MARDI :Pat s’est attaqué à un monument, le
« Electric Ladyland »
dernier (double) album enregistré par Jimi Hendrix de son
vivant, un condensé d’électricité pur, un diamant brut poli par la
virtuosité, l’expérimentation et l’audace créative.
MERCREDI :le débat fait rage, qui sont les précurseurs du southern rock ? Pour
Bruno c’est évidemment le Allman Brother Band, qui dégainait dès
1969 ce premier album en tous points parfait, un cap, une péninsule, que
dis-je, un phare dont le rayon va éclairer une bonne partie de la
planète.
JEUDI :C'est un trou de verdure où chante une rivière…d’où le terme trouvère (si, si). L’éclectique Pat*
délaisse les guitares hendrixiennes pour l’opéra et le
« Trouvère »
de Verdi, drame lyrique du génie italien qui mixe plusieurs
ingrédients, tragédie, amour impossible, vendetta.
VENDREDI :sujet casse-gueule,
« L’Abandon »retrace les onze derniers jours de Samuel Paty. Le film de Vincent Garenqpointe les défaillances multiples qui ont conduit au drame,
mais n’échappe pas à un certain manichéisme dû aux maladresses d’interprétation, et pose la question : fallait-il réaliser ce film si tôt ?
👉 Du très lourd la semaine prochaine avec deux pointures, deux
créateurs de génie, Prince
sous une pluie violette, et un hommage à Miles Davis. De la musique classique au cinéma avec le documentaire Nous l’orchestre, et chez Bruno… j’ai vu l'début du brouillon, je n’ose y croire...
surement un leurre.
Dernière heure : un comité de direction exceptionnel (un samedi) en
visioconférence a désigné comme volontaire le Toon comme rédacteur
d'un hommage "fortement illustré" à David Hockney, immense
artiste "popart" anglais. Publication lundi...
* note pour la compta, ce n'est pas parce que Pat a publié deux fois qu'il
doit être payé double, les temps sont durs, Ormuz, tout ça... Par contre
le gars qui écrit les best-of aurait besoin d'une petite rallonge.
Un dernier salut à Frank Michael (79 ans aux nougats).
Etait-ce
utile defaire ce film maintenant ?
Un
film dossier, à teneur pédagogique, dont nos chers politiques ne
sont empressés de demander qu’il soit diffusé
dans toutes les écoles. Bon courage ! Va-t-on dire aux élèves ceux qui craignent d'être choqués peuvent sortir de la salle ?
Les
faits sont tristement connus, je ne vais pas y revenir, tout a été
dit, expliqué, décortiqué. Le film de Vincent Garenq, qui s’est
déjà inspiré par le passé de faits réels médiatisés (les
affaires Krombach, Clearstream & Denis Robert) revient
sur les onze derniers jours de Samuel Paty, l’enchaînement
de circonstances qui ont conduit à son assassinat. Sur
cet aspect, rien à redire, le scénario est tiré d’un
livre-enquête de Stéphane Simon, sur des PV d’enquête, avec la
collaboration de Mickaëlle Paty, la sœur du professeur
d’histoire.
Tout
est verrouillé, relu,
vérifié. Le
film est construit sur un compte à rebours, l’agression fatale,
puis le retour en arrière. Je
pense que les auteurs auraient pu rechercher un autre mode narratif,
avec pourquoi pas différents point de vue, mais l’affaire est trop
récente, trop dans les mémoires pour proposer autre chose que les
faits rien que les faits. D’où la question initiale :
fallait-il
faire ce film, maintenant ?
Néanmoins,
j’avoue que les
dernières séquences oppressent
la poitrine, distille angoisse
et(faux)
suspens.
Car
on
connaît l’issue tragique, mais
on espère qu’elle ne se réalisera pas. C’est idiot, mais c’est
comme ça. Le
réalisateur confronte ce qu’il se passe à l’extérieur du
collège, le
repérage de
l’assassin (dont
je n’ai pas aimé cette incarnation anonyme qui ponctue le
récit),
le piège tendu grâce à la complicité de certains élèves
alléchés par quelques billets. Et
ce qu’il se passe à l’intérieur, le personnel affolé, dépassé
par les évènements, incapable
d’une action coordonnée. La directrice paumée dans les directives zofficielles, des dizaines de services aux acronymes longs comme le bras, on en rirait presque.
