On avait remarqué avec son fabuleux AS BESTAS (2022) que Rodrigo Sorogoyen soignait ses premières séquences. Le madrilène tape encoretrès
fort. Si vous me faites l’amitié de me lire ici, vous savez que
je
ne suis pas friand des champs/contre champs paresseux. Sorogoyen devait le savoir (en me lisant) qui entame L’ÊTRE AIMÉ par 18 minutes de dialogue en très gros plan et champ/contre champ. Et pour me faire mentir, il donne toute la puissance dramatique à ce dispositif très académique.
Un gars, joué par Javier
Bardem qui en impose dès la première seconde, s’attable dans un
restau. Il y a ses habitudes. Une jeune femme le rejoint. Lui, c'est Esteban Martinez, un réalisateur de
films, une pointure (une
Palme, deux
Oscars), elle, c’est sa fille Emilia, qu’il
n’a pas revue depuis 13 ans. Il lui propose un rôle dans son
prochain film, Desierto,
tourné
en Espagne. Emilia en a l'étoffe, pense-il, même si elle n’a tourné selon lui que dans quelques séries
« minables ». Elle accepte, mais profite de l'occasion pour régler son contentieux avec son paternel toxique.
Pour cette séquence, Sorogoyen
a fait en sorte que ses acteurs ne se croisent pas, chacun était briefé de son côté, avait son dialogue, mais pas celui de l'autre. Dans le décor, aucun technicien, des caméras planquées. Moteur, ça tourne… pour ne couper qu’une heure et
demi plus tard. Au montage, Sorogoyen a gardé ces 18 minutes.
La séquence
fera date. Filmés en longues focales, les visages en gros plans
envahissent l’écran, nous étouffent. L’arrière plan flou frise l’abstraction. On
se concentre sur les mots, les regards, la tension habite autant les
personnages que les acteurs, visiblement. L'air est irrespirable.
Sorogoyen
joue sur la durée pour faire grandir le malaise. Et
déjà un indice : le père commande pour deux, insiste.
Père
et fille n’ont pas les mêmes souvenirs du passé, cette séance de Kill Bill 2 ne laisse pas les mêmes traces chez l'un ou chez l'autre. Qui
dit vrai, entre les
souvenirs d'une ado frondeuse, et ceux du père encrassés par l’alcool et
la dope.
L’ÊTRE
AIMÉreprend
le procédé du film dans le film. On
fera le parallèle avec VALEUR SENTIMENTALE(2025)
de Joachim Trier qui reprend la
même trame, les
mêmes enjeux dramatiques.
Sorogoyenjure
qu’il n’en savait rien, et on le croit.
Pendant le tournage de Desierto, deux
séquences miroirs montrent comment ces deux là se
tournent autour.
Un soir, Martinez descend au bar de l’hôtel qui abrite l’équipe,
commande une eau minérale. Il est
sevré. Sa
fille est là, plus
loin, avec
l’équipe, ça boit, ça rigole, elle ne voit pas son père
l’observe. Subtil
jeu de la caméra avec
les piliers de la salle qui masquent les présences, les regards.
Plus
tard - scène magnifique - Martinez est à la cafétéria avec ses
deux mômes (du
second
mariage), un père attentif visiblement, souriant, qui offre des glaces. Il reçoit un coup de fil de son compositeur qui lui envoie une maquette de musique. Qu’il
écoute avec
les écouteurs de son téléphone : la musique nous envahit (déjà
c’est beau !)
quand arrive Emilia, suivie
de loin par la caméra. Elle remarque
son père, reste
en retrait, le découvre dans un rôle qu'elle n'a pas connu. Il y a aussi ces nuits à l'hôtel où Esteban regarde sa fille, depuis son balcon, caché dans l'obscurité.
On
se jauge, on se tourne autour, on réapprend
à se connaître si
tant est qu’ils s’étaient connus. Lors d'un plan tourné au bord de la mer, Esteban reprend la scripte : « Je me souviens de tout ». Emilia s'en souviendra aussi, plus tard... Arrivent les premiers accrocs,
les petites piques, les réflexions, quand le père remarque le penchant alcoolique de sa fille, la
met en garde. L'hôpital qui se fout de la charité. Premiers éclats de voix, en mode « Ici je suis une actrice professionnelle, pas ta fille ».
