MARDI :
il a commencé à naviguer il y a 50 ans, pas
Pat, quoique, mais le classieux et charismatique bourlingueur « Corto
Maltese », le héros créé par Hugo Pratt, dont les
aventures l'ont conduit aux quatre points du globe, la
crème de la bédé au
graphisme intemporel.
MERCREDI :
la
série noire continue, Gary
Stephen "Angry" Anderson, la boule de billard sur pattes et
boule de nerf sur scène du
groupe australien Rose Tattoo,
nous a quittés. L'occasion
pour Bruno de réécouter « Blood
Brothers », très
bon cru bien dégraissé sur les guitares.
JEUDI :littérature
chez Benjamin,
avec
le prix Nobel (excusez) Kazuo
Ishiguro, et
son roman le plus célèbre « Les Vestiges du jour »,
dont
le héros, majordome
méticuleux, est
esclave de la vision sacrificielle qu’il a de son métier. Comme
Benjamin avec ses chroniques !
VENDREDI :un
appartement,
deux couples etquatre
acteurs dans
cette comédie d’Olivia Wilde« L’Invitation », qui
confronte libido terne et exubérante. Le rythme
survolté et situations
piquantes laissent place à une réflexion classiquement désabusée,
mais
on passe un bon moment.
👉 La
semaine prochaine, Nema
nous emmènera à Taïwan avec un roman de Huang
Fan, et
Pat au commissariat du coin en compagnie de Raymond Depardon. On
écoutera un concerto pour violon de Thomas Adès (une musique comme seul Adès ose en faire... j'vous laisse cogiter...), l'armée des frères Gurvitz, et au cinéma, retour sur la Collaboration avec Emmanuel
Marre.
Comment
vouliez-vous passer à côté d’un casting pareil ? Olivia
Wilde, Seth Rogen*, Penélope Cruz, Edward Norton. Il n’y a
qu’eux quatre à l'écran dans ce huis-clos inspiré d’une pièce de théâtre
de l’espagnol Cesc Gay« Los vecinos de arriba ». Qui
en avait signée l’adaptation cinéma en 2020 sous le titre
SENTIMENTAL.
Une trame multi-adaptée depuis (on est en droit de se
demander pourquoi un tel succès... la facilité ?) puisqu’on en compte neuf adaptations, suisse, coréenne, italienne, russe, etc, et française sous le titre ET PLUS SI AFFINITÉS
(2024) avec Bernard Campan et Isabelle Carré.
Soit deux couples. Angela et
Joe, respectivement femme au foyer et prof de musique frustré dans une école
de quartier (il avait été pro par le passé, un album au compteur), puis Pina et Hawk, psychothérapeute et pompier retraité. Les premiers
invitent à dîner les seconds, leurs voisins du dessus, dont les
ébats sexuels fissurent les murs par leur (h)ardeur. La soirée ne va
évidemment pas se passer comme prévu.
L’actrice Olivia Wilde, découverte dans la série DR HOUSE, n’en est pas à sa première
réalisation. Qui a refusé l'offre financière de Netflix pour pouvoir sortir son film en salle, rien que pour ça, respect. Elle récupère un projet qui dormait dans les tiroirs,
le tourne en peu de temps et dans l’ordre chronologique. Seule la scène
pré-générique est filmée en extérieur, des plans de Joe (Seth Rogen) grimpant à vélo les rues de San Francisco (bon
courage) filmés en très longues focales, les avenues n’en
paraissent que plus difficiles à franchir.
Arrivé chez lui, Joe s’écroule, exténué, le dos en compote. Rien ne s’arrange quand
sa femme lui rappelle l’invitation qu’elle avait lancée pour le
soir même. Il s’en suit une scène de ménage très drôle, toute
en mauvaise foi (en réalité l’invit date du matin même, lui n’en
savait rien), Angela a mis les p'tits plats dans les grands, c'est suspect. Tout le film se passe
dans l’appartement. Il faut donc imaginer des angles de prises de
vue pour éviter l’aspect théâtral. A l'arrivée des invités, Wilde laisse le personnage de Joe à distance, bougonnant au fond du cadre.
