mercredi 29 juillet 2026

The OUTLAWS " Soldiers Of Fortune " (1986), by Bruno



    Finalement, l'engouement engendré par le Rock FM et l'A.O.R. va grandement chambouler le paysage musical. En particulier en Amérique du Nord ; l'Europe et la majorité des autres contrées consommatrices de Rock fort resteront - dans l'ensemble -, moins euphoriques que les Ricains et que leurs proches voisins. L'explosion de groupes tels que Boston, Journey, Foreigner et consorts a un profond impact sur les maisons de disques et les managements, qui voient d'un très bon œil (avide) les lourdes retombées financières. Parfois, ce sont les musiciens eux-mêmes qui voudraient bien goûter au gâteau, enviant les signes extérieurs de richesse des collègues et leur main mise sur les ondes.

     Pour beaucoup d'auditeurs, c'est comme un virus contaminant leur(s) musique(s) préférée(s) ; rabotant ses aspérités, muselant sa sauvagerie, voire, pour certains, émasculant sa virilité (sic). Souvent, la sentence envers les formations qui plient le genoux devant la pression des labels - ou de l'appât du gain -, celles qui polissent notablement leur musique, est des plus dures. La déception pouvant aller jusqu'au rejet complet du groupe autrefois placé sur un piédestal - "crime de haute trahison" à "bande de vendus", à "gibets de potence", à "traitres à la cause", etc. Cependant, dans le lot, il y a aussi ceux qui ont parfois eu une mauvaise surprise en découvrant le résultat final - prêt à l'envoi ou déjà dans les bacs -, bien différent des séances d'enregistrements, un produit final transformé, méconnaissable après un sévère et copieux traitement studio. Sans l'assentiment des musiciens, sans leur demander leur avis. Pour d'autres encore, c'était se plier à la volonté du label et/ou du management, sous peine d'être mis à la porte sans autre forme de procès. Et puis aussi, il faut bien manger, pourvoir aux besoins de la famille - ou de ses addictions...


   Ainsi, pendant une certaine période, soit environ du crépuscule des années 70 au mitan de la décennie suivante, on a pu voir - subir - des mariages contre-nature, de pauvres ou tristes formations qui se sont fourvoyées dans un genre qui ne leur convenait pas. Dans lequel elles étaient aussi à l'aise qu'un ours kodiak dans un 501 (oui, ça coince sévère à l'entre-jambe). Le problème principal c'est qu'on a voulu imposer, ou mieux aiguiller, des directives musicales rigides à des musiciens qui n'avaient pas nécessairement compris l'origine, l'esprit initial de ce Rock dit "AOR", et ce faisant n'avaient fait qu'essayer de le singer ; au risque de se révéler maladroit, voire même caricatural. Heureusement, il y eut aussi de superbes métamorphoses. Comme par exemple celle de Rainbow, qui s'était carrément et magistralement réinvité. Certainement en raison de l'inflexible volonté du sombre et génial Blackmore.  

     Mais s'il y a bien un genre qui s'est distingué par de sérieux ramassages, dont la plupart des groupes se sont difficilement remis -voire,  pas du tout -, s'est dans le Southern-rock. Mais que c'est t-il donc passé ? Était ce une conspiration ? Fallait il éteindre le feu de ces groupes qui devaient représenter aux yeux des cadres un passé révolu ? Même Point Blank, qui semblait dur comme le roc, soudé comme une bande de frères desperados, se compromet dès son troisième élan, "Airplay". Ou Molly Hatchet, qui mollit considérablement avec son boursouflé "The Deed is Done". Ou plus étonnant encore, quand celui qui était renommé pour des prestations scéniques incandescentes, intègre un clavier pour mieux se glisser dans ce rock typé synonyme de dollars faciles. Blackfoot s'en sort bien avec "Siogo" (malgré des frictions ouvertes avec le label) mais se saborde avec "Vertical Smiles" ; et se suicide avec le gluant "Ricky Medlocke & Blackfoot". Et encore, d'autres de la famille "sudiste" n'ont même pas eu l'opportunité d'essayer de survivre en se compromettant : on les a, en quelque sorte, foutus à la porte.

