C’est ce qu’on pourrait appeler
une fausse bonne idée. Calquer l’intrigue sur FENÊTRE SUR COUR
pour rendre hommage à Hitchcock. Reprendre l’idée est une chose,
reprendre la manière en est une autre, où comment se tirer une balle
dans le pied.
La première scène surprend. Située au XIXè siècle,
le marquis de la Rose, fin bretteur et détective privé, met un terme
à une de ses enquêtes, un duel avec sa botte secrète. Au moment de l'assaut il est dérangé par… un coup de sonnette. Cut, bascule temporelle, François
Tarnowski ouvre la porte en robe de chambre, contrarié d’être
interrompu par sa concierge dans sa séance d’écriture…
François Tarnowski
est l'auteur de romans policiers historiques, alter ego du marquis de la Rose. La scène vous rappelle quelque
chose ? LE MAGNIFIQUE de Philippe de Broca, avec Belmondo dans le double rôle de l'écrivain hirsute et de l'espion Bob
Saint-Clar. Rémi Bezançon reprend le même principe du héros de fiction qui s'invite à l'écran. Donc Hitchcock et de Brocac'est fait, le suivant sera Ernst Lubitsch. Lorsque le
comédien Yann Kerbec qui joue Hamlet est dérangé dans son
monologue par une spectatrice qui sort de la salle… même gag que dans TO BE OR NOT TO BE. On remarquera sur scène, en figuration, les quatre Droogs de
Kubrick d'ORANGE MÉCANIQUE.
Vous aurez compris que ce CRIME DU
TROISIÈME ÉTAGE de Rémi Bezançon est une comédie policière qui donne dans l'hommage, ou plutôt bouffe à tous les râteliers. De quel crime
parle-t-on ? On reprend… François Tarnowski est écrivain,
marié à Colette Courreau, prof de cinéma à la Sorbonne et
spécialiste d’Hitchcock. Ben voyons... Ils reçoivent une invitation de leur
nouveau voisin Yann Kerbec, comédien, qui compte sur le bouche à
oreille du quartier pour remplir la salle où il joue Hamlet. Une pièce
co-produite avec sa femme. Un soir, depuis sa fenêtre (sur cour) Colette surprend une dispute chez
les Kerbec. On ne s'y lance pas que des injures, des statuettes en marbre aussi.
Obnubilée par le film FENÊTRE SUR COUR, Colette se persuade d’avoir
assisté à un crime et entraîne son romancier de mari dans une
enquête.
Au début Colette est sapée comme Diane Keaton, gilet et cravate, et forcément on
se souvient du merveilleux MEURTRE MYSTÉRIEUX A MANHATTAN de Woody Allen où
Keaton entrainait Woody dans une enquête, l’hypothétique meurtre
de sa voisine… Ca commence à faire beaucoup, Bezançon ne sera pas nominé pour le scénario original.
Entre autres soucis, cette intrigue minimaliste, totalement
recopiée, dont on connaît donc la fin. Car Bezançon n’a même
pas fait l’effort de nous surprendre, de justement prendre le
contre-pied d’Hitchcock. Dans une séquence, Colette se rêve
interviewer Hitchcock. C’est tourné en noir et blanc, avec un
sosie d’Alfred, ou de l'IA. Elle lui demande d’expliquer la notion de suspens
à travers FENÊTRE SUR COUR. Un cour théorique qu’on entend en voix off
pendant la scène où Colette et François fouillent l’appartement de
Kerbec. On ne compte plus films qui reprennent des plans hitchcockiens, c'est même devenu un adjectif. Mais là c’est complètement con, bêtement scolaire, et cela desserre la scène, puisque nul suspens, et la mise en scène de Bezancon est cent coudées en dessous de celle d'Alfred.
Le film est concentré sur quatre personnages, le couple de détective amateur, le comédien et sa femme (ah oui, on nous refait aussi le coup de VERTIGO). Un autre couple de voisins n'a pas d'utilité en soi dans l'intrigue. Donc pas trop de suspens quant à l’identité du meurtrier.
Que Guillaume Gallienne joue avec de tels gros sabots, autant lui tatouer « coupable » sur le front
tout de suite.