Elle joue beaucoup
sur les reflets de miroirs pour élargir le champ, croiser les regards, dynamise la
scénographie par des travellings latéraux se faisant fi des
cloisons (tournage en studio), utilise la profondeur, comme lorsque son personnage se maquille
dans la salle de bain (au premier plan) et que tout au fond, au bout du
couloir, Joe agonise sur le parquet. Quand il la rejoint et se plante face
caméra, on comprend qu'il pisse dans les toilettes, et qu'on a abattu le quatrième mur. Une formidable entrée en matière.
Joe est odieux que c'en devient gênant. Exaspéré par ses voisins à la libido sonore (excellent flashback pris par une caméra de surveillance !) il menace de leurs dire ses quatre vérités. Angela tempère, arrondit les angles, jette des éclairs du regard entre deux sourires convenus.Joe se réfugie
dans son bureau fumer un pétard, Pina le rejoint. Angela et Hawk
parlent brocante, déco, lui est fétichiste des tapis. L'atmosphère se détend...
Toute cette première partie est
assez brillante, très rythmée, les dialogues fusent, les comédiens
font des merveilles, en surjouant juste ce qu’il faut. On est dans
un vaudeville. On se dit tout de même qu’on aimerait les avoir
plus souvent ensemble dans le même cadre, la réalisatrice à tendance
ensuite à trop découper sa mise en scène, que n’a-t-elle pas
pris exemple sur Woody Allen, auquel on pense forcément :
couple, appartement, sexe.
Car de sexe, il va en être question. Et
pas qu’un peu. L’idée étant de confronter un
couple au bord de la séparation et un autre à la sexualité
débridée, sans tabou aucun.
La scène où Pina et Hawk
dévoilent sans pudeur leur vie sexuelle est plutôt drôle. Il faut
voir les têtes ahuries d’Angela et Joe, à la fois gênés et subjugués,
qui questionnent les détails. On aura compris que s'il y a autant d'orgasmes chez leurs voisins, c'est qu'ils font ça à plusieurs... Nous sommes dans un film
américain. Les dialogues sont piquants mais les images très prudes. D'ailleurs, y'en a pas ! On s’attend à une apothéose érotique - y’a tout de
même Penélope Cruz dans l’équation – mais le climax attendu n’arrive pas, un gag remet tout le monde sur le droit chemin. Vous payez pour un striptease, et l'effeuilleuse ne déboutonne que sa chemise...
La comédie pétillante, sexy et subversive annoncée vire à la thérapie de couple (le job de Pina), assez pesante, la
chair se fait triste. Débuter dans le registre comique pour conclure
dans le drame, pourquoi pas, voire mêler les deux, mais il aurait fallu des signes
annonciateurs, des indices, de mauvaises ondes dès le départ, alors que la dispute du début est assez anecdotique. La mise en scène est elle aussi du coup moins inspirée. Il y a pourtant une autre très
jolie scène, hélas la dernière, un morceau joué au piano à
quatre mains, dont on ne sait ce qu’elle préfigure de l’avenir
d’Angela et Joe.
La situation de départ étant simple, et le secret des voisins adeptes des transports en commun assez prévisible, il fallait donc surprendre ensuite. Peut être ne pas faire semblant, attaquer le sujet
frontalement, se vautrer jouissivement dans le stupre, quitte à s'y perdre et compter les morts ensuite ?
On sourit franchement aux anges dans la
première heure, les répliques sont bien senties, L’INVITATION se regarde sans déplaisir, grâce aux acteurs. Mais la promesse du début se dilue dans un récit
finalement d’une triste banalité.
********************
*Seth Rogen, découvert chez
Judd Apatow, a réalisé et produit une série déjantée et
hilarante, « The Studio », où à la manière du Robert
Altman de « The Player » il décrit les dessous
d’Hollywood, avec plein de stars dans leurs propres rôles, dont un
épisode fameux avec Olivia Wilde.
Lorsqu’il
s’agit de comprendre le monde, l’homme est partagé entre deux
visions de plus en plus opposées. La première, la scientifique, est
sans doute celle qui parait la plus rassurante. Pour elle, tout est
une question de causes et de conséquences logiques, comme si le
monde n’était qu’une énorme horloge dont il convenait
d’analyser tous les rouages.
