C’est ce qu’on appelle de la
qualité française. Sans vraiment atteindre des sommets, Jean
Paul Salomé trace sa route depuis trente ans, mine de rien, entre
projets un peu trop calibrés (LES FEMMES DE L’OMBRE, ARSÈNE
LUPIN), sympathiques comédies (JE FAIS LE MORT, RESTONS GROUPES), et
plus récemment deux collaborations réussies avec Isabelle Huppert,
LA DARONNE et LA SYNDICALISTE. On remarque un fil qui relie tous ces films, personnage qui n'est pas ce qu'on croit, la double vie, la traque, et chez l'auteur une propension à utiliser des faits réels pour alimenter ses fictions.
On a l’impression de déjà tout savoir sur L’AFFAIRE BOJARSKI à
cause d’une promo qui n’en cache quasiment aucun détail,
dommage. Et d’une bande annonce ratée (comme
d’hab') tartinée d’une musique au crescendo ronflant. Le film vaut mieux
que cela et d’abord parce qu’il raconte une histoire assez dingue.
D'abord les
années de guerre. La pègre qui règne sur le commerce de faux papiers, qui a permis à beaucoup de s’enrichir sur le dos des
juifs qui n’avaient d'autre choix que de casquer. Le gangster
Lucien Scola trempe dans ce trafic odieux grâce au talent de Jan Bojarski. A la Libération, le duo se lance dans la fabrication de faux billets. La bande
braque un convoi de la Banque de France pour récupérer du papier à
billets. Bojarski étant seul compétent pour en juger la qualité,
il participe au hold-up, qui fait 5 morts.
On voit donc par deux fois
Jan Bojarski participer à de sales coups, sans pour autant broncher. Ca donne un éclairage sur le personnage, pas forcément sympathique, mais faut bien vivre... Seulement voilà, le mec est touchant, a des circonstances atténuantes. C'est pour lui qu'on frémit, qu'on souhaite la réussite, plus qu'au flic qui le traque pendant 15 ans. Avec ces premières scènes, on entrevoit le style de Salomé.
Plus proche de Grangier ou Deray (les fusillades sentent bon le
BORSALINO) que d’un Melville, une réalisation à la fois solide, efficace et modeste.
Modeste comme le
personnage. Le Cézanne de la fausse monnaie est davantage un artisan
taiseux, pas le genre à flamber des liasses dans des boites de nuit.
On pourrait reprocher le manque de flamboyance du personnage, et donc
du jeu de Reda Kated et de la mise en scène de Jean Paul Salomé.
Mais c’est justement ce qui m’a plu. C’est raccord avec
l’histoire, avec le gars. Pas d’esbroufe de réalisation, Salomé
s’applique à filmer minutieusement les gestes techniques, ça m’a
rappelé (dans un autre genre, hein, faut pas pousser) le POLICE
FEDERALE L.A. de Friedkin, qui décrivait pas le menu la fabrication
de fausse monnaie. Mention spéciale à la photographie feutrée, tamisée, dans les ocres, reconstitution d'époque certes un poil proprette, mais du bel ouvrage.
Le montage dynamise constamment le
récit, pas de surplace ni de redondance, recours aux ellipses de temps, comme la rencontre
entre Jan Bojarski et sa femme (Sara Giraudeau, magnétique). Un plan
au dancing, hop je te raccompagne en vélo, hop au pieu, hop on est
marié et hop… 5 ans plus tard. Tout ça en trois minutes à
l’écran.
Il y a une vraie qualité d’écrire dans les scènes
entre les époux, un suspens dans le suspens. Sans mièvrerie, on sent vraiment ces
deux-là amoureux, la confiance indéfectible de sa femme
(alors qu’il lui ment pendant 15 ans !), le bonheur du couple dans
leur pavillon de banlieue, puis la méfiance, le délitement, la trahison.
Pour
l’aspect Film NoirJean Paul Salomé a recours à des procédés
classiques mais éprouvés. La traque obsessionnelle du
commissaire Mattei (c'était le nom de Bourvil dans LE CERCLE ROUGE de Melville, un hasard ?) son enquête minutieuse, sa hiérarchie qui ne le soutient pas, un enquêteur blessé dans son orgueil, obnubilé par sa proie. Une proie qui commence à prendre plaisir à se savoir chassée.
La tentative d'arrestation dans un bureau de tabac est
joliment troussée, Bojarski utilise du papier à cigarette qu’il
achète dans toute la France, de l'OCB par paquets cent ne passe pas inaperçu. Jusqu’à la rencontre fortuite dans
un hôtel de Vichy où flic et escroc trinquent au bar, seul accroc que se permet Bojarski dans sa discipline. Le voleur succombe à la tentation, par défit, sans doute aussi par orgueil. C'est d'ailleurs à cause de la petite insolence de trop qu'il se fera coffrer, la scène est d'autant plus incroyable qu'elle est vraie ! Salomé a très intelligemment remplacé l'eau par du café... je n'en dis pas plus.
Autre aspect intéressant du film : la place de
l’étranger, en France. Jan Bojarski était un officier polonais, prisonnier de guerre, évadé, qui fuit en France. Au civil, c’est un
ingénieur et inventeur. Qui va démarcher des industriels pour
vendre ses inventions. Sans succès. Fait-on confiance à un polack
qui truffe ses notices techniques de faute de français ? On lui
refuse le droit de gagner de l’argent par son métier : il le
fabriquera dans sa cabane de jardin, pour son seul profit !
Les
inventions de Bojarski ? Le stylo ou le déodorant à bille, la
brosse à dents électrique, la machine à café à dosette
individuelle… What else ? C’est proprement stupéfiant, et
ce mec n’a jamais touché un radis dessus !
Il y a chez lui une revanche à
prendre contre cette France qui ne l'a pas tout à fait accueilli, et s’attaquer à la monnaie
nationale, ridiculiser l’État, quelle revanche ! Sa maniaquerie et son exigence artistique sont telles qu'il fabriquait des faux plus beaux que
les vrais. Sur le cent francs Bonaparte, il a redonné de l’éclat
au regard de Napo qu'il trouvait trop terne.
Sans doute que le tempo faiblit un peu dans le
dernier quart d’heure, sans doute que Pierre Lotin (Anton Dowgierd,
l’ami dans la dèche) aurait pu s’abstenir de prendre cet accent
polonais ridicule, qui nuit à son personnage. Mais c’est une bonne histoire, bien
racontée et bien jouée. Pourquoi bouder son
plaisir.