     Néanmoins, quelques entités ont réussi à se réinventer. Des formations qui, miraculeusement, ont réussi une métamorphose leur permettant d'intégrer l'univers chromé et lustré du rock FM sans (trop) perdre en caractère. Soit sans chercher à imiter les ténors de l'AOR.  Évidemment, on comprendra que la majorité des fans de la première heure ont reçu une douche froide à l'écoute des premières minutes de ce "Soldiers of Fortune". Pourtant, la plongée dans des eaux mainstream / AOR n'a pas été soudaine, car cela faisait déjà des années que le groupe de Tampa (Floride) flirtait à l'occasion avec des sonorités plus commerciales. Depuis 1978, avec l'album "Playin' to Win". Même si, l'année suivante, la formation fait machine arrière, renouant avec leurs influences country le temps d'un album. Tandis que le malin "Ghost Riders", de 1980, un de leurs plus gros succès, semble jouer habilement et étroitement sur les deux tableaux, en durcissant le ton, tout en s'adonnant parfois à des cadences nettement plus pop. Enfin, "Los Hombres Malo" succombe - dans les grandes lignes - aux sirènes d'un rock mainstream. Ça essaye bien de mordre de temps à autre, mais les dents ont été bien limées.


   "Soldiers of Fortune", paru après quelques années d'absence, en 1986, se distingue déjà par une production particulièrement travaillée - en avance sur son temps, où paraît cohabiter chaque instrument dans un équilibre quasi parfait, où chaque intervention semble être mise en valeur. Ensuite, si indéniablement, The Outlaws sont passés de l'autre côté (du miroir), s'offrant - d'apparence - corps et âme aux esprits "malos" des ondes, ils ont trouvé un étroit chemin leur permettant de préserver leurs racines. Ainsi, plutôt que quelques imitations sans jus et souvent sans grande conviction qui ont ponctué les albums passés, The Outlaws tente une exploration risquée dans une nouvelle contrée. Une nouvelle terre qui n'est pas vraiment celle qui a été largement défrichée par les poids lourds du Rock FM. Disons qu'ils sont parvenus ici à fusionner leur southern-rock à un tempérament soft-rock et d'AOR, sans chuter dans la caricature.

     Bien entendu, comme généralement dans ces cas, cette mue déplait copieusement à une bonne partie du public qui la rejette avec véhémence. Des mécontents qui attribuent la faute au retour d'Henry Paul qui, bien que présent sur les trois premiers opus et auteur de deux sympathiques albums avec son Henry Paul Band, s'est sévèrement compromis avec sa dernière réalisation "Anytime" qui sonne comme un Boston s'adonnant au southern-rock. Une colère également reportée sur Randy Bishop, co-producteur (avec Spencer Proffer), qui participe activement à la composition et apporte son concours... aux claviers. Pourtant, c'est un très bon album. Certes, les couleurs country qui habillaient autrefois le groupe, sont ici des plus délavées - malgré quelques résurgences avec notamment le sobre "Cold Harbor" - ; certes, en dépit de la présence de trois guitaristes, les joutes de guitares sont rares ; certes, ça trempe dans le (hérétique) rock FM. Il n'empêche. Non seulement ce neuvième album n'a pas vieilli, mais il a aussi toujours une certaine classe - de celle qu'on acquiert au fil du temps, des erreurs, de la souffrance. Probablement que sans le passé glorieux de The Outlaws lié au southern-rock - voire, pour certains, à ses fondements -, ce "Soldiers Of Fortune" aurait eu une toute autre carrière. Peut-être même qu'il aurait pu devenir, à juste titre, un classique. Parfois, honni, il préfigure pourtant une bonne frange des artistes de Country-rock de ce siècle.

     Avec des titres tels que "The Outlaw", "Watcha Don't Do", "Just the Way I Like It" et "Racin' For The Red Light", le Southern-rock est toujours à l'honneur. Même si les chœurs peuvent loucher vers le rock FM, même si quelques bribes de programmation pointent à l'occasion le bout de leur nez, même si les guitares sont plus mesurées, The Outlaws démontrent avec ces pièces qu'ils peuvent encore chevaucher des mustangs à cru dans les grands espaces. 

