lundi 9 février 2026

QUE JUSTICE SOIT RENDUE de Giorgio Fontana (2013) - par Nema M.

 


Sonia écoute l’air « Sempre Libera » de la Traviata de Verdi. Elle soupire et dit :

- Ah, Verdi, ses opéras grandioses, et puis pour moi Milan, c’est la Scala… ou les escalopes 😊

- Tiens Sonia, cet air que tu écoutes, « Sempre Libera », me fait penser à toute autre chose : la liberté de celui qui n’est pas coupable. Et pour ta gouverne, Milan présente bien d’autres facettes que celle de ville de la Scala ou de la célèbre escalope de veau panée.

- Toi, tu vas me sortir un bouquin de derrière les fagots ?

- Pas un mais deux : « Que justice soit rendue » et « Mort d’un homme heureux ». Les histoires de deux juges, amis depuis leurs études, à Milan…  



Palais de Justice de Milan (1930)

Que justice soit rendue. Roberto Doni, substitut du procureur général de Milan a 65 ans. Il est on ne peut plus rigoureux dans son approche du travail de magistrat. Il arrive en fin de carrière, son épouse également. Tous deux issus de la grande bourgeoisie, ils vivent dans un grand appartement dans un quartier chic de Milan et souvent, le soir, Doni écoute de la musique classique en sirotant un verre de vin. Mais avec l’affaire Khaled Ghezal sa façon d’appréhender un dosser et de rendre la justice vont être remises en cause.

Dressons d’abord le contexte. Le Palais de Justice de Milan, pour Doni, « son Palais » depuis déjà quelques années (après avoir exercé son métier dans d’autres régions), est un imposant bâtiment construit dans les années 1930. Les plaques de marbre tiennent désormais grâce à de gros clous en ferraille.

Tout y est fatigué. Usé. Trop de dossiers, trop de poussière, une informatique capricieuse dont Doni doit assurer la supervision. Un univers qui sent la routine et le passé. Bref une justice bien en peine de suivre les évolutions de la société, la violence, le racisme, le terrorisme qui se développent en ce début du XXIème siècle.



Rue du quartier Brera en 1955

Et donc l’affaire Khaled Ghezal. Une affaire d’une triste banalité où la drogue conduit à la violence. Sauf que la victime est une jeune fille de bonne famille, Elisabetta Medda, fille d’un gros entrepreneur milanais. Et malheureusement elle est touchée par une balle perdue et se retrouve en fauteuil roulant. Son petit ami, Antonio Del’Acqua est vendeur dans une boutique de téléphonie mobile. Bon, de temps en temps, il consomme un peu de hachish qu’il achète à des Tunisiens, mais rien de bien méchant à ses yeux. Sauf que… Sauf que peut-être, parfois, il en demande plus que pour sa consommation personnelle et que donc il faut payer le fournisseur… Bref. La police essaie de comprendre ce qui s’est passé le soir où la pauvre Elisabetta a pris une balle. Il y aurait eu un petit groupe de « migrants » qui les auraient agressés dans la rue alors qu’ils sortaient d’un restaurant, elle et Antonio, et voilà. Vite fait, bienfait, confrontation visuelle avec quatre ou cinq personnes de couleurs différentes et une personne est désignée comme étant celui qui a probablement tiré : Khaled Ghezal.

Il se trouve qu’une jeune journaliste indépendante, Elena Vicenzi, s’intéresse à cette affaire et veut que Doni rencontre des personnes de l’entourage de Khaled car, pour elle, il est innocent. Ce n’était pas Khaled Ghezal qui était là à ce moment-là. Elle envoie un mail, puis un autre, puis demande à le voir, puis finit par voir Monsieur le substitut du procureur de Milan qui lui dit simplement que ce n’est pas dans ses attributions de voir ou d’entendre des personnes en lien avec le présumé coupable et que la police a fait son travail. En fait, la presse s’est déchaînée autour de cette histoire : ces migrants tous des assassins etc… Curieusement Doni qui écrit une sorte de testament retraçant les faits marquants de sa vie, repense à Giacomo Colnaghi son collègue et ami juge mort en 1981. Un sens de la justice très poussé (des exceptions oui, des erreurs non), une recherche approfondie de la vérité et du sens que les terroristes des années de plomb pouvaient donner à leurs odieux crimes. 


Et si Elena avait raison ? Si Khaled n’était pas celui qui a tiré sur Elisabetta ? Doni va suivre la quête de preuves d’Elena, l’accompagner dans sa Fiat Uno pourrie (lui qui a un gros 4X4 Audi) dans des quartiers totalement ouverts à la diversité des races, au mélange des pauvretés, à la vie dans la rue et dans les logements plus ou moins salubres, là où vivait Khaled et sa sœur. Il va également éplucher de manière très approfondie ce dossier. Il va même demander conseil à son vieux professeur de droit. Mais même si un témoin est trouvé, cela ne permettra pas forcément de sauver Khaled… En tout cas, Doni n’a plus peur de rien et quitte à flinguer sa fin de carrière, il suivra ses convictions pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’erreur.


Si on découvre Giacomo Conalghi dans ce roman, on peut faire un retour en arrière dans la jeunesse de Doni et mieux comprendre qui était Conalghi avec « Mort d’un homme heureux ». 1980 : le très brillant Giacomo Conalghi est dans le service de lutte contre le terrorisme. Il a à ses côté deux collègues et leurs investigations sont sans relâches pour trouver les assassins masqués qui tirent sans raison apparente sauf celle de détruire le système.

C’est l’époque des Brigades Rouges, dont la violence a commencé avec l’assassinat d’un procureur en 1976, puis avec l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro (démocrate-chrétien) en 1978.  Alors qu’au départ la révolution était celle des ouvriers ou des paysans pauvres, une révolution pour mettre définitivement un terme au fascisme et à l’exploitation du prolétariat. Conalghi vient d’une famille pauvre, d’un petit bourg, du nord de Milan, ce qui aurait pu le faire basculer du côté des révolutionnaires mais sa foi et ses convictions, le motivent pour que la justice soit rendue et pour apporter aux familles des victimes un peu d’apaisement.