Sorogoyan va encore utiliser la durée dans une
longue séquence de tournage, d'abord amusante. Un travelling avant tout bête. Mais la
caméra tressaute, le cadreur en prend pour son grade, puis
les acteurs ont un fou rire. Martinezsort
de sa tente de plus en plus irrité. Il
filme une tablée au déjeuner, et
reproche
aux acteurs de ne pas réellement manger. Cela devient éprouvant. Septième prise, Martinez hurle à Emilia« Prends ta cuillère, à ta bouche,
mastique, avale, une autre, mastique, avale... ».Il est évident que
ce ne
sont pas des indications de mise en scène suggérées à une actrice, mais
un père qui hurle sur une fillette capricieuse. Toute la toxicité du personnage nous éclate au visage.
Les techniciens discutent des rumeurs qui
circulaient sur Esteban, « à l’époque il était défoncé »,
sur son premier film Sirocco« son meilleur, son chef d’oeuvre ».
Dont
on voit des
images, car Esteban
en prépare la réédition en blu-ray. L’ÊTRE
AIMÉjoue sur plusieurs temporalités et formats d'image (scope, 1.85, 1.66) selon qu’on voit le
film de Sorogoyen, Desierto,
les extraits de Sirocco. Tout s'entrecroise intelligemment.
Y’a juste un truc que je n’ai pas pigé : pourquoi des plans en noir et
blanc ? Effet de style gratuit ? A un moment, c’est dans
le même plan, en mouvement, qu’on passe de la couleur au noir et blanc.
Un
autre moment nous éclaire sur Esteban Martinez, qui entre dans la
chambre de Pepa, sa directrice photo. Elle abandonne le tournage,
écœurée. Voyez
comment Sorogoyenfilme
ça,
sur
la durée toujours, Martinez avancevers
Pepa, lentement, emplit
l’espace,
impose physiquement sa présence, son autorité, elle est contrainte
de reculer, acculée. Martineza
toujours le même argument : nous sommes des professionnels, on
travaille, les états d’âme on s’en branle.
Le film alterne
les plans longs, comme ce dialogue entre Martinez et son assistante
(Marina Foïs) entre deux algecos, ce plan séquence d’Emilia qui arrive en retard sur
le
plateau avec une gueule de bois (quand
elle se lève, un panoramique la suit révélant dix
bouteilles de bières alignées sur un buffet) on
rase les murs, on regarde ses orteils, on attend l'orage, qui ne viendra pas. Ce
n’est que partie remise. Mais
Sorogoyenjoue
aussi avec une caméra épaule très
mobile, des
plans courts, hachés, il
utilise tous les outils du cinéma.
Sur la fin, on voit un
plan de Desierto,
avec
la mer en fond, le ciel azur, et des violons qui s’élèvent, qui
rappellent un
peu
ceux
de George Delerue. On pense immanquablement auMÉPRIS de Godard, autre film sur un tournage toxique
rongé
par le drame intime d’un couple qui se déchire.
L’ÊTRE
AIMÉest
un film qui impressionne par sa maitrise formelle et ses zones d’ombres.Qui
doit beaucoup évidemment à la
prestation animale de Javier
Bardem, admiré,
respecté et
craint. Face
à lui, la fluette Victoria
Luengo éblouit, si belle et fragile. Car
il
fallait deuxgrands
acteurs
à la hauteur de l’enjeu.
Couleur
et noir & blanc - 2h15 - format principal scope 1:2.39
- Je pense que dans les années 50, Sibelius le finlandais n'était pas
encore connu comme un grand compositeur, Claude… Surtout en
France…
- Ah ça ne risque pas Sonia, mais de nos jours, il est très apprécié.
En 2007, Esa-Pekka Salonena donné une intégrale de son œuvre
symphonique salle Pleyel avec l'orchestre de Los Angeles… Il n'est pas
le seul à l'avoir fait…
- Toutes les symphonies ont été chroniquées au fil des ans. Pour la
2ème, tu avais retenu le chef Okko Kamu qui avait gravé les
symphonies 1 à 3 pour compléter une semi intégrale de Karajan chez DG.
Je suppose que les deux chefs disons… historiques, héros du jour, sont
des personnalités qui ont participé à la découverte de Sibelius…
- Oui un mécène et chef qui a dirigé l'orchestre de Boston pendant
vingt-cinq ans (voir le billet précédent) et un anglais excentrique
qui a enregistré la première intégrale sous amphétamine…
- Deux originaux ces maestros… je pense. Ce sont des disques
monophoniques… Le son est-il acceptable ?
