très mélodique, ce Coltrane-là
apporta au jazz une troublante profondeur mystique. L’écho de ces
tapis de son produisait une marée voluptueuse, la beauté de ses
mélodies allumait une lueur d’espoir dans les âmes les plus
obscurcies. Saint patron du jazz moderne, Coltrane résumait sa
modeste ambition en affirmant qu’il voulait que sa musique rende
les gens heureux. Si son initiation en était restée là, Henderson
aurait sans doute suivi le virage mystico free de son modèle, pour
devenir un des frères de Pharoah Sanders. Mais tout cela fut trop
rêveur, trop tendre, il manquait à cette musique la joie virile
qu’un grand du bop lui fit découvrir.
Sonny Rollins, le colosse du
saxophone, le titan gardien du temple de la légèreté bop. Grâce à
ces deux influences, Henderson apprit à donner de la légèreté à
son intensité sonore, à mettre de la profondeur dans ses mélodies
les plus légères. Ses débordements solistes s’immisçaient
naturellement dans les blancs laissés par l’orchestre, qu’il
servait ainsi sans se servir de lui.
Comme pour annoncer la diversité
des paysages qu’il allait explorer, Henderson fit ses premiers pas
dans la cour des grands grâce à l’orchestre de Yussef Lateef.
Surnommé le voyageur, Lateef marqua les sixties en osant pactiser
avec les forces méprisées du rhythm’n’blues sur le fabuleux
« The blue Yussef Lateef ».
La route de Joe Henderson croisa
ensuite celle de Sonny Stitt et Lou Donaldson, avec qui il forma la
fine fleur d’une génération perdue. Le premier subissait les
foudres des nostalgiques de Charlie Parker, le second le mépris des
traditionalistes pour tout ce qui s’approchait du funk. Puisque,
écartelé entre la folie du free et le traditionalisme bop, l’époque
obligeait chacun à choisir son camp, Joe Henderson se rangea
derrière la barricade réactionnaire.
Autour de lui se forma un
noyau dur de la résurrection bop, dans lequel défila notamment Lee
Morgan, Mccoy Tyner et Paul Chambers. De cette période naquit les
albums « In ‘n out » (1964) et « Mode for Joe »
(1966), disques où l’homme dévoile toute l’étendue de sa
palette sonore.
Ces disques s’insérèrent ainsi, au coté de
chefs-d’œuvre tels que le « Sidewinter » de Lee Morgan
et « Song for my father » de Horace Silver, dans l’ultime
et grandiose symphonie d’un classicisme refusant de disparaître.
Le succès ne fut que d’estime, mais ce musicien n’en avait cure.
Pour lui, l’argent était suffisant dès qu’il permettait de
dormir à l’abri et manger à sa faim. Plus qu’une question
matérielle, la vie fut pour lui une expérience spirituelle, une
question de sensations plus que de possessions. Entre deux
engagements, l’homme avait pu apprécier les récits d’Hermann
Hesse qui fascinèrent tant son époque.
Sa quête n’était
finalement pas si éloignée de celle d’un Siddharta, le héros de
Hermann Hesse cherchant par le voyage la sagesse qu’il cherchait par
l’exploration musicale. Aussi lumineux soit-il, le swing bop lui
sembla vite trop agité pour lui permettre de renouer avec la
profondeur Coltranienne. S’il se soumit bien à la mode du funk
dans laquelle brillèrent Miles Davis et Herbie Hancock, l’album
multiple était parcouru par un écho mélodieux annonçant de plus
profondes méditations.
C’est alors que, faisant de son œuvre un
temple à la gloire de son mari disparu, Alice Coltrane fit du
saxophone de Joe Henderson le plus grand messager de son amour
suprême. Grâce à elle, le saxophoniste brisait définitivement les
murs de ces chapelles cherchant à donner une définition trop
stricte du jazz. Comme « A love suprem » et « Karma »
avant lui, l’album « The Elements » tient plus de
l’expérience spirituelle que du jazz. Grâce à lui, celui que la
pauvreté ne sut jamais abattre allumait dans des centaines d’esprits
la lumière de l’éternel optimisme.