Si Gilles Lellouche nous fait sourire parfois (les
gadgets foireux d’agent secret qu’il achète !), il ne se
force pas trop, honore le contrat, gêné par la piètre partition qu'on lui donne. Laetitia Casta ne sait pas
s'y prendre, mal dirigée, peu habituée au registre de la comédie, elle est juste mauvaise, et énervante à citer toutes les cinq minutes « Hitchcock
ceci, Hitchcock cela ». Comme dans cette tentative d’expliquer ce qu’est un Mc Guffin, qui a compris
quelque chose ? C’est pourtant simple, chez Hitchcock le Mc
Guffin est un élément du scénario qui fait courir les personnages,
et donc les spectateurs, mais qui n’a aucun importance en termes d’intrigue. Un leurre, un piège à con : le trafic d’uranium dans NOTORIOUS (cela aurait pu
être de l’or, on s’en fout) les microfilms de LA MORT AUX
TROUSSES*, quelqu’un peut me dire ce qu’on lit dessus ? On
n’en sait rien, on s’en fout.
A l’actif de Rémi Bezançon - à qui on doit le très réussi LE PREMIER JOUR DU RESTE DE TA VIE (2008) - une mise en scène alerte, des cadres soignés, un format scope bien exploité, un tournage en studio, à l’ancienne. Mais ça ne suffit pas...
Ce film
rappelle LE PARFUM VERT (2022) de Nicolas Pariser, autre tentative de
refaire une comédie policière dans le style bédé, 50’s, de
Broca / Hitchcock, clins d’oeil à gogo, et qui se prenait
aussi les pieds dans le tapis. Quand on connaît et admire l’oeuvre
et le style d’Hitchcock, ce film pouvait paraître rigolo, mais les
allusions sont lourdes et redondantes, ce ne sont pas des perches
mais des troncs de séquoia qui sont tendus. Si on ne connaît pas
l’original avec James Stewart, ce sera l’occasion à certains de
le découvrir.
Le problème est moins que ce CRIME soit mauvais, mais qu'il soit gênant.
******************
* Hitchcock va plus loin dans son film, puisque l'explication à propos des microfilms est inaudible. La scène se passe sur un tarmac, le bruit d'un moteur d'avion couvre (volontairement) le dialogue !
«
Il y a des dizaines d’écrivains ce sont de pauvres cafouilleux des
aptères ! Ils rampent dans les phrases ils recopient ce que l’autre
a dit … C’est pas intéressant »
Louis Ferdinand Céline se
rendait compte de son crime, maudissait l’écho de son génie
destructeur. Il faut avoir lu et relu « Mort à crédit »,
avoir bu jusqu’à la lie le calice de son cynisme ironique, pour
comprendre que la littérature ne pouvait en sortir indemne. Plus que
mettre le langage oral dans la littérature, l’homme parvint à le
hisser à son niveau. Grâce au parler populaire, ses cruelles leçons
de vie vous percutaient avec une rare violence. Le récit était
pourtant ciselé, le vocabulaire fouillé et la langue riche,
jusqu’au moment où une affirmation plus triviale vous prenait par
le col pour vous expliquer ce qu’était la vie.
« La vérité c’est
que je travaille et que les autres sont des fainéants ! Voilà ce
que je pense ! ». Noircissant des dizaines de pages et se contentant
parfois d’un verre d’eau pour tout repas, l’homme ne cessa
jamais de payer le tribut nécessaire à l’entretien de cette force
sacrée nommée le style. L’utilisation d’une langue directe ne
fut pas pour lui une facilité, mais une esthétique nécessitant des
heures de travail. Au fond, l’écrivain se lançait ainsi dans une
démarche semblable à celle de ces free jazzmen tentant de rompre
avec la tradition pour créer une musique plus intense. Céline ne
fut pas un lecteur boulimique, il affirma d’ailleurs plusieurs fois
qu’il ne lisait que le dictionnaire. Débarrassé d’une trop
lourde influence antérieure, refusant de se laisser emporter par les
sirènes d’une imagination hors sol, l’homme décrétait ainsi la
dictature du « je ». Il affirmait d’ailleurs que pour écrire il
fallait mettre sa peau sur la table et voir ce qu’elle donnait.