Le
film montre bien la multitude d’intervenants, policiers, référent
laïcité (ça existe?), rectorat, tous bien intentionnés mais
totalement hors-sol, et adeptes du pas de vague, sujet est
sensible… Justement comme dans le film PAS DE VAGUE (2024) de Teddy
Lussi-Modeste avec François Civil en prof lynché [lien ci-dessous]. On
voit certains collègues de Paty qui se désolidarisent (de quoi ?) je n'ai pas cerné leurs motifs. Joli
travelling
plan
large
sur l’ensemble des
profs en
réunion,
chacun
argumente, et
la caméra s’avance vers Paty, le cadrant
seul
à l’image, reflet
de ce sentiment d’abandon.
Vincent
Garenqa
dû cogiter pour trouver la manière de montrer le meurtre. Il opte pour le off (manière de se défausser, ou par respect ?) le regard d’une gamine témoin de la scène que l’assassin bouscule (« fous l’camp
toi ! »). Le
point de vue off est encore adopté lorsque la directrice comprend ce qui est arrivé en entendant les sirènes
des voitures de police qui convergent sur le lieu du drame. Moment réussi.
L'épilogue est finalement
la plus intéressante, qui montre l’arrestation des différents protagonistes, les
premiers interrogatoires, dont
celui
Bachira
Saidi, l’élève à l’origine du drame, qui persiste dans
ses
mensonges. Puis
l’enquête administrative qui pointe les défaillances des
services de police, la surveillance des menaces terroristes. Situations parfois ubuesques, comme lorsque
Paty, visé par une plainte du père de Bachira, n’est plus
autorisé à parler
aux parties du dossier, donc
absent à
la
réunion de conciliation ! Plainte
rédigée ainsi : « diffusion d’images
pornographiques à des mineurs », que
le flic balaie d’un revers : « c’est
pas moi qui ait
pris la déposition,
mais
on n’va
pas chipoter, on rectifiera plus tard »…
Tous
ces aspects sont plutôt bien décrits. Ou
plutôt
illustrés.
Car il s’agit bien de cela, illustrer cette affaire ignoble. Là où
ça coince, c’est que le film n’émeut pas, ou peu. On n’apprend
rien de Samuel Paty, assez froid voire antipathique dans le film (Antoine Reinartz ne semble pas quoi faire du rôle) il n’est qu’une fonction, un rouage comme les autres
personnages.
Il y a les bons et les méchants. S'il y a les musulmans radicaux (le père de l'élève, le faux-imam qui relaie l'affaire) on rééquilibre avec des modérés, qui s'indignent d'une telle cabale sans fondement. Il y a l'élève délatrice, et celle à la fin qui lit l'hommage à son prof, celle qui était sortie de classe (sur invitation de Paty, et non injonction) pour ne pas être choquée par les caricatures diffusées en cours. Les profs qui se désolidarisent, ceux qui soutiennent leur collègue. Seule zone grise, la directrice très emmerdée par cette affaire dont elle se serait bien passée, mais contrainte d'en prendre la mesure.
On
sent les acteurs investis dans leur rôle, au mauvais sens du terme,
comme engoncés
dans
un costard taillé trop court. Quelques uns s'en sortent (Emmanuelle Bercot, Jean-Michel Lahmi) mais le reste de la distribution est assez catastrophique. Je ne sais pas comment ils ont
été dirigés, sur des œufs visiblement. Le père de Bachira Saidi, est une caricature ambulante.
L’ABANDON
est sûrement un film utile, dans un
format grand public, tant mieux. Bien que je doute de sa vertu pédagogique. Tel que réalisé, je ne suis pas certain de son impact sur les consciences. Il ne parvient pas à rendre à l'écran le traumatisme vécu à la nouvelle de la mort de Paty (sentiment qui n'engage que moi). Un documentaire
étayé, clinique, sans la représentation
filtrée de la comédie, confrontant les protagonistes à leurs
responsabilités aurait
été sans doute plus efficace. Même réflexion à propos du Bataclan, dont le récit strictement documentaire est plus fort que les semi-fictions. Parfois, le réel ne peut se transposer à l'écran.
L’opéra est l'un des thèmes les moins abordés au Déblocnot, pourtant je
pense qu’il doit y avoir des amateurs d'art lyrique parmi nos
lecteurs.
