dimanche 12 avril 2026

LE BEST-OF SOUS LES AILES DES CORBEAUX NOIRS


LUNDI : toujours très à propos, pour ce lundi de Pâques Claude nous a fait écouter « Sonate de Pâques » de Fanny Mendelssohn, la sœur de Félix, sur cet enregistrement c’est la jeune virtuose afro britannique Isata Kanne-Mason qui est assise au piano, une œuvre dont l'originalité réside dans sa force de vie. (Merci à la musicologue british Angela Mace Christian d'avoir restitué à Fanny ce que l'on croyait écrit par son Frangin depuis 150 ans ! - pb d'initiale).

MARDI : du classique chez l’éclectique Pat, qui a ressorti de ses cartons le disque LP de préparation au bac 1977, notamment : « Le bestiaire » de Francis Poulenc, un cycle de mélodies ici arrangées en piano / voix pour la cantatrice mezzo-soprano Claire Croiza. Le disque est complété par une pièce de Liszt par Ciccolini, et la 7ème symphonie de Beethoven par Klemperer.

MERCREDI : Bruno salue le retour discographique des frères Corbeaux, des Black Crowes remaniés, recentrés sur les frangins Robinson, un dixième opus « The Pound of feathers » qui donne dans le rock dur, corrosif, stoner et stonien (!) aux guitares teigneuses.

si les frères Robinson avaient été des sœurs, nous aurions eu un trombinoscope 100% féminin... 
En tous cas le bougre est bien entouré !

JEUDI : avec Benjamin, on a retracé le parcours cabossée de Albertine Sarrazin, raconté dans une trilogie aussi indispensable qu’oubliée : « L’Astragale », « La cavale » et « La traversière ». Dont le premier tome, le plus célèbre, avait été adapté à l’écran en son temps.

VENDREDI : ce n’est pas souvent que Luc passe ses nerfs sur un film, mais là, trop c’est trop ! Ce « Crime du troisième étage » de Rémi Bezançon est un hommage poussif et mal joué à Hitchcock, qui recycle à tout va, pioche un peu partout. Ca en devient gênant.

👉 La semaine prochaine, on aura la visite de Jean Louis Aubert (qui a confirmé par téléphone), une perle oubliée des 70’s avec Peace & Quiet, pas moins de six symphonies "à titres" de Jozef Haydn, et au cinéma un joli film de Kirk Jones récompensé en Angleterre.

Bon dimanche 

vendredi 10 avril 2026

LE CRIME DU TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon (2025) par Luc B.


C’est ce qu’on pourrait appeler une fausse bonne idée. Calquer l’intrigue sur FENÊTRE SUR COUR pour rendre hommage à Hitchcock. Reprendre l’idée est une chose, reprendre la manière en est une autre, où comment se tirer une balle dans le pied. 

La première scène surprend. Située au XIXè siècle, le marquis de la Rose, fin bretteur et détective privé, met un terme à une de ses enquêtes, un duel avec sa botte secrète. Au moment de l'assaut il est dérangé par… un coup de sonnette. Cut, bascule temporelle, François Tarnowski ouvre la porte en robe de chambre, contrarié d’être interrompu par sa concierge dans sa séance d’écriture…

François Tarnowski est l'auteur de romans policiers historiques, alter ego du marquis de la Rose. La scène vous rappelle quelque chose ? LE MAGNIFIQUE de Philippe de Broca, avec Belmondo dans le double rôle de l'écrivain hirsute et de l'espion Bob Saint-Clar. Rémi Bezançon reprend le même principe du héros de fiction qui s'invite à l'écran. Donc Hitchcock et de Broca c'est fait, le suivant sera Ernst Lubitsch. Lorsque le comédien Yann Kerbec qui joue Hamlet est dérangé dans son monologue par une spectatrice qui sort de la salle… même gag que dans TO BE OR NOT TO BE. On remarquera sur scène, en figuration, les quatre Droogs de Kubrick d'ORANGE MÉCANIQUE.