Sa pensée est froide et ne vise qu’à
une chose, trouver la solution la plus efficace aux problèmes
qu’elle se pose. Appliquée aux sujet les plus bassement techniques
et biologiques, elle participa à l’éradication de nombre de maux
fatals à nos aïeux. Si nous ne pouvons que célébrer l’invention
du vaccin, du chauffage, de l’automobile, toutes ces choses rendant
le séjour de l’homme sur terre plus doux, le scientisme est vite
venu montrer les dérives d’une telle vision du monde.
Le
scientisme, c’est cette idée selon laquelle la science ne pourrait
être remise en question, que son progrès ne saurait être ralenti,
c’est la nouvelle chapelle qu’a érigé l’homme moderne sur les
décombres de la morale traditionnelle. Aujourd’hui, la voix
scientifique est écoutée comme une voix divine, ses révélations
prophétiques dictant à l’homme de nouveaux dogmes.
L’homme ne se
limite heureusement pas, comme semble le croire notre temps, à un
amas de chair dont il convient de maintenir la rentabilité. Subsiste
en lui des aspirations et des pulsions dépassant les frontières de
la froideur scientifique, ce sont ces aspirations profondes que la
vision littéraire du monde se propose d’explorer. Dans cette
mission se distingue particulièrement Kazuo Ishiguro, cet anglais
venu du Japon qui ajoute à l’absurdisme d’un Kafka l’humaniste
d’une George Sand. Là où, chez Kafka, la menace pesant sur les
personnages vient de la folie du monde qui les entoure, Ishiguro nous
présente des individus bâtissant malgré eux leur malheur.
La
société a évolué, les hommes se sont libérés au point de
s’isoler, devenant ainsi tour à tour leurs propres bourreaux et
leurs propres sauveurs. Si Ishiguro inventa bien une forme de
dystopie dans « Klara et le soleil », ce ne fut que pour
mieux illustrer la solitude rongeant l’homme moderne. Cette société
si froide qu’elle offre des amis robotiques à ses enfants esseulés
ressemble à ce que pourrait devenir notre monde si le scientisme et
ses fils numériques parviennent à détruire toute forme de
sociabilité spontanée. Puis il y a l’humanisme d’Ishiguro, sa
capacité à dépeindre les sentiments de ses personnages avec une
justesse troublante.
« Klara et le soleil » ressemble à
un mix de la sensibilité de « Madame Bovary » et de
l’inquiétude envers l’avenir d’un Philip K Dick. Aussi réussi
soit il, le résultat ne représente pas le sommet d’un art
littéraire qui atteignit son zénith avec « Les vestiges du
jour ». Véritable K anglais, le majordome de ce livre n’est
contraint par aucun système défini, ne subit la pression de
personne. S’il est esclave d’une chose, c’est seulement de la
vision sacrificielle qu’il a de son métier. En cette période
troublée précèdent la seconde guerre mondiale, il est convaincu
que sa vie n’aura de sens que s’il la met au service d’un grand
homme. Il s’acharne donc à gratifier le diplomate qui l’emploie
du service le plus irréprochable, est obsédé par la propreté de
la vaisselle et la réactivité discrète de son équipe.
En dehors de
sa mission, l’homme n’a aucune envie, aucune opinion, la haute
idée qu’il se fait de son ascèse l’a déchargé du fardeau de
la pensée. Pris dans le tourbillon des services successifs, il ne
vit ses sentiments que comme de possibles obstacles à
l’accomplissement de sa mission. La jeunesse est ainsi, obnubilée
par l’envie d’agir elle se fait une idée excessive de ce qui ne
sont que des lubies. Portant leur lot de désillusions, les
événements de sa vie lui arrachèrent progressivement les œillères
qu’il s’était imposé, lui donnant ainsi une vision plus
complète de l’existence.
Contrairement à Kafka, qui ne donnait
des tourments de ses personnages qu’une vision ridicule et
pitoyable, Kazuo Ishiguro montre la grandeur du fanatisme de cet
homme. Au fond, l’auteur de la « Métamorphose » fut un
grand manichéen, la société et son irrationalité fut pour lui le
souverain mal. Plus nuancé, Ishiguro touche au génie en décrivant
le moment où le père du héros, majordome lui-même, fait un
malaise au milieu du service dirigé par son fils. Vite conscient que
l’incident sera fatal à son aïeul, le majordome trouva tout de
même la force de ravaler sa tristesse pour achever le service comme
si de rien n’était.