Là
où les Hugo, Balzac et autres Dumas eurent la pudeur de cacher leurs
idées et sentiments sous le voile de la fiction, Céline fit de sa
vie une fiction par la force de son style. De cette vision de la
littérature naquit bien sûr la fameuse « Promesse de l’aube »
de Romain Gary, « L’armée des ombres » de Joseph
Kessel, et j’en passe... Mais tous ces hommes furent également
grandis par les circonstances dramatiques de la guerre, ce malheur
donnant fatalement à leur vie une certaine intensité dramatique.
Qu’auraient-ils écrit s’ils n’avaient pas connu le bruit des
bottes et le fracas des obus ? Auraient-ils eu l’idée d’écrire
d’ailleurs ? Nous voilà devant l’éternel constat voulant que
l’époque fait les hommes, que la grande histoire marque de son
sceau les petites.
La guerre, en traumatisant l’auteur du « Voyage
au bout de la nuit » avait engendré un noircissement et un
dépouillement de la littérature. Après avoir vu les hommes tomber
par dizaines sous la mitraille, après avoir regardé des villes
entières se faire raser en quelques secondes et constaté l’horreur
de certains massacres de masses, le génie humain ne pouvait rester
figé à l’époque de la grâce romantique et d’antan.
L’argot
célinien fut au départ le moyen de souligner crûment cette part de
laideur humaine que la guerre dévoila de la façon la plus extrême,
les petites turpitudes de l’individu répondant ainsi aux grandes
turpitudes de la masse. Puis la paix s’est installée en occident,
au point de donner aux occidentaux l’illusion qu’un tel fléau ne
pourrait plus jamais toucher leur sol. L’Amérique eut bien le
Vietnam, la France l’Algérie, mais les horreurs de ces conflits se
déroulaient loin des yeux d’une population insouciante. Si
certains militaient contre la guerre, c’était désormais bien à
l’abri de sa violence. Puisque les armes modernes avaient rendu
impossible l’héroïsme chevaleresque cher à Romain Rolland et
Alexandre Dumas, puisque l’individu roi n’avait pour seule envie
que de se libérer de tout, la liberté serait la nouvelle grande
préoccupation de la littérature.
En prononçant ses mots vient
immédiatement à l’esprit Jack Kerouac et son fameux « Sur
la route ». Initiant le règne d’une nouvelle génération
d’écrivains dite beat, le grand Jack fit du parler écrit le
messager d’un enivrant anarchisme aventurier. Son succès a
aujourd’hui le défaut de faire oublier que, à la même époque,
une jeune femme hors la loi définissait le lyrisme libertaire à la
française.
Albertine Sarazin était bien loin de la tranquillité
rêveuse d’une George Sand ou du calme intellectuel d’une
Marguerite Yourcenar. Ayant connu très tôt la rébellion contre
toute forme d’autorité, elle préféra braver la loi plutôt que
d’accepter la monotonie d’une existence rangée. L’histoire
commençait pourtant moins mal qu’il n’y parait, le placement de
la jeune femme à l’assistance publique lui permettant d’être
adoptée par un vieux couple soucieux de lui offrir un avenir à la
mesure de son intelligence. Car la jeune femme, loin d’être
mauvais élève, se distingue par des facilités d’apprentissage la
menant facilement aux portes d’un bac qui était encore un moyen de
différencier une certaine élite de la plèbe.
Mais avec
l’intelligence vient souvent l’indiscipline et, alertés par ses
professeurs sur son tempérament indocile, les parents adoptifs de la
jeune fille l’envoient préparer son examen dans une pension d’une
particulière sévérité. Puisque l’éducation était devenue une
geôle, elle ne tarda pas à réussir son évasion, la première
d’une petite mais historique série.
Ce ne fut d’abord que sortir
de l’enfermement étatique pour entrer dans l’esclavage de la
prostitution. Mais un tel milieu permet des rencontres qui sont
autant de possibilités de s’évader de nouveau. Le braquage fut
ainsi le salut d’Albertine, mais elle s’y révéla
malheureusement moins douée que pour les cours de son enfance. Vite
attrapée par la police, elle réussit une seconde évasion durant
laquelle elle se blesse sérieusement la jambe. Boitant comme elle le
peut vers la liberté, elle finit par être ramassée par Julien, son
véritable salut. Ainsi commença le parcours raconté dans une
trilogie aussi indispensable qu’oubliée, « L’Astragale »,
« La cavale » et « La traversière ».