Sur un étroit chemin, en équilibre entre de capiteux parfums "southern" et des fragrances mélodiques, la chanson éponyme s'efforce de maintenir l'allure. Cinq pièces assez proche de la mouvance du "Siogo" de Blackfoot, le chrome et le rutilant en plus. Plus sournois, "Lady Luck" sur la cadence d'un trot (de travail), n'en est pas moins vif et saisissant. "Just the Way I Like It", franchement plus farouche, est une reprise de Billy Thorpe (single de l'album "Stimulation" de 1981), co-écrite avec Spencer Proffer (1)

     Parmi la ribambelle de rock vifs un brin efféminés, sont incérées deux petites pépites de rock aéré et mélodique. "The Night Cries", qui sur un lit de guitares ciselées, résonne dans une nuit bleutée, froide et étoilée, un atermoiement, cruelle révélation d'un gâchis irrattrapable  "à travers les rêves fanés, les murmures se muent en cris. Nous pensions avoir l'éternité devant nous. Qui sait ce que signifie l'éternité ? Mais chaque soleil couchant tombe devant un ciel de lune. Les mondes tournent, les cœurs brûlent, et pourtant nous nous demandons pourquoi". Autre gâchis, dans le giron d'un country-rock semi-acoustique et assez classique, "Cold Harbor" réouvre la blessure de la guerre de Sécession. Précisément celle de la bataille du même nom, qui se singularise pour être probablement la première guerre de tranchées, avec ses horreurs, ses absurdités, ses crimes. Malgré les ans - plus de 120 ans plus tard -, la "Bataille de Cold Harbor" est restée tristement célèbre pour l'importance des pertes humaines en peu de jours, et pour l'entêtement du général Ulysse Grant (ce fut un regret, une erreur de jugement qui le hantera jusqu'à la fin de ses jours) - futur président des États-Unis. Suite à ce terrible évènement, parfois nommé "massacre", la presse le surnomme "Le boucher".  Un peu perdu au milieu du disque, "Savin' by the Bell" est probablement le morceau le plus franchement "AOR", et ses chœurs en "who-whooo" ont dû faire dresser bien des cheveux sur la tête d'un "confédéré". C'est pourtant là encore, une belle pièce. Pas un gros morceau, mais un truc plaisant, assez californien, qui se marie bien avec l'ensemble.

     Aujourd'hui, les avis sont partagés. Un album toujours conspué par certains mais porté aux nus par d'autres. À sa sortie, cet album n'a pas trouvé son public et, par rapport à tous les albums précédents, il affiche des ventes bien décevantes. L'intégration du label par CBS n'arrange pas les choses - la promo n'étant pas vraiment assurée -. "Soldiers of Fortune" parvient tout de même à intégrer les charts US ; c'est le dernier album du groupe à s'y immiscer. Une injustice pour ce groupe valeureux, qui va encore sortir une petite poignée de belles galettes - "Diablo Canyon" (1994), "It's About Pride" (2012) et "Dixie Highway" (2020). "Soldiers of Fortune" marque le dernier soubresaut commercial du groupe, juste avant une longue traversée du désert ponctuée de fréquents changements de musiciens, de désaccords, de réconciliations et de décès. 


  1. "One Last Ride" (Randy Bishop, Chuck Glass) – 4:26
  2. "Soldiers of Fortune" (R. Bishop, L.C. Cohen, H. Paul, Thomasson Alan Walden) – 3:32
  3. "The Night Cries" (R. Bishop, Cohen, Paul, Thomasson) – 4:36
  4. "The Outlaw" (Duane Evans, Steve Grisham, H. Paul) – 3:49
  5. "Cold Harbor" (C. Glass, H. Paul) – 4:26
  6. "Whatcha Don't Do" (P. Thomasson, Paul, John Townsend) – 3:50
  7. "Just the Way I Like It" (Spencer Proffer, Billy Thorpe) – 4:02
  8. "Saved by the Bell" (R. Bishop, Jon Butcher) – 3:56
  9. "Lady Luck" (Evans, Grisham, H. Paul) – 3:52
  10. "Racin' for the Red Light" (Bishop, Freddie Salem, Thomasson) – 6:03