Ce sens du devoir obstiné, cette pudeur
sentimentale, l’homme la qualifiait de dignité, qualité suprême
du majordome. A une époque où la guimauve du sentimentalisme est
étalée partout avec un plaisir obscène, un tel courage s’apparente
à la relique d’une grandeur perdue. Ce majordome n’est ni
irréprochable ni foncièrement mauvais, son courage servile
accouchant tour à tour d’une grandeur admirable et d’une
médiocrité pathétique. C’est au nom de la loyauté envers cet
idéal que le majordome fit également licencier son personnel juif
pour ne pas indisposer les invités allemands de son maître, erreur
qu’il ne regrettera que lorsque son employeur avouera regretter de
lui avoir demander une telle bêtise. Les années passèrent ensuite
au rythme des services et, lorsque la réputation de l’homme qu’il
servait fut ruinée par sa proximité passée avec les dignitaires
nazis, le majordome commença à relativiser l’importance de sa
mission.
Lui revinrent alors les souvenirs de ces occasions où, s’il
avait eu de l’existence une vision plus légère, il aurait pu
bâtir son bonheur et construire son individualité. Dans son
service, une jeune femme se prit pour lui de l’affection profonde
qui constitue le socle des familles heureuses. Le majordome ne le vit
pas, son service monopolisant l’intégralité de son attention.
Véritable scientifique du service de table, il considérait les
hommes comme un chimiste considère ses produits. Il évaluait ainsi
les caractères comme certains évaluent l’efficacité d’un
dégraissant, ne prêtant attention qu’à leurs capacités à
servir sa cause. Une dévotion aussi totale n’était pas sans
grandeur, même si cette grandeur semble en partie née d’une
faiblesse. Ce que l’étranger de Camus subissait malgré lui, le
majordome d’Ishiguro se l’infligea de façon volontaire.
Le
service d’un grand homme lui permit de se libérer des sentiments
et du doute, lui offrait la possibilité de vivre la volupté de
celui pour qui la vie est toute tracée. La haute idée que cet homme
se fit de sa mission sembla d’abord le préserver des grandes
douleurs de la vie, jusqu’au moment où la vieillesse l’obligea à
prendre du recul sur son existence. Lui revinrent alors les images de
ces moments où son parcours aurait pu prendre une autre direction.
L’homme n’est pas fait pour étouffer ainsi sa vie dans une série
de procédures austères, quelque chose en lui finit toujours par
hurler son besoin de légèreté, de folie, de chaos, de liberté.
Ce
besoin, la plupart des hommes le sublime dans le mariage et la vie de
famille, ce qui reste la plus belle façon de répondre au problème
posé par notre fin inéluctable. Restent finalement des idéaux qui
ne paraissent plus si grands que ça et qui, dans leur chute, ont
dévoilé l’irréparable erreur d’un vieil homme seul. Reste
l’amertume du serviteur épuisé et un grand roman.
********************
Article illustré par des images du film de James Ivory (1993) avec Anthony Hopkins.
On argumente (trop) souvent pour savoir quel serait le groupe, ou les groupes, pouvant être dignes de porter le flambeau d'un rock'n'roll pur et dur. Sur la liste, ils sont plus nombreux qu'on ne pourrait le croire, toutefois, est-ce que dans cet éternel débat houleux, Rose Tattoo ne serait pas un peu oublié ? Alors qu'indéniablement, il en est l'un des plus sincères et honorables représentants. Rose Tattoo, ou un long chemin parsemé d'obstacles. Un parcours chaotique où jonchent sang, sueur, bibine, herbacés, peines, joies et désillusions, amitiés et liens de sang. Une troupe dont la carrière fut continuellement incertaine, et, pourtant, lorsqu'en 1976 résonnent les premières notes du fabuleux et hypnotique "Rock'n'Roll Outlaws", un portail s'est ouvert. Une porte par laquelle se sont faufilés des élémentaux, venus à nouveau propager la bonne parole d'un rock'n'roll sain et festif - en tant que muse ou en prenant (en douceur) possession de musiciens. Un rock'n'roll cru et sans faux col que certains taxeront de prolo, extirpé de la rue, de ruelles moites et glissantes, où l'on sort plus facilement le surin que le dico. Peut-être... probablement... mais qu'importe...