- Pour Koussevitzki, ce n'est hélas pas miraculeux, mais d'une
énergie époustouflante. Mais à Londres les ingénieurs du son puis des
spécialistes en numérisation nous ont offert une clarté très
convenable pour cette captation âgée de 70 ans …
1 - Serge Koussevitzky, le maestro russe de Boston
Serge Koussevitzky
Cherchant des informations sur cet artiste, un site résume son CV : "Sa vie, longue de soixante-dix-sept ans, fut marquée par une
profusion d'innovations : compositeur, maestro, éditeur musical,
artiste d'enregistrement, défenseur de la musique contemporaine et
partisan des droits des musiciens."
Cette phrase me fait songer à une définition du Robert II. Quelques
précisions s'imposent pour découvrir comment
Koussevitzky enregistrera au crépuscule de sa vie une vision mythique d'une
symphonie de
Sibelius. À la lecture de ces savoir-faire présentés dans un style élogieux, on
pourrait croire que l'homme deviendra le plus grand maestro de son temps.
Vous connaissez mon aversion pour ces jugements subjectifs. Faudrait-il
pour cela oublier qu'il fut le contemporain de
Toscanini
et de
WilhelmFurtwängler… Mais si ces deux noms sont des incontournables de l'histoire de la
direction d'orchestre dans un large répertoire, d'autres plus jeunes tel
Carlos Kleiber
ont étendu le palmarès depuis, et peu d'entre eux furent mécène,
compositeur et fondateur de l'industrie du disque.
Koussevitzky, disparu à l'aube du microsillon, mérite cet article mi-historique
mi-musical et l'écoute d'un disque hors normes (pas le seul…).
Opposer son interprétation de
Sibelius
à celle contemporaine d'une autre personnalité éclectique et excentrique,
Anthony Collins
(indubitablement british) montrera que les interprétations flamboyantes
d'une même œuvre ne sont pas forcément une exclusivité d'artistes
éternellement en tête d'affiche des écoutes comparées entre discophiles
passionnés ou critiquesde la presse spécialisée, des radios telle France Musique… ou des… blogs,
sauf le nôtre 😊!
Le jeune Serge voit le jour en 1874 à
Vyshniy Volochek, ville moyenne à
mi-chemin entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Ses parents, musiciens et de
confession juive, lui enseignèrent le violon, le violoncelle et le piano.
Il apprend également la trompette.
Vyshniy Volochek n'est pas loin de
l'Institut philharmonique de Moscou où le jeune serge entre à 14 ans pour apprendre sérieusement le métier :
la contrebasse comme instrument (pas courant ce choix), et la théorie
musicale comme il se doit. Contrebassiste au Bolchoï en 1894, il
gravit les échelons jusqu'à premier soliste en 1901. Je parlais de
Koussevitzky et de ses différents talents. Il compose en 1903 avec
l'appui de
Reinhold Glièreun
concerto pour contrebasse
qui fait "un tabac" lors de sa création à Moscou. Un ouvrage jovial et
poétique (j'ajoute un interprétation en live au
Concertgebouw d'Amsterdam), décliné en duo avec piano et souvent joué en concert… L'influence de
Tchaïkovski
est patente.
Serge Koussevitsky et Olga Naumova (1947)
Il se marie en 1902 avec une ballerine, Nadejda Galat, qu'il
quitte en 1905 pour épouser Natalie Ouchkova, fille d'un très riche négociant de thé, à la tête de la firme Gubkine.
Opportuniste, la dote est-elle conséquente ? Sans doute pas complètement*
car il restera fidèle à son épouse jusqu'à son décès en 1942. Bien qu'âgé de 66 ans, il se marie une troisième fois en 1947 avec Olga Naumova sa secrétaire et la nièce de Natalie, une jeunette de 46 ans (1901-1978). Autant joindre l'utile à
l'agréable, si je puis me permettre cette facétie coquine… Le côté people
est ainsi réglé, Rockin' appréciera. Olga
participera grandement à la renommée post mortem de son mari et au maintien
à haut niveau de l'Orchestre de Boston
(*) Notons que la fortune de la dame lui permet de rembourser les dettes de
jeu de son professeur… Sympa ce geste, mais bizarre. Cela dit, la même manne
financière permettra à
Koussevitzky
de créer son propre orchestre, trivialement "pour se faire la baguette" et
d'organiser des tournées dans les villes situées sur la Volga et dépourvues
d'orchestres symphoniques.