Qu’importe la maigreur des
cachets et des royalties, cet homme ne vécut que pour que son
souffle ranime les cœurs torturés. Ce bonheur qu’il avait donné,
le musicien n’en fut vraiment payé qu’à peine dix ans avant de
succomber à une crise cardiaque. Ainsi s’acheva l’existence d’un
homme dont la joie fut si inébranlable, qu’elle réveilla celle de
ceux qui surent apprécier sa musique.
Depuis
le 22 avril dernier, il affiche 76 balais au compteur, et une
carrière de soixante ans ! Oui, soixante ! Parce que cet ex
bouclettes blondes commence les choses sérieuses dès ses seize
ans, lorsqu'il quitte définitivement l'école pour intégrer un
groupe local - "fort" de trois singles à son actif -. Et
encore, on devrait compter les années précédentes et formatrices ;
celles où il commençait déjà à se produire sur des petites
scènes, s'exposant au jugement d'un public pas nécessairement
tolérant. En dépit d'un talent certain, son parcours n'a pas été
un long fleuve tranquille. Même si, très tôt, on a remarqué ses
dispositions pour un jeu de guitare foncièrement rock et une
aptitude pour des envolées lumineuses. Comme s'il avait fusionné
l'assise inébranlable et la puissance d'un Pete Townshend, la
rugosité et l'énergie du Chicago blues, avec la sensibilité pop des Beatles, et avec une fluidité hérité du Jazz. Cette dernière plus évidente
lors des soli.
Totalement
impliqué, il ne comprend pas, ne supporte pas, l'absence de succès
réel. Ce qui l'amène à se lancer en solo. Mais l'ascension vers le
succès est lente, et pas particulièrement encourageante jusqu'à ce carton international d'un double live (incité par les ventes
encourageantes du dernier essai studio et d'une réputation scénique
croissante allant de pair avec une forte influence du public).
Il squatte pendant plusieurs semaines les charts américains et
européens. C'est une consécration pour ce jeune Anglais qui à, 26
ans, se retrouve invité à la Maison Blanche - sur l'insistance du
fils de l'occupant d'alors, Gerald Ford. Tout semble alors acquis à
Mister "sourire Ultra-Brite", jusqu'à un terrible accident
de voiture qui faillit lui coûter la vie, et qui marque le début
d'une vertigineuse descente vers l'anonymat. La même année, sa
compagne l'attaque en justice pour lui réclamer la moitié de ses
gains cumulés pendant les années qu'ils auraient passées ensemble.
Ils n'étaient pas mariés... Possible qu'elle n'ait pas cru
à son rétablissement...
Pour
essayer d'échapper aux blessures psychologiques de ses déconvenues
et aux douleurs incessantes dues aux séquelles de son accident, il
se laisse tenter par la drogue. Si cette dernière lui permet
d'échapper - un instant - à un quotidien étouffant, elle va
rapidement être un handicape supplémentaire, freinant
considérablement sa créativité, annihilant son énergie, et bouffant sa carrière. À croire qu'après avoir atteint le succès
international tant souhaité, il fallait que désormais il paye...
on n'a jamais su s'il avait conclu un contrat à minuit, à
l'angle d'un carrefour... La poisse continue quand, à peine
remis, après des mois de dure convalescence et de rééducation, il
perd toutes ses guitares dans le crash d'un avion cargo. (on
a oublié le nom des personnes décédées, mais par contre on connait
tous la fameuse Gibson Les Paul Custom 54 modifiée à trois
micros, celle qu'il arborait depuis Humble Pie, celle qu'on entend
dès le « Performance Rockin' The Fillmore », offerte par un musicien
fan du groupe, et qu'on voit sur les pochettes de "Frampton"
et de " Frampton Comes Alive"). Même si, en
août 1979, Frampton a son étoile sur le « Hollywood Walk of
Fame », les années 80 s'annoncent mal pour cet ex-rock star
qui semble alors avoir disparu de la scène. En dépit de quelques
bribes de souvenir encore entretenues par le "Comes Alive"
et par sa participation dans le film musical "Sgt. Pepper's
Lonely Hearts Club Band" auprès des Bee Gees (1978), les médias
peinent à ne pas oublier son nom. Lorsqu'il s'en souviennent, c'est
pour éreinter ses disques – qui, il est vrai, peinent à retrouver
du relief et de la profondeur. Lui qui avait du mal à supporter que les médias focalisent sur sa plastique, - son minois qui lui valu
d'être élu « Visage du mois » par une revue dès 1967,
qu'ils exploitent son image plutôt que de s'intéresser vraiment à
sa musique, lui qui souffrait d'avoir été affublé d'une image de
Pop-star -, le voilà précipité vers un nouvel anonymat.
