mercredi 8 juillet 2026

Neal BLACK & The Healers " Number 3 Monkey " (2026), by Bruno

 


     Malgré les diktats surpuissants de l'industrie musicale, malgré les formatages et pillages barbares, malgré les grandes radios tenues en laisse, malgré l'absence d'informations et d'actualités musicales télévisées, malgré les difficultés de la vie de musiciens tenant à leur indépendance, malgré tout cela, il y a toujours des résistants qui suffisamment de force de caractère pour ne pas céder à la pression des managers et des labels. Des artistes et musiciens qui ne sont pas éblouis par ce qui brille, qui ne se sont pas prêts à se convertir en marionnette, à sacrifier leur vertu ou leur art pour atteindre un statut de « respectabilité mondaine », avec intronisation dans la « haute société ». Certains préfèrent même retourner à un travail alimentaire plutôt que de pactiser avec le diable et de corrompre leur idéal et leur âme. Pas facile de résister à la tentation. Tant d'artistes ont été sacrifiés sur l'autel de la vanité et de la cupidité.


  Ceux qui, malgré l'adversité, continuent à se produire – peu ou prou – régulièrement se font rares ; plus encore sont ceux qui parviennent à maintenir une production discographique. Mais Neal Black est de ceux là. De plus, bien que son premier long-player remonte tout de même à l'an 93 du vingtième siècle, aucun de ses disques n'est à négliger. Certes, au contraire de certains de ses pairs, sa discographie ne croule pas sous l'abondance, mais elle a le mérite de ne proposer que du bon, du très bon, voire de l'excellent ou du magistral. Il est de ceux qui ne se perdent pas en babillage, en déballages égocentriques, préférant nettement la qualité à la quantité. Neal ne cherche pas à tout prix à occuper l'actualité par des sorties fréquentes - avec le risque de lasser ou de décevoir avec des réalisations inégales, voire bâclées. Toutefois, son premier long silence n'était pas volontaire. En effet, suite à quelques désaccords avec les autorités texanes, plutôt qu'un repos forcé à l'ombre des geôles, il avait préféré se mettre au vert, au Mexique. Le temps que ça se tasse. Ainsi, le titre de son troisième album, "Going Back to Texas", sorti en 2000, est une référence à un retour vers une musique plus roots, plus en phase avec son Texas d'adoption (1) et ses débuts sur la scène régionale dans les années 80, qu'à un réel r
etour physique au pays. Un retour musical, après ses deux premiers disques enregistrés à New-York, et particulièrement électriques et virulents.

     Depuis toujours, le Blues de Neal Black est protéiforme. Suffisamment pour avoir fait grincer les dents de bien des puristes. En particulier à ses débuts où, pour certaines de ses compositions, la frontière avec un hard-rock millésimé 70's pouvait être des plus minces. Pourtant, quelles que soient les terres abordées, Neal est reconnaissable entre mille. Déjà parce qu'il y a cette voix, un rien ténébreuse et profonde, naturellement graveleuse, un peu comme le pendant d'un Howlin' Wolf white - même si la comparaison, récurrente à ses débuts, en a froissé plus d'un. Sinon, pour d'autres, en terme de similarité vocale, c'est Tom Waits qui est évoqué. Sa guitare participe également à cette aura partiellement sombre. Cafardeuse. Qu'elle vocifère sous l'effet d'une overdrive, ou qu'elle morde ou tranche en mode crunchy, elle semble fréquemment traîner un sombre passif - comme une blessure profonde qui aurait marqué son âme. Ce qui ne l'empêche de se transcender et, avec une belle énergie, de déchirer les épais nuages orageux pour laisser les rayons de l'astre darder sur nos esgourdes. Le Blues, quoi... 😊 Neal Black porte bien son patronyme.... même s'il peut se révéler solaire... This is the Blues... ?


   Avec ce dernier album, sorti douze ans après son précédent effort solo, Neal ne déçoit pas. Bien au contraire. Avec ce "Number 3 Monkey", il semble avoir définitivement acquis sérénité et confiance ; une réelle ataraxie. Neal se révélant tel un vieux sage, dont on boit avec délectation les paroles, la force des mots choisis, car jamais (ou peut-être une fois) il ne se perd en babillage ou en emphase.
 