Koussevitzky
se révèle ainsi un homme d'affaire au service de la découverte de la musique
en Russie.
Plus dans le ton du billet :
Koussevitzky
et Natalie partent s'installer à Berlin étudier la direction avec le
maestro très réputé
Arthur Nikisch. Nikisch
perfectionnera la
philharmonie de Berlin
entre 1895 et 1922. Notons au passage que ce maestro était au
chevet de l'orchestre de Boston de 1889 à 1893 ; le monde est petit. (Quant aux dates, mes
infos ne sont guère concordantes, le mystère du web).
Koussevitzky arrive à Boston avec son bouledogue Drolet🐕
Ce diable d'homme hyperactif devient éditeur de musique. À ce titre il
publie les jeunes loups modernistes en ce début du XXème siècle :
Rachmaninov,
Scriabine,
Prokofiev,
Stravinsky
et
Nikolaï Medtner… Merci qui ? Maestro, éditeur, contrebassiste, financier, impossible de
détailler sa carrière avant 1924, date à laquelle, le français
Pierre Monteux
qui a remis sur pied un
orchestre de Boston
au bord du gouffre lui confit la baquette pour 27 ans… et part restaurer
pendant 20 ans l'orchestre de San Francisco… (Voir l'article précédent dédié au développement des orchestres Yankees
grâce aux grands chefs européens
Clic).
Serge Koussevitzky
se taillera une renommée, sans grande équivalence, de commanditaire et de
créateur d'œuvres novatrices. Entre 1920 et 1924 en France :
il a programmé nombre de musiques contemporaines, polissant les premières
souvent malmenées par des orchestres peu familiers des innovations. Citons :
Pacific 231
d'Arthur Honegger, la
Deuxième Rhapsodie
de
George Gershwin
et la
Suite en fa
d'Albert Roussel, l'orchestration par
Ravel
des
Tableaux d'une exposition
de
Moussorgski, le
concerto pour violon N°1
de
Prokofiev
en 1923 et la
Symphonie n° 2 en 1925.
Dans le même esprit, en 1930, il commande et crée à l'occasion du
50ème anniversaire de l'Orchestre de Boston :
l'Ode
de
Copland, la
Symphonie n° 4
de
Prokofiev
(révisée en 1947) la
Musique de concert pour cordes et cuivres
de
Paul Hindemith
et la
Symphonie de psaumes
de
Stravinsky, ainsi que des œuvres d'Albert Roussel
et de
Howard Hanson. Impossible d'énumérer les quinze créations assurées par le maître. Aux
compositeurs déjà cités, ajoutons :
Bartok,
Martinu,
Barber,
Bax,
Bernstein
…
Koussevitzky
a atteint la cinquantaine à son arrivée comme directeur du
symphonique de Boston
et a déjà acquis des compétences en Europe de mécène et d'administrateur
qui s'ajoutent à celles de maestro de talent. Sa manière de diriger réunit
l'exaltation russe et l'élégie romantique d'essence germanique et
autrichienne. Ses exigences : respect de la partition, legato sans
emphase, élégance des nuances. Il influencera l'art de ses élèves par ce
style étincelant, notamment un jeune
Leonard Bernstein
dont la direction pimentée et fulgurante laissera sa marque lors de son
passage à la
Philharmonie de New York
entre 1958 et 1969 (sans doute sa période la plus engagée en
tant qu'interprète et compositeur). Je ne m'attarde pas sur la
programmation, j'ai déjà mentionné qu'au grand répertoire classique,
Koussevitzky
le visionnaire entraînera l'orchestre sur la voie du modernisme en
explorant les partitions du début du XXème siècle et en
commandant d'autres.
On ne peut passer sous silence deux grands projets destinés à stimuler la
vie musicale de son pays et même au-delà.
Koussevitzky Music Shed
En 1942, en plein conflit mondial il crée les
Fondations musicales Koussevitzky. L'objectif consiste à soutenir et motiver la création musicale par des
commandes certes mais également en finançant leur création et leur édition.