 

Ces deux romans sont extrêmement intéressants à la fois sur le plan de l’histoire qui est racontée mais aussi pour une découverte de l’Italie, sans complaisance mais non sans délicatesse. Les deux juges sont de beaux personnages. Des héros de notre temps. Merci aux traducteurs de ces deux beaux textes. A ce jour, Giorgio Fontana n’a que ces deux romans qui sont traduits en français, dommage…

 

Bonne lecture !

 

Romans Seuil

310 Pages


dimanche 8 février 2026

LE BEST-OF FAIT SA PIQÛRE DE RAPPEL


MARDI : premier coup de semonce des teutons, avec Pat et ce « Animal magnetism » de Scorpions, de la période Matthias Jabs, un disque aux riffs saignants et à la tonalité sombre, beau succès à sa sortie.

MERCREDI : amitié franco-allemande oblige, Bruno a aussi écouté du Scorpions, celui de la fin de l’ère Uli Von Roth, « Taken by Force » est un peu le mal aimé, à ne pourtant pas négliger. Hommage au passage à Francis Buchhloz, le bassiste historique du groupe.


JEUDI : une page se tourne… l’article de Claude clôt l'intégralité des chroniques dédiées au catalogue de Gustav Mahler (le Toon aurait pu payer son coup, pfff) avec « 4 cycles de Lieder », chantés par l'illustre Dietrich Fischer-Dieskau, et taille un costard à cette chère Paule Druilhe, le bourreau des collégiens dans les années 50-60…

VENDREDI : adapté du best seller éponyme « Le Mage du Kremlin » dissèque les rouages de la communication politique avec un Raspoutine issu de la télé réalité. Olivier Assayas affronte Poutine, avec un Jude Law parfait dans le rôle.

👉 La semaine prochaine, dès lundi, Nema nous fera lecture de « Que justice soit rendue » de Giorgio Fontana, Pat restera dans sa thématique avec un disque solo de Uli Von Roth, Bruno a écouté du… rock (ah oui ?), Benjamin s’intéressera aux débuts de Bruce Springsteen, et Luc nous dira s’il a été ensorcelé par le « Gourou » de Yann Gozlan. 

Bon dimanche.

vendredi 6 février 2026

LE MAGE DU KREMLIN de Olivier Assayas (2026) par Luc B.


Olivier Assayas et Emmanuel Carrère (qui fait une petite apparition dans le film) ont adapté le roman éponyme de Giuliano da Empoli, gros succès de librairie, mais qui honnêtement ne m’avait pas passionné plus que cela. Faute à une construction qui m’avait paru labyrinthique. Le défi du cinéaste consistait à fluidifier pour l’écran une histoire de gens qui discutent assis autour d’une table.

Bien que tout de même un peu longuet, LE MAGE DU KREMLIN se suit avec intérêt, même assez passionnant dans sa première partie. Assayas a choisi de garder la construction du roman. Je n'suis pas convaincu. 

Le film commence par une série de travellings élégants dans un parc enneigé, le personnage de Baranov rentre de ballade avec ses chiens, avant d’accueillir un américain, Rowland, pour lui raconter son histoire. Le problème est que ces entretiens dans une datcha cossue, lumière feutrée, service à thé impec, auxquels on revient (trop) entre deux flash-back, manquent cruellement d’énergie.

La confrontation tourne au monologue, le point de vue de Rowland (mais c’est qui, en fait ?) sur les évènements montre peu de conviction. J’adore l’acteur Jeffrey Wright (au minimum syndical ici, le pauvre n’a rien à jouer) mais avait-on besoin de lui puisque Baranov raconte son histoire en voix-off. Le double effet kiss Cool.

Beaucoup plus intéressant par contre, la plongée dans la Russie du début 90’s, sous la présidence de Boris Eltsine. La caméra d’Assayas, cette fois portée à l’épaule, rend compte de l’effervescence des milieux underground, des soirées chics. On y découvre le jeune Vadim Baranov, metteur en scène de théâtre d’avant garde, qui passera ensuite à la production de télé réalité, aussi vulgaire que rentable. Baranov se met en couple avec l’actrice Ksenia, qu’il fera l’erreur de présenter à son pote Dmitri Sidorov

Assayas réussit une belle scène de dîner (et plus tard dans une voiture) captant les jeux de regards. Il devient évident que Ksenia fera finalement sa vie avec le virevoltant Sidorov, champagne et caviar servis sur des yachts au large de Monte Carlo. Mais pourquoi nous tartiner ces scènes de voix-off ? Tout était très clair à l’écran.

Vadim Baranov est repéré par Boris Berezovsky, un oligarque aux relations douteuses (pléonasme) actionnaire de la plus grande chaîne de télé russe. Paul Dano, au visage poupin, crée un Baranov apathique, discret, affable, sans charisme, voix suave et monocorde, donc d’autant plus redoutable. Scène fameuse, les vœux télévisuels de Eltsine, complètement saoul ou impotent, incapable de sortir de chez lui. Baranov fait reconstruire son bureau du Kremlin à domicile, Eltsine sera harnaché à sa chaise pour éviter de se casser la gueule. Incapable de lire le prompteur, les vœux seront reconstitués en taillant dans d'anciens discours.

C’est là que l’idée germe dans l’esprit de Berezovsky de fabriquer de toutes pièces un successeur à Boris Eltsine, et revenir au concept de verticalité du pouvoir. Il a déjà repéré son poulain, un colonel du FSB (anciennement KGB), le psychorigide Vladimir Poutine. A Baranov de mettre toute sa science de producteur et communicant au service du futur candidat. Des séquences très bien faites, la composition de Jude Law est sans faute (on le voit finalement peu), un regard acier et quelques tics de bouche suffisent pour asseoir l’autorité du personnage.

Si Berezovsky voulait en faire sa marionnette, la marionnette refusera de se faire manipuler. Une scène dans un restaurant suffit à sceller le destin du milliardaire (superbe travelling sinueux vers le tsar), bientôt forcé à l’exil sur la côté d’Azur. Ce qui vaut mieux que d'exploser dans sa voiture comme d’autres oligarques, ou se faire expédier dans un goulag de Sibérie, comme Dmitri Sidorov, dont l’ascension qui déplaît au pouvoir. 