Vous aurez compris que ce CRIME DU TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon est une comédie policière qui donne dans l'hommage, ou plutôt bouffe à tous les râteliers. De quel crime parle-t-on ? On reprend… François Tarnowski est écrivain, marié à Colette Courreau, prof de cinéma à la Sorbonne et spécialiste d’Hitchcock. Ben voyons... Ils reçoivent une invitation de leur nouveau voisin Yann Kerbec, comédien, qui compte sur le bouche à oreille du quartier pour remplir la salle où il joue Hamlet. Une pièce co-produite avec sa femme. Un soir, depuis sa fenêtre (sur cour) Colette surprend une dispute chez les Kerbec. On ne s'y lance pas que des injures, des statuettes en marbre aussi. Obnubilée par le film FENÊTRE SUR COUR, Colette se persuade d’avoir assisté à un crime et entraîne son romancier de mari dans une enquête.

Au début Colette est sapée comme Diane Keaton, gilet et cravate, et forcément on se souvient du merveilleux MEURTRE MYSTÉRIEUX A MANHATTAN de Woody AllenKeaton entrainait Woody dans une enquête, l’hypothétique meurtre de sa voisine… Ca commence à faire beaucoup, Bezançon ne sera pas nominé pour le scénario original.

Entre autres soucis, cette intrigue minimaliste, totalement recopiée, dont on connaît donc la fin. Car Bezançon n’a même pas fait l’effort de nous surprendre, de justement prendre le contre-pied d’Hitchcock. Dans une séquence, Colette se rêve interviewer Hitchcock. C’est tourné en noir et blanc, avec un sosie d’Alfred, ou de l'IA. Elle lui demande d’expliquer la notion de suspens à travers FENÊTRE SUR COUR. Un cour théorique qu’on entend en voix off pendant la scène où Colette et François fouillent l’appartement de Kerbec. On ne compte plus films qui reprennent des plans hitchcockiens, c'est même devenu un adjectif.  Mais là c’est complètement con, bêtement scolaire, et cela desserre la scène, puisque nul suspens, et la mise en scène de Bezancon est cent coudées en dessous de celle d'Alfred.  

Le film est concentré sur quatre personnages, le couple de détective amateur, le comédien et sa femme (ah oui, on nous refait aussi le coup de VERTIGO). Un autre couple de voisins n'a pas d'utilité en soi dans l'intrigue. Donc pas trop de suspens quant à l’identité du meurtrier. Que Guillaume Gallienne joue avec de tels gros sabots, autant lui tatouer « coupable » sur le front tout de suite. 

Si Gilles Lellouche nous fait sourire parfois (les gadgets foireux d’agent secret qu’il achète !), il ne se force pas trop, honore le contrat, gêné par la piètre partition qu'on lui donne. Laetitia Casta ne sait pas s'y prendre, mal dirigée, peu habituée au registre de la comédie, elle est juste mauvaise, et énervante à citer toutes les cinq minutes « Hitchcock ceci, Hitchcock cela ». Comme dans cette tentative d’expliquer ce qu’est un Mc Guffin, qui a compris quelque chose ? C’est pourtant simple, chez Hitchcock le Mc Guffin est un élément du scénario qui fait courir les personnages, et donc les spectateurs, mais qui n’a aucun importance en termes d’intrigue. Un leurre, un piège à con : le trafic d’uranium dans NOTORIOUS (cela aurait pu être de l’or, on s’en fout) les microfilms de LA MORT AUX TROUSSES*, quelqu’un peut me dire ce qu’on lit dessus ? On n’en sait rien, on s’en fout.

A l’actif de Rémi Bezançon - à qui on doit le très réussi LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE (2008) - une mise en scène alerte, des cadres soignés, un format scope bien exploité, un tournage en studio, à l’ancienne. Mais ça ne suffit pas... 

Ce film rappelle LE PARFUM VERT (2022) de Nicolas Pariser, autre tentative de refaire une comédie policière dans le style bédé, 50’s, de Broca / Hitchcock, clins d’oeil à gogo, et qui se prenait aussi les pieds dans le tapis. Quand on connaît et admire l’oeuvre et le style d’Hitchcock, ce film pouvait paraître rigolo, mais les allusions sont lourdes et redondantes, ce ne sont pas des perches mais des troncs de séquoia qui sont tendus. Si on ne connaît pas l’original avec James Stewart, ce sera l’occasion à certains de le découvrir.