Seule
partie à avoir connu une réédition récente, « L’Astragale »
est le récit de l’espoir né et attisé par le seul homme
qu’Albertine Sarazin admirait. Un autre lui tourna bien autour
mais, assumant pleinement cette part de fourberie que les autres
cachent honteusement, elle profita largement de sa générosité
sentimentale en peinant à masquer le mépris qu’elle lui
inspirait. Julien fut une fin, Jean un moyen, la différence d’estime
séparant ces deux hommes n’étant pas sans rappeler cette phrase
de Nietzsche : « Dans l’amour comme dans la haine la femme
est plus barbare que l’homme ».
L’intérêt de
« L’Astragale » ne se situe pas dans son suspense, le
lecteur sentant dès le début qu’une telle histoire ne pouvait pas
bien finir. Non, l’intérêt de ce livre est d’abord contenu dans
l’incroyable énergie que l’espoir donne à l’autrice, et
qu’elle restitue avec une rare intensité. Le lecteur sent la
débâcle arriver mais, fasciné par la force de ce caractère, il se
surprend tout de même à rêver d’une fin heureuse. L’étau
policier finira pourtant par se refermer sur cette romance
crapuleuse, permettant ainsi au mal nommé la cavale de compter parmi
les plus grands récits carcéraux modernes. Si l’enfermement
détruit la plupart des hommes, quelques êtres d’exceptions
parviennent à y trouver une source de transcendance.
Loin de chercher
son salut dans la sociabilité avec ses codétenues, Albertine
Sarazin s’isole au contraire dans ses rêves de bonheur conjugal et
de gloire littéraire. « Le secret des êtres supérieurs est que
les grandes choses se font dans la solitude » dit-elle. La cavale,
Albertine y pense, mais Julien lui interdit, il veut pouvoir l’aimer
au grand jour. Cette cavale est donc intérieure, elle se situe dans
les images produites par le fiévreux cerveau de la détenue, images
qu’elle couchera bientôt sur le papier pour conquérir le monde.
Cette conquête constitue le récit de la traversière, trépidante
suite de petites victoires et de grandes déceptions qui ne
parvinrent à éteindre le courage de la jeune femme.
Le succès
littéraire vint et le bonheur conjugal avec, jusqu’à ce qu’une
erreur médicale ne mette brutalement fin à ce grand destin. La
jeune femme n’avait alors que trente ans, elle laissa ainsi
derrière elle les dernières braises flamboyantes de la verve
célinienne. Après cette trilogie autobiographique, l’héritage de
Céline se limitera trop souvent à des provocations vulgaires et
faussement subversives. Rejetant ce qui n’était plus qu’un
nouveau conformisme, des auteurs tels que Patrice Jean et Sylvain
Tesson revinrent ensuite à une écriture plus classique. Les
partisans de la radicalité vulgaire eux, prospèrent grâce au culte
de la bêtise et de la laideur. Ils font ainsi des trois livres
d’Albertine Sarazin un réconfortant refuge poétique.
Depuis
leur second opus, les Black Crowes ont toujours semblé être sur la
sellette, prêt à exploser en plein vol et à s'éparpiller aux
quatre vents. D'ailleurs, dès ses débuts, la formation s'est
révélée instable, accumulant différentes moutures. On l'a crue
enfin stabilisée à partir de l'incorporation de Marc Ford, mais dès
le renvoi de ce dernier (rincé
par les tournées incessantes et les abus, désillusionné par
l'industrie musicale et le comportement déplacé de "rock
stars"),
elle devient pour toujours une entité à changement perpétuel. Et
puis le groupe se sépare, se reforme, s'engueule, se sépare, se
(re)reforme. Chacun fait son truc de son côté. Et puis, enfin,
contre toute attente, en 2024, les Black Crowes reviennent sur le
devant de la scène avec un quasi impeccable "Happiness Bastards". Un album unanimement acclamé, souvent considéré
comme l'un des meilleurs albums de Rock de l'année. Le groupe semble
avoir retrouvé le feu sacré, même si désormais, outre les frères
Robinson, seul Sven Pipien est un ancien (arrivé en 1997). Steve
Gorman, le batteur des origines, est blacklisté depuis qu'il a
publié une biographie dont certains paragraphes ont contrarié la
fratrie Robinson. Le talentueux Audley Freed n'a pas été
convié non plus. Pas plus que
Marc Ford, pourtant le guitariste en second à avoir cumulé le plus
d'années de service, et qui avait retrouvé Rich Robinson pour monter un nouveau groupe, Magpie Salute. Avec Sven Pipien et le sympathique
et discret Eddie Harsch, parti pour un ailleurs le 4 novembre 2016.