Une fois Poutine au pouvoir, le film tourne un peu au livre d’Histoire didactique et chapitré : la Crimée, le sous-marin Kourks, les jeux olympiques de Sotchi, l’Ukraine... Et à chaque fois l’ombre de Baranov qui plane sur les événements. On le voit flatter et mettre en concurrence les pires bandes nationalistes (Les Loups, Hell’s Angels locaux), visiter les usines à trolls. Tout est fait pour grandir le prestige de Poutine, désinformer le monde, modeler l’opinion publique. Des aspects qu’Assayas, à mon goût, aurait pu techniquement décortiquer davantage.

Poutine qui déteste les intellos, s’avoue dans une humilité feinte piètre orateur, aura tout de même cette formule qui fera sa gloire : « j’irai chercher les terroristes jusque dans les chiottes ». Presque du Pasqua dans le texte !

L’intérêt du film fléchit donc un peu sur la fin. Des chapitres toujours entrecoupés par les scènes entre Rowland et Baronov qui nuisent à la fluidité du récit. La fin n’est pas claire, pourquoi le mage perd-il son influence auprès de Poutine, l’élève n’a-t-il plus rien à apprendre du maître ? Il n’est jamais dit pourquoi Baranov a renié ses idéaux progressistes pour se mettre au service du Diable. Ce n’est pas pour l’argent, il s’en fout. Est-ce pour le pouvoir, par ambition (laquelle, il se plait dans l'ombre) par vengeance, par jeu ? Et si le dernier plan, superbe, digne de Polanski, est glaçant, on se demande : pourquoi lui, ici et maintenant ?

La mise en scène d’Olivier Assayas est toute en élégance, une caméra sinueuse, une belle lumière, un format scope bien exploité. Bien qu’à plusieurs moments j’ai repéré une mise au point douteuse (les scènes d’ensemble dans des restaurants trop floues). Assayas a aussi recours aux images d’archive, format et texture de vieille VHS, avec visiblement des incrustations de Jude Law. Le film survole 30 ans de la Russie, mais au-delà, décortique les arcanes nébuleuses et cyniques du pouvoir. Entreprise salutaire. 

Olivier Assayas a eu un mal fou à financer son film, les co-producteurs bottaient en touche les uns après les autres. Poutine fait peur. Le film a été tourné à Riga, sans acteur russe évidemment, ils devaient avoir piscine. Il lui fallait une star, ce sera Jude Law, très bon choix. Et pour être distribué, le film devait être tourné en anglais, un compromis pas si gênant que cela. 


Couleur - 2h35 – format scope 1:2.39 

jeudi 5 février 2026

DISQUE LEGENDAIRE (7) – MAHLER - Dietrich FISCHER-DIESKAU - 4 cycles de lieder (1955/1980) – FURTWÄNGLER, KEMPE, BÖHM – par Claude Toon



- Waouh Claude, quelle semaine ! On a écouté tous les disques parmi lesquels avec Nema et Ferdinand nous devions choisir le CD élu pour le billet du jour… le dernier consacré à Mahler… Ben on en a choisi deux… désolé… Tout Mahler aura été commenté je crois !

- Comme tu le soulignes Sonia, cet article va clore l'intégralité des chroniques dédiées au catalogue de Mahler dans le blog : les dix symphonies, Le chant de la Terre, La cantate "le Chant plaintif", le cycle des lieder du Knaben Wunderhorn et quatre cycles de lieder indépendants. Pourquoi 2 CD Sonia ?

- Et bien dans le premier disque, certains lieder sont accompagnés au piano par Daniel Barenboim et on a été très touché par la version avec orchestre des Rückert-Lieder avec maître Böhm…

- Super les jeunes ! Dietrich Fischer-Dieskau nous a offert des références, il existe d'autres disques mais là nous sommes au sommet de son art. Quant aux chefs ou au pianiste accompagnateurs, difficile (mais pas impossible) d'aller plus loin !

- Merci Claude, les autres interprètes ne déméritent pas, mais j'avoue que pour nous trois, Dietrich nous a bouleversés…


Partie 1 : Et Mahler arriva en France et chez le Toon…

…Malgré la calamiteuse Histoire de la musique de Paule Druilhe – édition 1949 – impression 1960

Extraits choisis 😩

Chapitre : L'art contemporain

Paragraphe : Brahms :

"La lourdeur des thèmes et de la polyphonie, la valeur inégale de son abondante production, font que Brahms n'est pas toujours apprécié, malgré sa maîtrise architecturale et son sens du rythme."

Paragraphe : Musiciens autrichiens

"Anton Bruckner (1824-1896) et Gustav Mahler (1860-1911), s'inspirant des conceptions wagnériennes, mais sans avoir le génie de leur modèle, donnent libre cours à leur goût du colossal."

"Les symphonies de Mahler, longues et ampoulées…" (lu dans un autre livre scolaire)

- Mais Claude, pourquoi avoir recopié ces inepties ? Aucun des trois compositeurs appartient à la période contemporaine que je sache… et le catalogue de Brahms n'est pas très vaste et plutôt pauvre en nanars musicaux me semble-t-il ?

- Eh oui Sonia, voilà ce que les élèves des classes de 3ème pouvaient lire dans le bouquin laïc, pas gratuit et obligatoire dans les années 50-60 pendant les cours de musique. Pour Bruckner et Mahler, tu as l'intégralité du texte du livre… Ah ça donne envie…


Friederich Rückert

Que Mme Druilhe (1908-2001), professeure au conservatoire et diligentée en 1949 par le ministère de l'éducation pour écrire un livre pédagogique repose en paix, le respect des morts s'impose. En dehors du dédain affirmé envers les trois compositeurs germaniques, Sonia a souligné des contrevérités démentes, un méli-mélo dû à une inculture effarante pour une musicologue. Après la folie guerrière nazie, on peut se révéler germanophobe et de mauvaise foi, mais pas en art. Dans ce cas on délègue le travail à un spécialiste éclairé ! J'ajoute que l'argument "oui mais c'était mieux que rien" m'a toujours exaspéré.