Après son arrestation (20 ans à la Santé, 13 effectifs pour bonne conduite) les flics avaient demandé au génial graveur de
leur montrer comment il procédait. Une archive vidéo que Jean Paul
Salomé a déniché, en guise de générique de fin, où on voit
le vrai Bojarski devant ses machines.
- Tiens Claude, près de quatre ans que tu n'avais pas abordé le cycle
des symphonies de Chostakovitch, c'était la septième dite "Leningrad",
un style pour le moins colossal et ambigu, une chronique toute aussi
colossale… Aujourd'hui la quinzième, adopte-t-elle le même style presque
grandiloquent ? Il y a combien de symphonies au total pour achever le
cycle…
- … Qui ne sera pas complet Sonia. Il y a quelques symphonies qui
m'intéressent peu sur les quinze : la quinzième est la dernière
composée. Son orchestration d'une richesse inouïe offre des variations
de timbres fantastiques dans une œuvre antithèse des symphonies
rugissantes qui la précèdent, une étrange partition testamentaire…
- J'ai lu que les interprétations réussies étaient souvent celles
d'orchestres et chefs russes comme Mravinsky, Svetlanov, Kondrashin,
etc. Et voici un orchestre américain !?
- En effet, mais l'orchestre de Cleveland revendique une tradition
justifiée de belles interprétations de la musique du compositeur. Par
ailleurs Kurt Sanderling est slave et disciple de Mravinsky, un
interprète réputé dans le répertoire de Dmitri Chostakovitch dont il fut
un ami…
Dmitri Chostakovitch en 1970
Partie 1 : Chostakovitch : le crépuscule d'une vie en enfer
1969-1970 : Depuis 1935, le compositeur de la si populaire et
guillerette
valse jazz survit dans l'enfer stalinien et, même depuis la mort du sanguinaire
Joseph, il faut être fort prudent lorsque l'on aligne des notes dans
un style qui s'écarte de l'idéologie du "réalisme socialiste" imaginé par
l'ambiguë Maxime Gorki mort en 1936. Dans les chroniques
précédentes, ont été évoquées l'angoisse et les condamnations qui ravagent
la liberté d'esprit de l'artiste et donc le corps, reprenons les dates clés de sa biographie avant 1970 :
1906 : naissance dans une famille d'idéologie révolutionnaire. La
révolution ratée de 1905 : lui inspirera sa
11ème symphonie(Clic).
1917 : La révolution d'octobre. Un flic tzariste tue un de ses
copains en pleine rue !
1922 : il est victime d'une infection, la tuberculose ganglionnaire
heureusement opérable. Son état de santé restera fragile, aggravée par la
malnutrition due à l'incapacité des bolchéviques à nourrir leur peuple (10 à
20 millions de morts conséquence des famines, des pénuries, de la guerre
civile…). Il porte le surnom de Mitia. Son père meurt de pneumonie
cette année-là.
1925-1926 : Début de carrière officielle par l'écriture de sa
1ère symphonie, déjà caractéristique de son style sarcastique aux orchestrations
rutilantes. Elle rencontre un succès y compris à l'étranger (Bruno Walter
à Berlin,
Leopold Stokowski
à Philadelphie…).
Realisme et culte de la personnalité
1927-1934 : Pendant le désastre social et économique, le patriotisme
et les convictions socialistes (au sens humaniste) de
Dmitri
seront mises à mal. Staline a su évincer Lénine (mort en
1924) et l'ancienne garde, Trotski et d'autres pour substituer
la gouvernance collégiale par l'instauration d'une oligarchie totalitaire,
définitive en 1930. Le culte de la personnalité s'ajoute à la
brutalité du tyran. Dmitri
doit trouver sa voie comme citoyen et musicien. Staline supprime
moult droits fondamentaux apportés par la révolution, ruine l'économie et
trucide les opposants. Dès 1929, considérant l'art comme outil de
propagande, il va lentement brider la culture.
Le petit père des peuples n'était pas l'inculte que l'on a longtemps
caricaturé. Un despote cruel oui, un poivrot aussi, mais ses capacités
d'autodidacte en littérature et en histoire étaient remarquables. Ainsi il
appréciait grandement les romanciers français socialisants : Hugo (les travailleurs de la mer
était proscrit du temps des tsars), Balzac et surtout Zola. À
ce sujet, un grand film muet, La
Nouvelle Babylone
tourné en 1929 s'inspirait de la commune de Paris vue par des
salariés du grand magasin Au Bonheur des dames. Visuellement, l'influence de
Manet, Renoir, Degas, Pissarro, Lautrec
est patente.
Chostakovitch
écrit une B.O. sensée être jouée en salle. La musique, originale,
sarcastique, disons avant-gardiste est mal accueillie et donc retirée dès la
première. De plus, en 1929, deux mois avant la première, un décret
officiel exigeait la "prolétarisation"
de l'art pour faciliter l'adhésion par les "masses laborieuses". (Restauration du film 2004) Toute sa vie
Chostakovitch
produira des musiques de films, pas toujours à des fins alimentaires…
En cette période,
Chostakovitch
oriente sa carrière comme compositeur et pianiste concertiste. Il ne semble
pas très virtuose (à ses dires) et hormis comme pianiste de cinéma et une
semi réussite au concours de Varsovie, il ne poursuivra guère dans cette
voie sauf pour ses propres compositions. Il devra surtout apprendre à
louvoyer entre ses aspirations de compositeur moderniste et la nécessité
vitale de ne pas attirer les foudres potentiellement "mortelles" des
critiques du parti de la Pravda, les laquais de l'association russe des musiciens prolétaires. Sur commande du parti, il compose en 1927 puis 1929 les
deux
symphonies N°2
etN°3, des partitions de 20 et 30 minutes d'intérêt plus faible que la 1ère
et intégrant chacune un chœur patriotique.
Il compose un opéra moderniste
Le Nez
d'après une nouvelle satirique de Gogol. Le langage innovant sera
lapidé par la critique d'autant que le public est dérouté. On cite parfois
des similitudes entre l'interlude
et Ionisation
de
Varèse
😊, c'est tout dire sur l'audace de
Dmitri. Retiré de l'affiche, il faut attendre 1974 pour une première
réhabilitation de cette œuvre visionnaire….
