Finalement, l'engouement engendré par le Rock FM et l'A.O.R. va grandement chambouler le paysage musical. En particulier en Amérique du Nord ; l'Europe et la majorité des autres contrées consommatrices de Rock fort resteront - dans l'ensemble -, moins euphoriques que les Ricains et que leurs proches voisins. L'explosion de groupes tels que Boston, Journey, Foreigner et consorts a un profond impact sur les maisons de disques et les managements, qui voient d'un très bon œil (avide) les lourdes retombées financières. Parfois, ce sont les musiciens eux-mêmes qui voudraient bien goûter au gâteau, enviant les signes extérieurs de richesse des collègues et leur main mise sur les ondes.
Pour beaucoup d'auditeurs, c'est comme un virus contaminant leur(s) musique(s) préférée(s) ; rabotant ses aspérités, muselant sa sauvagerie, voire, pour certains, émasculant sa virilité (sic). Souvent, la sentence envers les formations qui plient le genoux devant la pression des labels - ou de l'appât du gain -, celles qui polissent notablement leur musique, est des plus dures. La déception pouvant aller jusqu'au rejet complet du groupe autrefois placé sur un piédestal - "crime de haute trahison" à "bande de vendus", à "gibets de potence", à "traitres à la cause", etc. Cependant, dans le lot, il y a aussi ceux qui ont parfois eu une mauvaise surprise en découvrant le résultat final - prêt à l'envoi ou déjà dans les bacs -, bien différent des séances d'enregistrements, un produit final transformé, méconnaissable après un sévère et copieux traitement studio. Sans l'assentiment des musiciens, sans leur demander leur avis. Pour d'autres encore, c'était se plier à la volonté du label et/ou du management, sous peine d'être mis à la porte sans autre forme de procès. Et puis aussi, il faut bien manger, pourvoir aux besoins de la famille - ou de ses addictions...
Ainsi, pendant une certaine période, soit environ du crépuscule des années 70 au mitan de la décennie suivante, on a pu voir - subir - des mariages contre-nature, de pauvres ou tristes formations qui se sont fourvoyées dans un genre qui ne leur convenait pas. Dans lequel elles étaient aussi à l'aise qu'un ours kodiak dans un 501 (oui, ça coince sévère à l'entre-jambe). Le problème principal c'est qu'on a voulu imposer, ou mieux aiguiller, des directives musicales rigides à des musiciens qui n'avaient pas nécessairement compris l'origine, l'esprit initial de ce Rock dit "AOR", et ce faisant n'avaient fait qu'essayer de le singer ; au risque de se révéler maladroit, voire même caricatural. Heureusement, il y eut aussi de superbes métamorphoses. Comme par exemple celle de Rainbow, qui s'était carrément et magistralement réinvité. Certainement en raison de l'inflexible volonté du sombre et génial Blackmore.
Mais s'il y a bien un genre qui s'est distingué par de sérieux ramassages, dont la plupart des groupes se sont difficilement remis -voire, pas du tout -, s'est dans le Southern-rock. Mais que c'est t-il donc passé ? Était ce une conspiration ? Fallait il éteindre le feu de ces groupes qui devaient représenter aux yeux des cadres un passé révolu ? Même Point Blank, qui semblait dur comme le roc, soudé comme une bande de frères desperados, se compromet dès son troisième élan, "Airplay". Ou Molly Hatchet, qui mollit considérablement avec son boursouflé "The Deed is Done". Ou plus étonnant encore, quand celui qui était renommé pour des prestations scéniques incandescentes, intègre un clavier pour mieux se glisser dans ce rock typé synonyme de dollars faciles. Blackfoot s'en sort bien avec "Siogo" (malgré des frictions ouvertes avec le label) mais se saborde avec "Vertical Smiles" ; et se suicide avec le gluant "Ricky Medlocke & Blackfoot". Et encore, d'autres de la famille "sudiste" n'ont même pas eu l'opportunité d'essayer de survivre en se compromettant : on les a, en quelque sorte, foutus à la porte.
