Sonia écoute l’air « Sempre Libera » de la Traviata de Verdi. Elle
soupire et dit :
- Ah, Verdi, ses opéras grandioses, et puis pour moi Milan, c’est la
Scala… ou les escalopes
😊…
- Tiens Sonia, cet air que tu écoutes, « Sempre Libera », me fait
penser à toute autre chose : la liberté de celui qui n’est pas
coupable. Et pour ta gouverne, Milan présente bien d’autres facettes
que celle de ville de la Scala ou de la célèbre escalope de veau
panée.
- Toi, tu vas me sortir un bouquin de derrière les fagots ?
- Pas un mais deux : « Que justice soit rendue » et « Mort d’un homme
heureux ». Les histoires de deux juges, amis depuis leurs études, à
Milan…
Palais de Justice de Milan (1930)
Que justice soit rendue.
Roberto Doni, substitut du procureur général de Milan a 65 ans. Il est on ne peut plus
rigoureux dans son approche du travail de magistrat. Il arrive en fin de
carrière, son épouse également. Tous deux issus de la grande bourgeoisie,
ils vivent dans un grand appartement dans un quartier chic de Milan et
souvent, le soir, Doni écoute de
la musique classique en sirotant un verre de vin. Mais avec l’affaire
Khaled Ghezal sa façon
d’appréhender un dosser et de rendre la justice vont être remises en cause.
Dressons d’abord le contexte. Le Palais de Justice de Milan, pour
Doni, « son Palais » depuis déjà quelques années (après avoir exercé son métier
dans d’autres régions), est un imposant bâtiment construit dans les années
1930. Les plaques de marbre tiennent désormais grâce à de gros clous
en ferraille.
Tout y est fatigué. Usé. Trop de dossiers, trop de poussière, une
informatique capricieuse dont
Doni doit assurer la
supervision. Un univers qui sent la routine et le passé. Bref une justice
bien en peine de suivre les évolutions de la société, la violence, le
racisme, le terrorisme qui se développent en ce début du XXIème
siècle.
Rue du quartier Brera en 1955
Et donc l’affaire Khaled Ghezal. Une affaire d’une triste banalité où la drogue conduit à la violence.
Sauf que la victime est une jeune fille de bonne famille,
Elisabetta Medda, fille d’un gros entrepreneur milanais. Et malheureusement elle est
touchée par une balle perdue et se retrouve en fauteuil roulant. Son petit
ami, Antonio Del’Acqua est
vendeur dans une boutique de téléphonie mobile. Bon, de temps en temps, il
consomme un peu de hachish qu’il achète à des Tunisiens, mais rien de bien
méchant à ses yeux. Sauf que… Sauf que peut-être, parfois, il en demande
plus que pour sa consommation personnelle et que donc il faut payer le
fournisseur… Bref. La police essaie de comprendre ce qui s’est passé le soir
où la pauvre Elisabetta a pris
une balle. Il y aurait eu un petit groupe de « migrants » qui les auraient
agressés dans la rue alors qu’ils sortaient d’un restaurant,
elle et
Antonio, et voilà. Vite fait, bienfait, confrontation visuelle avec quatre ou cinq
personnes de couleurs différentes et une personne est désignée comme étant
celui qui a probablement tiré :
Khaled Ghezal.
Il se trouve qu’une jeune journaliste indépendante,
Elena Vicenzi, s’intéresse à cette affaire et veut que
Doni rencontre des personnes de
l’entourage de Khaled car, pour
elle, il est innocent. Ce n’était pas
Khaled Ghezal qui était là à ce
moment-là. Elle envoie un mail, puis un autre, puis demande à le voir, puis
finit par voir Monsieur le substitut du procureur de Milan qui lui dit
simplement que ce n’est pas dans ses attributions de voir ou d’entendre des
personnes en lien avec le présumé coupable et que la police a fait son
travail. En fait, la presse s’est déchaînée autour de cette histoire : ces
migrants tous des assassins etc… Curieusement
Doni qui écrit une sorte de
testament retraçant les faits marquants de sa vie, repense à
Giacomo Colnaghi son collègue et
ami juge mort en 1981. Un sens de la justice très poussé (des
exceptions oui, des erreurs non), une recherche approfondie de la vérité et
du sens que les terroristes des années de plomb pouvaient donner à leurs
odieux crimes.
Et si Elena avait raison ? Si
Khaled n’était pas celui qui a
tiré sur Elisabetta ?