Ordre du Parti et du NKVD de 1938
pour un quota de 4000 exécutions à Irkoutsk
signé de Staline (en bas à gauche).
Quel délit ? Sans importance !
1934-1939 :
Politiquement l'Union Soviétique plonge dans l'abîme. Complotiste et
inquiet de sa légitimité, Staline reprend à son compte la méthode
de Lénine : les procès truqués et les purges massives. Les
anciens camarades de la révolution sont éliminés tout comme les
officiers généraux, les paysans récalcitrants face à la
collectivisation, des intellectuels, scientifiques et écrivains, etc.
1,5 millions de morts ou déportés dans les goulags suivant les
historiens. Toute contestation étant décapitée, Staline instaure
la terreur absolue avec ses caciques pour des décennies !
Dans ce climat délétère de suspicion, de dénonciation et d'assassinat à
partir de critères arbitraires, tout faux pas idéologique en parole ou
lors d'une création artistique jugée contrerévolutionnaire peuvent-être
fatal. Chostakovitch s'approchera de la ligne rouge…
Déçu par l'échec critique du
Nez,
Dmitri
compose le célèbre (de nos jours) opéra
Lady Macbeth de Mtsensk créé en 1934 à Leningrad. Moins radical sur le plan
compositionnel que
Le Nez, l'œuvre rencontre un grand succès critique (!) et public. Mélange de
dramatisme, de causticité et d'impudence, 180 représentations sont données
jusqu'à la venue en 1936 de Staline et Jdanov (le
Goebbels du régime pour l'art, un alcoolique ignare) qui détesteront
cette histoire de mari trompé car impuissant, et de femme légère meurtrière
et suicidaire. Staline ne veut voir que des travailleurs des deux
sexes musclés et souriants ! La Pravda retourne sa veste et se
déchaîne, l'ouvrage est interdit jusqu'en 1974. Le journal écrit
"On joue avec l'hermétisme, un jeu qui pourrait mal finir" ; traduction : un billet pour le Goulag ou la mort comme nombre
d'artistes et d'écrivains dont Maxime Gorki lui-même (mort suspecte
peu de temps après celle de son fils). Gorki : un socialiste sincère
mais naïf et auteur du "réalisme socialiste".
Dmitri
perd tous ses soutiens sauf celui de
Prokofiev
moins en danger car célèbre hors des frontières de l'URSS. Il est condamné
officiellement comme "ennemi du peuple". Il subit un interrogatoire
musclé du NKVD. Il sauve sa peau car l'officier inquisiteur a été exécuté
et le dossier égaré 😨. On ne peut imaginer la terreur qui règne pendant les purges.
Dmitri
trouve un maigre réconfort dans la vodka et trois paquets de clopes au
quotidien. Toutes ses œuvres même anodines sont dénigrées. Par prudence,
il interrompt les répétitions de la
4ème symphonie
aux accents mahlériens, la partition attendra sa première jusqu'en
1961.
Evgeny Mravinsky et Chostakovitch en 1937 L'orchestre
se refugiera à Novossibirk pendant le conflit mondial...
En complicité avec son ami le maestro
Evgueny Mravinsky
il compose la
5ème symphonie avec une habileté inouïe car a priori formellement plus classique. Jouée
d'une certaine manière, voilà une apologie du régime et de son maître,
changer les tempos et le legato entraîne la musique dans une caricature sans
concession de Staline et de son régime effrayant !
(Clic). Mravinsky
lui attribuera un intérêt égal à celui de la
5ème symphonie de
Tchaïkovski… En 1937, l'auteur écrit lui-même en sous-titre, non sans ironie :
"réponse créative d'un artiste soviétique à de justes critiques".
1939-1945 : L'invasion de la Pologne par Hitler et le marché
de dupes du pacte de non-agression (Molotov-Ribbentrop)
induisent une légère pause dans les purges dont les conséquences
dévastatrices éclateront au grand jour lors de la débâcle militaire suite à l'invasion nazie, jusqu'en 1943. Pendant la "Grande Guerre patriotique" Dmitri
composera moins, produisant surtout des musiques de films. En 1941, Dmitrirecevra le Prix Staline pour son
Quintette avec piano et cordes.
1941, la Russie est envahie par les hordes nazies ! Patriote dans l'âme, il se doit de participer à la défense de sa patrie et
écrira la symphonie N°7 dite "Leningrad", un faux-semblant de nouveau, un monument orchestral destiné à soutenir
et galvaniser la résistance des habitants lors du siège de Leningrad (600
000 morts - voir la chronique détaillée Clic). Derrière l'ouvrage aux accents cocardiers et triomphalistes se cache un
procès cynique du combat entre les deux dictateurs. Même remarque pour l'un
de ses chefs-d'œuvre majeurs, la symphonie N°8 dite "Stalingrad" de 1943. Les autorités entendent un te deum dédié aux millions de
soldats tués mais sont quand même surpris par l'esprit pathétique de la
partition après une victoire tant attendue… Il n'ont pas tort, Dmitri
a écrit un requiem destiné à pleurer le sort des jeunes martyrs de toutes
les nations massacrés sur les rives de la Volga et en Europe ; l'œuvre sera
bannie en 1956 par un Krouchtchev plus lucide, ancien commissaire politique à Stalingrad.
1945 : Pour honorer la victoire, Staline
attendait de la part de Chostakovitchune symphonie prométhéenne à sa gloire de maréchal (autoproclamé). Dmitri lui offre la symphonie N°9
de 25 minutes pour petit orchestre, sa légèreté symbolisant le retour des survivants soulagés et joyeux dans leurs foyers, la fin du militarisme
destructeur. Staline,
furieux ne lui pardonnera jamais cette "farce" à la Haydn… dont il est absent en tant que "héros libérateur".
Jdanov
1946-1953 : La fin de la guerre n'apporte aucun air de liberté
individuelle, collective ou artistique. Bien au contraire. La répression
s'étend et l'antisémitisme d'État se fait jour ! Le durcissement du
Jdanovisme artistique (concept
de mauvais et bons artistes, ceux qui encensent le parti et le régime et
anti-formalisme). La répression visant à éradiquer toute influence
occidentale en matière de composition se traduit par des séances répétées
d'autocritique. On voit sur un même banc des accusés :
Prokofiev,
Khatchatourian
et…
Chostakovitch… Son fils
Maxime, encore adolescent, doit témoigner contre son père. La nuit, le
compositeur dort devant l'ascenseur pour que sa famille ne risque pas de
tenter de s'opposer à son arrestation éventuelle… conduisant à une
déportation familiale.