Henry Paul - guitars, vocals, background vocals
Hughie Thomasson - Lead guitar, lead vocals, background vocals
Steve Grisham - Lead guitar, background vocals
Chuck Glass - bass, keyboards, background vocals
David Dix - percussion, drums

Randy Bishop - keyboards, programming, backing vocals
Jon Butcher, Bart Bishop, John Townsend, Stacey Lyn Shaffer - backing vocals
Buster McNeil - guitar, backing vocals
Jimmy Glenn - drums
Dwight Marcus - Drum Programming [Electronic Percussion Programming


(1) Il n'est pas rare de retrouver sur un album produit par Spencer Proffer, notamment ceux sur son label Pasha, une reprise d'une chanson qu'il a co-écrite. Probablement un moyen de récupérer un peu de royalties pour droit d'auteur, tout en espérant faire découvrir l'album (qu'il a produit) où figure l'original.



🎼🎶
Autre article / The Outlaws 👉 " Dixie Highway " (2020)

mardi 28 juillet 2026

Supertramp : ” Breakfast in America“ (1979) - par Pat Slade


Les chroniques de l’été avec un classique de Supertramp que tout le monde connait.



Les Clochards aux Petit Dej’



Sorti en 1979, ”Breakfast in America“ est sans doute l’album le plus emblématique de Supertramp, un groupe britannique qui a su mêler rock progressif et pop avec une finesse rare. Cet album, à la fois mélodique et rythmé, est une véritable pépite musicale qui a marqué la fin des années 70 et a permis au groupe de toucher un large public. Il n’y a pas grand-chose à redire sur cet album. Donc voici une plongée détaillée, dans cet opus devenu classique.
Gone Hollywood“ : Signé Davies et Hodgson, on est tout de suite dans le bain, un morceau qui donne la couleur de ce que sera la suite de l’album. The Logical Song“ : Dès la première piste, Supertramp frappe fort. ”The Logical Song“ est un hymne à la nostalgie et à la quête d’identité. Avec ses paroles introspectives, Roger Hodgson aborde le passage délicat de l’innocence enfantine à la complexité adulte. La musique est à la fois entraînante et mélancolique, grâce à un arrangement riche en claviers et un solo de saxophone mémorable. Ce titre est vite devenu l’un des classiques du groupe, à juste titre. ”Goodbye Stranger” : Une touche mélancolique mais énergique, une instrumentation caractéristique du style de Supertramp à cette époque. Les paroles de la chanson sont inspirées des virées du groupe sur les routes. 

Breakfast in America“ : La chanson-titre est un vrai coup de maître. Avec son rythme enjoué et son refrain contagieux, Elle dépeint un regard ironique et légèrement sarcastique sur le rêve américain vu depuis la Grande-Bretagne. Le jeu de piano est particulièrement marquant, et les chœurs féminins en harmonie renforcent ce côté kitsch assumé, presque cinématographique. ”Oh Darling“ Un brin plus rock, le morceau propose une instrumentation plus élancée et un feeling plus direct. La voix de Hodgson est plus rauque, un contraste intéressant avec le côté pop des autres morceaux. C’est une invitation à la simplicité affective, portée par une rythmique dynamique qui ne lâche jamais.

Take the Long Way Home“ : Ce titre est une ballade pleine de mélancolie et d’introspection. L’arrangement, qui mêle piano, basse et synthétiseurs crée une atmosphère douce-amère. C’est une chanson qui parle du besoin d’évasion, d’un voyage intérieur nécessaire quand la réalité devient lourde. Supertramp excelle ici dans l’art de rendre complexe une émotion simple. ”Lord Is It Mine“ : Un moment spirituel dans l’album, ce titre interroge avec pudeur le rapport à la foi et aux doutes personnels. La mélodie est plutôt apaisante, presque méditative, avec un travail soigné sur les percussions et les claviers. Ce morceau offre une respiration dans le flot parfois très énergique des autres chansons.
Just Another Nervous Wreck“ Plus funk et groovy, cette chanson apporte une touche de fraîcheur et d’humour. Elle parle des petits tracas de la vie avec légèreté, presque comme une thérapie musicale. Le jeu de basse est particulièrement inspiré et donne envie de bouger, tandis que la voix de Davies ajoute une nuance supplémentaire au chant principal.