Doni va suivre la quête de
preuves d’Elena, l’accompagner dans sa Fiat Uno pourrie (lui qui a un gros 4X4 Audi) dans
des quartiers totalement ouverts à la diversité des races, au mélange des
pauvretés, à la vie dans la rue et dans les logements plus ou moins
salubres, là où vivait Khaled et
sa sœur. Il va également éplucher de manière très approfondie ce dossier. Il
va même demander conseil à son vieux professeur de droit. Mais même si un
témoin est trouvé, cela ne permettra pas forcément de sauver
Khaled… En tout cas, Doni n’a plus
peur de rien et quitte à flinguer sa fin de carrière, il suivra ses
convictions pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’erreur.
Si on découvre
Giacomo Conalghi dans ce roman,
on peut faire un retour en arrière dans la jeunesse de
Doni et mieux comprendre qui
était Conalghi avec «
Mort d’un homme heureux ».1980 : le très brillant
Giacomo Conalghi est dans le
service de lutte contre le terrorisme. Il a à ses côté deux collègues et
leurs investigations sont sans relâches pour trouver les assassins masqués
qui tirent sans raison apparente sauf celle de détruire le système.
C’est l’époque des Brigades Rouges, dont la violence a commencé avec
l’assassinat d’un procureur en 1976, puis avec l’enlèvement et
l’assassinat d’Aldo Moro
(démocrate-chrétien) en 1978. Alors qu’au départ la révolution
était celle des ouvriers ou des paysans pauvres, une révolution pour mettre
définitivement un terme au fascisme et à l’exploitation du prolétariat.
Conalghi vient d’une famille pauvre, d’un petit bourg, du nord de
Milan, ce qui aurait pu le faire basculer du côté des révolutionnaires mais
sa foi et ses convictions, le motivent pour que la justice soit rendue et
pour apporter aux familles des victimes un peu d’apaisement.
Ces deux romans sont extrêmement intéressants à la fois sur le plan de
l’histoire qui est racontée mais aussi pour une découverte de l’Italie, sans
complaisance mais non sans délicatesse. Les deux juges sont de beaux
personnages. Des héros de notre temps. Merci aux traducteurs de ces deux
beaux textes. A ce jour,
Giorgio Fontana n’a que ces deux
romans qui sont traduits en français, dommage…
MARDI :premier
coup de semonce des teutons, avec Pat et ce « Animal
magnetism » de Scorpions, de la période Matthias Jabs, un
disque aux riffs saignants et à la tonalité sombre, beau succès à
sa sortie.
MERCREDI :amitié
franco-allemande oblige, Bruno a aussi écouté du Scorpions, celui
de la fin de l’ère Uli Von Roth,« Taken by Force »
est un peu le mal aimé, à ne pourtant pas négliger. Hommage au
passage à Francis Buchhloz, le bassiste historique du groupe.
JEUDI :une
page se tourne… l’article de Claude clôt l'intégralité des
chroniques dédiées au catalogue de Gustav Mahler (le Toon aurait pu
payer son coup, pfff) avec « 4 cycles de Lieder », chantés par l'illustre Dietrich Fischer-Dieskau, et
taille un costard à cette chère Paule Druilhe, le bourreau des collégiens dans les années 50-60…
VENDREDI :adapté
du best seller éponyme « Le Mage du Kremlin » dissèque
les rouages de la communication politique avec un Raspoutine issu de
la télé réalité. Olivier
Assayasaffronte
Poutine, avec un Jude Law parfait dans le rôle.
👉 La
semaine prochaine,
dès
lundi, Nema nous fera lecture de « Que justice soit rendue »
de Giorgio Fontana, Pat
restera
dans sa thématique avec un disque solo de Uli Von Roth, Bruno a
écouté du… rock (ah oui ?), Benjamin s’intéressera aux débuts
de Bruce Springsteen, et Luc nous dira s’il a été ensorcelé par
le « Gourou » de Yann Gozlan.
Olivier Assayas et Emmanuel Carrère
(qui fait une petite apparition dans le film) ont adapté le roman
éponyme de Giuliano da Empoli, gros succès de librairie, mais qui honnêtement ne m’avait pas passionné plus que cela. Faute à une
construction qui m’avait paru labyrinthique. Le défi du cinéaste
consistait à fluidifier pour l’écran une histoire de gens qui
discutent assis autour d’une table.