Il faut survivre.
Dmitri compose des musiques de film pour assurer le viatique et payer le
loyer. C'est l'un des trois axes de travail grâce auxquels les créateurs
ostracisés ne perdront par leurs âmes. Il compose à la va vite des œuvres de
circonstances acceptables par les autorités. Les œuvres qui lui tiennent à
cœur comme l'avant-gardiste Concerto pour violon N°1
conçu en complicité avec
David Oistrak
voient leurs partitions notées en secret et rangées dans le tiroir avec
celle de la
4ème symphonie(Clic). Le tiroir "bientôt plein" recevra aussi les
Poésies populaires juives
de 1948, non pour sa musique assez classique mais l'antisémitisme
faisant rage, la prudence s'imposait.
Enfin, impossible de passer sous silence la composition des
Vingt-quatre préludes et fugues
en hommage au
clavier bien tempéré
de
Bach, compositeur peu joué en URSS. Les fugues furent dénigrées comme
passéistes et sans intérêt pour le socialisme 😧. Au-delà de tout
académisme,
Dmitri y insuffle l'expression justifiée de ses tourments. Son amie et
dédicataire
Tatiana Nikolaïeva
(1924-1993) créera le cycle à Leningrad en 1952 en deux
soirées.
(YouTube)
Chostakovitch Kondrashin et Yevtushenko
1953-1961 : Staline meurt. Khrouchtchev élimine Béria et s'empare du pouvoir. Il met fin aux purges auxquelles il avait largement
participé… Dès la mort du tyran, Chostakovitch avait composé une 10ème symphonie, synthèse entre l'amertume de la 8ème et l'apparente simplicité formelle de la 5ème. La 11ème"1905" gagne à être connue car, en illustrant le massacre des ouvriers devant
le palais d'hiver par le Tsar Nicolas II, Dmitri étend son propos en arrière-plan à bien d'autres tueries perpétuées
par les nouveaux tsars bolchéviques. (Clic)
La répression perd en intensité et à contre-cœur
Chostakovitch doit adhèrer au parti. Il en pleurera, la liberté relative à toujours
un prix. Il doit composer un hommage à Lénine. Ce sera la
12ème symphonie
"1917", une boursouflure composée sans motivation mais très appréciée des
caciques par son outrance pontifiante. On s'interroge alors en occident sur
un possible déclin du talent de l'homme qui continue d'ouvrir le "tiroir" et
fait jouer : la
4ème symphonie
et le
8ème quatuor, maelstrom de rage inspiré par un séjour à Dresde pour recevoir des soins mais où les décombres calcinées le
terrifient.
1961-1975 : Si transgresser les règles du
Jdanovisme artistique toujours
appliquées n'est plus vraiment un risque de déportation voire de mort… la
censure est toujours active. Avec sa
13ème symphonie, le compositeur en fait l'expérience mais ne cède en rien. À la manière du
chant de la terre
de Mahler, l'ouvrage est un long poème chanté par une basse évoquant les atrocités
de
Babi Yar, sous-titre de la symphonie. Babi Yar, le ravin maudit où les SS
massacrèrent des dizaines de millier de juifs. Kroutchev apprécie peu
car le texte est de Yevgeny Yevtushenko, historiquement le premier
intellectuel humaniste et contestataire en URSS pendant le dégel,
l'antisémitisme étant une doctrine en plein essor. (À développer dans une
chronique spécifique, même
Mravinsky, fatigué de ce retour à l'infamie, prend ses distances laissant la
baguette à
Kirill Kondrashin).
Chostakovitch en 1972
De santé fragile, comme souligné plus haut, Chostakovitch
connaîtra une descente en enfer médical. En 1943, une fièvre typhoïde
met sa vie en danger et impose du repos en sanatorium. Après la guerre la
chasse au formalisme dirigée vers les créateurs ronge sa santé mentale :
dépression, envie de suicide… Plutôt gai de nature l'homme devient
irascible… Les alternances de reconnaissance et de disgrâce laissent le
champ libre aux ravages du psychosomatisme. Intellectuellement
Chostakovitch
ne perdra aucune de ses capacités, mais la névrose d'angoisse ruinera son
corps. En 1958, sa maitrise du clavier décline, les douleurs gagnent
les jambes, une neuromyèlite (syndrome comparable à celui de la polio)
l'invalidera jusqu'à ne lui laisser que l'usage du bras droit. Sa carrière
de concertiste prend fin, même écrire les partitions est pénible.
S'ajouteront au fil du temps : des infarctus, une
polynévrite alcoolique, des tremblements et des vertiges, une double
fracture des deux jambes… On lui diagnostiquera un cancer du poumon en
1972.
Sur cette photo de 1972, le compositeur aux traits de vieillard n'a
que 66 ans ! Épuisé mais opiniâtre il veut composer malgré ses handicaps.
Brejnev ne peut plus harceler un artiste reconnu dans le monde
entier, surtout aux USA. Il trouve le courage de composer un groupe de
chefs-d'œuvre sans limite stylistique : 1969 la
14ème symphonie
est un cycle de chants de poètes victimes de l'autocratie :
Apollinaire,
Federico García Lorca… textes chantés dans leur langue d'origine*, mais une traduction en russe
est déclinée et il se permet un petit détour vers le dodécaphonisme.
entre 1960 et 1974 :
9 quatuors
et
Suite sur des vers de Michel-Ange; 1972 : l'énigmatique
15ème symphonie
créée par son fils
Maxime, 1974 : une ultime et sublime
sonate pour alto sera éditée…
Il meurt en 1975. De nos jours perdure une polémique sur la
modernité réelle de sa musique partiellement écrite sous le joug d'une des
pires dictatures. L'anglais
William Walton
juge
Chostakovitch
comme le "meilleur compositeur du XXème" siècle et
Pierre Boulez, chercheur englué dans son sérialisme abscons, compare Dmitri à "un ersatz de Mahler". Laissons notre grand maestro à ses acrimonies et à son catalogue en
cours d'oubli et écoutons cet ultime chef d'œuvre slave empreint de poésie
et d'émotion. Ces deux essences de l'art manquent parfois cruellement dans
la mathématique musicale contemporaine. Depuis 1970, le nombre de concerts qui lui sont consacrés en France croît très
sensiblement (concertos, quatuors, symphonies).