Enfin,
son pote d'enfance, David Jones, celui avec lequel, alors qu'ils
n'étaient que de jeunes adolescents, il travaillait à repiquer des
classiques du rock'n'roll, va lui donner un petit coup de pouce
médiatique. Jones donc, rebaptisé Bowie, le convie à jouer sur son
album, le controversé "Never Let Me Down" de 1987, et à
l'accompagner pour la tournée internationale du "Glass Spider
Tour". Ce retour sous le feu des projecteurs lui redonne
confiance, et il tente de reprendre en main sa carrière solo.
Toutefois, son dernier disque de la décennie traîne encore les
dérives des productions ampoulées et synthétiques de son époque
(1). Ce qui n'en fait pas pour autant un mauvais album.
Mais Frampton souhaite s'éloigner un peu de la Pop, renouer avec les
fondamentaux, retrouver l'excitation procurée par de saines
vibrations franchement rock. Un sentiment peut-être réveillé par
la tournée avec Bowie où ce dernier avait alors remis à l'honneur
les guitares (offrant quelques plages à Frampton pour frimer avec
sa gratte), et dégeler quelques uns de ses succès glam-rock des
70's. Et qui d'autre de mieux placé que son ancien comparse Steve
Marriott pour retrouver l'excitation et le bonheur de brutaliser –
avec classe et bienséance – un double corps Marshall.
Ainsi, en 1990, Peter et Steve tissent à nouveau de solide liens,
parlent de leurs carrières respectives émaillées de pérégrinations,
et bien sûr de l'époque héroïque d'Humble Pie. Finalement,
l'année suivante, en 1991, ils s'accordent pour remonter Humble Pie
dans les plus brefs délais, partir sur la route et enchaîner
avec un nouvel album. Deux chansons avaient été déjà enregistrées
(2). Hélas, Steve Marriott décède le 20 avril 1991 dans les
flammes de sa maison, où il s'était probablement endormi avec une
cigarette à la main. La perte de Steve, de celui qu'il considéra un
temps comme un grand frère qu'on admire (3), auprès de qui il apprit
quelques ficelles du show-bizz, comment tenir une scène et un public, fut
un nouveau choc. Frampton se retire pour quelque temps de la scène.
Ce
n'est qu'en 1994 qu'il acte son retour, avec un douzième album
simplement nommé « Peter Frampton », comme pour un
renouveau, une résurrection. Et ça semble être le cas avec ce très
bon disque (indéniablement le meilleur depuis... des lustres - voire un de ses meilleurs toutes époques confondues), qui se dévoilerait presque comme une synthèse de sa carrière, avec
désormais une tonalité nettement plus organique, plus rock, voire
heavy-rock – plus en phase avec sa facette live, parsemée de
réminiscences d'Humble Pie ; renouant alors avec un son de
guitare plus chaud, un peu plus épais, plein et mat.
Il ne
retrouve pas pour autant le succès d'antan, mais semble peu s'en soucier. Désormais, Frampton – plus philosophe ? - va
s'épanouir tranquillement avec une carrière où il ne sortira des
disques quand bon lui semble, ou lorsqu'il en a l'occasion. Il
rejoint un temps le All Starr Band de Ringo Starr, fait des
apparitions de-ci de-là, et profite de la vie.