Les Rose Tattoos sont toujours restés fidèles à eux-mêmes, attifés sur scène comme à la ville. Simplement, modestement, sans paillettes, sans brushing, sans bling-bling. Même leur scène, à l'image de leur musique, était dépourvue de toute forme d'artifice. Pas même un fumigène dégoté dans un vide grenier, surtout pas un pantin ou des danseuses. Des effets pyrotechniques ? Malheur ! Leur musique est déjà naturellement incendiaire ! Faire cohabiter les deux aurait été prendre bien des risques inutiles.
Au crépuscule du vingtième siècle, Rose Tattoo était de l'histoire ancienne. Après une résurrection exceptionnelle en 1992, déjà retardée en raison de la maladie et du décès du batteur Dallas "Digger" Royall, et après avoir tourné avec les Guns 'n'Roses - qui ne voulaient personne d'autre qu'eux pour les accompagner sur leur tournée australienne (1) -, les membres étaient retournés à leurs occupations personnelles.
Toutefois, ces lascars à la mine patibulaire avait beau faire, s'essayer à divers projets, ou même simplement honorer un travail pour subvenir aux besoins de leur famille, ils avaient non seulement cette fièvre du rock'n'roll soudée à leur ADN, mais aussi ce besoin impératif de jouer avec leurs "frères de sang". En parlant de "travail pour subvenir aux besoins de leur famille", il existe un documentaire sur Angry Anderson, où on peut le voir en combinaison de travail blanche, équipé de seaux, brosses et détergents, en train de faire le ménage, de récurer à quatre pattes salles de bain et gogues. Évidemment, un journaliste lui demande si ce n'est pas difficile de se résoudre à ce travail ingrat après avoir connu le succès et les ovations d'un public ravi. Avec une humilité rare, et sans totalement arrêter sa besogne, il répond que si, bien sûr, la scène lui manque, forcément, mais il doit avant tout penser à sa famille, et faire tout son possible pour que ses enfants ne soient pas lésés. Et pas question de claquer la solde au bar ou de rentrer bourré. Déjà bien heureux d'avoir pu voyager, de vivre des années de sa passion, d'avoir même pu faire l'acteur, alors que bien de ses amis, eux, n'avaient jamais eu cette chance.
Bref, toujours des fourmis dans les jambes, les musiciens ne résistent pas à l'opportunité d'une tournée nationale en 1998. Si ça ne va pas vraiment plus loin, Rose Tattoo reste vivant, survit à travers d'occasionnels petits concerts à travers le pays. Les rêves de tournées conquérantes à travers le monde sont de l'histoire ancienne. Doutant qu'on se souvienne d'eux au-delà du pays des kangourous et de celui des kiwis, les membres se contentent désormais du simple plaisir de jouer à l'occasion devant un public fidèle - bien que plus restreint qu'auparavant. Jusqu'au jour où l'organisation du festival de Wacken Open Air - alors considéré comme LE festival européen incontournable de heavy-metal et de hard-rock -, fait des pieds et des mains pour avoir Rose Tattoo à l'affiche. Les Australiens, un peu surpris, hésitent, puis sous l'insistance de la direction, se lancent en prévoyant au passage une poignée de dates dans des salles modestes ; là où on voudrait bien d'eux. Histoire de rentrer dans leurs frais. Or, ce 5 août 2000, consternation pour les Aussies. Non seulement un large public attend impatiemment leur prestation, mais il leur fait un triomphe. Qui l'aurait cru ? Pas les membres de Rose Tattoo, au contraire des organisateurs du festival. Ces derniers, visiblement, avait prévu le coup puisque le set a été enregistré et a fait l'objet d'un double live (2 CD), "25 To Life", édité prestement la même année, fin octobre, par leurs compatriotes de SPV - Steamhammer. C'est le début d'une nouvelle aventure pour ce groupe de quinquagénaires.