Précisons tout de même que Claude Toon s'est penché sur les montagnes
du genre : Tristan et Isolde et Parsifal de Wagner et l'intégrale du Ring (4 opéras) par Clemens Krauss à écouter, Pelleas et Mélisande de Debussy, le sanglant Salomé de Richard Strauss, Der Freischütz de Weber (Carlos Kleiber bien entendu) et moins connu : La Ville mortede Korngold. En un mot des hits 😉. De mon côté : Berlioz
et La damanation de faust et
d'Offenbach : La belle Hélène... et à quatre mains, l'opéra des opéras :
Carmen de Bizet... Tout cela est référencé dans l'index...
la revanche des femmes
Même si les femmes ont une triste fin dans ”le Trouvère“,comme dans beaucoupd’opèras en général,
’il existe plus de livrets qu’on ne pense où des héroïnes fortes voient
leurs ambitions récompensées,
d’autre part, parce que, sur le plan moral, les dames l’emportent
souvent haut la main sur les messieurs qui ne sont que d’affreux
personnages.
"Le Trouvère" de Verdi, voilà une œuvre qui ne
laisse personne indifférent ! Si vous avez déjà eu la chance d’écouter
cet opéra, il est intense, passionné, presque brûlant. Pour les autres,
laissez-moi vous embarquer dans un petit voyage au cœur de ce
chef-d’œuvre du XIXe siècle.
D’abord, un peu de contexte : "Le Trouvère" (ou "Il Trovatore" en italien) et non ”Le trou Vert“, un film porno italo-écolo oublié, a été créé en 1853. C’est l’une des œuvres les plus jouées de Verdi, et pour cause, elle a tout pour plaire. On y trouve drame, amour,
guerre, vengeance, et surtout une musique qui tape juste là où ça fait
vibrer. L’intrigue est sombre et assez labyrinthique, mais ne vous
inquiétez pas, je vais essayer de la résumer sans spoiler... ne pas
anticiper le moindre frisson.
L’histoire se déroule en Espagne au XVe siècle, ça sent la poussière,
les armures rouillées et les vieux châteaux mystérieux. On suit deux
personnages principaux : Manrico, un troubadour aussi talentueux que courageux, et le comte di Luna, son rival acharné. Leurs destins sont liés par un passé trouble –
imaginez un secret de famille bien gardé, des retrouvailles explosives
et une bonne dose de jalousie. Entre eux, la belle
Leonora, une dame au cœur tiraillé entre l’amour et le devoir.
Ce qui frappe immédiatement avec "Le Trouvère", est la force émotionnelle de la ligne de chant. Verdi ne fait pas dans la demi-mesure : les airs sont puissants, certains
quasiment guerriers, mais a contrario exprime parfois une tendresse
bouleversante. Prenez l’air de Manrico, "Di quella pira" – c’est légendaire ! Il sort des tripes et vous donne envie de
crier, de chanter à tue-tête avec lui. Ce moment est un vrai coup de
boost, un shot d’adrénaline pure.
Mais ce n’est pas seulement un festival de voix surpuissantes.
L’orchestre joue un rôle clé, donnant une ambiance souvent sombre,
presque gothique, qui colle parfaitement à la tragédie sur scène. Les
choeurs, eux, apportent cette dimension épique, comme une foule
invisible qui assiste, encourage, condamne.
Au-delà de la musique, ce qui m’a toujours plu dans "Le Trouvère
", c’est la richesse psychologique des personnages. Chacun a ses
failles et ses choix cornéliens. Leonora, par exemple, incarne cette femme déchirée, capable de grande
détermination mais aussi de profonde vulnérabilité. Elle n’est pas
juste une potiche décorative, elle agit, elle décide, elle souffre.
Quant à Manrico, voici un héros romantique au sang chaud, mais pas sans nuances. Et
côté antagoniste, le comte di Luna, froid et implacable, nous rappelle que la haine peut ronger un
homme jusqu’à sa propre destruction.
Quand on regarde l’opéra dans son ensemble, on s’aperçoit que Verdi a
su mixer plusieurs ingrédients classiques – tragédie, amour impossible,
vendetta – avec son génie personnel. Résultat ? Un spectacle qui tient
en haleine du début à la fin, où chaque acte apporte son lot de
surprises et d’émotions fortes.Et puis, évidemment, la mise en scène contemporaine apporte souvent
un regard neuf. Certains metteurs en scène aiment jouer avec l’aspect
gothique et presque surnaturel de l’histoire, tandis que d’autres
préfèrent miser sur la psychologie des personnages. À vous de choisir
ce qui vous parle le plus !