Bien que tout de même un peu
longuet, LE MAGE DU KREMLIN se suit avec intérêt, même assez passionnant dans sa première partie. Assayas a choisi de
garder la construction du roman. Je n'suis pas convaincu.
Le film commence par une série de travellings élégants
dans un parc enneigé, le personnage de Baranov rentre de ballade
avec ses chiens, avant d’accueillir un américain, Rowland, pour
lui raconter son histoire. Le problème est que ces entretiens dans une datcha cossue,
lumière feutrée, service à thé impec, auxquels on revient (trop)
entre deux flash-back, manquent cruellement d’énergie.
La
confrontation tourne au monologue, le point de vue de Rowland (mais
c’est qui, en fait ?) sur les évènements montre peu de
conviction. J’adore l’acteur Jeffrey Wright (au minimum syndical
ici, le pauvre n’a rien à jouer) mais avait-on besoin de lui
puisque Baranov raconte son histoire en voix-off. Le double effet
kiss Cool.
Beaucoup plus intéressant par contre, la plongée dans la Russie du
début 90’s, sous la présidence de Boris Eltsine. La caméra
d’Assayas, cette fois portée à l’épaule, rend compte de
l’effervescence des milieux underground, des soirées chics. On
y découvre le jeune Vadim Baranov,metteur en scène de théâtre
d’avant garde, qui passera ensuite à la production de télé réalité, aussi vulgaire que rentable. Baranov se met en couple avec l’actrice Ksenia, qu’il fera
l’erreur de présenter à son pote Dmitri Sidorov.
Assayas réussit
une belle scène de dîner (et plus tard dans une voiture) captant
les jeux de regards. Il devient évident que Ksenia fera finalement
sa vie avec le virevoltant Sidorov, champagne et caviar servis sur des yachts au
large de Monte Carlo. Mais pourquoi nous tartiner ces scènes
de voix-off ? Tout était très clair à l’écran.
Vadim
Baranov est repéré par Boris Berezovsky, un oligarque aux relations
douteuses (pléonasme) actionnaire de la plus grande chaîne de télé
russe. Paul Dano, au visage poupin, crée un Baranov apathique, discret,
affable, sans charisme, voix suave et monocorde, donc d’autant plus redoutable.
Scène fameuse, les vœux télévisuels de Eltsine, complètement
saoul ou impotent, incapable de sortir de chez lui. Baranov fait
reconstruire son bureau du Kremlin à domicile, Eltsine sera
harnaché à sa chaise pour éviter de se casser la gueule. Incapable
de lire le prompteur, les vœux seront reconstitués en
taillant dans d'anciens discours.
C’est là que l’idée germe
dans l’esprit de Berezovsky de fabriquer de toutes pièces un
successeur à Boris Eltsine, et revenir au concept de verticalité du pouvoir. Il a déjà repéré son poulain, un
colonel du FSB (anciennement KGB), le psychorigide Vladimir Poutine.
A Baranov de mettre toute sa science de producteur et communicant au
service du futur candidat. Des séquences très bien faites, la
composition de Jude Law est sans faute (on le voit
finalement peu), un regard acier et quelques tics de bouche suffisent
pour asseoir l’autorité du personnage.
Si Berezovsky voulait en
faire sa marionnette, la marionnette refusera de se faire manipuler.
Une scène dans un restaurant suffit à sceller le destin du
milliardaire (superbe travelling sinueux vers le tsar), bientôt forcé à l’exil sur la côté d’Azur. Ce
qui vaut mieux que d'exploser dans sa voiture comme d’autres
oligarques, ou se faire expédier dans un goulag de Sibérie, comme Dmitri Sidorov, dont l’ascension qui déplaît au pouvoir.
Une
fois Poutine au pouvoir, le film tourne un peu au livre d’Histoire didactique et chapitré : la Crimée, le sous-marin Kourks, les jeux olympiques de Sotchi, l’Ukraine... Et à chaque fois l’ombre de Baranov qui plane sur les événements. On le voit flatter et mettre en concurrence les pires bandes nationalistes (LesLoups, Hell’s Angels locaux), visiter les usines à trolls. Tout
est fait pour grandir le prestige de Poutine, désinformer
le monde, modeler l’opinion publique. Des aspects qu’Assayas, à mon goût,
aurait pu techniquement décortiquer davantage.