(*) Gravure de
Bernard Haitink.
Chostakovitch et son fils Maxime
Partie 2 : Genèse d'une symphonie testamentaire, la 15ème
Après les polémiques autour de la
13ème symphonie,
Chostakovitch
attend sept ans pour composer la
14ème. Deux œuvres militantes en forme de suite lyrique à l'image du
Chant de la Terre
de
Mahler. En 1962, la
13ème
fustige l'antisémitisme sanguinaire nazie, méthode habile pour stigmatiser
les dérives identiques soviétiques. Quant à la
14èmede 1969Dmitri met en musique des poèmes de divers auteurs opposants aux politiques
et moralisateurs liberticides (Apollinaire et Lorca assassiné
en 1936 notamment). L'orchestre est chambriste, une nouveauté dans
une œuvre orchestrale aux instrumentations souvent très voire trop
généreuses*, vingt cordes et des percussions, aucun vent ou cuivre.
(*)
Dans un live de la 12ème symphonie d'avril 1984,le thème unique, va-t'en-guerre et répétitif, une fanfare gueularde et 27
coups de cymbales conclut "en dentelle" l'hymne à Lénine. Incroyable ! On
discerne que le toujours renfrogné Mravinsky sourit intérieurement
😊. (Clicavec arrêt sur image sur le visage du maestro ; est-ce voulu par le
youtubeur ?!). L'avant dernier dirigeant stalinien,
Iouri Andropov vient de mourir après un an de règne depuis un
lit d'hôpital. Son successeur, tout aussi gâteux et alcoolique, ne restera
au pouvoir guère plus longtemps. Mravinsky a 80 ans et leur
survivra cinq ans, assistant à la dérisoire agonie du régime et à
l'arrivée de Gorbatchev, un vent nouveau avec un homme qui sera
limogé par un incapable lui aussi poivrot… Quant à la suite… On la
connait… 😓
Chostakovitch et Kurt Sandeling vers 1972
En 1970-71, face à une santé désastreuse,
Chostakovitch
sent la mort approcher, il décide de poursuivre sa tâche et commence la
composition de la
15ème symphonie. Avec une seule main douloureuse, aligner les notes devient un
calvaire, d'autant que les séjours à l'hôpital sont fréquents. Il invente
une forme de sténo solfégique pour gagner du temps. Parcourir la partition
donne le sentiment d'une raréfaction des notes… Pourtant nous constaterons
que le discours ne perd rien ni en inventivité ni en couleur.
Chostakovitch
contourne son handicap en requérant un orchestre d'une richesse
exceptionnelle à l'image de celui de Mahler. Le style surprend car la puissance tellurique habituelle entendue dans
les symphonies 4, 7, 8, 10... n'est au rendez-vous que très
partiellement, donc :
Piccolo, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en la, 2 bassons. 4 cors
d'harmonie, 2 trompettes , 3 trombones, tuba. Les cordes classiques
mais pas de harpe. Oui, un effectif comparable à la
2ème symphonie
de
Brahms par exemple. Mais attention côté percussions, ça jette :
Chostakovitchabandonne la tonalité conventionnelle, les portées sont noires de
chromatisme. Il n'adopte pas pour autant une approche sérialiste.
Gravure LP de la création
Partie 3 : Créateurs et interprètes
On peut légitimement supposer que son fils
Maxime
aida
Chostakovitch
à coucher les notes sur la partition pour suppléer l'infirmité de son père.
Il l'acheva dans sa datcha soutenu par son ami compositeur
Veniamin Basner
et le critique et librettiste Isaak Glikman… Il confia à ce dernier
que, comme pour la
10ème symphonie, il n'y avait pas de fil conducteur très défini, d'illustration
d'événements historiques comme "1905" ou "1917" et encore moins de pseudo patriotisme démagogique. Le 29 juillet
1971, la symphonie est achevée, l'édition peut commencer.
La nécessité d'une hospitalisation de
Dmitri pour irradier son cancer l'épuise et retarde la création prévue dans
la Grande Salle du Conservatoire de Moscou. Elle aura enfin lieu le 8
janvier 1972 et
MaximeChostakovitch
se voit confier la direction. Initialement sollicité, le maestro expérimenté
Kirill Kondrashin se débat lui aussi avec des problèmes cardiaques récurrents qui
l'emporteront en 1981 à 67 ans.
Maxime, jeune chef d'orchestre de l'Orchestre symphonique de la radio et de la télévision
n'a que 34 ans mais réussit l'épreuve. Bien que perplexe face à une telle
nouveauté compositionnelle, le public ovationne le vieux compositeur
chancelant sur scène. Le disque vinyle existe en occasion, un document
plutôt qu'une référence, faute à une prise de son déséquilibrée…
Mravinsky
donne son interprétation à
Leningrad
en mai 1972. Le disque existe mais hélas la qualité sonore est
médiocre et les tempos un peu rapides à mon goût pour cet ouvrage aux
accents métaphysiques et mélancoliques… En septembre 1972, place à
Eugène Ormandy
pour la première Yankee à
Philadelphie. A l'étranger, les fans de
Chostakovitch
habitués aux éclats symphoniques sont déroutés. (Stokowski fut jaloux de Ormandy 😋.) C'est dire l'intérêt anglo-saxon pour le compositeur découvert à
l'époque où USA et URSS sont alliés. MaximeChostakovitch avait donné la première anglaise à Londres en 1972 avec le
Philharmonia.
Il y a pléthore d'enregistrements de nos jours. J'avoue un faible pour
celles de
Kurt Sanderling, assistant de
Mravinsky
et ami de
Chostakovitch
notamment pendant la fin de vie du maître. Pour redécouvrir ce chef
d'origine allemande, je vous renvoie à son
RIP
(le maestro est mort la veille de ses 99 ans). Il nous a légué deux gravures
de très haute qualité artistique et technique. La première date de
1978 avec son
orchestre symphonique de Berlin, concurrent en RDA du
Berliner
de
Herr Karajan
à l'ouest. La seconde date de 1991 et le chef dirige l'Orchestre de Cleveland pour Erato. Une coopération exceptionnelle et une vision plus
onirique.