"Casual Conversations" : Une jolie ballade de Rick Davis avec son piano, presque mystérieuse, où le piano prend le devant. Son ambiance feutrée souligne le talent du groupe pour créer des moments variés tout en gardant une cohérence globale . Child Of Vision : L’ambiance se fait plus lumineuse C’est une chanson rythmé, un rappel que même lorsque les choses vont mal, il y a de l’espoir. La complémentarité vocale entre Hodgson et Davies illumine ce morceau qui aurait pu, par sa sonorité, faire parti de ”Crime of Century”  termine l’album sur une note positive.

Breakfast in America“ est un album qui mélange habilement les émotions et les styles. Supertramp réussit le pari de proposer des chansons accessibles sans jamais sacrifier la qualité musicale ou la profondeur des textes. Entre mélodies accrocheuses, paroles intelligentes et jeux d’instruments subtils, cet album reste aujourd’hui un incontournable du rock progressif accessible. À écouter absolument, surtout un matin avec une bonne tasse de café, pour bien commencer la journée.


dimanche 26 juillet 2026

L’ODYSSÉE DU BEST-OF


MARDI : Pat s’est remis un Beatles sur la platine, « Help ! », qui est aussi la bande son de leur film éponyme, au-delà du tube écrit par John Lennon, les Fab Four y gardent leurs esprits malicieux et leur sens de l’humour pour des titres rock, folk ou pop.

MERCREDI : s’obstinant dans sa quête des origines de Rock Fm, ou AOR, Bruno est parti enquêté du côté de chez Grand Funk Railroad dont l’album « Born to die » s’éloigne de l’aspect brutal de leurs premiers opus, une musique plus mélodique, aérée, moins crue.


JEUDI : Claude exulte et se réjouit de nous avoir fait écouter ce « Motet » de Mozart « Exsultate Jubilate », une œuvre d'une douzaine de minutes écrite pour soprano ou castrat, le Toon nous a sélectionné l’interprétation de la soprano suisse Edith Mathis.

VENDREDI : heureux qui comme l’Ulysse de « L’Odyssée » a fait bon voyage, guidé dans sa quête par Christopher Nolan, une superproduction à l’ancienne, visuellement impressionnante, mais désincarnée, bruyante, et qui manque de souffle et de merveilleux.

👉 La semaine prochaine, Pat accueille les londoniens de Supertramp, Bruno parlera de southern rock (mais de qui ?), Benjamin a lu le dernier Boualem Sansal, et Luc réunira un sacré casting issu de la Comédie Française 

vendredi 24 juillet 2026

L’ODYSSÉE de Christopher Nolan (2026) par Luc B.


L’adaptation de l’Odyssée d’Homère par Christopher Nolan était un défi à plus d’un titre. Scénaristique d’abord, vu la matière première, et technique, puisque le réalisateur utilise le format 70mn Imax argentique** et ces caméras grosses comme des camions. 

Tournage particulièrement pénible, car on ne trimbale pas ce genre de matos dans un sac à dos. Or 
Nolan (aux antipodes de James Cameron) filme tout en décor naturel, sans recours aux procédés numériques. Pour les scènes de dialogues, les acteurs ne voyaient même pas leurs partenaires derrière la machinerie, Nolan a imaginé un système de jeu de miroirs  ! Ce qui explique ce déficit d'incarnation des personnages ? 