Le trio de compositeurs a vécu au XIXème siècle, le siècle du romantisme, y compris le jeune Mahler. Certes en quittant ce monde en 1911, il a commencé à jeter des bases de la modernité dans ses deux derniers ouvrages majeurs… Quant à Brahms, s'il n'a pas voulu suivre pleinement l'influence de la pensée romantique héritée des auteurs comme Goethe, Schiller et des philosophes des Lumières, sa musique d'essence néoclassique n'a aucun lien de parenté stylistique avec celles de Mozart ou de Haydn et déborde de poésie… romanesque. Sa production est trop abondante écrit-elle (135 œuvres… c'est peu), je regrette de vous contredire Mme Druilhe, mais son catalogue offre, entre autres les plus beaux cycles de musique de chambre et de symphonies depuis Beethoven… Chez Brahms, la qualité l'emporte sur la pléthore notoire à l'époque baroque.

Jusque dans les années 60, on ne joue que très peu ces compositeurs en dehors des pays anglo-saxons. Le titre du roman porté à l'écran de Françoise Sagan en 1959 "Aimez-vous Brahms" montre que ce compositeur intrigue… bien que le plus accessible des trois. Le musicologue Paul-Gilbert Langevin crée en 1957, la Société française Anton Bruckner qui permettra avec le complicité de chefs informés de programmer en 1962 la 4ème symphonie au concert Lamoureux. (Cela dit la 3ème avait été jouée en 1894 par Charles Lamoureux.) Tout cela reste véhément quand on voit que Brahms est devenu omniprésent à la Philharmonie, je dirais même qu'il est difficile d'y échapper 😊.


Mahler - Symphonie N°4 (1968)
 
 

Mahler avait donné lui-même quelques concerts en France, en 1905 à Strasbourg (ok sous contrôle teuton) et 1910 à Paris. Bien que défendue par des critiques comme Romain Rolland, après sa mort on considère sa musique comme indigeste. On ne peut nier qu'il est stupide de mettre en rivalité la puissante armada instrumentale du viennois et le raffinement (supposé) d'un Ravel ou d'un Debussy (ce dernier était sorti de la salle des concerts Colonnes lors de la première de la 2ème symphonie de 1910). Citons son jugement : "Ouvrons l'œil (et fermons l’oreille)… Le goût français n’admettra jamais ces géants pneumatiques à d’autre honneur que de servir de réclame à Bibendum".

Pourtant le public aime ; lisons les propos d'Édouard Combe en 1922, suisse d'origine et passionné par la vie musicale française "nous sommes en présence d’un art fait pour la foule, pour les salles immenses, et capable de faire penser, de toucher, d’émouvoir ces foules." La 9ème sera créée en France en 1969 par Georg Solti ! Pour mon premier concert Mahler, j'assisterai à une interprétation de la 6ème au TCE vers 1973 et souvenir rare, la 9ème avec l'Orchestre de New-York dirigé par Boulez dans la cathédrale de Chartres vers 1975.

- Ok Claude, petit panorama de l'arrivée de ces compositeurs en salle française, mais de ton côté, comment as-tu découvert et disons… adoré ?

- Les disques Sonia, les disques…

Dans les années 60, la stéréo permet à trois chefs réputés d'affronter chacun une intégrale au disque. Ainsi, tourneront sur mon électrophone, dans l'ordre : la 4ème par Rafael Kubelik (DGGpochette magnifique), la 3ème par Bernard Haitink à Amsterdam (Philips) et la 6ème par Leonard Bernstein alors directeur de la Philharmonie de New-York (CBS), ajoutons Das klagende Lied par Winn Morris (parties 2 et 3 pour EMI). Pour moi c'est le coup de foudre, pour mes parents, un peu moins, quoique… J'empruntais ces LP à la bibliothèque municipale de Suresnes pour 1 Franc (Ah le budget des années lycée). Je découvrirai les autres symphonies et les lieder plus tardivement…


Alma Mahler et ses filles
Anna at Maria (1905)

Partie 2 : Mahler : les lieder au fil du temps

Près de soixante ans se sont écoulées. Dès mon arrivée dans le Deblocnot début 2011, je me fixais comme objectif de présenter l'intégrale des symphonies de Mahler et de ses autres œuvres : cantate et lieder dont le Chant de la terre, mi-symphonie, mi-lieder… Ce billet clôt ce challenge. Entre 2011 et 2025, l'étude des symphonies s'est achevée par un billet monumental dédié à la 8ème symphonie (un oratorio ?) encore plus gigantesque que le billet 😊. Écrire cette chronique m'a permis d'approfondir à titre personnel cette œuvre pour le moins ambitieuse et sophistiquée tant sur le plan orchestral que lyrique. Si les partitions sont expansives, le catalogue est restreint quantitativement : 17 œuvres achevées, soit dix symphonies, (la 10ème a été achevée par des musicologues) la cantate Das klagende Lied (premier opus), Le chant de la terre et le cycle Des Knaben Wunderhorn (Le Cor enchanté de l'enfant) qui ont tous été écoutés.

Pourquoi ne pas avoir consacré une chronique spécifique à chaque groupe de lieder ? Ils présentent par leurs écritures musicales des points communs et pour le choix des textes, deux des plus essentiels recourent à des poèmes de Friedrich Rückert (1788-1866) et Mahler a écrit les textes de ceux mis en musique dans sa jeunesse tout en y ajoutant divers poèmes d'auteurs moins connus, Richard Leander et Tirso de Molina. Les sources littéraires sont donc semblables. De manière chronologique, Mahler a composé dès l'âge de vingt ans :

1 - Lieder aus der Jugendzeit (Chants de jeunesse – 1880-1883) [Gustav Mahler, Richard Leander, Tirso de Molina].

2 - Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d'un compagnon errant – 1884-1885) [Gustav Mahler].

3 - Rückert-Lieder (1901-1902) [Friedrich Rückert].

4 – Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts – 1902-1904) [Friedrich Rückert].

Tous sont destinés pour voix de baryton ou de mezzo-soprano avec accompagnement orchestral. Les Chants de jeunesse peuvent être accompagnés au piano. La discographie est pléthorique. Mais personne ne contestera que la baryton allemand Dietrich Fischer-Dieskau soit l'un des rares chanteurs de légende à avoir enregistré la quasi intégralité de ces cycles, plusieurs fois pourrait-on ajouter.