Néanmoins, quelques entités ont réussi à se réinventer. Des formations qui, miraculeusement, ont réussi une métamorphose leur permettant d'intégrer l'univers chromé et lustré du rock FM sans (trop) perdre en caractère. Soit sans chercher à imiter les ténors de l'AOR. Évidemment, on comprendra que la majorité des fans de la première heure ont reçu une douche froide à l'écoute des premières minutes de ce "Soldiers of Fortune". Pourtant, la plongée dans des eaux mainstream / AOR n'a pas été soudaine, car cela faisait déjà des années que le groupe de Tampa (Floride) flirtait à l'occasion avec des sonorités plus commerciales. Depuis 1978, avec l'album "Playin' to Win". Même si, l'année suivante, la formation fait machine arrière, renouant avec leurs influences country le temps d'un album. Tandis que le malin "Ghost Riders", de 1980, un de leurs plus gros succès, semble jouer habilement et étroitement sur les deux tableaux, en durcissant le ton, tout en s'adonnant parfois à des cadences nettement plus pop. Enfin, "Los Hombres Malo" succombe - dans les grandes lignes - aux sirènes d'un rock mainstream. Ça essaye bien de mordre de temps à autre, mais les dents ont été bien limées.
"Soldiers of Fortune", paru après quelques années d'absence, en 1986, se distingue déjà par une production particulièrement travaillée - en avance sur son temps, où paraît cohabiter chaque instrument dans un équilibre quasi parfait, où chaque intervention semble être mise en valeur. Ensuite, si indéniablement, The Outlaws sont passés de l'autre côté (du miroir), s'offrant - d'apparence - corps et âme aux esprits "malos" des ondes, ils ont trouvé un étroit chemin leur permettant de préserver leurs racines. Ainsi, plutôt que quelques imitations sans jus et souvent sans grande conviction qui ont ponctué les albums passés, The Outlaws tente une exploration risquée dans une nouvelle contrée. Une nouvelle terre qui n'est pas vraiment celle qui a été largement défrichée par les poids lourds du Rock FM. Disons qu'ils sont parvenus ici à fusionner leur southern-rock à un tempérament soft-rock et d'AOR, sans chuter dans la caricature.
Bien entendu, comme généralement dans ces cas, cette mue déplait copieusement à une bonne partie du public qui la rejette avec véhémence. Des mécontents qui attribuent la faute au retour d'Henry Paul qui, bien que présent sur les trois premiers opus et auteur de deux sympathiques albums avec son Henry Paul Band, s'est sévèrement compromis avec sa dernière réalisation "Anytime" qui sonne comme un Boston s'adonnant au southern-rock. Une colère également reportée sur Randy Bishop, co-producteur (avec Spencer Proffer), qui participe activement à la composition et apporte son concours... aux claviers. Pourtant, c'est un très bon album. Certes, les couleurs country qui habillaient autrefois le groupe, sont ici des plus délavées - malgré quelques résurgences avec notamment le sobre "Cold Harbor" - ; certes, en dépit de la présence de trois guitaristes, les joutes de guitares sont rares ; certes, ça trempe dans le (hérétique) rock FM. Il n'empêche. Non seulement ce neuvième album n'a pas vieilli, mais il a aussi toujours une certaine classe - de celle qu'on acquiert au fil du temps, des erreurs, de la souffrance. Probablement que sans le passé glorieux de The Outlaws lié au southern-rock - voire, pour certains, à ses fondements -, ce "Soldiers Of Fortune" aurait eu une toute autre carrière. Peut-être même qu'il aurait pu devenir, à juste titre, un classique. Parfois, honni, il préfigure pourtant une bonne frange des artistes de Country-rock de ce siècle.
Avec des titres tels que "The Outlaw", "Watcha Don't Do", "Just the Way I Like It" et "Racin' For The Red Light", le Southern-rock est toujours à l'honneur. Même si les chœurs peuvent loucher vers le rock FM, même si quelques bribes de programmation pointent à l'occasion le bout de leur nez, même si les guitares sont plus mesurées, The Outlaws démontrent avec ces pièces qu'ils peuvent encore chevaucher des mustangs à cru dans les grands espaces.