Je ne vous ferai pas l’injure de raconter l’histoire. Si ? Bon, alors rapidos. Ulysse (Matt Damon en jupette) roi d’Ithaque, part en guerre sauver la belle Hélène (Lupita Nyong'o), assiège la ville de Troie, parvient à la faire tomber grâce à la ruse du cheval du même nom. Il devient un héros. Mais le voyage de retour sera semé d’embûches : dieux contrariés, géants casqués, Cyclope, Circé la magicienne, l’envoûtante Calypso, les Enfers... Pendant ce temps, sa femme Pénélope l’attend en faisant de la broderie, assaillie de prétendants qui espèrent l’épouser. Sans nouvelle d’Ulysse au bout de 20 ans (même pas un texto ?) elle envoie son fils Télémaque aux nouvelles. Antinoos, censé veiller sur l’héritier, ourdit un complot contre lui…

On sait Christopher Nolan obsédé par l’idée de temps, celui qui se distend dans INTERSTELLAR, s’efface dans MEMENTO, fait des saltos dans INCEPTIONou repart à l’envers dans TENET. Dans L’ODYSSÉE, c’est le temps qui fuit, qu'on ne maîtrise pas, qui emprisonne. Pour Pénélope qui défait tous les soirs la tapisserie qu’elle brode pour la reprendre le lendemain. Elle avait promis que son ouvrage achevé, elle prendrait un nouvel époux parmi les prétendants qui investissent chaque soir sa maison. Pour Ulysse (en VO il s’appelle Odyssius ?!) qui en perd la notion, recueilli par la belle Calypso après un énième naufrage, qui lui administre un filtre maléfique pour le garder auprès de lui. Il restera 7 ans.

La nymphe est jouée par Charlize Theron, qu’on voit surgir de l’onde telle Ursula Andress dans DR. NO (ou la pub Dior J'adore). Franchement, a-t-on besoin d’une potion magique pour rester buller avec une telle créature sur une plage ensoleillée de Grèce… Pas crédible deux secondes l'Homère !

Commençons par ce qui m’a plu. Nolan, dans la partie centrale de son film, réussit de belles scènes. Dont celle où les hommes d’Ulysse s’invitent à la table de Circé (inquiétante Samantha Morton), qui les transforme en cochons, caressant d’abord leur visage, maternelle, puis les malaxant, les sculptant comme de l’argile pour en faire des porcs. Effets spéciaux vintage, comme dans LE LOUP GAROU DE LONDRES. Images limite gore, et réellement impressionnante. L’épisode du cheval de Troie est moins drôle que dans SACRÉ GRAAL, mais le point de vue des hommes cachés à l’intérieur du canasson est bien trouvé. La bataille qui suit est impressionnante, de nuit, à la lumière des flambeaux. Dommage que cette séquence soit morcelée aux quatre coins du film.

L’épisode du Cyclope est trop vite expédié, sans réelle angoisse, exit la fameuse réplique « je suis personne ». Mais l'horrible créature est réussie, avec ce visage comme modelé de travers, un animatronique de 18 mètres de haut. Je pensais que les hommes d’Ulysse lui faisaient boire du vin avant de l’éborgner, pas ici. Car j’ai en mémoire le ULYSSE de Mario Camerini (1954) avec Kirk Douglas, et j'avais bien aimé l’Homère d’alors.

La baston avec les Lestrygons (géants en armures argentées) est visuellement réussie, je me demande si Nolan n'aurait pas visionné l'EXCALIBUR de John Boorman juste avant... On a de très beaux mouvements de foule sur des plages immenses, ou des paysages brumeux, nuageux, des ciels plombés, décors naturels dénichés en Écosse, ou en Islande pour la scène aux Enfers, visuellement superbe avec ces morts qui sortent du sable noir volcanique. La palette de couleurs est très éloignée de la mer Ionienne, davantage raccord avec un épisode de GAME OF THRONES, qui semble être la référence esthétique du film. Si on ajoute certains costumes qui renvoient plus à BATMAN qu’à HERCULE ou MACISTE, le compte n’y est plus (l’armure d’Agamemnonle roi barbu qui s’avance, bu qui s’avance, bu).

Ah oui, on est passé à ce qui m’a moins plu… C'est quoi cette construction alambiquée ? Christophe Nolan aime distordre la linéarité, certes, mais pourquoi ce récit sur trois temporalités qui se télescopent ? L'Odyssée c'est un voyage, une trajectoire droite, interminable pour le héros. En revenant sans cesse à Calypso, ou le siège de Troie via les flashback, Nolan brise cette continuité. D'où ce manque de souffle, d'aventures. Le film donne l'impression de faire du surplace. Il lui faut 25 minutes d’exposition - qui retardent le départ de l'action - pour présenter tous les protagonistes et enjeux. Ce qu'il aurait eu largement le temps de faire en cours de route.