Poutine qui
déteste les intellos, s’avoue dans une humilité feinte piètre orateur, aura tout de même
cette formule qui fera sa gloire : « j’irai chercher les
terroristes jusque dans les chiottes ». Presque du Pasqua dans
le texte !
L’intérêt du film fléchit donc un peu sur la fin. Des chapitres toujours entrecoupés par les scènes entre Rowland et
Baronov qui nuisent à la fluidité du récit. La fin n’est pas
claire, pourquoi le mage perd-il son influence auprès de Poutine, l’élève n’a-t-il
plus rien à apprendre du maître ? Il n’est jamais dit
pourquoi Baranov a renié ses idéaux progressistes pour se mettre au service du
Diable. Ce n’est pas pour l’argent, il s’en fout. Est-ce pour
le pouvoir, par ambition (laquelle, il se plait dans l'ombre) par vengeance, par jeu ? Et si le
dernier plan, superbe, digne de Polanski, est glaçant, on se demande : pourquoi
lui, ici et maintenant ?
La mise en scène d’Olivier Assayas
est toute en élégance, une caméra sinueuse, une belle lumière, un
format scope bien exploité. Bien qu’à plusieurs moments j’ai
repéré une mise au point douteuse (les scènes d’ensemble dans
des restaurants trop floues). Assayas a aussi recours aux images
d’archive, format et texture de vieille VHS, avec visiblement des
incrustations de Jude Law. Le film survole 30 ans de la Russie,
mais au-delà, décortique les arcanes nébuleuses et cyniques du
pouvoir. Entreprise salutaire.
Olivier Assayas a eu un mal fou à financer son film, les co-producteurs bottaient en touche les uns après les autres. Poutine fait peur. Le film a été tourné à Riga, sans acteur russe évidemment, ils devaient avoir piscine. Il lui fallait une star, ce sera Jude Law, très bon choix. Et pour être distribué, le film devait être tourné en anglais, un
compromis pas si gênant que cela.
- Waouh Claude, quelle semaine ! On a écouté tous les disques parmi
lesquels avec Nema et Ferdinand nous devions choisir le CD élu pour le
billet du jour… le dernier consacré à Mahler… Ben on en a choisi deux…
désolé… Tout Mahler aura été commenté je crois !
- Comme tu le soulignes Sonia, cet article va clore l'intégralité des
chroniques dédiées au catalogue de Mahler dans le blog : les dix
symphonies, Le chant de la Terre, La cantate "le Chant plaintif", le
cycle des lieder du Knaben Wunderhorn et quatre cycles de lieder
indépendants. Pourquoi 2 CD Sonia ?
- Et bien dans le premier disque, certains lieder sont accompagnés au
piano par Daniel Barenboim et on a été très touché par la version avec
orchestre des Rückert-Lieder avec maître Böhm…
- Super les jeunes ! Dietrich Fischer-Dieskau nous a offert des
références, il existe d'autres disques mais là nous sommes au sommet
de son art. Quant aux chefs ou au pianiste accompagnateurs, difficile
(mais pas impossible) d'aller plus loin !
- Merci Claude, les autres interprètes ne déméritent pas, mais
j'avoue que pour nous trois, Dietrich nous a bouleversés…
Partie 1 : Et Mahler arriva en France et chez le Toon…
…Malgré la calamiteuse Histoire de la musique de Paule Druilhe –
édition 1949 – impression 1960
Extraits choisis 😩
Chapitre :
L'art contemporain
Paragraphe :
Brahms
:
"La lourdeur des thèmes et de la polyphonie, la valeur inégale de son
abondante production, font que Brahms n'est pas toujours
apprécié, malgré sa maîtrise architecturale et son sens du rythme."
Paragraphe :
Musiciens autrichiens
"Anton Bruckner
(1824-1896) et Gustav Mahler (1860-1911), s'inspirant des
conceptions wagnériennes, mais sans avoir le génie de leur modèle,
donnent libre cours à leur goût du colossal."
"Les symphonies de Mahler, longues et ampoulées…" (lu dans un autre livre scolaire)
- Mais Claude, pourquoi avoir recopié ces inepties ? Aucun des trois
compositeurs appartient à la période contemporaine que je sache… et le
catalogue de Brahms n'est pas très vaste et plutôt pauvre en nanars
musicaux me semble-t-il ?