Tout au long de l'album, les titres défilent sans jamais décevoir ou lasser. 

     On retrouve même quelques bons boogie-rock-bluezy énervés et pyromanes, chers à Mister Black. À commencer par la chanson éponyme, au tempo assez enlevé, rock'n'roll texan à fort pouvoir calorifique, tel un V8 boosté dont les pots d'échappement émergeant du capot expectorent les flammes sous les coups nerveux d'accélérateur. Un morceau qui renoue avec le climat du second opus, "Black Power". Plus incendiaire encore, l'instrumental « Truckstop Be Bop » - ha ! Les instrumentaux de Neal nous manquaient -, tisse un improbable décor où la quiétude aride des grands espaces, de Monument Valley, est violemment perturbée par un rallye de hot-rods hétéroclites crachant et fumant, soulevant des monceaux de poussière. Il y a quelque chose de propre aux instrumentaux de Freddie King, mais avec une frénésie du Be-bop et une intensité héritée du heavy-rock (du "Homebound" du Nuge ?). « Dead By Now », lui, est un brin plus funky, dérivant vers New-Orleans pour s'accoquiner avec Bryan Lee. Tandis que « That Money » respire le swamp-rock à la Creedence – où, pour rester dans le Texas, celui d'Omar & the Howlers -, bien soutenu par le « ruine babines » de Nico Wayne Toussaint. Nico qui illumine, avec la classe qu'on lui connait, cinq morceaux de l'album.

     Neal nous sert aussi quelques mets plus tendres. Notamment avec le nonchalant, « Choose Your Poison », un "Blues latin urbain", qui retrouve le chemin qu'avait essayé de paver un certain Tino Gonzales.  

     Neal possède ce don de composer des morceaux aux parfums particuliers, où se fondent country, blues, rock, tex-mex, parfois même jazz (par l'usage de certaines tonalités et accords). Certes, l'héritage Texan est palpable, mais depuis ses débuts discographiques, il n'a jamais cherché à coller à un genre particulier, préférant tracer son propre chemin. À l'image de  l'introspectif « Mellow Moon Melody », un doux instrumental évoluant telle une ballade nocturne lors d'une douce nuit de pleine lune d'un été torride ; une invitation à la contemplation. Ou encore de « His Last Song », au tempérament de ballade à la Bob Seger, qui aurait convenu comme un gant à feu Calvin Russell

     Au milieu, Neal glisse les deux seules reprises de l'album, deux excellents country-blues. Un « Devil Got My Woman » de Skip James, magnifié par deux grattes roots - avec le renfort de la chanteuse guitariste Janet Martin, avec qui Neal a effectué quelques petites tournées européennes -, et un « No Way to Get Along » du révérend Robert Wilkinsdans une version nettement plus orchestrée, mais respectant le tempo, l'entrain guilleret et optimiste d'origine (2).

     Visiblement, ce bon vieux Neal Black n'a rien perdu de sa pertinence et de sa force. Si la voix est un brin moins abrasive, sa guitare a gardé toute son intensité et sa sensibilité à fleur de peau, pouvant se révéler mélodique même dans les plans les plus fiévreux - quelque part comme une fusion entre Rory Gallagher et Freddie King, couplée à un tranchant parfois pas très éloigné d'un Roy Buchanan. Neal est parfaitement secondé par l'incontournable Mike Latrell (longtemps quasi inséparable de Popa Chubby),  habillant subtilement les pièces de nappes d'orgue ou pimentant le propos de ligne de piano honky-tonk. Ainsi que par le batteur Denis Palatin, un fidèle des séances de Ruf Records (Ana Popovic, Anthony Gomes, Dani Wilde et tout récemment Laura Chavez pour un très bon album instrumental) qui a pas mal bossé pour Fred Chapellier, tout comme le bassiste Abder Benachour.


(1) Neal Black est né à Washington, mais c'est le Texas, où ses parents se sont installés alors qu'il était enfant, qui fait son éducation. C'est dans ce vaste état qu'il apprend et fait ses (longs) débuts dans la musique. C'est logiquement le rock et le blues du Lone Star State qui a marqué à jamais sa musique.  