Le problème est moins que ce CRIME soit mauvais, mais qu'il soit gênant.

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* Hitchcock va plus loin dans son film, puisque l'explication à propos des microfilms est inaudible. La scène se passe sur un tarmac, le bruit d'un moteur d'avion couvre (volontairement) le dialogue !  


couleur - 1h45 - format scope 1:1.39 

jeudi 9 avril 2026

L'ASTRAGALE de Albertine Sarrazin (1965) par Benjamin


« Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre a dit … C’est pas intéressant »

Louis Ferdinand Céline se rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit », avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche, jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.

« La vérité c’est que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait. 

Là où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube » de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique. Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son sceau les petites. 

La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.

L’argot célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême, les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident, au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande préoccupation de la littérature. 

En prononçant ses mots vient immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque, une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la française. 

Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de différencier une certaine élite de la plèbe. 

Mais avec l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première d’une petite mais historique série.

Ce ne fut d’abord que sortir de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale », « La cavale » et « La traversière ».

Seule partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale » est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme est plus barbare que l’homme »

L’intérêt de « L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau policier finira pourtant par se refermer sur cette romance crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions parviennent à y trouver une source de transcendance.

Loin de chercher son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale, Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde. Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme. 

Le succès littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.

Editions Poche  -  208 pages 

mercredi 8 avril 2026

The BLACK CROWES " A Pound of Feathers " (2026), by Black Bruno



    

     Depuis leur second opus, les Black Crowes ont toujours semblé être sur la sellette, prêt à exploser en plein vol et à s'éparpiller aux quatre vents. D'ailleurs, dès ses débuts, la formation s'est révélée instable, accumulant différentes moutures. On l'a crue enfin stabilisée à partir de l'incorporation de Marc Ford, mais dès le renvoi de ce dernier (rincé par les tournées incessantes et les abus, désillusionné par l'industrie musicale et le comportement déplacé de "rock stars"), elle devient pour toujours une entité à changement perpétuel. Et puis le groupe se sépare, se reforme, s'engueule, se sépare, se (re)reforme. Chacun fait son truc de son côté. Et puis, enfin, contre toute attente, en 2024, les Black Crowes reviennent sur le devant de la scène avec un quasi impeccable "Happiness Bastards". Un album unanimement acclamé, souvent considéré comme l'un des meilleurs albums de Rock de l'année. Le groupe semble avoir retrouvé le feu sacré, même si désormais, outre les frères Robinson, seul Sven Pipien est un ancien (arrivé en 1997). Steve Gorman, le batteur des origines, est blacklisté depuis qu'il a publié une biographie dont certains paragraphes ont contrarié la fratrie Robinson. Le talentueux Audley Freed n'a pas été convié non plus. Pas plus que Marc Ford, pourtant le guitariste en second à avoir cumulé le plus d'années de service, et qui avait retrouvé Rich Robinson pour monter un nouveau groupe, Magpie Salute. Avec Sven Pipien et le sympathique et discret Eddie Harsch, parti pour un ailleurs le 4 novembre 2016. Toutefois, cette énième mouture se révèle solide et efficace. Et vu son succès, et les ventes en adéquation, on aurait cru que le Black Crowes de 2024 allait durer.


      Que nenni. En ce début d'année 2026, Les Black Crowes font leur retour discographique... à la tête d'une nouvelle troupe. Cette fois-ci, c'est Erik Deutsch qui a eu le privilège d'échapper au siège éjectable. Sinon, pour la première fois, les frangins se sont passés des services d'un second guitariste et d'un bassiste. Rich prenant en charge à lui seul ces deux postes. Cully Symington, ex-Okkervil River, a été recruté pour les tambours. Et basta. Pour la première fois, les Corbeaux Noirs se sont réduits à un quatuor –
même si, pour faire bien, on a rajouté le nom des deux choristes. Plus troublant, et autre première, la pochette, externe et interne, ne présente que les deux frérots. Personne d'autre. Histoire de bien confirmer que les patrons ce sont eux, que les Black Crowes, ce sont eux. Comme si tous les précédents collègues n'avaient été que des exécutants, des employés tolérés. Un peu triste. Cependant, on ne peut dénier que depuis les débuts, seul la fratrie compose. Toutefois, on peut se demander s'il n'y a pas derrière une « arnaque » à la « Jagger-Richards », car tous les changements de mouture ont été suivis par une modification plus ou moins marquée du son et/ou de l'approche musicale. Cela ne signifierait-il pas que même si les frangins débarquent avec un panier de plats concoctés dans leur coin, il y a, au moins au final, une interconnexion avec le groupe qui colore alors, peu ou prou, ces compositions ? Et puis alors, qu'en est-il d'un album tel que « Armorica », qui aurait été essentiellement le fruit de diverses jams ?