Magasins de jouets anciens
Partie 4 : "Du berceau jusqu'à la tombe" (Franz Liszt) - analyse
Chostakovitch
semble-t-il ne souhaitait pas préciser un programme trop explicite pour sa
symphonie, à lire certains arguments fournis par le musicien lors de la
composition. Attribuer le titre du
poème symphonique
de
Liszt comme sous-titre à cette 4ème partie m'a semblé opportun.
Dernier d'une série de 13 œuvres similaires, inspiré par une
gravure
de Mihály Zichy, il comporte trois parties enchaînées évoquant
: "Le Berceau", "La Lutte pour l'Existence" et "Vers la Tombe : Le Berceau de la Vie Future". Cette thématique romanesque s'apparente aussi au "scénario" de
Une vie dehéros
de
Richard Strauss. Se dessine ainsi une idée commune concernant les préoccupations de ses
prédécesseurs et présente dans la
15ème symphonie
: une intention autobiographique et une réflexion à l'approche de la mort,
interrogation également très présente chez
Mahler, compositeur à l'influence déterminante chez
Chostakovitch. Très réservé quant à guider trop précisément l'auditeur,
Dmitri dira à propos du fantasque allegretto introductif "l'enfance, juste un magasin de jouets, sous un ciel sans nuage". La nouvelle fantastique "Le moine noir" de Tchékhov serait une autre source d'inspiration, mais là,
je vous renvoie aux articles de votre choix sur ce conte psychologique
analysant les affres des créateurs.
Denier détail : la symphonie comporte de nombreuses citations
empruntées à des trouvailles d'orchestration de
Chostakovitch, mais aussi à
Rossini,
Wagner,
Haydn, à d'autres… plus ou moins évidentes à discerner. Je tenterai d'en
signaler quelques-unes pour nos amis mélomanes curieux face à ce petit quiz
😊.(Partition)
Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que
conseillée.
Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la
musique…
INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.
En complément : magnifique live au Concertgebouw d'Amsterdam
par un spécialiste : Bernard Haitink en (2014) !
La flèche a transpercé la pomme
1 – Allegretto : Ce mouvement a
priori guilleret, bref et animé, suscite pourtant des perceptions
contradictoires.
Kurt Sanderling
y voyait, humour noir oblige, une caricature sombre, un lieu sans enfant,
une collection de poupées et de marionnettes reliées à des ficelles que des
caciques politiques manipulaient. Allégorie pertinente si l'on situe l'œuvre
dans la continuation de la dénonciation du dirigisme du régime soviétique,
jusque dans l'éducation des plus jeunes. Quant à moi, ce mouvement
m'apparait plutôt descriptif et ludique, et j'irai jusqu'à penser que le
contraste appuyé dans la transition entre l'allégresse de la coda et les
sombres accords qui débuteront l'adagio
exacerbe la désespérance ressentie dans les 2ème et 4ème
mouvements aux accents funèbres. Leurs climats anxiogènes évoquent sans
ambages l'endoctrinement puis le flicage idéologique auxquels on n'échappe
pas en Russie, même après une petite enfance insouciante.
La porte du magasin possède une clochette, musicalement deux notes de
vibraphone. (On s'éloigne des grondements tragiques des cordes basses
introduisant les
5ème, 8ème
et
10ème symphonies, une signature typique du compositeur.) Une flûte gambade tel l'enfant
pressé de tout découvrir. Ce thème principal, une mélodie enjouée, est
rythmé par des pizzicati et sera répété par le basson [00:44]… et quelques
mesures plus loin par une trompette solo [01:33], plusieurs autres reprises
sont disséminées. Ces solos sont tous isolés par de vivantes variations
symphoniques aux timbres colorés, fantaisies que permet l'instrumentation
chamarrée.
Chostakovitch
imagine-t-il un gosse cavalant d'un jouet à un autre ? Comme dans
les tableaux d'une exposition
de
Moussorsky
qu'il admirait, il insère une citation en leitmotiv qui guide ses pas : en
l'occurrence la galopade de l'ouverture du
Guillaume Tell
de
Rossini
!! Résumons : un enfant, une arbalète, une pomme et le despotique
bailliGessler
qui impose un jeu dangereux à son papa en rébellion ;
Guillaume Tell
ou le Zorro suisse. [02:35] Intermède guerrier mettant en scène des
roulements de caisse claire et une bataille de percussions… le xylophone
entonnant le leitmotiv. Je ne détaille plus,
Chostakovitch
malgré ses souffrances conserve une imagination débridée… Nous aurons un
climax inquiétant, une reprise thématique avec en vedette le fouet et le
tuba, etc.
Citations de
Rossini : [01:59] jouée par une petite fanfare. [02:21], [04:19], [06:36],
[08:17]. (Eugène Ormandy)
Certains critiques jugent l'allegretto peu cohérent. Faux ! Cocasse ?
Oui. Chostakovitch en fin de vie n'avait que faire des dogmes classiques, des rigueurs
des formes sonates. Franchement, vous avez déjà vu un bambin parcourant
"la grande récré" suivant un périple
cartésien 😊 ?
Chostakovitch avant la guerre
2 - Adagio – Largo – Adagio – Largo
: la légèreté de l'orchestration ne cache en rien une supposée simplicité
du récit musical. Au contraire, les transitions incessantes entre pupitres
de natures très différenciées l'enrichissent, cuivres vs bois, vs cordes et
vs percussions. L'écriture s'éloigne très loin des tutti orgiaques et des
batailles concertantes et furieuses qu'affectionnait le compositeur (exemple
charge de la police tsariste dans la
symphonie "1905"). Le 2ème mouvement adopte une ligne tonale d'une grande
pureté. Il se décompose en quatre sections !