En 2002, les Tatts déboulent avec un méchant "Pain" débordant de rock'n'roll en mode tronçonneuse. Ça ne fait pas dans la dentelle. Comme si ça devait être un dernier barouf d'honneur, ces "rock'n'roll outlaws" envoient leurs chansons comme d'autres des bastos avec une Browning M2 HB. Tout n'est pas du même niveau, et on pourrait reprocher à Rajner Hänsel d'avoir donné une teinte "métallique", mais cet album remet les pendules à l'heure - tout en foutant la honte à des rockers du dimanche. Avec seize torpilles (!), les Tatts auraient gagné à être moins généreux. C'est un peu comme si, après nous avoir transformé en passoire, ils venaient s'assurer du travail en nous piétinant à pieds joints, jusqu'à ce que notre carcasse soit profondément enfoncée dans le sol.
Rose Tattoo est "back in the saddle" again. Hélas, comme toujours, la poisse semble les suivre, s'échinant à ébranler ce groupe. Le 27 mars 2006, le fondateur du groupe, l'ex Buffalo Peter Wells, décède d'un cancer (2). Il avait été diagnostiqué en 2002, mais n'étant pas opérable, il n'a eu d'autre choix que de lutter. Durant l'année précédant son décès, très affaibli, il est contraint de limiter les concerts. Lorsque Rose Tattoo, avec d'autres groupes et artistes aussies, organise et participe à un concert de charité à son attention, il doit se résoudre à ne rejoindre ses vieux camarades que pour une seule chanson.
En octobre 2006, c'est au tour de Ian William Rilen, premier bassiste du groupe et auteur de "Bad Boy For Love", présent lors de la mouture éphémère de 1998, de tirer sa révérence.
C'est en hommage à ses frères d'armes disparus, que les Tatts baptisent leur dernier album "Blood Brothers". Un album "coup de poing", frais comme le désert de Broken Hill, duveteux comme l'échine d'un crocodile, et surtout, surtout, terriblement excitant. En 2007, le nouveau Rose Tattoo revient à son meilleur. La petite bande d'outlaws ne réitère pas les erreurs précédentes. L'album est nettement plus court - quarante minutes et des poussières, va à l'essentiel, et renoue avec une tonalité de "Rock australien" brut de décoffrage et sans faux col. Cette fois-ci, c'est quelqu'un du pays, Mark Optiz, qui est à la console. Un gars qui a fait ses preuves en qualité d'ingénieur et/ou de producteur auprès de groupes généralement considérés parmi les meilleurs nationaux - dont AC/DC, The Angels, Cold Chisel, Swanee, Divinyls, INXS, Jimmy Barnes, Noiseworks, Hoodoo Gurus, Models, The Saints.
Wells n'étant malheureusement plus d'attaque, on appelle à la rescousse Dai PritcHard pour reprendre la slide. Un solide gaillard, qui a appris les rudiments de la scène en accompagnant Jimmy Barnes et ... Olivia Newton John, mais surtout Billy Thorpe. Ainsi qu'un vieux compagnon, Michael Cocks, ancien membre historique jusqu'en 1982 - jusqu'à ce qu'il quitte cet équipage qui avait alors tendance à écluser un peu trop souvent.
Pour le première et la dernière fois, Rose Tattoo déroule sur disque une reprise : "Black Eyed Cruiser". Un classique qui, injustement, ne parviendra pas à s'imposer hors des frontières. Une composition du duo Harry Vanda & George Young, réalisée dans une tentative de relancer la carrière de leur ancien coéquipier au sein des Easybeats, Stevie Wright. Évidemment, la version des Tatts est nettement plus alcoolisée, plus percutante. Wright avait mis des gants, Angry et ses potes les ont retirés et cognent à mains nues. Bare-knuckles !