En conclusion, "Le Trouvère" n’est pas seulement un opéra à écouter ; c’est une expérience à
vivre. Que vous soyez un habitué des salles d’opéra ou un néophyte
curieux, n’hésitez pas à plonger dans cet univers ardent et
passionné. Verdi
vous embarque dans une tempête d’émotions où la musique transcende
tout. Et si vous repartez avec un "Di quella pira" coincé dans la tête, eh bien… c’est signe que vous venez de vivre
quelque chose d’unique !
Alors prêt pour le voyage ? Prenez votre billet pour l’Espagne du XVe
siècle, car avec "Le Trouvère", Verdi nous rappelle que l’opéra
est avant tout une aventure humaine et musicale inoubliable. À vos
places, rideau, et que la musique commence !
Ma découverte de cet opéra a eu lieu avec la version de
Zubin Mehta et le New Philarmonia
Orchestra aves Placido Domingo et
Léontyne Price de 1971. Je me
penche sur une sélection de ses enregistrements discographiques majeurs,
qui ont contribué à perpétuer la magie de cette œuvre à travers les
décennies.
Parmi les enregistrements les plus emblématiques, celui dirigé par
Herbert von Karajan avec le
Philharmonique de Berlin, mettant en vedette des voix telles que celle
de Leontyne Price et de
Franco Corelli enregistré en
1962 et dépoussiéré en 2013, se distingue par son
équilibre parfait entre puissance orchestrale et nuances vocales. La
direction de Karajan apporte une
épaisseur dramatique saisissante, tandis que les solistes incarnent
avec passion les personnages tourmentés de l’opéra.
Un autre enregistrement marquant est celui de Riccardo Muti
avec l’Orchestre du Teatro alla Scala, qui offre une approche plus
traditionnelle et authentique, respectant la vivacité et la clarté
de la partition originale. La soprano Edita Gruberova
y brille par son agilité et sa sensibilité, tandis que les chœurs
et l’orchestre se montrent d’une précision remarquable.
Enfin, la version dirigée par
James Levine au Metropolitan Opera de
New York illustre une interprétation plus contemporaine, où
l’intensité dramatique est amplifiée par une mise en scène sonore
moderne. Les voix de
Placido Domingo et de
Mirella Freni apportent une
profondeur émotionnelle unique, rendant justice à la complexité des
personnages. Une dernière que j’aime beaucoup, celle de
Carlos Kleiber avec
Ileanna Cotrubas et encore
Placido Domingo.
Ces différentes interprétations témoignent de la richesse infinie de
”Le Trouvère“, un opéra capable de se réinventer tout en restant fidèle à son
essence tragique et passionnée. Chaque disque offre une expérience
auditive singulière, permettant aux mélomanes de redécouvrir cette
œuvre magistrale sous des angles variés, tout en célébrant le génie de Verdi.
Deux extraits :
J'ai demandé à Claude Toon de me proposer une vidéo de l'intégrale. Il m'a
déniché une version dite de "derrière les fagots" dirigée par
Richard Bonhinge en 1976 avec une sacrée distribution... :
Version très cotée juste après celle au son impossible de Maria Callas de
1953 appréciée des critiques pros. Mais comme ni moi, ni Claude, ni Maggy
Toon n'aimons particulièrement la voix de la Diva... Exit 😀.
Où,
quand et avec qui débute la longue et riche histoire du
southern-rock ? Certains s’empresseront de mettre en avant Lynyrd
Skynyrd, d’autant que ses origines remontent aux années
soixante. Précisément en 1964. Mais à l’époque ce n’étaient
que des adolescents, et, bien que la plupart des acteurs principaux aient déjà été en place, ce n’est que progressivement, lentement,
que ce groupe légendaire va acquérir le caractère qu’on lui
connaît. Et puis, son premier disque ne date que de 1973. D’autres
brandissent fièrement Creedence Clearwater Revival ; cependant, si
le groupe de John Fogerty a indéniablement marqué à jamais
l’Amérique, et même si sa musique résonne comme extirpée des
bayous, il reste avant tout un groupe Californien. Il y a aussi
un certain Charlie Daniels, un vétéran qui se produit depuis les
années 50, et qui, entre diverses séances de studio pour autrui,
commence depuis quelque temps à se produire en solo en mélangeant
allégrement blues, country et rock. Son premier album sort en 1971.
