Depuis leur second opus, les Black Crowes ont toujours semblé être sur la sellette, prêt à exploser en plein vol et à s'éparpiller aux quatre vents. D'ailleurs, dès ses débuts, la formation s'est révélée instable, accumulant différentes moutures. On l'a crue enfin stabilisée à partir de l'incorporation de Marc Ford, mais dès le renvoi de ce dernier (rincé par les tournées incessantes et les abus, désillusionné par l'industrie musicale et le comportement déplacé de "rock stars"), elle devient pour toujours une entité à changement perpétuel. Et puis le groupe se sépare, se reforme, s'engueule, se sépare, se (re)reforme. Chacun fait son truc de son côté. Et puis, enfin, contre toute attente, en 2024, les Black Crowes reviennent sur le devant de la scène avec un quasi impeccable "Happiness Bastards". Un album unanimement acclamé, souvent considéré comme l'un des meilleurs albums de Rock de l'année. Le groupe semble avoir retrouvé le feu sacré, même si désormais, outre les frères Robinson, seul Sven Pipien est un ancien (arrivé en 1997). Steve Gorman, le batteur des origines, est blacklisté depuis qu'il a publié une biographie dont certains paragraphes ont contrarié la fratrie Robinson. Le talentueux Audley Freed n'a pas été convié non plus. Pas plus que Marc Ford, pourtant le guitariste en second à avoir cumulé le plus d'années de service, et qui avait retrouvé Rich Robinson pour monter un nouveau groupe, Magpie Salute. Avec Sven Pipien et le sympathique et discret Eddie Harsch, parti pour un ailleurs le 4 novembre 2016. Toutefois, cette énième mouture se révèle solide et efficace. Et vu son succès, et les ventes en adéquation, on aurait cru que le Black Crowes de 2024 allait durer.
Que nenni. En ce début d'année 2026, Les Black Crowes font leur retour discographique... à la tête d'une nouvelle troupe. Cette fois-ci, c'est Erik Deutsch qui a eu le privilège d'échapper au siège éjectable. Sinon, pour la première fois, les frangins se sont passés des services d'un second guitariste et d'un bassiste. Rich prenant en charge à lui seul ces deux postes. Cully Symington, ex-Okkervil River, a été recruté pour les tambours. Et basta. Pour la première fois, les Corbeaux Noirs se sont réduits à un quatuor – même si, pour faire bien, on a rajouté le nom des deux choristes. Plus troublant, et autre première, la pochette, externe et interne, ne présente que les deux frérots. Personne d'autre. Histoire de bien confirmer que les patrons ce sont eux, que les Black Crowes, ce sont eux. Comme si tous les précédents collègues n'avaient été que des exécutants, des employés tolérés. Un peu triste. Cependant, on ne peut dénier que depuis les débuts, seul la fratrie compose. Toutefois, on peut se demander s'il n'y a pas derrière une « arnaque » à la « Jagger-Richards », car tous les changements de mouture ont été suivis par une modification plus ou moins marquée du son et/ou de l'approche musicale. Cela ne signifierait-il pas que même si les frangins débarquent avec un panier de plats concoctés dans leur coin, il y a, au moins au final, une interconnexion avec le groupe qui colore alors, peu ou prou, ces compositions ? Et puis alors, qu'en est-il d'un album tel que « Armorica », qui aurait été essentiellement le fruit de diverses jams ?
Ce « Pound Of Feathers » n'échappe donc pas à la règle : nouvelle troupe, nouvelle tonalité. Un album qui pourrait, aux premières écoutes, décevoir même les amateurs les plus fidèles des Corbacs. De prime abord, il se révèle plus dur, plus sombre et touffu, boueux, gavé de fuzz grasses (1) noyant les guitares dans une bouillie de hard-blues jusqu'à parfois écraser le chant – désormais faillible - de Chris, ainsi que des chœurs devant souvent s'époumoner pour se faire entendre. C'est pourtant le même producteur que sur le précédent album, Jay Joyce (avec, comme précédemment, l'aide de Jason Hall au mixage). Toutefois, l'album se découvre progressivement, se révélant au fil des écoutes. Pas sûr qu'il plaise à tous. Au moins, les Robinson ne se reposent pas sur leurs lauriers, et, à près de soixante ans, ils prennent encore des risques – quand tant d'autres au même âge se contentent de tourner en reprenant inlassablement un set presque immuable depuis longtemps.
Ce dixième opus semble voué à un creuset de rock dur d'où s'échappent des émanations corrosives de proto-stoner 70's, de pré-punk-rock (d'obédience Dictators), de hard-blues imbibé de fuzz épaisses, d'un rock brut qui serait l'égrégore d'un prolétariat désabusé et résigné… Rich Robinson n'a jamais été aussi teigneux avec ses guitares.
Rich, qui nous sort encore un riff d'airain sur « Cruel Steak », avec une gratte insatiable et vorace, dévorant une bonne part de l'orchestration. Seule la batterie est épargné, le chant peine à s'extirper jusqu'à ce que des chœurs téméraires viennent soutenir le prêche de Frère Chris « … Pas du genre à me soumettre à la dévotion, mais il y a une première à tout... pour vivre le rêve, il faut nourrir le démon, il faut créer la scène.. Cruauté, il te faut une cruauté ! J'ai vu les coupables implorer la pitié ! J'ai vu les pardonnés se relever. Les morts ont dit qu'ils n'étaient pas pressés. Ils savent que la chanson ne finit jamais ». Rich fait encore mieux sur « Do the Parasite ! » avec un riff magique, imparable et envoûtant. Si on y reste insensible c'est que soit on déteste la gratte électrique, soit qu'on est sourd, dans un état lamentable ou carrément dans le coma. La troupe envoie ça en trois minutes 45'. Car au-delà, ça risquait de flinguer le carburateur. À mon sens (forcément discutable), ça a tout d'un nouveau classique. « Je suis de nouveau au plus bas, à bout de forces, de nouveau sur les rails. Alors écoutez-moi crier ! J'ai dit, je sombre comme la douleur ! Écoutez-moi crier ! Toute le monde fait le parasite ! J'ai dit, tous les jeunes méchants et voleurs. Les paroles ne valent rien. La vengeance est de mise ».