Bien chauffés après cette reprise fumante, les Tatts, dans un élan de générosité, distribuent les mandales. Des "bourre-pifs", véritable quintessence de ce heavy-blues-rock australien cru, près de l'os. Certes des combos tels que The Aztecs, Kings of the Sun, The Angels, Coloured Balls, Doomfoxx, Jimmy Barnes à ses débuts en solo, et bien évidemment AC/DC, mais Rose Tattoo a ce don inné d'injecter à cette musique une sorte d'urgence et quelque chose de viscéral, d'authentiquement organique. Un rock d'où semble parfois sourdre l'écueil de quelques dangers, menaces et colère. Comme s'il avait pris vie dans des bas fonds où règnent misère et affliction. Des lieux d'abandon où l'on noie l'accablement ou le pessimisme dans la bière et la fureur d'une musique expiatrice. Les paroles d'Angry content rarement des histoires d'amour, préférant à l'occasion se pencher sur des histoires de sexe où, là encore, la recherche du plaisir flirte avec le danger, la sanction ("Sweet Meat", "Lubricated"). Plus généralement, alors que le rock'n'roll américain et anglais se complait dans l'hédonisme, l'égocentrisme et le consumérisme, l'inspiration du quintet vient de la dureté de la rue, des péripéties de petites gens écrasées par une société implacable, du prolétariat, des malfrats en quête de rédemption.
Alerte et nerveux, catapulté par des grattes mordantes, "Slipping Away" impose une vision défaitiste - ou serait-ce un avertissement ? "Douloureux, brisé, tremblant de tous ses membres, désespéré de survivre. Torturé, déchiré, reculant plus mort que vivant. Il arrive un moment où l'on devient aveugle envers ceux qui nous sont chers. Leur amour est si fort. Perdu au plus profond de soi, on ne voit plus leurs larmes. On sombre ! ... Les reines adolescentes des revues disent que c'est normal de se comporter vulgairement. Yeux ternes et vides, cuisses informes, il faut maigrir pour plaire ! Avaler ces pilules, boire à satiété ne t'apportera pas l'happy hour. Puis tu te retrouves seule, et sans personne à la maison quand tout tourne mal ... L'obscurité est ma seule amie, j'ai éteint la lumière du jour". "Once in a Lifetime", qui n'aurait pas dépareillé sur le formidable premier opus, assis sur un lit de slide en lames de rasoir avec une rythmique percussive et transcendentale, et qui annonce le moment où il est temps de lâcher prise, de se laisser partir. "... Une fois dans sa vie, on entend ce fleuve couler. Il montera et t'emportera ! Mais il est temps pour toi de partir. Baigne toi dans l'absolution, une constitution spirituelle, assoiffé de rédemption, noyé dans le salut. J'ai entendu cette cloche triste chanter doucement ... Nous avons vu la gloire dans l'histoire d'un outlaw. Nous avons vu l'émerveillement. Nous avons senti le tonnerre et l'éclair. On nous a dit : "c'est aujourd'hui qu'il est temps de te laisser partir". Une chanson bien certainement dédiée à l'ami parti récemment, et qui peut également l'être aux défunts Dallas Digger Royall et Ian Rilen. Mais la faucheuse n'a pas encore fini sa moisson au sein des Tatts...
de G à D : Pritchard, Angry, DeMarco, King & Cocks
Les Tatts se rappellent que l'injustice sociale ne datent pas d'hier, évoquant avec "1854", la révolte dite "rébellion d'Eureka", lorsque des mineurs, accablés de taxes (à leur sens indues) et d'actions jugées disproportionnées et brutales du gouvernement (ou de son représentant), ont fini par prendre les armes. Le courage et la détermination des mineurs n'ont pas fait le poids face à un bataillon largement plus nombreux et mieux armé. Un massacre arrêté par un capitaine, scandalisé par la folie meurtrière de ses hommes... "... Nous ne sommes pas nés pour vivre en esclavage, nous ne sommes pas nés esclaves. Il est écrit que nous sommes créés égaux. Un droit fondamental du berceau à la tombe. Il y a des temps qui se retournent contre nous, il y a ceux qui brisent ces voies sacrées. La trahison construit des verrous et des chaînes. Nous sommes forcés de vivre nos jours les plus sombres". Le drapeau conçu pour l'occasion, cinq étoiles placées au centre et aux extrémités d'une croix blanche sur fond bleu, encore nommé "drapeau Eureka" ou "Southern Cross", est resté en Australie un symbole de contestation.
Pas de ballade dans les parages, juste un blues poisseux et accablé, avec "Blues City". Pour le reste, on préfère quand ça rue dans les brancards. Sans pour autant se perdre dans des courses puériles de vitesse - it's only rock'n'roll ! Rien à voir avec le cirque, le barnum cher aux Ricains. Rien d'artificiellement exacerbé, ou forcé. Même quand ils la jouent belliqueux, notamment avec "Man About Town", aux parfums capiteux de The Angels.