Toutefois, cette énième mouture se révèle solide et efficace. Et
vu son succès, et les ventes en adéquation, on aurait cru que le
Black Crowes de 2024 allait durer.
Que
nenni. En ce début d'année 2026, Les Black Crowes font leur retour
discographique... à la tête d'une nouvelle troupe. Cette fois-ci,
c'est Erik Deutsch qui a eu le privilège d'échapper au siège
éjectable. Sinon, pour la première fois, les frangins se sont
passés des services d'un second guitariste et d'un bassiste. Rich
prenant en charge à lui seul ces deux postes. Cully Symington,
ex-Okkervil River, a été recruté pour les tambours. Et basta. Pour
la première fois, les Corbeaux Noirs se sont réduits à un quatuor
– même si, pour faire bien, on a rajouté
le nom des deux choristes. Plus troublant, et
autre première, la pochette, externe et interne, ne présente que
les deux frérots. Personne d'autre. Histoire de bien confirmer que
les patrons ce sont eux, que les Black Crowes, ce sont eux. Comme si
tous les précédents collègues n'avaient été que des exécutants,
des employés tolérés. Un peu triste. Cependant, on ne peut dénier
que depuis les débuts, seul la fratrie compose. Toutefois, on peut
se demander s'il n'y a pas derrière une « arnaque » à
la « Jagger-Richards », car tous les changements de
mouture ont été suivis par une modification plus ou moins marquée
du son et/ou de l'approche musicale. Cela ne signifierait-il pas que
même si les frangins débarquent avec un panier de plats concoctés
dans leur coin, il y a, au moins au final, une interconnexion avec le
groupe qui colore alors, peu ou prou, ces compositions ? Et
puis alors, qu'en est-il d'un album tel que « Armorica », qui aurait été essentiellement le fruit de diverses jams ?
Ce
« Pound Of Feathers » n'échappe donc pas à la règle :
nouvelle troupe, nouvelle tonalité. Un album qui pourrait, aux
premières écoutes, décevoir même les amateurs les plus fidèles
des Corbacs. De prime abord, il se révèle plus dur, plus sombre et
touffu, boueux, gavé de fuzz grasses (1) noyant les guitares dans une bouillie
de hard-blues jusqu'à parfois écraser le chant – désormais
faillible - de Chris, ainsi que des chœurs devant souvent
s'époumoner pour se faire entendre. C'est pourtant le même
producteur que sur le précédent album, Jay Joyce (avec,
comme précédemment, l'aide de Jason Hall au mixage).
Toutefois, l'album se découvre progressivement, se révélant au fil
des écoutes. Pas sûr qu'il plaise à tous. Au moins, les Robinson
ne se reposent pas sur leurs lauriers, et, à près de soixante ans,
ils prennent encore des risques – quand tant
d'autres au même âge se contentent de tourner en reprenant
inlassablement un set presque immuable depuis longtemps.
Ce
dixième opus semble voué à un creuset de rock dur d'où
s'échappent des émanations corrosives de proto-stoner 70's, de
pré-punk-rock (d'obédience Dictators), de hard-blues imbibé de
fuzz épaisses, d'un rock brut qui serait l'égrégore d'un
prolétariat désabusé et résigné… Rich Robinson n'a jamais été
aussi teigneux avec ses guitares.
Rich, qui nous sort encore un riff d'airain sur « Cruel Steak »,
avec une gratte insatiable et vorace, dévorant une bonne part de
l'orchestration. Seule la batterie est épargné, le chant peine à s'extirper jusqu'à ce que des chœurs téméraires viennent soutenir le prêche
de Frère Chris « … Pas du genre à me
soumettre à la dévotion, mais il y a une première à tout... pour
vivre le rêve, il faut nourrir le démon, il faut créer la scène..