2-A - Adagio : La tonalité à la
clé est la♭ majeur, une tonalité élégiaque, secrète mais pas pathétique. Un
lent choral de tous les cuivres à l'unisson introduit l'adagio. Aucun des instruments du groupe ne domine la thrène, d'où une sonorité
ambiguë, ni rayonnante (trompettes en avant), ni lugubre (idem pour les
trombones), voici un exercice très difficile pour l'orchestre et le chef…
[00:45] Le violoncelle solo déploie une mélodie abstraite, ni mélancolique
ni sereine, une élégie dodécaphonique. Depuis
Wagner
et
Schoenberg, utiliser les douze sons chromatiques n'est plus hérétique. Cela dit pour
Dmitri
le sérialisme ne lui apparait pas comme une obligation en cette période où
s'abstraire de ladite technique sérielle est perçu comme un "révisionnisme",
voir en partie 1 la saillie méprisante de
Pierre Boulez. (Que de
polémiques
entre "gourous" européens laissant indifférents les mélomanes !) Peu après,
le violoncelle solo sera rejoint par les violons I et II et, plus avant par
une contrebasse. Donc, devons-nous dénier une dimension funeste au double
thème exposé par les cuivres et le violoncelle… n'y voir que la nostalgie du
temps qui passe, la mort dans l'âme au terme d'une existence douloureuse,
Dmitri
endurant des décennies de chasse aux sorcières orchestrées par une dictature
béotienne et combattant la maladie ?
Lors des premières, le climat émotionnel équivoque conduisit à des
réactions divergentes suivant les sensibilités : "Bouleversant" pour le chef
Mravinsky
pourtant peu enclin au sentimentalisme, "pleine d'optimisme et de foi en la force inépuisable de l'homme" pour
Tikhon Khrénnikov, compositeur et successeur plus éclairé de Jdanov. Inversement :
"radicalement horrible et cruelle" pour
Kurt Sanderling, l'interprète du jour qui s'appuyait à mon sens sur ce que j'appelle "la mort dans l'âme au terme d'une existence douloureuse…". Des avis opposés mais une admiration commune,
Maxime Chostakovitch
synthétisant positivement et sans façon toutes les opinions en disant : "les grands problèmes philosophiques du cycle de la viehumaine".
[02:16] Le violoncelle cède la place au choral des cuivres avant de
ressurgir soutenu par les violons à [03:09]. [04:07] Parlons de procession
mais pas de marche funèbre au retour des cuivres seuls mais sans les
trompettes. [04:48] le violon solo chante le thème énoncé par le
violoncelle. Dans une symphonie respectant à la lettre la forme sonate
classique, nous pourrions rencontrer ces itérations régulières de motifs.
Mais là,
Dmitri
rompt la règle par d'infimes et subtiles évolutions de l'orchestration dans
les longues phrases. S'en suit un chant onirique, une psalmodie régulière et
crépusculaire aux timbres célestes, justifiant l'enchantement exprimé par le
rigide
Mravinsky. [05:50] Pour confirmer mon propos voici quelques variations invitant
piccolo, flutes, hautbois et clarinettes à s'exprimer brièvement par deux
fois, toujours par des accords à l'unisson, avant que des trilles
decrescendo des altos concluent l'adagio…
Caricature de Brejnev vers 1970 et ses 120 médailles (son
obsession 😮)
2-B – Largo [06:54] Une
péroraison sinistre des trombones et du tuba nous plonge dans la noirceur,
peut-être la souvenance des drames passés. [07:48] Une complainte à la flûte
illumine timidement la scansion funèbre du trombone. La trompette tente
également d'interrompre la lamentation obsédante du trombone. [09:56] Tout
l'orchestre réagit farouchement à cette morosité (percussions musclées,
timbales, cymbales, etc.). On retrouve les climax du compositeur rageur… Le
Wood block chasse la tempête… [12:10] le groupe des cordes, à l'unisson,
nous conduit au second adagio,
l'unisson : la marque de la technique d'écriture du mouvement.
2-C – Adagio [12:58] Le célesta
solo débute ce deuxième adagio puis le
vibraphone accompagne les contrebasses et violoncelles. Une contrebasse solo
redonne vie à un récapitulatif inversé des premiers motifs des cordes et du
choral des cuivres…
2-D – Largo [15:31] Des accords
syncopés des cuivres et le martèlement de la timbale terminent en quelques
mesures le mouvement en cédant la parole à trois accords syncopés
ff des bassons… étrange coda qui enchaîne sans pause vers l'Allegrettofaisant fonction de
scherzo.
3 - Allegretto : formellement
Chostakovitch
conçoit sa symphonie dans l'évolution naturelle du genre depuis
C.P.E. Bach. Les citations extraites des partitions de compositeurs des siècles
antérieurs témoignent de ce désir d'honorer ses modèles et par la même cette
évolution qui aboutit à la sophistication et au gigantisme mahlérien au
début du XXème siècle. La démarche inclut en toute logique des
motifs de ses œuvres précédentes. Si
Dmitri
n'abuse pas de thèmes anciens recyclés in extenso, la
15ème symphonie
marque un aboutissement, l'ultime synergie des options de son style
compositionnel.
Ses confrères continuent à respecter l'organisation normalisée par
Haydn
et
Mozart
entre autres, soit une succession de quatre parties incluant un
menuet de "détente" qui deviendra un
scherzo pendant le romantisme.
Thématiquement plus ample, cet intermède évolue tel un passage charnière
entre les grands mouvements traditionnels d'une symphonie.
Mravinsky et l'univers de Chostakovitch
Chez
Chostakovitch
ce "scherzo" n'existe que dans les
symphonies purement instrumentales : 1, 4, 5, 7, 8, 9, 10, 11, 15. Ceux des
symphonies 5 et 10, œuvres censées permettre à son auteur de retrouver grâce
auprès des autorités sont brefs et ravageurs, quelques minutes (4 minutes
dans la
10ème, une chiche et cynique pelleté de terre sur le cercueil de
Staline), une musique de cirque prétendument drôle mais fortement
sarcastique, des "menuets" sataniques.
Voici la malédiction proférée par un compositeur au courage opiniâtre
et dont la colère s'insinue dans ces quelques pages sardoniques. Quant
Chostakovitch
retire prudemment la partition de la
4ème symphonie
en cours de répétition en 1936, le dernier mouvement mortifère
risquant de choquer la norme imposée du réalisme socialiste, à savoir "gaité
et enthousiasme débridés des camarades soviétiques", le
scherzo, classique mais railleur,
hibernera lui aussi pendant trente ans.
Chostakovitch
décide d'en faire un "petit dernier" de ces
scherzos drolatiques, même si il espère
survivre et réfléchit à une hypothétique
16ème symphonie. Il ne dure que cinq minutes, et sa composition procède des extravagances
des scherzos antérieurs.