- Eh oui Sonia, voilà ce que les élèves des classes de 3ème
pouvaient lire dans le bouquin laïc, pas gratuit et obligatoire dans les
années 50-60 pendant les cours de musique. Pour Bruckner et Mahler, tu
as l'intégralité du texte du livre… Ah ça donne envie…
Friederich Rückert
Que Mme Druilhe (1908-2001), professeure au conservatoire et
diligentée en 1949 par le ministère de l'éducation pour écrire un
livre pédagogique repose en paix, le respect des morts s'impose. En dehors
du dédain affirmé envers les trois compositeurs germaniques, Sonia a
souligné des contrevérités démentes, un méli-mélo dû à une inculture
effarante pour une musicologue. Après la folie guerrière nazie, on peut se
révéler germanophobe et de mauvaise foi, mais pas en art. Dans ce cas on
délègue le travail à un spécialiste éclairé ! J'ajoute que l'argument "oui mais c'était mieux que rien"
m'a toujours exaspéré.
Le trio de compositeurs a vécu au XIXème siècle, le
siècle du romantisme, y compris le jeune
Mahler. Certes en quittant ce monde en 1911, il a commencé à jeter des
bases de la modernité dans ses deux derniers ouvrages majeurs… Quant à
Brahms, s'il n'a pas voulu suivre pleinement l'influence de la pensée
romantique héritée des auteurs comme Goethe, Schiller et des
philosophes des Lumières, sa musique d'essence néoclassique n'a
aucun lien de parenté stylistique avec celles de
Mozart
ou de
Haydn
et déborde de poésie… romanesque. Sa production est
trop abondante écrit-elle (135 œuvres… c'est peu), je regrette
de vous contredire Mme Druilhe, mais son catalogue offre, entre
autres les plus beaux cycles de musique de chambre et de symphonies depuis
Beethoven… Chez
Brahms, la qualité l'emporte sur la pléthore notoire à l'époque baroque.
Jusque dans les années 60, on ne joue que très peu ces compositeurs en
dehors des pays anglo-saxons. Le titre du roman porté à l'écran de
Françoise Sagan en 1959 "Aimez-vous Brahms" montre que ce compositeur intrigue… bien que le plus accessible des
trois. Le musicologue Paul-Gilbert Langevin crée en 1957, la
Société française Anton Bruckner qui permettra avec le
complicité de chefs informés de programmer en 1962 la
4ème symphonie
au
concert Lamoureux. (Cela dit la
3ème
avait été jouée en 1894 par
Charles Lamoureux.) Tout cela reste véhément quand on voit que
Brahms
est devenu omniprésent à la Philharmonie, je dirais même qu'il est
difficile d'y échapper 😊.
Mahler - Symphonie N°4 (1968)
Mahler
avait donné lui-même quelques concerts en France, en 1905 à
Strasbourg (ok sous contrôle teuton) et 1910 à Paris. Bien que
défendue par des critiques comme Romain Rolland, après sa mort on
considère sa musique comme indigeste. On ne peut nier qu'il est stupide de
mettre en rivalité la puissante armada instrumentale du viennois et le
raffinement (supposé) d'un
Ravel
ou d'un
Debussy
(ce dernier était sorti de la salle des concerts Colonnes lors de
la première de la
2ème symphonie
de 1910). Citons son jugement : "Ouvrons l'œil (et fermons l’oreille)… Le goût français n’admettra
jamais ces géants pneumatiques à d’autre honneur que de servir de
réclame à Bibendum".
Pourtant le public aime ; lisons les propos d'Édouard Combe en
1922, suisse d'origine et passionné par la vie musicale française
"nous sommes en présence d’un art fait pour la foule, pour les salles
immenses, et capable de faire penser, de toucher, d’émouvoir ces
foules." La
9ème
sera créée en France en 1969 par
Georg Solti
! Pour mon premier concert Mahler, j'assisterai à une interprétation de la
6ème
au TCE vers 1973 et souvenir rare, la
9ème
avec l'Orchestre de New-York dirigé par
Boulez
dans la cathédrale de Chartres vers 1975.
- Ok Claude, petit panorama de l'arrivée de ces compositeurs en salle
française, mais de ton côté, comment as-tu découvert et disons… adoré
?