Le
nouveau siècle lui semble profitable. Après avoir définitivement
arrêté de boire, il sort, en dix ans, trois albums salués à juste
titre par la critique : le délectable "Now",
l'instrumental "Fingerprints" et le délicieux "Thank You Mr
Churchill". Même l'incompris, injustement discrédité (4),
« Hummingbird In A Box » mérite une attention
particulière. Les suivants sont plus anecdotiques mais lui
permettent néanmoins de garder un contact avec "l'actualité",
tout en continuant à tourner régulièrement. Malheureusement, il
est atteint d'une maladie dégénérative des muscles, ce qui l'oblige à
se déplacer avec une canne et à se produire assis. S'il prend ça
avec une certaine philosophie, estimant qu'il a eu une belle vie, et
qu'il aurait déjà pu - et pas qu'une fois - passer l'arme à
gauche, il regrette de devoir désormais réfléchir lorsqu'il doit
jouer un solo de guitare. Lui qui, jusqu'alors, se laissait emporter
par l'instant présent, par le feeling, doit dorénavant anticiper,
afin de ne pas se retrouver dans une position inconfortable, où ses
doigts se bloqueraient, et ne pourraient suivre la trame entamée.
Mais
voilà qu'en cette année 2026 sort un nouvel album de Frampton. Et
tout aussi surprenant que cela puisse paraître, ni son âge ni sa
maladie ne semblent grever ce bel album qui, même s'il est loin
d'être son meilleur, n'en est pas moins un très bon cru. Une bien
agréable surprise de la part d'un homme qu'on aurait cru définitivement
retiré de la musique. Aidé par son fils Julian, Peter est
particulièrement fier de ce disque, le premier depuis seize ans
intégralement composé d'inédits, et espère qu'il sera un nouveau
début. À l'exception de la dernière pièce, l'instrumental "At
The End Of The Day", toutes les compositions ont été
écrites communément par le père et le fils.
Dès
l'ouverture, avec la chanson titre "Carry
The Light", introduit par un chant incantatoire
tribal - qui revient appuyer les refrains -, les Frampton frappent
fort avec une pièce forte. Un rock flegmatique, nimbé d'une
spiritualité sous-jacente. L'inspiration même venant des traditions
amérindiennes "Porte la lumière,
porte la lumière. Il faut écouter les anciens ... Ils savent ce qui
va arriver. Si nous nous unissons tous, nous pouvons changer les
jours les plus sombres, et les faire briller pour toujours. Si nous
apprenons de nos erreurs... ". Évidemment,
d'autres morceaux rock, forts d'une tonalité chaude et généreuse,
- la patte "Peter Frampton" -, égrènent
l'album. "Buried Treasure"
fait dans le rock carré et tranchant, limite heavy-rock.
L'utilisation - occasionnelle - de la Telecaster, avec sa tonalité
plus tranchante, évite que ce riff simple et rebattu, n'enlise le
morceau dans une terre boueuse. Le « trésor enfoui »
fait référence à la musique laissée à la postérité par un ami
disparu. Celle de Steve Marriott ? Celle de George Harrison ? Ou bien
celle de Tom Petty ? Plus crédible en raison de
l'invité Benmont Tench,
l'indéfectible pianiste des Heartbreakers de Tom Petty. Sachant que
la chanson porte le nom de l'émission radio que Tom Petty avait
animée. Plus surprenant, "Lions At The
Gate" plonge dans une forme de heavy-rock sombre,
perforé de touches indus, avec un Tom
Morello qui, décidément, semble avoir le pied soudé
à sa Whammy. Toutefois, sur ce titre, un brin protestataire, il est
assez pertinent. "Envoyez-les à la
guerre à volonté ! Envoyez-les au combat ! Nous tournons la
page dès qu'ils sont hors de vue". Et pour finir, un
Hard-blues félin, poisseux et fuligineux, à
l'air gentiment menaçant, "Tinderbox",
"Nous savons tous que l'argent est à
blâmer. Chaque dollar attise le feu, pris dans les flammes par le
désir... Seuls nous n'avons aucune chance. Au cœur de cette danse,
c'est chaque jour une poudrière". Une belle de
pièces rock, certes pas vraiment relevée, mais tout de même bien
savoureuse.