Ce ne sont pas des œuvrettes pour une seule soirée. Exemples : l'opéra
Peter Grimes
de
Benjamin Britten, le
Concerto pour orchestre
de
Béla Bartók
mourant et ruiné, créé en 1944, la
Symphonie n° 3
d'Aaron Copland
en 1946.
La fondation n'ignore pas la France (pas celle de
Leibowitz
et du sérialisme théorique). Elle passera commande du
quatuor à cordesAinsi la nuit
d'Henri Dutilleux en 1971 et, bien avant, une autre production française d'envergure :
la
Symphonie Turangalîla
d'Olivier Messiaen, un chef d'œuvre de 1949 pour piano, ondes Martenot et grand orchestre (Chronique en projet). Leonard Bernstein et les sœursLoriod
ont donné la première à Boston. Koussevitzky
âgé venait de passer la baguette à Charles Munch
pour 13 ans. Par ailleurs il était le mentor et ami de Leonard Bernstein
à qui il offrit une paire de boutons de manchettes que Lenny
a portée toute sa vie en concert.
Bernstein, Koussevitsky, Lukas Foss
Autre aventure : sa contribution au
festival de Tanglewood, ville du Massachusetts. La mécène Gertrude Robinson Smith "une femme de caractère, courageuse et fortunée", en pleine crise économique de 29 eut l'idée de mettre sa fortune à la
disposition de la musique en organisant des concerts en plein air à
Holmwood dans la propriété des Vanderbilt à Lenox, en
1934 et 1935 avec l'orchestre de New-York. Le succès est immédiat.
En 1936 et 1937,
Koussevitzky
accepte de venir avec le
symphonique de Boston. Malédiction, en 1937, lors du second concert avec un public de
8000 mélomanes, un orage d'enfer gâche la soirée dédiée à
Wagner. GertrudeRobinson Smith monte sur scène ☔ et lance en hurlant une souscription pour construire une vraie
salle pour jouer au sec… 😊 Les fonds sont vite réunis et en 1938, surgit du sol une vaste salle de 5700 places, le Koussevitzky Music Shed
qui recevra une petite sœur le Seiji Ozawa Hall
de 1200 place en 2006. Un grand chœur
verra le jour. Le chef nippo-américain Seiji Ozawa, patron de l'orchestre pendant trente ans, interprètera avec ce chœur et
le symphonique de Boston
des œuvres aux effectifs envahissants comme la 8ème symphonie de Mahler. En 1951, la 9ème symphonie de Beethoven dirigée par Leonard Bernstein en hommage à Koussvitsky
décédé… 2900 concerts ont été organisés depuis la création.
Les mélomanes débutants bénéficient de nos jours de discographies de
qualité grâce à des interprétations expressives et émouvantes qui n'ont
rien à envier à celles des anciens et à des techniques d'enregistrement
offrant une spatialisation tridimensionnelle de l'image orchestrale et une
fidélité des timbres instrumentaux inconnues dans la première moitié du
XXème siècle. Et cela depuis la production de microsillons à partir de
supports analogiques, monophoniques puis stéréophoniques. Pour certains,
les années 60-70 incarnent la grande époque de l'audiophilie, la HIFI,
période suivie par l'émergence du traitement numérique du signal audio et
du pressage des CD sans rayures mais empreints selon les amateurs à
l'oreille exigeante, d'une légère sécheresse sonore… Ça se discute. Les
disques vinyles authentiques en parfait état sont rares et les platines
audiophiles masquant les distorsions coûtent cher.
Réédition de la version de 1935 (1948)
En explorant l'histoire de la musique enregistrée, l'amateur découvrira
des virtuoses et des maestros ayant signé des gravures dont la splendeur
interprétative concurrence, voire peut mettre à mal, celles d'autres
disques plus récents, malgré leur esthétique sonore exemplaire. Que ne
donnerions-nous pas pour écouter les réalisations mémorables de
Toscanini,
Furtwängler, et aujourd'hui celles de
Koussevitzky
autrement que dans des repiquages ternes de 78 tours ou des premiers 33
tours ? (Chronique 1).