Cruauté, il te faut une cruauté ! J'ai vu les coupables
implorer la pitié ! J'ai vu les pardonnés se relever. Les
morts ont dit qu'ils n'étaient pas pressés. Ils savent que la
chanson ne finit jamais ». Rich fait
encore mieux sur « Do the Parasite ! » avec un riff
magique, imparable et envoûtant. Si on y reste insensible c'est que
soit on déteste la gratte électrique, soit qu'on est sourd, dans un
état lamentable ou carrément dans le coma. La troupe envoie ça en
trois minutes 45'. Car au-delà, ça risquait de flinguer le
carburateur. À mon sens (forcément
discutable), ça a tout d'un nouveau
classique. « Je suis de nouveau au plus
bas, à bout de forces, de nouveau sur les rails. Alors écoutez-moi
crier ! J'ai dit, je sombre comme la douleur ! Écoutez-moi
crier ! Toute le monde fait le parasite ! J'ai dit, tous
les jeunes méchants et voleurs. Les paroles ne valent rien. La
vengeance est de mise ».
Autre
riff de fripouille, sur « Blood Red Regrets », qui
pourrait être une version actualisée de Buffalo, - le groupe Aussie
proto-Stoner -, édulcorée
par des ingrédients du Led Zep de « Presence ». Et ce ne
sont pas les violons qui parviennent à faire baisser la température.
De toute façon, ils sont tabassés par la gratte poisseuse de
Rich. Tandis que « You Call This a Good Time ? »
paraît payer un tribut à d'autres Australiens bien plus célèbres.
En l’occurrence ceux d'AC/DC ; mais, évidemment, en version
trash, souillée. « … Je me sens
débraillé, je parle comme bon me semble. Les mots blessent quand
ils sont acérés. Mais quand la vérité peut vous faire
saigner... »
Probablement
que Black Crowes n'a jamais fait un rock aussi sale, entre sleaze et
garage, qu'avec le lubrique « It Like That » qui fusionne
insolemment les Dictators et Grand Funk Railroad avec Queen of the
Sone Age. Ils y sont d'ailleurs méconnaissables.
Au
milieu de ces charges de rock brut et épineux, « Eros Blues »
s'interpose pour imposer un calme salvateur. Un blues-progressif aux
essences de patchouli, avec un clavecin en toile de fond. Mais la
guitare revient rugir, beugler son
mal-être, et être en phase avec la blessure profonde de Chris.
« L'amour oublie les cœurs brisés. Les
passions brûlent et s'éteignent. Bien, ma solitude n'a pas de
boussole pour me guider. Bien, je me souviens de la première fois où
tu m'as vu pleurer. Oh bébé, je me souviens de tout ce qui m'a
brisé. Tu as ri de moi alors que ton mensonge me transperçait le
flanc. Tu es partie et tu m'as laissé mourir ici. Me voici, me
voici, le cœur dans la main, l'âme mise à nue ».
Malgré
tout, immanquablement, l'influence des Rolling Stones finit par rejaillir, toujours et encore.
D'abord avec une ballade country-rock, « Pharmacy
Chronicles », sombre, émotive, trempée d'un spleen moite. « …
Mensonges, sourires, piqûres d'épingle, remplissage. Il suffit
d'une fois et ensuite tu n'es plus jamais le même. Lits de malade et
tasses de thé, chef-d’œuvre ou version brute. N’appelle pas le
médecin, n'appelle pas le prêtre ! Dis au vieux St Michel qu'il
n'y a pas de fête. Laisse tout derrière toi. Laisse les démons te
trouver ». Ensuite avec l'acoustique
et désabusé « Queen of the B Sides », où Chris semble
encore se livrer, déballer ses propres expériences. Et pas les
meilleures. «Il n'y a pas de joie sans
peine, c'est un fait. Mais ça n'a pas d'importance quand on est au
plus bas, défoncé et déprimé. Si tu ne trouves pas un nouvel
amour, une complice fera l'affaire. Qu'on lise ça dans les journaux
à scandales. Je connais le marché que j'ai conclu. Je sais comment
tout ça se termine. Je ne suis pas aussi bête que j'en ai l'air».
Terreau stonien aussi encore avec l'énergique « Prophane
Prophecy »
Par
contre, plus étonnant, l'autre morceau acoustique, « High and
Lonesome », paraît plutôt s'inspirer de Slade – violon
compris - lorsque ce dernier se laisse glisser vers des ballades
festives nourries de l'accablement des pauvres hères de la classe
ouvrière, fourbus, harassés, ne retrouvant qu'un peu de joie au
pub, auprès de compagnons rassérénés par quelques pintes de
bière.