(2) Une chanson généralement plus connue grâce à la version des Rolling Stones, rebaptisée "Prodigal Son", que l'on trouve sur le remarquable album "Beggar's Banquet" de 1968.




🎼
Autres articles / Neal BLACK (liens) : 
👉  B. T. C. Blues Revue  " Live And More " (2012) - avec Nico Way Toussaint et Fred Chapellier

mardi 7 juillet 2026

GOTLIB : Les Rubriques a Brac et les Dingodossiers par Pat Slade



Ce qui fait la force des “Rubriques-à-Brac”, c’est ce savant mélange entre contenu sérieux (un peu) et humour ravageur (plein pot). Gotlib jongle avec les codes de la pédagogie pour mieux les faire exploser. Vous n'apprendrez peut-être pas grand-chose sur Darwin ou Einstein peut-être un peu plus sur Newton qui revient souvent, mais vous vous taperez sûrement une bonne tranche de rigolade.

Un retour dans le passé pour les lecteurs de Pilote (Mâtin! Quel journal !), certain y verront de la nostalgie, d’autres découvriront le génie de Gotlib.

    le manuel du parfait dingue et l’encyclopédie du n’importe quoi





Soyons honnêtes, qui n’a jamais rêvé de décrocher un diplôme en “Bêtisologie” ou en “Dingologie” ? Gotlib vous attend avec son pinceau affûté et son humour corrosif : préparez-vous à un voyage unique, un peu fou, souvent absurde, mais toujours irrésistiblement drôle.


Gotlib ! Dès qu’on prononce ce nom, c’est tout un univers de folie douce, de caricatures délirantes et d’humour absurde qui s’ouvre à nous. Si vous ne connaissez pas encore Marcel Gotlib (ce qui serait fort étonnant !), laissez-moi vous embarquer pour un petit voyage au cœur des “Rubriques-à-Brac” et des “Dingodossiers”, ces deux chefs-d’œuvre de la BD française qui ont marqué des générations de lecteurs, et continue de faire rire aux éclats les novices comme les fans de la première heure.

Gotlib, le roi du gag qui déglingue.

Avant de plonger dans nos rubriques fétiches, prenons une minute pour planter le décor. Marcel Gotlib, né en 1934, est un pilier de la bande dessinée franco-belge, un maestro du comique visuel et verbal. Il a révolutionné la BD avec son style inimitable, mélangeant dessins parfois très simplistes et blagues ultrafines, souvent décalées, parfois même politiquement incorrectes, mais toujours savoureusement drôles. C’est dans les années 1960-70 qu’il crée les “Rubriques-à-Brac” dans le magazine Pilote, sa série phare, suivie plus tard par ses fameux “Dingodossiers”. Deux séries cultissimes, qui, chacune à leur manière, démontrent l’immense talent de Gotlib pour raconter des histoires truffées de gags, quasi pédagogiques, mais surtout hilarantes.

Professeur Burp

Les Rubriques-à-Brac“ résume la science de la bêtise appliquée. Imaginez un cabinet de curiosités bizarroïdes où vous pourriez trouver des bêtises sur tous les sujets possibles et imaginables. C’est un peu ça “Les Rubriques-à-Brac”, Gotlib y joue les profs loufoques qui dispensent des cours absurdes mêlés de dessins caricaturaux. On y trouve de tout, de la préhistoire à la physique quantique, en passant par l’histoire, la littérature, les animaux, et même la nature humaine... toujours vus à travers un prisme déformant et hilarant. Les ”Rubriques-à-Brac“, le pendant encore plus déjanté des ”Dingodossiers“. Ici, Gotlib joue avec les codes de la culture, de la science, de l’histoire et du langage pour créer un univers où tout est possible, sauf la logique !

Chaque page est une explosion humoristique, construite autour d’une idée simple, mais déclinée en une multitude de blagues visuelles ou textuelles. Les personnages fétiches sont là, évidemment : le fameux professeur Burp, symbole de ses explications farfelues où rien ne se tient jamais vraiment, mais où l’on rit franchement. 