Son rôle dans le développement du dit « rock sudiste » est
indéniable, mais le gars est aussi foncièrement attaché à la
country. Il y en a au fond de la classe, près du chauffage, qui
mentionnent crânement Wet Willie, avec déjà un premier opus sorti
en 1970. Toutefois, ce groupe d’excellents musiciens parait
finalement plus une extension, certes bien rock’n’roll, d’un
rhythm’n’blues énergique qu’une formation de southern-rock
stricto sensu. De plus, hélas, ses disques ont rapidement
glissé vers des sonorités plus neutres (fades ?) et sucrées ;
restent ses très bonnes prestations scéniques… évoquant un J
Geils Band sudiste. Tony Joe White ? Pourquoi pas, mais ne serait-ce
pas plutôt du Swamp-rock ? Delaney & Bonnie ? Aaahhh…
effectivement, on ne peut dénier qu’il y ait déjà dans leur
premier essai de 1969, un souffle, un groove qui va nourrir parmi les
meilleurs morceaux du genre. Mais… le duo joue principalement
dans la catégorie Soul et rhythm’n’blues. Et le Eric Quincy
Tate ? Ha, ha , ha ! N’était-ce pas Tony Joe White lui-même qui
disait que ce groupe était le premier du genre avant même que
l’appellation existe ? Alors ?
Alors,
il est bien probable qu'il y ait simplement eu à la fin des années,
au sud-est des USA, une scène particulièrement riche qui s'est
rapidement détournée – ou juste désintéressée - du
psychédélisme pour se recentrer sur des fondamentaux issus du
Blues, de la Soul et de la Country, en y injectant parfois un nappage
jazzy. Le tout, évidemment, sous l'égide des divinités du
Rock. Chaque groupe apportant d'une manière ou d'une autre sa
pierre à l'édifice, chaque groupe restant attentif aux collègues,
s'en nourrissant – d'ailleurs, certains musiciens papillonnent
parfois entre diverses formations. Un brassage qui va vite devenir non pas une recette, mais un genre relativement à part.
Ainsi
donc, il serait plus juste de parler d'acteurs fondamentaux, voire de
pionniers de ce rock dit « sudiste » ou « southern », que d'un seul et unique créateur.
Cependant,
en 1969, Atco Record publie le premier album d'un obscur sextet, qui semble bien poser, pour la première fois, discographiquement
parlant, les bases d'un genre nouveau. Et quelles bases, mes
aïeux ! Pourtant, cette galette à la pochette peu engageante
– une photo mal exposée et mal définie, le lettrage du patronyme
sans relief, des gus filiformes paraissant perdus, peu concernés
-, n'a pas fait vraiment de vagues en dehors de la Floride et de la
Georgie, malgré une réception positive de la presse (1). L'album
parvient néanmoins à s'introduire dans les charts (188ème place)
avec environ 35000 ventes, mais le single ne trouve pas son public.
Rien de folichon. Pourtant, il semblerait bien que cet album éponyme
est l'un des jalons des plus importants dans la musique populaire américaine.
C'est une borne, une balise, un phare dont le rayon va éclairer une
bonne partie de la surface de la planète.
Ce
premier jet du Allman Brothers Band frappe par son professionnalisme,
sa maîtrise, son évidence. On a peine à croire à l'âge des
musiciens, tant leur musique semble refléter celle d'un groupe rôdé
par l'expérience, la route, les épreuves de la vie. Notamment le
jeune Gregg Allman qui, à l'aube de ses vingt-et-un ans, chanterait
pourtant presque comme un vieux bluesman éreinté par une vie de
labeur. Mais il est vrai que tous ont débuté bien jeunes, se
produisant déjà régulièrement sur scène dès l'adolescence. Sans
oublier que les frangins Allman, Duane et Gregg, ont déjà
enregistré deux albums – sous le patronyme de Hour Glass, en 1967
et 1968. L'aîné, Allman, joue aussi régulièrement pour le fameux
studio d'enregistrement Muscle Shoals, en Alabama, et a même été
sollicité par le studio d'Atlantic à New-York – pour Aretha
Franklin. De jeunes gens, certes, mais pas des amateurs.