Le
rideau tombe sur un sombre, froid et inquiétant « Doomsday
Doggerel ». Un rock alternatif
défaitiste, aux effluves de souffre, démoniaque – un peu comme
une continuité de « Walking Into Clarksdale », qui
pousserait à son paroxysme ses morceaux les plus noirs ; ou
une incursion dans le territoire de Bauhaus. Ça sent le souffre. « …
Je peux sentir la ville brûler, voir l'homme saigner, marcher sur le
chemin de la ruine ». Une dimension que
les frangins n'ont jusqu'alors jamais abordé. D'ailleurs, dans
l'ensemble, les paroles n'ont rien de réjouissant ou d'insouciant.
Chris Robinson porte sur le monde et ses propres expériences, avec un humour
cynique, un regard désabusé et pessimiste. Des propos sombres
inspirés par la noirceur de l'âme sur une musique sculptée dans le
sang – conformément à
la sobre colorisation de la pochette – noir, blanc et rouge ?.
(1) Pendant longtemps, Rich Robinson clamait préférer le son d'une guitare branchée directement dans l'ampli, sans effet autre que la saturation naturelle de chaudes lampes. Pourtant, là, il semblerait qu'il ait tapé dans le matos de Beetronics ou d'EarthQuaker Device. Des spécialistes de fuzz qui ne font pas dans la dentelle. Ou sinon, c'est qu'il a flingué ses amplis, qu'ils sont sont à bout de course, prêts à rendre l'âme.
En recherchant une idée de chronique j’ai ressorti un disque
classique que j‘avais acheté par curiosité pour son titre.
Francis Poulenc, Claire Croiza un improbable duo
A l’époque bénie où je courrais les disquaires en quête de la pépite
qui réjouirait ma platine disque, j’achetais tout et rien en matière
de musique classique pour enrichir ma culture musicale. Un samedi
comme les autres, je trainais du coté du Boulevard Sébastopol
pour rejoindre une de mes boutiques préférées ”Radio Pygmalion“
(L’autre était ”disques Clémentine“ Boulevard du Montparnasse).
Radio Pygmalion avait un immense emplacement de disques classiques,
surement le plus imposant que je trouverais dans la capitale, même
celui de la Fnac situé sur le trottoir en face paraissait ridicule.
Donc en fouillant dans cet immense imbroglio de vinyles de toutes
époques et de tous les pays je sortais une pochette avec uniquement
écrit ”Baccalauréat 1977“. N’ayant que mon BEPC, je ne comprends pas pourquoi un disque se
voyait intitulé baccalauréat et en retournant la pochette je compris
que c’était les œuvres musicales imposée à l’épreuve facultative du
bac S2TMD (Sciences et Techniques du Théâtre, de la Musique et de la Danse) ; un bac pour les élèves se destinant à une carrière d'instrumentiste,
de compositeur ou aux différents métiers de la musique. Mais quelle
étaient ces épreuves facultatives en 1977 ?
La face A une était composé d’une œuvre de
Francis Poulenc ”Le bestiaire, ou cortège d'Orphée“ est un cycle de mélodies pour voix et ensemble instrumental mais ici c’est une version piano-voix.Il comprenait initialement douze mélodies, réduites à six avant sa
création et sa publication en 1919, inspirées de poèmes du recueil original de
Guillaume Apollinaire. Je ne
connaissais pas trop l’œuvre de
Poulenc hormis son opéra ”Dialogues des Carmélites“ d’après le scénario de
Georges Bernanos. ”Le Bestiaire“ ? Cela n’a rien à voir avec ”Le Carnaval des animaux“ de Camille Saint-Saëns, l’œuvre
est plus récente et plus hermétique pour une oreille non avertie
même si il écrira de magnifique partitions comme ”Mélancolie,FP 105“. La version de l’album sera enregistrée en 1928avec Francis Poulenc au
piano et Claire Croiza au
chant. Claire Croiza était une
cantatrice mezzo-soprano. Poulenc
était le plus souvent considéré comme un homosexuel, mais lui-même
n’a jamais confirmé ou nié cette rumeur. Mais en 1929, il finit par céder à ses penchants et accepter sa nature
lorsqu’il tombe amoureux du peintre
Richard Chanlaire, qui devient son
amant. De l’une de ses rares liaisons féminines avec une femme prénommée
Frédérique (« Freddy ») naît sa fille Marie-Ange, en 1946bien qu’il ne reconnut jamais être le père biologique. Pour claude,
l'amitié entre Francis Poulenc et le baryton
Pierre Bernac était vraiment
disons... très intense. Ils avaient le même âge et le Toon lisait
déjà Le Petit Parisien"
avant la Guerre… Il a laissé une interprétation de bonne qualité
technique que mon camarade va ajouter. Bref !