Les "Dingodossier" est un peu la bible des trucs inutiles, un peu comme ”Le Catalogue d’objets introuvables“ de Jacques Carelman mais indispensables. Chaque dossier est un condensé de faux savoir, où Gotlib dézingue avec subtilité les travers de la société, de la science, ou du comportement humain. Et derrière cet humour se cachent des personnages qui ont marqué toute une génération en les mettant à la sauce satirique la plus piquante.

Par exemple, on trouvera un “Dingodossier” sur “Comment passer pour un intellectuel”, ou encore “Les techniques pour éviter le travail”. Ces dossiers sont de véritables modes d’emploi absurdes et souvent jubilatoires, où l’on reconnaît des situations vécues, amplifiées à l’extrême. Gotlib, avec sa plume acérée et son coup de crayon expressif, nous rappelle que l’autodérision est la meilleure arme contre la bêtise et le conformisme.

Et puis n’oublions pas ses personnages, prenons par exemple Professeur Burp, l’archétype du savant fou à la chevelure hérissée et aux expériences qui tournent toujours mal. Ce personnage, exemple type de la caricature du scientifique  maladroit, nous entraîne dans des aventures où les explosions, rats mutants et inventions ridicules sont monnaies courantes. Il incarne cette fascination-répulsion envers la science fascinante quand elle promet monts et merveilles, hilarante quand elle déboule dans le chaos total. ”Les Dingodossiers“, manuel du parfait dingue. Gotlib manie le second degré avec une aisance déconcertante. Derrière la légèreté apparente, se cache souvent une satire bien mordante. ”Les Dingodossiers“ et les ”Rubriques-à-Brac“ ne sont pas seulement des recueils de blagues, ce sont des miroirs déformants qui nous renvoient à nos propres absurdités.


Impossible de parler de ces œuvres sans mentionner le graphisme. Gotlib n’est pas un dessinateur à la technique sophistiquée, mais c’est précisément ce style simple, souvent presque brouillon, qui donne tout son charme à ses pages. Ses personnages sont souvent des bonhommes ronds, aux traits exagérés, avec ce nez emblématique en pointe. Les expressions faciales sont hyper travaillées, ce qui fait que chaque case respire l’émotion, la surprise ou l’absurde.

Le découpage dynamique, les bulles remplies de jeux de mots, les petites vignettes symboliques ou délirantes en marge… tout concourt à créer un rythme de lecture dynamique, drôle et souvent imprévisible.

En relisant aujourd’hui “Les Rubriques-à-Brac” ou les “Dingodossiers”, on est frappé par la modernité de l’humour, malgré les décennies passées. Gotlib savait se moquer sans méchanceté, taquiner sans agressivité, et surtout, il poussait sans cesse les limites du gag, quand d’autres s’en tenait à la simple blague.

De plus, son œuvre est un hymne à la liberté créative : il n’a eu de cesse de casser les codes du bon goût et du politiquement correct avant même qu’on invente ces termes. Résultat ? Une BD vivante, foisonnante, jamais snob, qui parle à tout le monde et qui invite à décomplexer le rire.


Gotlib et Claire Bretécher

Enfin, Gotlib est aussi un personnage attachant dans le monde de la BD, un passionné qui a su fédérer autour de lui une équipe d’auteurs géniaux (Willem, Claire Bretécher, Mandryka, Alexis, Gossens pour ne citer qu’eux), et créer Le Journal de Fluide Glacial… bref, un univers complet où l’humour graphique règne en maître. Ce qui fait la saveur unique de ces personnages, c’est le style Gotlib un dessin simple en apparence, mais bourré de détails rigolos, un rythme effréné dans les dialogues, des jeux de mots à foison, et surtout une liberté totale dans l’écriture. On passe du gag le plus absurde à la critique sociale sans jamais perdre le lecteur.


Bougret et Charolle
 

Des personnages comme l’élève Chaprot cancre de son état, le commissaire Bougret et son adjoint l’inspecteur Charolles qui prendront vie dans le film ” Les vécés étaient fermés de l'intérieur“ en 1976 sous les traits de Jean Rochefort et de Coluche, le professeur Burp déjà cité, Isaac Newton et les multitudes de  pommes qu’il prendra sur la tête (et même un crocodile), mais il y a un personnage qui apparait dans les deux publications et qui deviendra un personnage emblématique, la mascotte, le fil rouge c’est la coccinelle... Après toutes ces années, les personnages de Gotlib continuent de nous faire marrer parce qu’ils parlent à ce petit grain de folie qui sommeille en chacun de nous. En ces temps souvent trop sérieux, ils nous rappellent que le rire est la meilleure défense contre la bêtise.