Autre riff de fripouille, sur « Blood Red Regrets », qui pourrait être une version actualisée de Buffalo, - le groupe Aussie proto-Stoner -, édulcorée par des ingrédients du Led Zep de « Presence ». Et ce ne sont pas les violons qui parviennent à faire baisser la température. De toute façon, ils sont tabassés par la gratte poisseuse de Rich. Tandis que « You Call This a Good Time ? » paraît payer un tribut à d'autres Australiens bien plus célèbres. En l’occurrence ceux d'AC/DC ; mais, évidemment, en version trash, souillée. « … Je me sens débraillé, je parle comme bon me semble. Les mots blessent quand ils sont acérés. Mais quand la vérité peut vous faire saigner... »
Probablement que Black Crowes n'a jamais fait un rock aussi sale, entre sleaze et garage, qu'avec le lubrique « It Like That » qui fusionne insolemment les Dictators et Grand Funk Railroad avec Queen of the Sone Age. Ils y sont d'ailleurs méconnaissables.
Au milieu de ces charges de rock brut et épineux, « Eros Blues » s'interpose pour imposer un calme salvateur. Un blues-progressif aux essences de patchouli, avec un clavecin en toile de fond. Mais la guitare revient rugir, beugler son mal-être, et être en phase avec la blessure profonde de Chris. « L'amour oublie les cœurs brisés. Les passions brûlent et s'éteignent. Bien, ma solitude n'a pas de boussole pour me guider. Bien, je me souviens de la première fois où tu m'as vu pleurer. Oh bébé, je me souviens de tout ce qui m'a brisé. Tu as ri de moi alors que ton mensonge me transperçait le flanc. Tu es partie et tu m'as laissé mourir ici. Me voici, me voici, le cœur dans la main, l'âme mise à nue ».
Malgré tout, immanquablement, l'influence des Rolling Stones finit par rejaillir, toujours et encore. D'abord avec une ballade country-rock, « Pharmacy Chronicles », sombre, émotive, trempée d'un spleen moite. « … Mensonges, sourires, piqûres d'épingle, remplissage. Il suffit d'une fois et ensuite tu n'es plus jamais le même. Lits de malade et tasses de thé, chef-d’œuvre ou version brute. N’appelle pas le médecin, n'appelle pas le prêtre ! Dis au vieux St Michel qu'il n'y a pas de fête. Laisse tout derrière toi. Laisse les démons te trouver ». Ensuite avec l'acoustique et désabusé « Queen of the B Sides », où Chris semble encore se livrer, déballer ses propres expériences. Et pas les meilleures. « Il n'y a pas de joie sans peine, c'est un fait. Mais ça n'a pas d'importance quand on est au plus bas, défoncé et déprimé. Si tu ne trouves pas un nouvel amour, une complice fera l'affaire. Qu'on lise ça dans les journaux à scandales. Je connais le marché que j'ai conclu. Je sais comment tout ça se termine. Je ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air ». Terreau stonien aussi encore avec l'énergique « Prophane Prophecy »
Par contre, plus étonnant, l'autre morceau acoustique, « High and Lonesome », paraît plutôt s'inspirer de Slade – violon compris - lorsque ce dernier se laisse glisser vers des ballades festives nourries de l'accablement des pauvres hères de la classe ouvrière, fourbus, harassés, ne retrouvant qu'un peu de joie au pub, auprès de compagnons rassérénés par quelques pintes de bière.
Le rideau tombe sur un sombre, froid et inquiétant « Doomsday Doggerel ». Un rock alternatif défaitiste, aux effluves de souffre, démoniaque – un peu comme une continuité de « Walking Into Clarksdale », qui pousserait à son paroxysme ses morceaux les plus noirs ; ou une incursion dans le territoire de Bauhaus. Ça sent le souffre. « … Je peux sentir la ville brûler, voir l'homme saigner, marcher sur le chemin de la ruine ». Une dimension que les frangins n'ont jusqu'alors jamais abordé. D'ailleurs, dans l'ensemble, les paroles n'ont rien de réjouissant ou d'insouciant. Chris Robinson porte sur le monde et ses propres expériences, avec un humour cynique, un regard désabusé et pessimiste. Des propos sombres inspirés par la noirceur de l'âme sur une musique sculptée dans le sang – conformément à la sobre colorisation de la pochette – noir, blanc et rouge ?.
(1) Pendant longtemps, Rich Robinson clamait préférer le son d'une guitare branchée directement dans l'ampli, sans effet autre que la saturation naturelle de chaudes lampes. Pourtant, là, il semblerait qu'il ait tapé dans le matos de Beetronics ou d'EarthQuaker Device. Des spécialistes de fuzz qui ne font pas dans la dentelle. Ou sinon, c'est qu'il a flingué ses amplis, qu'ils sont sont à bout de course, prêts à rendre l'âme.
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