Sanderling
le joue vraiment allegretto, sans
précipitation. Chaque détail de cette pochade ne nous échappe pas.
La clarinette puis le picolo et les flûtes énoncent un premier thème
papillonnant pendant que les bassons continuent "d'énumérer" leurs
accords, semblant ignorer que
l'adagio est terminé 😊… Difficile de
décrire ce qui suit : une danse délirante à deux temps pendant laquelle tous
les instruments se bousculent voire se piétinent sans thématique ordonnée.
On appréciera une densité rutilante de l'orchestration absente précédemment.
Le mieux est de l'écouter,
Chostakovitch
conçoit une ligne mélodique "fractale" ("ligne géométrique infiniment morcelée") dans le discours et d'absurdité dans le ton ! Poilant ? Mouais… l'humour
noir et les ricanements ne sont jamais lointains. La coda est
caractéristique de ce soucis de continuité dans son instrumentation : elle
s'émoustille dans un chahut réunissant Wood Block, castagnettes et
vibraphone… une résurgence de la coda du
Moderato con moto imaginée en
1936 dans la 4ème symphonie.
Nikolaï Kulbin, Vue sur mer, 1916-1917
4 - Adagio – Allegretto – Adagio – Allegretto
Le final adopte de nouveau un mode quadripartite et des tempos lents. Ce
procédé rappelle celui du final de la
4ème symphonie
dont on retrouve le climat sombre et celui de l'adagio
conclusif de la
9ème symphonie
de
Mahler, soit un cheminement vers le trépas alternant méditation et effroi.
Revenons brièvement sur les caractéristiques communes à tous les mouvements
de la
15ème symphonie
: une orchestration par blocs instrumentaux, l'insertion de citations
musicales, le chromatisme et l'usage de percussions sèches et brillantes
tels le xylophone, le Wood block, etc.
4 – A - Adagio :
Chostakovitch
fait appel à
Wagner
pour assombrir l'atmosphère de l'introduction. Se font entendre par deux
fois un choral des cuivres évoquant le
motif du destin suivi du début, martelé
aux timbales, de la
marche funèbre de Siegfried de l'acte
III du
Crépuscule de Dieux. Les cordes graves isolent les deux motifs. (trois notes esseulées, en
pizzicati). Suivent les premières mesures de
Tristan et Isolde
et son célèbre et intrigant accord à la tonalité indéfinie, le
leitmotiv de l'aveu de l'amour entre
les deux protagonistes de l'opéra.
Pour comparaison, voici les trois motifs interprétés avec une émotion rare
par
Hans Knappertbusch, immense wagnérien devant l'éternel.
1 - motif du destin & marche funèbre de Siegfried ~~~~ 2 - leitmotiv
de l'aveu :
Est-ce primordial de spéculer sur un sens caché derrière la ténèbre de
l'adagio ? Certes les leitmotive
associent la thématique des personnages aux destins les plus tragiques de
l'art lyrique wagnérien : Siegfried, Tristan, Isolde. Les trois héros
connaitront la trahison et la colère des puissants, mais aussi l'amour…
Chostakovitch
compare-t-il son existence tourmentée à celles de ces personnages par cet
artifice musical ? L'allegretto ne
s'oppose pas à l'idée mais dans ce cas, il s'en écartera nettement.
Rêves Russes Gueorgui Chichkine - 1948
4 – B - Allegretto [01:24] :
une sereine mélodie (ut majeur) se développe aux cordes. La rupture peut
interroger.
Chostakovitch
comme son mentor
Mahler
a toujours précisé qu'il ne souhaitait pas imposer à l'auditeur des clés de
compréhension déterministes à sa musique. Colorée par des interventions des
vents ([02:18] picolo et flûte) et ([02:27] cor), la thématique du récit
mélodique suggère une acceptation du destin, une insouciance, un
récapitulatif des moments heureux, et cela malgré les épreuves et la
morosité qui ne prend jamais complètement congé comme nous le rappelle une
reprise du thème du destin à [05:29].
Naît un second thème de cordes rythmé par la timbale et d'une totale
abstraction. Onirisme sans doute… [06:23] La clarinette remplace la timbale,
c'est caractéristique d'une écriture où les transpositions de timbres d'un
pupitre à un autre se substituent à une réelle variation mélodique. [08:24]
Picolo et flûte font leurs retours accompagnés par une scansion obsédante
des cordes en notes pointées. Le climat, de mesure en mesure s'assombrit,
laissant la mélancolie se substituer à la délicate félicité introduisant
l'allegretto. [09:27] La sinuosité mélodique cantabile des violons I
& II se poursuit plus paisiblement grâce à l'entrée éthérée du cor
et d'accords de célesta… Musique des sphères diraient des mélomanes poètes
😊. Un crescendo tragique va réunir tout l'orchestre, xylophone et tambour
en tête, jusqu'à un tutti fff et un coup de cymbale qui marque la
transition vers l'adagio.
4 – C - Adagio [12:06]
Chostakovitch
fait appel à
Haydn
pour introduire toujours fffl'adagio, en l'occurrence le
motif glorieux de la
symphonie N°104, la dernière des "londoniennes" et de son catalogue dans le genre. Écoutons l'original interprété par
Nikolaus harnoncourt :
Ce passage cataclysmique et pesant, au ton désespéré, atteignant
ffff aux cordes (!) s'éteint decrescendo au son du tamtam. La frappe
sur cet instrument indiquant le début de la coda
allegretto.
4 – D - Allegretto [13:05] : Un
duo des bassons nous renvoie à la ritournelle chagrine du finale de la
8ème symphonie. Nous entrons dans un étrange et imagé passage en forme de concerto pour
orchestre qui se conclut à [14:48] par un ultime rappel du
thème du destin de
Wagner
!
Chostakovitch
choisit une coda allégée et presque frivole. On ne s'y attend guère dans sa
musique. Des petits groupes chambristes (flûte-tambour, etc.) [18:04] se
succèdent précédant une chorégraphie percussive mêlant : picolo, Wood-block,
xylophone, célesta, castagnette, triangle, tambour. Ces sonorités féériques
soulignées par une douce tenue des cordes en continuum, notée sur le
séraphique la majeur, terminent ainsi la plus énigmatique des symphonies.
Une forme de voyage astral où règne la paix…