En omettant sa dernière réalisation de 2020, qui n'est qu'un réenregistrement du premier essai (3) - enrichi de quelques inédits depuis longtemps divulgués, et d'une chanson composée par Anderson et Rilen, "Rosetta" -, Rose Tattoo aura conclu une carrière discographique de fort belle manière. Avec un album qui, s'il n'égale probablement pas les trois premiers, n'en est pas moins une bien belle pièce de heavy-blues-rock torride et sans concessions. Pure émanation d'un rock australien. Rien de plus naturel, car les belligérants n'ont jamais pratiqué autre chose que du rock saignant, - ou presque - même lors de diverses carrières solo ou avec d'autres gangs.
Une fois encore, avec cet album qui a fait l'unanimité, Rose Tattoo rebondit, prêt à assaillir les scènes d'Europe et d'Amérique. Mais... c'est au tour de Mick Cocks, principal compositeur de "Blood Brothers", de partir précocement. En 2009, en quelques mois, il succombe à un cancer du foie. Deux ans auparavant, c'était Lobby Loyde, une figure tutélaire du rock aussie, qui succombe à un cancer du poumon le 21 avril 2007. Loyde, après avoir fait partie des Aztecs, avait monté un groupe de proto-boogie-punk, Coloured Balls. En 1974, il produit le premier album auquel a participé Angry : "Something to Say" de Buster Brown. Angry et Loyde se retrouvent en 1979, lorsque ce dernier rejoint Rose Tattoo. Il y a joue de la basse pendant un peu moins d'un an.
5 août 1947, Melbourne - 21 septembre 2026, Sydney
Le 21 septembre dernier, Gary Stephen "Angry" Anderson, cette boule de nerf qui participa à la réputation de Rose Tattoo, a quitté ce monde à l'âge de 79 ans. Malmené dès son enfance par la vie, victime de violences et de dénuement, il se créa une carapace, un aspect de "bad boy". Pourtant, immanquablement, les journalistes qui l'ont interrogé tout au long de sa longue carrière, témoignent de sa courtoisie, de sa bienveillance et de son humilité. Ses pairs musiciens et chanteurs pensaient de même. Tout comme le staff et les acteurs engagés dans le "Mad Max : Au-delà du dôme du Tonnerre" où il avait le rôle de "Ironbar". Il en était de même pour les autres lascars... même lorsqu'ils n'étaient pas très frais, et assez imbibés... Au contraire de bien des "rock stars", égocentriques, au creux de la vague (dans les abysses), il sut museler sa fierté pour prendre tout travail se présentant, même les plus ingrats, avec pour seul souci le bien de sa famille et de ses enfants. Meurtri par la vie, par la perte d'amis, par la perte d'un de ses fils (assassiné en 2018 dans un parc), une fois sur scène, il exultait, se laissait emporter par la musique, s'offrait au public en se donnant à 100 %. Une anecdote raconte que du personnel d'une scène, aux USA, l'aurait vu se pointer sur scène bourré comme un coing, mais sans rien faire paraître... et après avoir régurgité derrière les amplis entre deux chansons , enchaîner comme si de rien n'était. Le 7 août dernier, en Allemagne, à Cologne, Angry Anderson, à 79 balais, chantait encore du rock'n'roll corrosif. Et debout, même si cela faisait déjà quelques années qu'il n'arpentait plus la scène comme auparavant. Ou qu'il se cognait la tête contre les amplis, ou s'étranglait avec le câble de son micro... Sacré Angry. Un personnage. Rest In Peace. Nice boys don't play Rock'n'Roll !
(1) On raconte que les Guns, pourtant sur leur longue tournée "Use Your Illusion", consécration d'une gloire internationale, auraient été subjugués par l'intensité des prestations de Rose Tattoo.
(2) Particulièrement actif, parallèlement à Rose Tattoo, il continuait à se produire et réaliser des disques en solo ou avec son épouse Lucy De Soto.
(3) Avec, outre Anderson et Pritchard, l'ex The Angels Bob Spencer, l'ex-AC/DC Mark Evans et Jimmy Barnes, fils de Jimmy, à la batterie