On ne pourra que déplorer que Kathleen Ferrier n'ait pu enregistrer que les Kindertotenlieder et 3 des Rückert-Lieder avec Bruno Walter à Vienne, la souffrance et la mort ne lui ayant pas donné la liberté de chanter le 4ème et de graver les autres cycles… Et le son ne lui rendait pas complétement hommage…


Dietrich Fischer-Dieskau vers 1955

Partie 3 : Dietrich Fischer-Dieskau et Mahler

Octobre 1972 : Théâtre de la ville, Orchestre national de France dirigé par Lorin Maazel. Au programme : 5ème symphonie de Schubert, Rückert-Lieder chanté par Christa Ludwig, et la 5ème symphonie de Tchaikovsky. Les amateurs vont jalouser mon premier contact avec Mahler et la pétillante voix de la Mezzo-soprano au sommet de son art, la diva discrète qui avait enregistré en 1967 un diamant musical, le Chant de la Terre avec Klemperer et le Philharmonia (Clic). Y a-t-il une concurrente dans cette époque stéréo de qualité ? Christa Ludwig avait enregistré certains cycles pour EMI, mais le disque réédité un temps a disparu, sans doute pour ne pas faire de l'ombre à ses captations avec Karajan

Faut-il revenir sur l'immense carrière et le génie expressif de Dietrich Fischer-Dieskau ? Il nous avait quittés en 2012, et je me devais de rédiger un hommage qui ne soit pas juste un entrefilet. (Chronique RIP) Qu'ajouter ? Que ce baryton à la voix de velour a sans doute tout chanter pour sa tessiture : Bach (le Christ) avec Furtwängler et d'autres, la première intégrale pour DGG des lieder de Schubert, des rôles d'opéra dans toutes les langues (y compris le russe) : Verdi, Wagner, R. Strauss pourtant avare en personnage masculin de premier rang sauf Jochanaan dans Salomé, Mozart (Don juan), Fauré (Requiem – entendu au TCE) et même Saint-François d'Assise de Messiaen (en partie) à Salzbourg en 1985 ! Il a alors soixante ans, l'œuvre intégrale dure quatre heures, le rôle-titre étant dédié à José van Dam.


Rudolf Kempe en 1955

Fischer-Dieskau : plus de 1500 œuvres enregistrées, 400 CD numériques d'origine ou en réédition de LP, y compris de l'époque monophonique. Le style est reconnaissable entre mille, une voix unique capable d'osciller sans emphase entre la violence et la tendresse, un timbre velouté. Le chanteur interprète, ennemi de l'hédonisme, il ne chantera jamais une mélodie ou un rôle opératique pour mettre en avant sa virtuosité.

Pour Mahler, il ne pourra pas chanter le Chant de la Terre qui requiert une voix de ténor. Par contre, il existe un cycle complet du Des Knaben Wunderhorn en complicité avec Elisabeth Schwarzkopf, l'Orchestre de Londres étant dirigé par George Szell. De grands artistes, une direction précise mais la mauvaise idée de chanter certains lieder en duo met ce disque hors-jeu hélas, Mahler voulait un seul chanteur suivant les affinités de chacun avec l'un des textes du recueil de chants enfantins et féériques… (Chronique).

Pour apprécier Fischer-Dieskau interprétant les quatre cycles de lieder, écouter deux disques s'imposent. En 1949, Ferrier inaugure la discographie avec émotion avec les Kindertotenlieder. En 1955, Walter Legge consolide la position du Philharmonia à l'aide des meilleurs. Fischer-Dieskau et Wilhelm Furtwängler en fin de vie enregistrent les Lieder eines fahrenden Gesellen. Était-il prévu que le LP comporte aussi les Kindertotenlieder avec le même casting ? Je l'ignore, la mort de Furtwängler en novembre 1954 ne le permettra pas de toute façon. Le maestro illustre ne fut jamais un mahlérien engagé. Il joua pourtant les quatre premières symphonies, notamment la 1ère, et aimait particulièrement diriger les deux cycles de lieder cités précédemment avant l'arrivée des nazis interdisant la musique "dégénérée" du compositeur juif. 



Karl Böhm vers 1964
 
 

En 1956, Walter Legge s'invite à la Philharmonie de Berlin pour graver une interprétation "historique" du Requiem allemand de Brahms sous la direction de Rudolf Kempe, un chef apprécié de "l'écurie" EMI. Fischer-Dieskau et Elisabeth Grümmer émeuvent comme jamais en tant que solistes. On peut difficilement croire au hasard à propos de l'initiative que prend Walter Legge : pour compléter le LP Mahler, il réunit de nouveau l'orchestre berlinois, Rudolf Kempe le maestro spécialiste de R. Strauss, chef lyrique à la fidélité rigoureuse au texte, pour enregistrer les Kindertotenlieder avec Fischer-Dieskau. On doit admettre qu'il est toujours difficile d'égaler le ton élégiaque du baryton, sauf par lui-même.

Les directions raffinées et précises des deux chefs se conjuguent pour offrir une grande cohérence de style à ce premier enregistrement en monophonie de qualité sonore tout à fait acceptable. L'introduction cordes-harpe-percussions cristalline sous la baguette de Furtwängler ne peut laisser indifférent un mélomane amateur de l'œuvre…

En 1980, paraît un disque original : les lieder de jeunesse Lieder und Gesänge Aus Der Jugendzeit sous leur forme originelle, soit un accompagnement au piano, ici Daniel Barenboïm. À noter que le disque intègre les lieder des Knaben Wunderhon et les trois cycles de la maturité, 3 LP, un coffret unique dans l'histoire du disque… Il existe une réédition numérique de ces 35 lieder ! On comprendra mieux pourquoi le choix de ce chanteur pour cette chronique.

En 1964, Karl Böhm qui lui aussi dirigeait peu Mahler décide d'enregistrer avec la Philharmonie de Berlin et Fischer-Dieskau pour la firme Hambourgeoise Dgg. Le programme comprend de nouveau les Kindertotenlieder, mais il se complète de quatre des cinq Rücket Lieder, ajoutant ainsi une perle à la discographie mahlérienne du chanteur. Comme ses confrères des années 50 Karl Böhm a la réputation d'un chef respectueux par rapport aux intentions de la partition. Dans les rééditions modernes en CD, une nouvelle version de 1968 des Lieder eines fahrenden Gesellen est ajoutée, dirigée par Rafael Kubelik qui à l'époque publie disque après disque l'intégrale des symphonies pour Dgg.