Dès
le premier mouvement de la reprise du « Don't Want You no
More » en version instrumentale, qui n'a plus guère de rapport
avec l'original du Spencer Davis Group, au point où si les auteurs de leur inspiration n'avaient été mentionnés, on n'y aurait vu que du feu (mais
ces gars sont honnêtes... au contraire, peut-être, de certains loustics Anglais),
on accède à un nouvel univers (pour l'époque) où le jazz fornique
avec le rock et des ingrédients latins (ou hispanique) – possible
que les prestations du Santana Blues Band aient déjà marqué (traumatisé ?) bien des musiciens. Une chaleureuse entrée en
matière bourrée d'énergie et dotée d'un groove rare (nouveau),
insufflé par deux percussionnistes exceptionnels : Jay Johanny
Johnson dit « Jaimoe » et Claude Hudson « Butch »
Trucks. Ces deux-là sont le moteur du groupe. Un moteur qui impose
son rythme, son souffle et sa puissance. Poussant les musiciens à
aller de l'avant, à s'envoler vers des cieux alors jamais fréquentés
– ou si peu.
Quelques années avant Wishbone Ash, et plus encore
avant Thin Lizzy, on y entend des guitares harmonisées. Celle de
l'aîné Duane Allman et celle de Forrest Richard « Dickey »
Betts. Gibson only, Les Paul principalement avec une Gold Top pour
Duane et probablement une SG en plus pour Dickey. En seulement deux
minutes, les Allman développent de nouvelles perspectives. Mais, non
contents de nous saisir d'entrée à la gorge, ces assassins nous
achèvent prestement avec l'enchaînement sur le slow-blues « It's
Not my Cross to Bear ». Une tuerie. Le truc à faire verser une
larme à un vieux troll pourfendeur de crânes. Duane, qui est
l'instigateur du groupe, l'avait bien dit : « il nous faut
un chanteur. Je ne vois que mon petit frère » (un truc comme
ça, en résumé...). Et on ne peut que lui donner raison. Dès les
premières secondes, lorsqu'il se présente avec des grognements de
vieux guerrier blasé, on comprend que ce gars-là va mettre tout le
monde d'accord. Le slow-blues, lui, est des plus communs, mais la
voix éraillée de Gregg Allman fait la différence, fait croire, ressentir,
son histoire, (le
cœur en peine, Gregg a écrit ces paroles à la suite de la rupture
avec une amante – ce qui ne sera pour le blondinet que le début d'une
longue série), tandis que les soli de Duane nous font
croire à d'autres mondes parallèles plus cléments. Jusqu'alors,
les blanc-becs capables d'émouvoir autant avec une gratte se comptaient
sur les doigts d'une main amputée (l'influence
de B.B. King est évidente). Une mandale dont on a peine à
se remettre.
Suit
le nerveux et impétueux « Black Hearted Woman », qui aurait pu être une simple réinterprétation (corruption ?) d'un Chicago Blues, s'il n'y avait eu cette pulsation latine – la double rythmique
percussive de Jaimoe et Butch - tout en lestant cette dernière d'une forte teneur
rock. Ce sera finalement un terreau dans lequel vont puiser les
Allman eux-mêmes, mais aussi quantité de groupes peu scrupuleux ou
au contraire transis d'admiration. Le break vocal et tribal à trois
minutes quarante sera d'ailleurs repris – plutôt deux fois qu'une
- par Foghat. Et quand on parle de Chicago Blues... la bande déroule
un « Trouble No More » de Muddy Waters revisité. Une
pièce qui a son importance, dans le sens où c'est avec elle que la
troupe a pris forme ; le jour où Gregg a débarqué en pleine
répétition, précisément pendant que ce morceau était travaillé - initialement avec Berry Oakley au chant -, et qu'il y pose sa voix, chantant pour la
première fois avec le groupe monté, pièce par pièce, par son
frère (2). La légende dit qu'une fois le morceau bouclé, dans le
lourd silence qui suivit, tous les musiciens présents étaient
convaincus que le groupe qu'ils formaient allait casser la baraque.
Sur
le Heavy-blues « Every Hungry Woman »,un peu dans le
style du Chicago Transit Authority, Gregg râle tel un vieux guerrier
levant haut sa hache, avant de l'abattre. Avec son tempérament
onirique, « Dreams » tranche radicalement. Sur ce morceau, la basse
installe un rythme de croisière pépère, tandis que l'orgue Hammond
B3 couche des nappes de brumes opiacées sur lesquelles la slide de
Duane vagabonde comme si elle était étrangère à l'attraction - Duane n'avait pas été surnommé Skyman sans raison (3). Une
pièce qui sent un peu le patchouli, et qui reste plutôt à part dans le
répertoire des Allman.