Claire Croiza
“Le Bestiaire“ d’un coté Francis Poulenc au
piano et de l’autre
Claire Croizabien établie professionnellement comme chanteuse d'opéra, elle
poursuit sa carrière comme chanteuse de récitals et tout
particulièrement de mélodies françaises. elle aura une relations
privilégiées avec le compositeur suisse
Arthur Honegger elle donnera
naissance à son fils, le compositeur et la cantatrice ne se
marieront pas. Pourquoi le duo
Poulenc et
Croiza n’aurait pas du
exister ? D’un coté un compositeur gay et de l’autre une
cantatrice qui pendant la seconde guerre mondialest membre du comité d'honneur du
groupe collaboration organisation favorable à la collaboration avec l'occupant
nazi.
Poulenc et Cocteau le club des six
Mais revenons en 1928
et ”Le Bestiaire“. Six petite pièce courtes ”Le Dromadaire“ avec une démarche lourde et pesante que le piano représente bien
avec un texte d’Apollinaire qui nous
parle de Pierre de Portugal
fils du roi
Jean 1er du Portugal qui
fut un grand voyageur. ”La chèvre du Tibet“ pas beaucoup de temps pour s’imprégner de ce titre de quarante et
une secondes. ”La Sauterelle“ encore un morceau court de vingt trois secondes. ”Le Dauphin“, ”L’Ecrevisse“, “La carpe“ pour faire plus simple, ce sont six mélodies courtes avec des
poèmes en quatrain.
Otto Klemperer
L’album n’est pas uniquement composé de ces pages courtes, on peut
entendre aussi une belle version de ”St François de Paule marchant sur les flots“ de Franz Liszt interprété par
Aldo Ciccolini qui avait par
ailleurs gravé une belle intégrale d’Éric Satie. Et pour compléter le tout, une version de la “symphonie N°7 en la majeur OP.92” de Ludwig Van Beethoven avec le
Philharmonia Orchestra. Une
symphonie dirigée dans les règles de l’art par Otto Klemperer
avec un des plus beau Allegretto (second mouvement) que j‘ai
pu entendre, mais je suis sûr que le Toon va venir y mettre son grain de sel dans mes propos en y rajoutant
une phrase ou deux par-ci, par-là. Même si ce disque a un peu
vieilli (Ben oui ! Il aura cinquante ans l’année prochaine !) Le côté historique d’entendre
Francis Poulenc au piano garde son
charme et est d’un rare privilège.
Avant les vidéos, le Toon invité à mettre son grain de sel a déjà
précisé que le baryton Pierre Bernac, grand ami de Poulenc sera l'interprète favori du compositeur pour ses mélodies. Au
disque gratouillant de
Claire Croiza de 1927, le disque de Bernac de 1945 avec évidemment Francis Poulenc au piano sonne façon HIFI 😏. Ajoutons que le style de chant
roucoulé de Madame Croiza n'a plus cours, bien heureusement.
Le disque d'Aldo Ciccolini consacré aux pièces méditatives de Liszt
est toujours disponible au catalogue EMI en complément des
Consolations et
magnifiques Harmonies Poétiques & Religieuses... Quant à l'intégrale des
symphonies de
Beethoven par le commandeur
Klemperer qui participa à
hisser le Philharmonia au sommet... (1955 en live ? ou 1960 en stéréo ? Le disque ne le
précise pas). Inutile de préciser que le coffret est lui aussi
disponible (désolé pour les répétitions de vocabulaire…). Allegretto à 14:06...
Détail encore plus stupéfiant, trois exemplaires de ce "LP Bac 77"
sont proposés chez Discogs entre 2,82 € et 4 € (avec 7-8 € de port cependant). Deux sont notés
VG (souvent synonyme de pourri et le 3ème NM (Near Mint - presque
neuf), sans doute un gars qui n'a pas bossé son bac 😁.