Partie 4 : De la joie de l'enfance à la malédiction

A - lieder aus der jugendzeit

Je ne m'attarde pas sur les lieder du cycle lieder aus der jugendzeit (Chansons de ma jeunesse). Il s'agit d'un assemblage de trois recueils. Le volume 1 date des années 1880-1881 et fait appel à deux textes légers et bucoliques du poète allemand Richard Leander, deux autres sont de la plume du dramaturge espagnol du XVIIème siècle, Tirso de Molina, il s'agit de sérénades amoureuses très chastes 😊. Enfin Mahler a écrit lui-même une ronde inspirée du conte Hansel et Gretel des Frères Grimm. Ces petits poèmes sans prétention pourraient être des sujets de récitation pour des enfants de la communale 😊*. J'en parle par soucis d'exhaustivité, ils ont été orchestrés partiellement par Luciano Berio. Je propose une Vidéo YouTube réunissant Christa Ludwig, Dietrich Fisher-Dieskau accompagnés au piano par Gerald Moore (Clic).

(*) Exemple : Frühlingsmorgen (Matinée printanière) – Volume 1

Le tilleul frappe à la fenêtre.

Ses branches chargées de fleurs :

Lève-toi ! Lève-toi !

À quoi rêves-tu ?

Le soleil est levé !

Lève-toi ! Lève-toi !

 

L'alouette s'est réveillée, les buissons ondulent !

Les abeilles bourdonnent, les coléoptères aussi !

Lève-toi ! Lève-toi !

Et j'ai déjà vu ton joyeux amoureux.

Lève-toi, dormeur !

Dormeur, lève-toi !

Lève-toi ! Lève-toi !

Les volumes 2 et 3 composés en 1888-1889 puisent leurs vers dans le livre compilant mille chansons traditionnelles destinées aux enfants et si prisé de Mahler : Le Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant). La passion pour ce patrimoine ouvre la période éponyme dans la production de lieder.


Johanna Richter (1858-1943)

On peut s'étonner à la lecture du catalogue des œuvres de Mahler de ne trouver que deux genres abordés : le lied et la symphonie, aucune pièce de musique de chambre, aucun opéra (une ébauche sans lendemain). Quant à la musique religieuse, elle est partie prenante dans une seule symphonie, la première partie de la 8ème (Veni Creator). À la monumentalité orchestrale des symphonies s'oppose l'instrumentation intimiste des lieder : effectif chambriste, mais timbres et couleurs variés. Le solfège ne présente par ailleurs aucune des complexités novatrices de celui des symphonies et, bien entendu, aucun lied adopte la démesure dans sa durée.

Mahler travaillera sur les lieder de la sortie de l'adolescence et de ses études musicales jusqu'à la fin de sa courte de vie. le Chant de la Terre, symphonie-lieder étant l'aboutissement génial fusionnel des deux genres, six lieder richement orchestrés dans un ouvrage d'une heure, durée de sa 1ère symphonie "Titan" !. Difficile de nier que le lied ne soit pour le maître un exercice de préparation à l'écriture des symphonies, certains lieder pouvant être chantés lors d'une soirée où l'on tient salon ou intégrés dans une symphonie.

Entre 1884 et 1900, les sources littéraires sont exclusivement les comptines du recueil du Knaben Wunderhorn. Une exception : entre 1884 et 1885, Mahler rédigera ses propres textes comme exorcisme à un chagrin d'amour, cycle titré Lieder Eines Farhenden Gesellen.

B – L'univers du  Knaben Wunderhorn

Déjà exploité dans les lieder de jeunesse, entre 1888 et 1894, 13 lieder adaptés des chansons populaires formeront un ensemble sans fil conducteur précis et au titre éponyme. Voir l'article (Chronique). Les exceptions :

Urlicht : extrait du volume 2, composé en 1893, ce lied se place en 12ème position du cycle du Knaben Wunderhorn et introduit la seconde partie en forme d'oratorio de la 2ème symphonie dite "résurrection" créée en 1895. Le voici chanté par Katleen Ferrier, l'orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam étant dirigé par Otto Klemperer en 1951.


Couverture : Ferdinand Hildebrandt

Pour les 3ème et 4ème symphonies à l'esprit très proche par son inspiration de la culture légendaire et villageoise allemande, Mahler insère :

3ème symphonie : 4ème mouvement. Le compositeur fait ici appel à Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) en mettant en musique le poème Chant de Minuit (entendu dans Mort à Venise de Visconti en complément de l'adagietto de la 5ème symphonie, obsédant et sublime) et dans le 5ème mouvement : retour au Knaben Wunderhorn avec un choral d'enfants et un chœur féminin, un texte sans titre évoquant des anges commentant la Cène. Voici les deux airs chantés par Martha Lipton et la Philharmonie de New-York dirigée par Leonard Bernstein en 1962. :


C – Première déception sentimentale : Lieder Eines Farhenden Gesellen

En 1883, Mahler fait connaissance de Johanna Richter, une jeune cantatrice du théâtre de Cässel dont il est le maestro. Le tempérament excessif du jeune compositeur qui se révélait déjà dans la cantate Das klagende Lied achevée pour ses 20 ans ne peut que prédire des liaisons amoureuses tumultueuses. Elles le seront… Le sentiment pour la demoiselle est intense mais platonique. Seuls des courriers brûlants à son ami Löhr donnent des indications sur cette "passion". La genèse du cycle est confuse.

Mahler aurait écrit plusieurs poèmes à l'intention de Johanna entre 1883 et 1885, date à laquelle il quitte Cässel, chagriné. La mise en musique de quatre d'entre eux pour les Lieder Eines Farhenden Gesellen (chant du compagnon errant) est ultérieure. Le cycle appartient au romantisme pur : le héros errant, déçu de vivre des amours si tristes dans une nature si belle…  Avouons le, les textes reflètent un ton désuet et enfantin, mais la musique aux accents tantôt mélancoliques, tantôt enflammés, est fort séduisante… La fin de Die Zwei Blauen Augen conclut le cycle de manière désespérée, mais à cet âge… on s'en remet… Il seront créés officiellement en 1886 par Betti Frank, chanteuse au théâtre de Prague avec Mahler au piano. (Version bilingue).