de G à D : B. Oakley, Jaimoe, D. Betts, B. Truks, Gregg et Duane
Et puis, évidemment, il y a leur classique - classique parmi les classiques, sachant que déjà ce premier album en contient une majorité -, l'essence même de l'Allman, "Whipping Post". Tant de fois repris - souvent maladroitement -, tant de fois plagié. Ce morceau quasi emblématique, qui arrive comme un lointain orage d'été, doucement, sombrement. S'annonçant en grondant sourdement à travers la basse autoritaire d'Oakley, la rythmique en binôme de Jaimoe et Butch déchirant un dôme de chaleur accablante, tandis que guitares et orgue rafraîchissent flore et esprits dans une saine averse régénératrice. Bien entendu, en comparaison de la version live - et notamment celle gravée pour la postérité sur le fameux " At Fillmore East " de 1971 -, elle fait l'effet d'une belle ébauche, mais cette version demeure la première pierre posée pour l'édifice qui va rassembler tous les morceaux de bravoure du southern rock à venir. En l'occurrence, tous ceux qui vont se laisser aller, s'étirer dans des cavalcades de guitares fières et bravaches. "J'ai été déprimé et on m'a menti. Et je ne sais pas pourquoi j'ai laissé cette méchante femme me ridiculiser. Elle a pris tout mon argent et détruit ma nouvelle voiture. Maintenant, elle est avec un de mes bons amis. Ils boivent un coup dans un bar à l'autre bout de la ville. Parfois je ressens, parfois je ressens comme si j'étais lié au poste de fouet... Bon dieu, j'ai l'impression de mourir. Mes amis me disent que j'ai vraiment été idiot... Je me noie dans le chagrin en regardant ce que tu as fait" Des paroles en partie prémonitoires... car la vie sentimentale de Gregg Allman aura été des plus tumultueuses (elle fit même les tabloïds, en particulier lors de ses incessantes ruptures et rabibochages avec Cher - ainsi que mariage et divorce). En plus de diverses relations libres - généralement chaotiques -, il a été marié sept fois, la plus longue union (sous serment) ayant durée sept ans. Mais, au contraire de la chanson, c'est plutôt lui-même qui était responsable de ses échecs récurrents, la faute incombant à ses addictions.
Sept
morceaux pour trente-trois minutes et des poussières, mais quelle
intensité ! Absolument aucun déchet, aucun temps mort. La
classe avec un "C" majuscule. Le « Allman Brothers Band » était alors
frais, sans pression, et pas encore cramé par les excès – ces
diverses addictions qui vont malheureusement les plomber, alors
qu'ils auraient pu être parmi les ténors incontournables des USA
(voire plus) ; mais peut être que ça fait aussi partie de leur
légende. À mon sens, l'un de leurs meilleurs albums studio, et, qui de
plus, n'a pas pris une ride. D'ailleurs, imaginez, un groupe qui aujourd'hui sortirait un tel album... on crierait au génie. Plus de
cinquante ans plus tard (!), ce disque remue toujours les tripes et
ébranle le palpitant. De l'Art, avec un grand « A ». Des
années plus tard, même Warren Haynes, qui passa tout de même
vingt-cinq années au sein des Allman, considère la période
1969-1971 - soit celle de Duane Allman - comme la meilleure, la plus riche et
inspirante.
Pour en savoir un peu plus sur le Allman Brothers Band, l'éditeur "Le Mot et Le Reste" a récemment publié un bon bouquin : "The Allman Brothers Band" de Bertrand Bouard. Un livre qui pourrait s'avérer succinct pour certains - l'auteur sachant aller à l'essentiel -, mais indéniablement intéressant pour tous ceux qui voudraient appréhender, et se plonger, dans la musique du Allman Brothers Band.
la
photographie ornant l'intérieur aurait été plus amusante et percutante (provocatrice ?),
avec ces échalas nus, trempant dans une rivière arborée
À
l'époque avec Reese Wynans, le claviériste qui se fera un nom en
accompagnant Stevie Ray Vaughan à partir de 1985 - et donc du magnifique album "Soul To Soul". Actuellement, toujours fringuant
auprès du jeune Joe Bonamassa. Reese qui a été aussi un musicien de studio recherché et apprécié. Pour mémoire, il a fait également partie de la seconde mouture de Captain Beyond - le second groupe de Rob Evans.
Ses immenses favoris tombants lui valurent aussi, plus tard, le sobriquet de "Skydog"