Qu’on soit fan de la première heure ou novice curieux, plonger dans les aventures des ”Dingodossiers“ et des ”Rubriques-à-Brac“, c’est comme prendre une bouffée d’air frais dans un monde qui vire parfois au sérieux trop pesant. Alors, la prochaine fois que vous feuillèterez ces albums cultes, prenez le temps de savourer chaque trait, chaque réplique, chaque clin d’œil. Car derrière le fou rire, c’est un véritable génie de l’humour qui s’exprime.

 

Allez, hop ! Un dernier conseil pour la route : ne tentez pas d’imiter le professeur Burp chez vous… sauf si vous aimez les explosions surprises.



dimanche 5 juillet 2026

GROUND CONTROL TO THE BEST-OF, DO YOU COPY ?


MARDI : 5, 4, 3, 2, 1… Ignition ! Pat est parti dans l’espace retrouver David Bowie, qui s’y sentait bien seul, ce que raconte son tube mythique « Space Oddity », qui ne doit pas faire oublier le reste de l’album, entre ballades cosmiques, critiques sociales et embruns psychédéliques.

MERCREDI : Bruno a donné dans le rock FM, et le groupe qui a popularisé le genre, Boston, dès leur premier album qui a connu un succès immense, redéfinissant totalement le genre, compositions et mélodies imparables, un classique incontournable du rock américain.


JEUDI : de la lecture chez Benjamin avec « L’Homme à histoire », un roman qui est devenu culte dans l’Angleterre des années 70, son auteur Malcolm Bradbury y décrit avec humour et gourmandise un prof d’université en quête de radicalité révolutionnaire.

VENDREDI : on a revu un western, et pas des moindres, le fameux « 3h10 pour Yuma », réalisé par un Delmer Daves particulièrement inspiré. Tension et suspens soutenus sur une trame proche du polar, action garantie mais surtout un duel psychologique entre un tueur et son geôlier.

👉 On va se poiler la semaine prochaine grâce à Pat qui a invité Marcel Gotlib et ses Dingodossiers, Bruno sera en compagnie de Neal Black pour du blues-rock, Claude discutera poèmes symphoniques avec Anton Dvořák, et dans la rubrique cinoche "révisons nos classiques", table ronde entre Luc et Vincente Minnelli

Et alors, on dit quoi ? On dit merci le Déblocnot. Y’a pas d’quoi… 

vendredi 3 juillet 2026

3H10 POUR YUMA de Delmer Daves (1957) par Luc B.

 


Dans les années 50, la critique française, et André Bazin en particulier, parlait de sur-western à propos des films de cowboys où la psychologie, voire la psychanalyse, l’emportait sur l’action pure. Une manière de séparer le divertissement, si honorable et réussi soit-il, et le film aux enjeux plus sérieux

3h10 POUR YUMA en est la plus belle démonstration. Delmer Daves, à qui on doit aussi LA FLÈCHE BRISÉE (1950, avec James Stewart) ou LA COLLINE DES POTENCES (1959, avec Gary Cooper) tenait ce film comme son meilleur western. A Bertrand Tavernier, il déclarait : « J’ai essayé de créer un nouveau style dans la manière de raconter une histoire et j’y suis parvenu, du moins je le pense ». C’est rien de le dire…

On est d’emblée frappé par la beauté des images, dès le générique, avec cette diligence au loin dans un immense paysage (le ciel occupe 90% de l'image !) que Delmer Daves à l'heure du Scope couleur flamboyant choisit de filmer en noir et blanc (3h10 pourrait être un Film Noir, la nouvelle adaptée est de Elmore Leonard, auteur de polar) et format VistaVision 1:1.85. Il nous gratifiera plus d’une fois de superbes plans d’ensemble et mouvements de grue, comme lors de l’arrivée d’Alex Potter dans une ville déserte.