On
retrouve aussi le format Pop-rock - qui a fait les beaux jours des
finances de Frampton -. Comme "Breaking
The Mold", avec Sheryl
Crow, et "I Can't Let It Be"
qui aurait pu être composé avec son défunt ami, George Harrison,
tant il semble porter l'influence de ce dernier.
Toutefois,
à l'exception de "Carry the Light", ce sont les ballades
qui se démarquent. À commencer par "I'm
Sorry Elle", en duo avec Graham Nash. Une chanson
sobre, épurée, et saisissante. Sentiment de solitude, de regret de
n'avoir pu assister à la naissance de sa petite-fille, à cause du
confinement ; de culpabilisation aussi d'un monde à la dérive,
laissé en héritage aux enfants. Superbe solo de guitare acoustique,
réalisé en pensant à Django Reinhardt, en voulant lui rendre hommage.
Et le doux et onirique, "Can You Take
Me There", avec le concours du saxophone
de Bill Evans qui donne
un tempérament smooth-jazz.
Depuis
quelques années, Frampton se fait régulièrement plaisir avec des
instrumentaux fouillés et bien sentis. Pour le cru 2026, il en offre
deux magnifiques : « Islamorada » (du
nom d'un petit village d'une île de Floride), en duo
guitaristique avec H.E.R. (Gabrielle Wilson), où les
six-cordes s'enlacent, se répondent, tournoient dans un
environnement de quiétude, explosant de vie, loin du tumulte urbain
– avec, ici, un gros son à la Santana. Et « At The End of
the Day », qui clôt sereinement ce dernier chapitre sur un lyrisme
à la Jeff Beck (sans vibrato).
(1) Pourtant, le co-producteur, Chris Lord-Alge, qui joue et ajoute
quelques touches de synthés, sera récompensé de quelques Grammy
Awards pour son travail sur des albums de Green Days.
(2) « I
Won't Let You Down » et « The Bigger They Come »
disponibles sur la compilation « Shine On – A Collection »
de 1992.
(3) Évidemment, avec les Small Faces, Steve Marriott était déjà une star au Royaume-Uni. Le dernier album, "Ogden's Nut Gone Flake", s'était hissé à la première place des charts anglais
(4) Il
semblerait que la pochette et le sous-titre, « Songs for a
ballet », aient considérablement biaisé des avis... qui
n'ont peut-être pas pris le temps de s'attarder sur l'album.
Certes, sa sobriété tranche radicalement avec les œuvres
précédentes.
The Cranberries avec la regrettée Dolores O’Riordan en capitaine de
navire vocal,
Dolores O’Riordan, un bien jolie Zombie
”No Need to Argue“ des Cranberries, ce petit bijou irlandais qui trotte dans nos têtes depuis
1994 ! Voilà un disque qui s’écoute comme une balade au pays
des sons mélancoliques, mais avec ce twist pop-rock qui fait mouche
dès la première note. Avant de plonger dans le vif du sujet, posons
nous une seconde : qui sont ces Cranberries
? Un groupe formé à Limerick, en Irlande et franchement, ils ont mis
la barre haute avec ce deuxième album.
Alors, pourquoi ”No Need to Argue“ mérite qu’on s’y attarde, même trente ans après sa sortie ? Parce que
c’est un cocktail savamment dosé d’émotions, de guitares aériennes, et
de textes qui se veulent sérieux sans jamais vous prendre la tête. La
pochette ? Sobre, presque mystérieuse. On dirait un vieux film en noir
et blanc, avec cette touche romantique qui donne envie de poser le
vinyle sur la platine et de se laisser aller.
Prenez ”Ode to My Family“, par exemple. C’est le genre de chanson que vous écoutez et qui
vous donne envie d’appeler votre mère pour lui dire que vous
l’aimez, même si vous êtes du genre à préférer envoyer des emojis.