Les trois chefs ci-dessus ont cessé d'enregistrer au début des années 50
(1952, 1953, 1951) nous léguant un patrimoine
discographique important mais majoritairement issu de 78 tours. Quelques
disques sont correctement restaurés, d'autres souffrent d'un son nasillard
et confus… Point commun, chaque maître a pu, avant son décès enregistrer
un ou plusieurs microsillons, au son encore imparfait, mais indispensables
pour les discophiles, exemple :
Tristan et Isolde
de
Wagner
par
Furtwängler
pour EMI. À ce sujet une approche de l'histoire du disque est à
lire dans un article consacré à la création par EMI de l'orchestre
de Studio Philharmonia
et aux
symphonies
de
Brahms
dirigées par
Toscanini
(Chronique). On découvrira dans ce billet, l'engouement du maestro italien pour le
disque et sa collaboration avec la firme RCA. J'écrivais : "Malgré ses sautes d'humeur délirantes… il constitue avec l'orchestre
de la NBC créé à son intention et RCA une discographie
issue de concerts diffusés à la radio…"
Également en exclusivité pour RCA,
Koussevitzky
et le
symphonique de Boston
offriront à la postérité un catalogue passionnant. Hélas, un seul disque
bénéficiera de l'arrivée du microsillon : la
2ème symphonie
de
Sibelius. Le chef avait déjà abordé l'œuvre en 1935…
2 – Anthony Collins, le maestro british qui inventa la carrière à la
Yankee
😊
Anthony Collins
On peut s'interroger pourquoi après m'être intéressé longuement au célèbre
chef
Koussevitzky, je me dois d'évoquer un musicien moins connu et pas uniquement star des
salles de concert classique …
Anthony Collins
(1893-1963).
Tête ronde, chauve, nœud papillon classieux, le style anglais quoi… On
pourrait répondre
sirThomas Beecham
dans un quizz ludique à partir d'un trombinoscope des maestros anglais. Oui,
Beecham, petit fils du roi de l'aspirine des laboratoires Beecham, héritier
suffisamment richissime pour créer son propre orchestre le
Royal Philharmonic Orchestra
de 1949 à 1961 (voir article
Haydn, compositeur jovial dans la lignée du tempérament humoristique et
facétieux du chef anglais, grand amateur de
Sibelius
soi dît en passant…) Il avait rencontré le compositeur finlandais en
1908 et déclara en 1954 – "Sibelius ressemblait alors à un boxeur et... le temps n'avait rien
arrangé" 😊).
Bien qu'altiste de formation, membre du
Symphonique de Londres, et même chef à l'occasion,
Anthony Collins
restera avant tout un compositeur de musique de films. Il en composera
vingt-cinq entre 1937 et 1954, notamment pour le réalisateur
Herbert Wilcox (1891-1977). Il sera nommé trois fois aux
oscars. J'avoue ne connaître la filmographie concernée et le réalisateur
Wilcox en particulier n'y d'Eve ni d'Adam (SOS Luc). On se résume,
chef d'orchestre habile, compositeur pour le cinéma, on pensera ainsi à
John Williams,
Bernard Herrmann, les musiciens yankees touche à tout, d'où le titre du chapitre.
- En fait Claude que vient faire au juste ce bonhomme pittoresque dans
ce billet ?
- Dans la douzaine d'intégrales de grand d'intérêt répertoriées par la
presse et les fans de Sibelius, celle de Collins réalisée entre 1953 et
1955 est la plus moderne et ardente dans sa conception… C'est ce que
l'on appelle dans le jargon des mélomanes la rencontre entre une œuvre,
ici un cycle de sept symphonies, et un chef inattendu. Collins est le
premier à ne pas diriger le fougueux finlandais en le considérant comme
un romantique tardif voire attardé ! Waouh ! Bref Collins et
Koussevitzky même combat !
3 – Nature, hymne et chevauchée finlandaises
Toutes les symphonies de
Sibelius
ont été commentées au fil des ans dans une série d'articles entre
2013 et 2025, évidemment par des chefs différents mais tous
considérés comme membres de ceux qui, à l'âge du microsillon et de la
stéréophonie, ont donné une place importante au compositeur finlandais qui,
avant son décès en 1967* à 91 ans ne faisait pas les choux gras des
salles de concert. Certes en 2021, je parlais déjà dans un article
dédié à la
3ème symphonie
du travail de
Koussevitzky
et de
Beecham
pour faire émerger
Sibelius
des brumes musicales et ajoutais l'interprétation de la
3èmesymphonie
par
Anthony Collins, mais quand on kiffe on radote 😊.