On est subjugué par la richesse et les trouvailles des cadres, des angles, des points de vue, une recherche stylistique qu'on retrouve chez Samuel Fuller notamment. Quand la diligence est attaquée, regardez ce plan subjectif du conducteur, panoramique droite gauche sur les bandits, qui finit par cadrer leur chef, Ben Wade (Glenn Ford). Poli, affable, mais la gâchette facile, qui n’hésite pas à tuer le conducteur au premier mouvement de cil. 

L'attaque et le meurtre sont vus de loin par Dan Evans, un fermier à la recherche de ses vaches. Accompagné de ses gamins, non armé, il préfère ne pas intervenir. Wade, magnanime, lui laisse la vie sauve, repart en ville célébrer son hold-up au saloon local. Il a même l'audace de prévenir le shérif de l'attaque qui vient d'avoir lieu, prétextant être passé par là pour conduire son troupeau !   

Là je mets sur pause parce qu’on va toucher au sublime. A-t-on déjà vu séquence pareille dans un western ? D'abord ce travelling qui longe le bar du saloon quand Emmy, la serveuse (merveilleuse Felicia Farr), la moue désabusée face à la dizaine de malfrats, remplit les verres. Et comment Wade lui fait de l’oeil, la séduit, congédie ses hommes pour rester seul avec elle. Le gars est recherché pour meurtre, c'est l'effervescence en ville, mais il choisit de briller, de séduire.

S’installe entre eux une proximité immédiate, comme si ces deux-là se cherchaient depuis des années et venaient de se trouver. Wade a du charme, du bagout. On évoque Paris, ses robes, ses parfums (dans un western ?!), les compliments à deux balles : « - vos yeux sont bleus ? - non, marrons – ils n’ont pas besoin d’être bleus... ». Emmy comprend-elle qu'elle a affaire au tueur ? Plus tard, retour au saloon, Daves ose un truc dingue pour l’époque. Emmy et Wade reviennent de l’arrière salle, elle réajuste sa coiffure, il vérifie son ceinturon. Gestes à peine perceptibles, mais l'allusion ne trompe personne sur ce qu'il vient de se passer derrière le rideau. Et le baiser qui suit, en très gros plan, qui rappelle celui de NOTORIOUS d'Hitchcock, est d'une rare sensualité dans ce monde de brutes.   

Wade fait partie de ces anti-héros détestables qu’on aime adorer. Après s'être joué de tout le monde, il est identifié par Evans, et arrêté par le shérif. Qui conçoit un plan : un faux convoi servira à leurrer ses complices pendant qu'on planquera Wade dans une ferme, pour l’acheminer le lendemain à la gare la plus proche, où il sera transféré au tribunal de Yuma, par le train de 3h10. 

La ferme est celle de Dan Evans, le témoin du meurtre, qui recevra 200 dollars pour servir de chaperon au meurtrier, seulement secondé par Alex Potter, brave type porté sur le goulot. L’argent n’est pas son seul motif d’accepter – en période de sécheresse il en a cruellement besoin – il s’agit aussi pour lui de retrouver l’estime de ses fils, témoins de son inaction lors de l’attaque de la diligence.

Une des figures classiques du western, c’est le duel. A coups de flingue. Ici, ce sera un duel psychologique. Dan Evans, fermier un peu rustre, honnête homme, face à Dan Wade, malfrat séducteur au sourire malicieux. Le soir à la ferme, Wade dîne à la table familiale (on lui coupe sa viande, il porte des menottes), redouble de compliments sur la cuisine, flatte la femme d’Evans que cela en devient gênant. Il lui sert les mêmes bobards qu’à la serveuse du saloon. Quand ils repartent le lendemain, il dit à Alice Evans : « J’essaierai de vous ramener votre mari en bon état ». Un vrai gentleman.

La suite du film se situe presque exclusivement dans un hôtel, Evans et Wade attendent l’arrivée du train, enfermés dans une chambre à l'étage. Les plans sur les montres et les horloges rappellent le décompte de LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, (autre sur-western) la situation est presque identique, y compris dans la difficulté de recruter du monde, la lâcheté des habitants. Un dispositif qui rappelle aussi RIO BRAVO, le huis-clos, l’attente, l’unité de temps, la prison assiégée. Il n’y a que Butterfield, le propriétaire de la diligence, suant de trouille, et Alex Potter, pour garder l'hôtel. 