Gustav Mahler en 1907
Akseli Gallen-Kallela
 
Luise (12/1833) et
Ernst (1/1834)

D – Lieder sur les poèmes de Rückert et la malédiction d'Alma

Entre 1897 et 1900, Mahler qui travaille comme un forcené connaît un passage difficile sur le plan de la santé. En 1900 il ne peut qu'achever la 4ème symphonie qui referme définitivement la période dite du Knaben Wunderhorn. Contraint au repos, est-ce pendant cette période qu'il se fascine pour la poésie de Friedrich Rückert et débute simultanément la composition de deux groupes de lieder ? L'écriture a lieu entre 1901 et 1904. Les deux recueils seront créés lors d'un concert le 29 janvier 1905 avec la Philharmonie de Vienne dirigée par Mahler lui-même, un concert triomphal.

A - Rückert Lieder : parler de cycle est abusif. Au nombre de cinq, sans thématique poétique définie, il est courant de les chanter dans un ordre totalement libre. Dietrich Fischer-Dieskau n'en chante que quatre. Mahler bénéficie pour l'orchestration de toute l'expérience acquise. La 5ème symphonie qui marque le tournant vers un style plus âpre et purement instrumental est en cours de rédaction. Pour moi, il propose deux des plus beaux et émouvants lieder en dehors de ceux du Chant de la terre :

Ich bin der Welt abhanden gekommen (J'ai été perdu pour le monde) : de ce lied merveilleux de rêverie et d'élégie, à l'instrumentation qui joue sur l'intimité et l'immensité par ses couleurs diaphanes et crépusculaires, que dire ? Je peux l'écouter en boucle… et n'hésite pas à le rapprocher des quatre derniers lieder de Richard Strauss de 1947, notamment Im Abendrot, (Au coucher du soleil) qui referment à jamais l'histoire du lied symphonique romantique.

Um Mitternacht (À minuit) : Ce lied à la tonalité nocturne, à l'introduction funeste, suggère l'agonie par une nuit sans étoiles. La fin crescendo pouvant inspirer le refus de cette fatalité. Bouleversant, mais quelle noirceur dans l'orchestration dans laquelle la clarinette, sinistre, et le trombone dominent de leurs chants funestes…

B - Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts) : Friedrich Rückert (1788-1866) se place comme l'un des poètes, écrivains, et orientalistes majeurs germaniques. Le personnage parlait 44 langues européennes, indo-européennes, arabes, etc. 😊 !! La plupart des compositeurs célèbres du romantisme ont adapté ses poèmes (un millier…) sous forme de lieder, Schubert, Schumann, Richard Strauss

L'hiver 1833-1834, le couple Rückert a déjà six enfants sur les dix qu'il mettra au monde. Cinq contractent la scarlatine, angine gravissime à streptocoque. Sans pénicilline, évidement, seuls trois survivent, mais deux, dont la petite Luise (la favorite de Friedrich) meurent. Les Rückert sont ravagés par le chagrin et le père écrit 428 poèmes pour évoquer les souffrances psychiques de vivre un tel drame. Il mettra ensuite un frein à sa carrière. Encore bien édités, ces poèmes de 4 à 30 vers doivent leur notoriété à la mise en musique des Kindertotenlieder par Mahler. Le compositeur, membre d'une fratrie de dix enfants, avait vu lui aussi six des ses frères et sœurs mourir en bas-âge. Obsédé par la peur et l'illogisme métaphysique de la mort, le compositeur tentait il d'exorciser ses souvenirs terrifiants ? Après une sélection de cinq poèmes, il travaillera à leur transcription musicale en 1901 (1, 2, 4) puis en 1904 (3 et 5).

En 1904, Alma est furieuse de voir son mari aborder un sujet aussi morbide. Cultivée et intelligente, elle ne semble guère superstitieuse, mais craint que la composition attire le mal sur la famille. A-t-elle un don réel de prédiction ? Trois malédictions se succèdent en 1907 : une grave maladie de cœur est diagnostiquée chez Gustav, il doit démissionner du poste de chef de l'opéra de Vienne pour cause d'antisémitisme et… encore plus poignant, la petite Maria, l'aînée de cinq ans est emportée par… la scarlatine. Le couple risque de ne pas y survivre. Freud arrivera à les réconcilier en 1910, un an avant la mort du maître.


Maria et Gustav en 1907 😓
 
 

L'équilibre entre les intentions émotionnelles du texte, la ligne de chant associée et l'accompagnement orchestral est un soucis majeur du compositeur. L'osmose est parfaite. Mahler utilise son orchestre pour établir une atmosphère sonore bien en accord avec la sentimentalité liée aux vers. La profonde mélancolie du sujet exclut une partition rappelant des airs de concert ou d'opéra. Le chanteur ne chante pas un rôle, un personnage de fiction, mais une abstraction lyrique des mots de Rückert affligé. Donc : pas de climax, de tutti et encore moins de motifs trop identifiables, rythmés et répétitifs, qui s'imposeraient en contradiction avec une mélodie qui se réclame de l'évocation. Voici l'antithèse de l'orchestre, violent et expansif, de la 6ème symphonie achevée aussi en 1904, qui se termine par la simulation des chocs du marteau lors d'une mise en bière !

Instrumentation : Mezzo-soprano ou baryton solo, 2 flûtes, flûte piccolo, 2 hautbois, cor anglais, 2 clarinettes en si et la, 1 clarinette basse, 2 bassons, 1 contrebasson, 4 cors en fa, timbales, glockenspiel, tam-tam, célesta, harpe, cordes. Un orchestre à effectif réduit en comparaison de celui des symphonies. À noter l'absence d'instruments puissants ou criards : trompettes, trombones et tuba, grosse caisse, tambour, cymbales. Certains doutaient de la possibilité de mettre en musique l'intimité mélancolique de la poésie de Rückert. Mahler montre leur méprise par la recherche d'une sonorité élégiaque idéale.