Sur un étroit chemin, en équilibre entre de capiteux parfums "southern" et des fragrances mélodiques, la chanson éponyme s'efforce de maintenir l'allure. Cinq pièces assez proche de la mouvance du "Siogo" de Blackfoot, le chrome et le rutilant en plus. Plus sournois, "Lady Luck" sur la cadence d'un trot (de travail), n'en est pas moins vif et saisissant. "Just the Way I Like It", franchement plus farouche, est une reprise de Billy Thorpe (single de l'album "Stimulation" de 1981), co-écrite avec Spencer Proffer (1)
Parmi la ribambelle de rock vifs un brin efféminés, sont incérées deux petites pépites de rock aéré et mélodique. "The Night Cries", qui sur un lit de guitares ciselées, résonne dans une nuit bleutée, froide et étoilée, un atermoiement, cruelle révélation d'un gâchis irrattrapable "à travers les rêves fanés, les murmures se muent en cris. Nous pensions avoir l'éternité devant nous. Qui sait ce que signifie l'éternité ? Mais chaque soleil couchant tombe devant un ciel de lune. Les mondes tournent, les cœurs brûlent, et pourtant nous nous demandons pourquoi". Autre gâchis, dans le giron d'un country-rock semi-acoustique et assez classique, "Cold Harbor" réouvre la blessure de la guerre de Sécession. Précisément celle de la bataille du même nom, qui se singularise pour être probablement la première guerre de tranchées, avec ses horreurs, ses absurdités, ses crimes. Malgré les ans - plus de 120 ans plus tard -, la "Bataille de Cold Harbor" est restée tristement célèbre pour l'importance des pertes humaines en peu de jours, et pour l'entêtement du général Ulysse Grant (ce fut un regret, une erreur de jugement qui le hantera jusqu'à la fin de ses jours) - futur président des États-Unis. Suite à ce terrible évènement, parfois nommé "massacre", la presse le surnomme "Le boucher". Un peu perdu au milieu du disque, "Savin' by the Bell" est probablement le morceau le plus franchement "AOR", et ses chœurs en "who-whooo" ont dû faire dresser bien des cheveux sur la tête d'un "confédéré". C'est pourtant là encore, une belle pièce. Pas un gros morceau, mais un truc plaisant, assez californien, qui se marie bien avec l'ensemble.
Aujourd'hui, les avis sont partagés. Un album toujours conspué par certains mais porté aux nus par d'autres. À sa sortie, cet album n'a pas trouvé son public et, par rapport à tous les albums précédents, il affiche des ventes bien décevantes. L'intégration du label par CBS n'arrange pas les choses - la promo n'étant pas vraiment assurée -. "Soldiers of Fortune" parvient tout de même à intégrer les charts US ; c'est le dernier album du groupe à s'y immiscer. Une injustice pour ce groupe valeureux, qui va encore sortir une petite poignée de belles galettes - "Diablo Canyon" (1994), "It's About Pride" (2012) et "Dixie Highway" (2020). "Soldiers of Fortune" marque le dernier soubresaut commercial du groupe, juste avant une longue traversée du désert ponctuée de fréquents changements de musiciens, de désaccords, de réconciliations et de décès.
- "One Last Ride" (Randy Bishop, Chuck Glass) – 4:26
- "Soldiers of Fortune" (R. Bishop, L.C. Cohen, H. Paul, Thomasson Alan Walden) – 3:32
- "The Night Cries" (R. Bishop, Cohen, Paul, Thomasson) – 4:36
- "The Outlaw" (Duane Evans, Steve Grisham, H. Paul) – 3:49
- "Cold Harbor" (C. Glass, H. Paul) – 4:26
- "Whatcha Don't Do" (P. Thomasson, Paul, John Townsend) – 3:50
- "Just the Way I Like It" (Spencer Proffer, Billy Thorpe) – 4:02
- "Saved by the Bell" (R. Bishop, Jon Butcher) – 3:56
- "Lady Luck" (Evans, Grisham, H. Paul) – 3:52
- "Racin' for the Red Light" (Bishop, Freddie Salem, Thomasson) – 6:03
Henry Paul - guitars, vocals, background vocals
Hughie Thomasson - Lead guitar, lead vocals, background vocals
Steve Grisham - Lead guitar, background vocals
Chuck Glass - bass, keyboards, background vocals
David Dix - percussion, drums
Randy Bishop - keyboards, programming, backing vocals
Jon Butcher, Bart Bishop, John Townsend, Stacey Lyn Shaffer - backing vocals
Buster McNeil - guitar, backing vocals
Jimmy Glenn - drums
Dwight Marcus - Drum Programming [Electronic Percussion Programming
(1) Il n'est pas rare de retrouver sur un album produit par Spencer Proffer, notamment ceux sur son label Pasha, une reprise d'une chanson qu'il a co-écrite. Probablement un moyen de récupérer un peu de royalties pour droit d'auteur, tout en espérant faire découvrir l'album (qu'il a produit) où figure l'original.
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