Dans la chambre les deux hommes se jaugent. Wade cherche la faille, saoule son geôlier de paroles, tente un coup : « Il fallait que j’essaie… tu n’as pas tiré ». Wade exploite les remords d’Evans, sa lâcheté, puis sa pauvre condition de fermier, ses dettes, son incapacité à donner à sa charmante épouse la vie qu’elle mérite. Il tente de l’acheter. Dan Evans encaisse mais reste droit. Il oppose aux arguments de Wade une question de principe moral, toute bête : « Tout le monde à droit à une vie tranquille ».

Je parlais des trouvailles de cadrages, la longue séquence à l’hôtel en regorge, Delmer Daves découpe ses scènes au cordeau. Plusieurs fois il filme depuis l’extérieur de la fenêtre ce qu’il se passe dedans, cela lui donne plus d’espace, de profondeur. 

Visez-moi cette merveille de plan [à 1'20" de la bande annonce], la caméra qui entre légèrement dans la piaule, redéfinissant le cadre, Wade au fond et le canon du fusil d'Evans en amorce à gauche. Car la profondeur de champ joue à fond, on a toujours les deux hommes dans le cadre, le fermier fébrile, doutant jusqu’à bout du bien fondé de sa mission, le tueur amusé de la situation qu'il pense totalement maitriser, Stetson sur les yeux, allongé, sûr d’avoir le dessus sur cet homme rustre. 

C’est évidemment aussi un duel d’acteurs. Van Heflin en fermier (celui de L’HOMME DES VALLÉES PERDUES,) face à Glenn Ford, sans doute un des plus sous-estimés acteurs américains (vu dans GILDA, GRAINE DE VIOLENCE, et deux Fritz Lang RÈGLEMENT DE COMPTE, DÉSIRS HUMAINS).

Delmer Daves fait monter la tension. Il y a plusieurs plans de coupe sur un gars avachi au rez de chaussée de l’hôtel, la tête sous un journal. Le pochetron local, on ne s'en méfie pas. Cette procession funèbre vue depuis la fenêtre, l’enterrement de Moons, le conducteur de la diligence. Les complices qui s’organisent, dehors ça s'agite. Alice Evans, qui n’y pouvant plus d'attendre dans sa ferme rejoint son mari en ville. Les avertissements, on tue dans le dos, basta pour le code d'honneur. Génial plan du corps pendu dans le hall de l'hôtel, mise en garde limpide, la première chose qu'Alice Evans verra en entrant. Les minutes s’égrainent. 

Le train arrive en gare, il est temps pour Evans de sortir avec son prisonnier, déjouer les traquenards, cerné par la bande. Wade prévient ses hommes : « vous n’aurez qu’une seule chance, soignez bien votre tir ».

La dernière séquence, superbe, tendue, noyée dans la vapeur de la locomotive, déjoue tous les pronostics et renforce encore la subtilité psychologique du film. Le thème musical de George Duning retentit une dernière fois, ritournelle qui vous trotte dans la tête. Visuellement, Daves joue sur le contraste des grands plans d'ensemble à l'horizon infini, et d'un coup, ce  plan sur Alice Evans le visage trempé de pluie. Une pluie régénératrice, qui annonce des lendemains plus chanceux. Elle regarde ce train qui part, comme la diligence était arrivée une heure et demi plus tôt.

3h10 POUR YUMA fait sans doute partie des plus beaux westerns dits modernes (comme JOHNNY GUITARE de Nicholas Ray, LE GAUCHER d’Arthur Penn ou plus tard HOMBRE de Martin Ritt), d’une violence sèche, complexe, admirablement photographié - contrastes tranchants et ombres allongées bien noires. Delmer Daves filmait en début et fin de journée pour bénéficier d'un soleil rasant, alors qu'on sait que l'intrigue se situe l'après midi, vers 3h10 ! Au diable la cohérence temporelle, c'est le résultat visuel qui compte, et il est ici somptueux.  

Et cas peu commun, James Mangold en a fait un remake en 2007 avec Russell Crowe et Christian Bale, qui dans mon souvenir était tout à fait recommandable.


Noir et blanc - 1h30 – format 1:1.85