Ce concept fusionnel entre la ligne de chant et l'accompagnement éthéré offre maints styles d'émotions possibles aux interprètes. À noter qu'il est nécessaire avant l'écoute de lire les poèmes en allemand (ou traduits pour les non germanophones comme moi). Je recommande ce site : (Traduction). Évitant tout risque de présomption, je n'analyserai pas l'aspect compositionnelle et solfégique de ces chefs-d'œuvre. Il est touchant d'écouter Katleen Ferrier en mère inconsolable dans le lied N°3 "Quand ta mère franchit la porte". Le court poème remémore une tendre scénette. L'auteur revoit en songe la petite Luise aux côtés de sa mère franchissant une porte ; la fillette disparue impose son visage comme centre de la symbolique figurant un instant furtif du quotidien familial. Début du lied : "Quand ta chère mère  franchit la porte et que je tourne la tête pour la regarder, mes yeux se posent d'abord non sur son visage, mais sur cet endroit, plus près du seuil, où serait ton petit visage, si toi, les yeux brillants, tu entrais avec elle, comme tu le faisais, ma fille…".

Moins mélodramatique, Fischer-Dieskau préfère distiller une émotion plus nuancée, mettre le père meurtri en quête de résilience. Un père doit-il sécher plus facilement ses larmes ? Le baryton semble nous persuader que la fillette va accourir dans ses bras. Quant à Furtwängler faisant chanter les bois qui scandent le trottinement de l'enfant… que dire ? La musique arrête le temps. Le chanteur traduit aussi sa rage mais sans affect mélodramatique. 


Partie 5 : Vidéos – audio

Les lieder sont répartis sur deux vidéos : la première correspond aux gravures EMI de 1955 et 1980. La seconde est extraite du disque original de 1963 pour les Rückert lieder avec Karl Böhm à Berlin.

Philharmonia Orchestra - Wilhelm Furtwangler

 

Eines Fahrenden Gesellen

 

1.      Wenn Mein Schatz Hochzeit Macht

2.      Ging Heut' Morgen Übers Feld

3.      Ich Hab' Ein Gluhend Messer

4.      Die Zwei Blauen Augen

1. Quand mon amour se marie

2. J'ai traversé le champ ce matin

3. J'ai un couteau qui brille

4. Les deux yeux bleus

Berliner Philharmoniker – Rudolf Kempe

 

Kindertotenlieder (Ruckert)

 

5.      Nun Will Die Sonn' So Hell Aufgeh'N

6.      Nun Seh' Ich Wohl, Warum So Dunkle Flammen

7.      Wenn Dein Mutterlein, Tritt Zur Tur Herein

8.      Oft Denk' Ich, Sie Sind Nur Augesgangen !

9.      In Diesem Wetter, In Diesem Braus

5. Maintenant le soleil se lèvera si fort

6. Maintenant je comprends bien pourquoi ces flammes sont si sombres

7. Quand ta mère franchit la porte

8. Souvent je pense qu'ils sont partis !

9. Par ce temps, dans ce grondement

Daniel Barenboim : piano

 

Des Knaben Wunderhorn

 

10.  Das Irdische Leben de Lieder

11.  Verlor'Ne Muh' de Lieder

12.  Rheinlegendchen

13.  Lob Des Hohen Verstandes

14.  Trost Im Ungluck du Lieder

10. La vie terrestre des chansons

11. Le meuglement perdu des chansons

12. La légende du petit Rhin

13. Louange de la haute compréhension

14. Réconfort dans le malheur, chansons

Ruckert-Lieder

 

15.  Ich Atmet' Einen Linden Duft !

16.  Liebst Du Um Schonheit

17.  Blicke Mir Nicht In Die Lieder !

18.  Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen

19.  Um Mitternacht

15. J'ai respiré un parfum de tilleul !

16. Aimes-tu pour la beauté ?

17. Ne regarde pas mes chansons !

18. J'ai été perdu pour le monde

19. À minuit

 

 

Berliner Philharmoniker – Karl Böhm

 

Ruckert-Lieder (avec orchestre)

 

1.   Um Mitternacht

2.   Ich Atmet' Einen Linden Duft !

3.   Blicke Mir Nicht In Die Lieder !

4.   Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen

1. À minuit

2. J'ai respiré un parfum de tilleul !

3. Ne regarde pas mes chansons !

4. J'ai été perdu pour le monde


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 





Partie 6 : Autres disques à découvrir

Lors de la rédaction de cette chronique, j'ai écouté diverses interprétations des trois cycles de la maturité. Curieusement, elles sont rares et certaines sont décevantes de la part d'artistes pourtant talentueux… Je ne les citerai pas, leur style peut plaire à d'autres mélomanes. Donc :

1 – Entre 1967 et 1969, EMI réunit deux artistes aux talents parfaits pour nous émouvoir : l'alto Janet Baker au timbre élégiaque, à l'élocution et à l'accentuation limpides, au style très investi, et le chef John Barbirolli, sans doute le meilleur interprète de Mahler à cette époque outre-manche et à qui on doit des captations réputées de certaines symphonies dont la 6ème qui donna lieu à la première chronique (Clic). Barbirolli dirige deux orchestres familiers de ce répertoire : l'Orchestre Hallé dont il est le fondateurs et le New Philharmonia. (YouTube) En l'absence d'une gravure complète et de qualité de Kathleen Ferrier, voici, je pense, le sommet du catalogue pour voix féminine !

2 – En 1991, le jeune baryton allemand Andreas Schmidt âgé de 31 ans enregistre pour Telarc les trois cycles. Complice de Dietrich Fischer-Dieskau lors de ses débuts, spécialiste de Bach et des lieder de Brahms, Schmidt adopte une ligne de chant alliant pudeur, mélancolie et virilité, un compromis qui est un défi dans ses œuvres. Le Cincinnati Symphony Orchestra est dirigé par Jesús López Cobos. Le timbre du baryton semble plus grave que celui de Fischer-Dieskau mais ne dérive pas vers le dramatisme. Les belles couleurs de l'orchestre américain (les vents), la subtilité de la direction du maestro espagnol Jesús López Cobos et l'équilibre spatialisé de la prise de son, une spécialité Telarc, en font un incontournable de la discographie… Un plus : le livret et les poèmes sont disponibles en français !!! C'est si rare. Un hit côté des voix masculines… Poésie et optimisme retrouvés dans les Lieder Eines Farhenden Gesellen... pourquoi pas ? (YouTube)