(*) Au journal de midi de l'ORTF, un hommage lui fut rendu. C'était ça
la TV à l'époque, avant la dérive "poubelle" ! Hein
Shuffle…
Attaque d'Edvard Isto (1899)
Sibelius
appartient en début de carrière à l'école postromantique. Cela dit, à
l'inverse d'un
Bruckner
le théologien ou d'un
Richard Strauss
l'auteur de poèmes symphoniques à la thématique nourrie de littérature
classique ou de philosophie, le compositeur finlandais trouve son
inspiration dans les légendes nordiques épiques et violentes. Il écrit deux
suites symphoniques à programme précis : la
Kullervo Symphonie
et la suite de
Lemminkäinen.
Sibelius
compose plus en viking qu'en esthète. Précisons que de 1809 à
1917, la Finlande est un Grand-duché rattaché à la Russie tsariste
dans une relative bonne entente. En 1898, le tsar
Nicolas II publie le "Manifeste de février" qui prive le grand-duché de tout droit à l'autonomie et applique une
censure rigoureuse sur toute création artistique contestant l'omnipotence
russe !
Sibelius, comme nombre de ses compatriotes, n'apprécie guère ce dictat qui
s'appliquera jusqu'en 1917 alors qu'il franchit le grand pas obligé
pour tout compositeur "postromantique" : l'écriture de symphonies. Presque
terminée, la
1ère symphonie de 1899 n'est pas influencée par des élan patriotiques.
La
1ère symphonie
rencontre d'emblée un vif succès. Dans l'ouvrage initialement prévu comme
une musique à programme, chaque mouvement portait un sous-titre poétique qui
disparaîtra lors de la publication définitive. Par son ampleur et son style
elle s'inscrit comme un héritage de
Tchaïkovski
sans le dramatisme de la
6ème symphonie
"pathétique".
La
2ère symphonie voit le jour en 1902 dans cette période de révolte de la population
contre le "Manifeste de février". De
romantique,
Sibelius
bascule-t-il dans le romanesque teinté d'héroïsme ? Curieusement,
l'orchestre perd ses percussions pour un retour à l'effectif de la
2ème symphonie
de
Brahms. (2/2/2/2 – 4/3/3 + tuba + cordes et timbales). Une analyse complète est à
lire (Clic). Une conjecture demeure quant à la puissance expressive tantôt bucolique
tantôt révoltée de l'œuvre. Le dernier mouvement déroule une marche a priori
triomphale. Exprime-t-elle un hymne à la culture finnoise et ses guerriers
mythiques ou un désir de lutter contre l'oppresseur, une rythmique
inexorable et sans compassion au risque de se voir taxée de pompiérisme
?
Et nous arrivons enfin à tenter de percer l'état d'esprit des
interprétations "sauvages" de
Koussevitzky
et de
Collins.
Koussevitzky
: Avec Maggy Toon, Sonia, Pat et Nema nous avons écouté une réédition vinyle
de 1970 environ. Ce qui transparait d'emblée est la précision des
attaques, le tranchant du récit, la transparence de l'orchestre malgré la
prise de son primitive. Ah les cuivres éclatants de fierté : tuba, trombones
et trompettes étincelantes. Nous sommes scotchés par tant de vaillance. Dans
une symphonie que d'aucun revendique romantique, on se trouve laminés comme
dans les plus rageurs scherzos d'un
Mahler…
Collins
: Avec son collègue, on pense avoir atteint le sommet du style épique.
Anthony Collins
surenchérit avec le
symphonique de Londres. Les orchestres anglo-saxons ont la réputation de se démarquer de leurs
homologues germaniques par l'absence de pathos.
Collins
avait correspondu avec
Sibelius
pour préparer son périple en studio du 21 février 1952 au 27 janvier
1955. Un commentateur "amazonien", Melomaniac, que je connaissais
bien m'avait amusé en écrivant "Dans la Deuxième, le rubato de l'Andante se trouve parfois secoué au
shaker. Dans le choral de cuivres qui embrase le Finale, le timbalier
réinvente sa partie façon "Sonneaufgang" de "Also sprach
Zarathustra"". Quand je parlais d'amphétamine… Génial ou barré, j'adore sans
réserve.
Nota : Kenneth Wilkinson réalisa pour Decca une prise
de son qui annonce la grande époque stéréo du label… le jeune
Maazel
à Vienne par exemple dans la même intégrale.
Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que
conseillée.
Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la
musique…
INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. Hélas la
numérotation et l'accès à un mouvement particulier n'est plus
disponible 😡