     Ce « Pound Of Feathers » n'échappe donc pas à la règle : nouvelle troupe, nouvelle tonalité. Un album qui pourrait, aux premières écoutes, décevoir même les amateurs les plus fidèles des Corbacs. De prime abord, il se révèle plus dur, plus sombre et touffu, boueux, gavé de fuzz grasses (1) noyant les guitares dans une bouillie de hard-blues jusqu'à parfois écraser le chant – désormais faillible - de Chris, ainsi que des chœurs devant souvent s'époumoner pour se faire entendre. C'est pourtant le même producteur que sur le précédent album, Jay Joyce (avec, comme précédemment, l'aide de Jason Hall au mixage). Toutefois, l'album se découvre progressivement, se révélant au fil des écoutes. Pas sûr qu'il plaise à tous. Au moins, les Robinson ne se reposent pas sur leurs lauriers, et, à près de soixante ans, ils prennent encore des risques – quand tant d'autres au même âge se contentent de tourner en reprenant inlassablement un set presque immuable depuis longtemps.


   Ce dixième opus semble voué à un creuset de rock dur d'où s'échappent des émanations corrosives de proto-stoner 70's, de pré-punk-rock (d'obédience Dictators), de hard-blues imbibé de fuzz épaisses, d'un rock brut qui serait l'égrégore d'un prolétariat désabusé et résigné… Rich Robinson n'a jamais été aussi teigneux avec ses guitares.

     Rich, qui nous sort encore un riff d'airain sur « Cruel Steak », avec une gratte insatiable et vorace, dévorant une bonne part de l'orchestration. Seule la batterie est épargné, le chant peine à s'extirper jusqu'à ce que des chœurs téméraires viennent soutenir le prêche de Frère Chris « Pas du genre à me soumettre à la dévotion, mais il y a une première à tout... pour vivre le rêve, il faut nourrir le démon, il faut créer la scène.. Cruauté, il te faut une cruauté ! J'ai vu les coupables implorer la pitié ! J'ai vu les pardonnés se relever. Les morts ont dit qu'ils n'étaient pas pressés. Ils savent que la chanson ne finit jamais ». Rich fait encore mieux sur « Do the Parasite ! » avec un riff magique, imparable et envoûtant. Si on y reste insensible c'est que soit on déteste la gratte électrique, soit qu'on est sourd, dans un état lamentable ou carrément dans le coma. La troupe envoie ça en trois minutes 45'. Car au-delà, ça risquait de flinguer le carburateur. À mon sens (forcément discutable), ça a tout d'un nouveau classique. « Je suis de nouveau au plus bas, à bout de forces, de nouveau sur les rails. Alors écoutez-moi crier ! J'ai dit, je sombre comme la douleur ! Écoutez-moi crier ! Toute le monde fait le parasite ! J'ai dit, tous les jeunes méchants et voleurs. Les paroles ne valent rien. La vengeance est de mise ».

     Autre riff de fripouille, sur « Blood Red Regrets », qui pourrait être une version actualisée de Buffalo, - le groupe Aussie proto-Stoner -, édulcorée par des ingrédients du Led Zep de « Presence ». Et ce ne sont pas les violons qui parviennent à faire baisser la température. De toute façon, ils sont tabassés par la gratte poisseuse de Rich. Tandis que « You Call This a Good Time ? » paraît payer un tribut à d'autres Australiens bien plus célèbres. En l’occurrence ceux d'AC/DC ; mais, évidemment, en version trash, souillée. « … Je me sens débraillé, je parle comme bon me semble. Les mots blessent quand ils sont acérés. Mais quand la vérité peut vous faire saigner..»