Les arrangements sont délicats, la mélodie vous enveloppe comme un
plaid un dimanche matin pluvieux. Voici la magie de Dolores
: elle peut passer du cri primal à la berceuse en un battement de
cils. Mais ne croyez pas que tout est guimauve chez les Cranberries. Non, non. Il y a aussi ”I Can’t Be With You“, où la guitare bourdonne comme un moustique dans la nuit, et le
désespoir amoureux vous serre la gorge. On sent qu’ils savent manier
les contrastes, entre fragilité et puissance, pour mieux captiver
l’auditeur
Et puis ils te balancent ”Zombie“ un hymne rageur contre la violence, qui vous attrape par les
tripes et ne vous lâche plus. Cette chanson, c’est un peu la
claque, le coup de poing sonore incarné par la voix puissante de Dolores, tour à tour douce et hurleuse. L’ambiance est donnée, on n’est
pas juste là pour faire de la musique facile. Le problème, c’est
que dès qu’on croit avoir tout compris, l’album bifurque vers des
morceaux plus doux, presque mielleux, mais attention, ne dites pas
ça à un fan hardcore.
On pourrait aussi s’attarder sur ”Disappointment“, qui a ce côté introspectif très british (même si les Cranberries
sont irlandais, nuance subtile). C’est une sorte de confession intime qui résonne pour tous
ceux qui ont déjà pris un vent monumental. Vous savez, ce moment
où vous écoutez la chanson en boucle en espérant que les paroles
changent… Spoiler : elles ne changent pas !, mais ça fait du
bien quand même.
Un autre morceau qui mérite un coup de projecteur, c’est
”Ridiculous Thoughts“. Rien que le titre donne envie de hausser les épaules en mode
”Ouais, parfois j’ai des idées vraiment ridicules“. Mais
la chanson, elle, est loin d’être ridicule. C’est un feu
d’artifice émotionnel avec un rythme entraînant qui vous pousse
à taper du pied, comme pour évacuer les pensées
encombrantes.
Parlons un instant du style vocal de Dolores O’Riordan, parce que ça vaut le détour. Sa voix, c’est un mix
improbable entre une sirène ensorcelante et un bulldozer
émotionnel. Elle manie la technique du yodel à la perfection,
ce saut de registre qui surprend à chaque fois. Et elle le
fait avec cette fraicheur qui donne envie de chanter sous la
douche, même si on a le sens du rythme d’un poulpe.
Côté production, l’album a cette patine vintage qui lui donne un
charme fou. Pas de surproduction tape-à-l’œil, juste ce qu’il faut
pour mettre en avant la sincérité des morceaux. On sent que les Cranberries
ne cherchaient pas à faire dans le bling-bling, mais à transmettre
leur histoire, leurs combats (notamment contre la guerre en Irlande du Nord), et leurs rêves.
Et, entre nous, le disque tient aussi grâce à ses interludes, ces
petites respirations instrumentales qui évitent la saturation. Ils
savent poser leur tempo, faire monter la tension, puis relâcher la
pression avec finesse. C’est presque une leçon de maîtrise pour les
groupes qui veulent faire plus que de la simple musique de
fond.
En résumé, ”No Need to Argue
“ est un peu comme ce vieux pull en laine que vous avez depuis
toujours, confortable, parfois râpeux, mais qui vous réchauffe le
cœur quand vous en avez besoin. C’est un album qui traverse les
époques sans prendre une ride, grâce à ses mélodies intemporelles
et ses textes qui parlent aux âmes sensibles.
Si vous n’avez jamais écouté
The Cranberries
au-delà de ”Zombie“, vous manquez quelque chose. Cet opus est une invitation à
découvrir un univers rempli de contradictions : douceur et
colère, joie et tristesse, simplicité et complexité. Et ça,
franchement, ça mérite une écoute attentive, accompagnée d’un
bon thé ou d’une petite bière irlandaise, selon l’heure et
l’envie.
Alors, prêt à revisiter ce classique ? Mettez vos
écouteurs, baissez la lumière, et laissez-vous embarquer
dans ce voyage sonore où la voix de Dolores vous raconte des histoires que vous n’oublierez pas de
sitôt. Parce qu’en fin de compte, avec ”No Need to Argue“, il n’y a vraiment pas besoin d’argumenter pour
comprendre que c’est un chef-d’œuvre.!