Tourner en Imax 70mn pourquoi pas, mais quasiment aucune salle de cinéma n'est en mesure de projeter le résultat tel que souhaité par le réalisateur. Comme un bateleur de foire Nolan annonce vous allez voir c'que vous allez voir... on paie, on entre, et on ne voit rien ! Je te files les clés de ma Porsche Carrera 911 mais tu ne dépasses pas le 30km/h.  

La dernière séquence du retour, fameuse avec le défi de l’arc à bander, est décevante, brouillonne, montée avec des plans qui ne dépassent pas 3 secondes. Je ne pensais pas dire ça un jour de Christopher Nolan : elle est où la mise en scène ? D'autant que l'épisode est célèbre, c'est comme Robin des Bois qui arrive encapuchonné au concours de tir à l'arc, on connait le truc ! 

Mais y’a pire. L’ODYSSÉE est encore plus insupportable à écouter ! Les dialogues hésitent entre sentences tragiques, profondes (pompeuses ?) et langage contemporain. Première réplique d’Ulysse : « Va falloir se tirer de cette putain de plage ! ». Gloups ! C'est le soldat Ryan qui parle depuis Omaha Beach, ou Rambo ? Car, et ça c'est pas bête, Nolan fait d'Ulysse un vétéran traumatisé par son passé guerrier, conscient de ses excès de violence (la prise de Troie a été un massacre) puis contraint de sacrifier des hommes, ne pouvant pas les sauver tous. Comme dans ce choix cornélien du passage entre Charybde et Scylla. A se demander s'il veut vraiment rentrer chez lui. 

Si sur la fin la musique fait entendre quelques bribes d’instruments antiques, 95 % de la bande son est un grondement électronique continu, une fusée Ariane (sic) qui tel Sisyphe n'en finirait pas de décoller, des ultra-basses hyper saturées qui font vibrer les fauteuils. Nolan se dit fan absolu de Kubrick et de son 2OO1, film dont l'originalité première est... le silence angoissant.

Comme les matelots qui se bouchent les oreilles de cire pour ne pas entendre le chant des sirènes, j’avais prévu les boules Quies, mes acouphènes ayant décuplé après OPPENHEIMER, mais ça n’a pas suffit. Et ça monte crescendo, plus fort, plus vite. Pas une minute de silence, de repos, de répit, chaque centimètre carré est rempli ras la gueule de bruitage. J'espérais une pause pour entendre le chant envoûtant et mélodieux des sirènes... Peau d'zob ! Scène expédiée. 

Et les acteurs ? Y’en a plein, et des connus. Interprétation sans d’éclat, Matt Damon est massif, torturé, voix caverneuse, Tom Holland a l’air un peu con con, Robert Pattinson joue bien les fourbes, les autres sont méconnaissables ou ne font qu’une apparition. Je retiendrai du casting Anne Hathaway.

Christopher Nolan s’empare d’un récit homérique pour nous livrer un film qui ne l’est pas, plombé par une esthétique héroic fantasy contemporaine. Un film sans réel panache épique, sans féerie ni merveilleux, sans frisson, d’un sérieux de moine jésuite.


couleur  -  2h52  -  pellicule 70mn Imax 1:1.43 (disponible en ratio 1:2.39)

** l'Imax selon Christopher Nolan utilise une pellicule 65 mn à défilement horizontal, donc une surface d'impression 4 fois supérieure à la normal. La bande est dupliquée sur une pellicule 70 mn pour la projection. Le ration d'image est de 1x1.43 [le cadre rouge sur le photo ci dessous]. Sauf que rares sont les salles équipées de projos 70mn Imax (3 en Europe, dont une à Montpellier !) donc 99% des spectateurs, dont mézigue, verront le film dans une version recadrée "scope", amputée quasiment de moitié, pour s'adapter aux écrans classiques [cadre jaune]. L'expérience immersive tant vantée par la promo n'est donc pas au rendez-vous.