   Probablement que Black Crowes n'a jamais fait un rock aussi sale, entre sleaze et garage, qu'avec le lubrique « It Like That » qui fusionne insolemment les Dictators et Grand Funk Railroad avec Queen of the Sone Age. Ils y sont d'ailleurs méconnaissables.

     Au milieu de ces charges de rock brut et épineux, « Eros Blues » s'interpose pour imposer un calme salvateur. Un blues-progressif aux essences de patchouli, avec un clavecin en toile de fond. Mais la guitare revient rugir, beugler son mal-être, et être en phase avec la blessure profonde de Chris. « L'amour oublie les cœurs brisés. Les passions brûlent et s'éteignent. Bien, ma solitude n'a pas de boussole pour me guider. Bien, je me souviens de la première fois où tu m'as vu pleurer. Oh bébé, je me souviens de tout ce qui m'a brisé. Tu as ri de moi alors que ton mensonge me transperçait le flanc. Tu es partie et tu m'as laissé mourir ici. Me voici, me voici, le cœur dans la main, l'âme mise à nue ».

     Malgré tout, immanquablement, l'influence des Rolling Stones finit par rejaillir, toujours et encore. D'abord avec une ballade country-rock, « Pharmacy Chronicles », sombre, émotive, trempée d'un spleen moite. « … Mensonges, sourires, piqûres d'épingle, remplissage. Il suffit d'une fois et ensuite tu n'es plus jamais le même. Lits de malade et tasses de thé, chef-d’œuvre ou version brute. N’appelle pas le médecin, n'appelle pas le prêtre ! Dis au vieux St Michel qu'il n'y a pas de fête. Laisse tout derrière toi. Laisse les démons te trouver  ». Ensuite avec l'acoustique et désabusé « Queen of the B Sides », où Chris semble encore se livrer, déballer ses propres expériences. Et pas les meilleures. « Il n'y a pas de joie sans peine, c'est un fait. Mais ça n'a pas d'importance quand on est au plus bas, défoncé et déprimé. Si tu ne trouves pas un nouvel amour, une complice fera l'affaire. Qu'on lise ça dans les journaux à scandales. Je connais le marché que j'ai conclu. Je sais comment tout ça se termine. Je ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air ». Terreau stonien aussi encore avec l'énergique « Prophane Prophecy »

     Par contre, plus étonnant, l'autre morceau acoustique, « High and Lonesome », paraît plutôt s'inspirer de Slade – violon compris - lorsque ce dernier se laisse glisser vers des ballades festives nourries de l'accablement des pauvres hères de la classe ouvrière, fourbus, harassés, ne retrouvant qu'un peu de joie au pub, auprès de compagnons rassérénés par quelques pintes de bière.

     Le rideau tombe sur un sombre, froid et inquiétant « Doomsday Doggerel ». Un rock alternatif défaitiste, aux effluves de souffre, démoniaque – un peu comme une continuité de « Walking Into Clarksdale », qui pousserait à son paroxysme ses morceaux les plus noirs ; ou une incursion dans le territoire de Bauhaus. Ça sent le souffre. « … Je peux sentir la ville brûler, voir l'homme saigner, marcher sur le chemin de la ruine ». Une dimension que les frangins n'ont jusqu'alors jamais abordé. D'ailleurs, dans l'ensemble, les paroles n'ont rien de réjouissant ou d'insouciant. Chris Robinson porte sur le monde et ses propres expériences, avec un humour cynique, un regard désabusé et pessimiste. Des propos sombres inspirés par la noirceur de l'âme sur une musique sculptée dans le sang – conformément à la sobre colorisation de la pochette – noir, blanc et rouge ?


(1) Pendant longtemps, Rich Robinson clamait préférer le son d'une guitare branchée directement dans l'ampli, sans effet autre que la saturation naturelle de chaudes lampes. Pourtant, là, il semblerait qu'il ait tapé dans le matos de Beetronics ou d'EarthQuaker Device. Des spécialistes de fuzz qui ne font pas dans la dentelle. Ou sinon, c'est qu'il a flingué ses amplis, qu'ils sont sont à bout de course, prêts à rendre l'âme.



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