- Les disques Sonia, les disques…
Dans les années 60, la stéréo permet à trois chefs réputés d'affronter
chacun une intégrale au disque. Ainsi, tourneront sur mon électrophone,
dans l'ordre : la
4ème
par
Rafael Kubelik
(DGG – pochette magnifique),
la
3ème
par
Bernard Haitink
à
Amsterdam
(Philips) et la
6ème
par
Leonard Bernstein
alors directeur de la
Philharmonie de New-York
(CBS), ajoutons Das klagende Liedpar
Winn Morris
(parties 2 et 3 pour EMI). Pour moi
c'est le coup de foudre, pour mes parents, un peu moins, quoique…
J'empruntais ces LP à la bibliothèque municipale de Suresnes pour 1 Franc
(Ah le budget des années lycée). Je découvrirai les autres symphonies et
les lieder plus tardivement…
Alma Mahler et ses filles Anna at Maria (1905)
Partie 2 : Mahler : les lieder au fil du temps
Près de soixante ans se sont écoulées. Dès mon arrivée dans le Deblocnot
début 2011, je me fixais comme objectif de présenter l'intégrale des
symphonies
de
Mahler
et de ses autres œuvres :
cantate
et
lieder
dont le
Chant de la terre, mi-symphonie, mi-lieder… Ce billet clôt ce challenge. Entre
2011 et 2025, l'étude des symphonies s'est achevée par un
billet monumental dédié à la
8ème symphonie (un oratorio ?) encore plus gigantesque que le billet 😊. Écrire cette
chronique m'a permis d'approfondir à titre personnel cette œuvre pour le
moins ambitieuse et sophistiquée tant sur le plan orchestral que lyrique. Si
les partitions sont expansives, le catalogue est restreint quantitativement
: 17 œuvres achevées, soit
dix symphonies, (la
10èmea été achevée par des musicologues) la cantate
Das klagende Lied(premier opus),
Le chant de la terre
et le cycle
Des Knaben Wunderhorn
(Le Cor enchanté de l'enfant)
qui ont tous été écoutés.
Pourquoi ne pas avoir consacré une chronique spécifique à chaque groupe de
lieder ? Ils présentent par leurs écritures musicales des points communs et
pour le choix des textes, deux des plus essentiels recourent à des poèmes de
Friedrich Rückert (1788-1866) et
Mahler
a écrit les textes de ceux mis en musique dans sa jeunesse tout en y
ajoutant divers poèmes d'auteurs moins connus, Richard Leander et
Tirso de Molina. Les sources littéraires sont donc semblables. De
manière chronologique,
Mahler
a composé dès l'âge de vingt ans :
1 - Lieder aus der Jugendzeit
(Chants de jeunesse – 1880-1883) [Gustav Mahler, Richard Leander, Tirso de Molina].
2 - Lieder eines fahrenden Gesellen
(Chants d'un compagnon errant – 1884-1885) [Gustav Mahler].
4 – Kindertotenlieder(Chants pour les enfants morts – 1902-1904)
[Friedrich Rückert].
Tous sont destinés pour voix de baryton ou de mezzo-soprano avec
accompagnement orchestral. Les Chants de jeunesse peuvent être accompagnés
au piano. La discographie est pléthorique. Mais personne ne contestera que
la baryton allemand
Dietrich Fischer-Dieskau
soit l'un des rares chanteurs de légende à avoir enregistré la quasi
intégralité de ces cycles, plusieurs fois pourrait-on ajouter.
On ne pourra que déplorer que
Kathleen Ferrier
n'ait pu enregistrer que les
Kindertotenlieder
et 3 des
Rückert-Lieder
avec
Bruno Walter à Vienne, la souffrance et la mort ne lui ayant pas donné la liberté de
chanter le
4ème
et de graver les autres cycles… Et le son ne lui rendait pas complétement
hommage…
Dietrich Fischer-Dieskau vers 1955
Partie 3 : Dietrich Fischer-Dieskau et Mahler
Octobre 1972 : Théâtre de la ville,
Orchestre national de France dirigé par
Lorin Maazel. Au programme :
5ème symphonie
de
Schubert,
Rückert-Liederchanté par
Christa Ludwig, et la
5ème symphonie
de
Tchaikovsky. Les amateurs vont jalouser mon premier contact avec
Mahler
et la pétillante voix de la Mezzo-soprano au sommet de son art, la diva
discrète qui avait enregistré en 1967 un diamant musical, le
Chant de la Terre
avec Klemperer et le Philharmonia(Clic). Y a-t-il une concurrente dans cette époque stéréo de qualité ? Christa Ludwig
avait enregistré certains cycles pour EMI, mais le disque réédité un
temps a disparu, sans doute pour ne pas faire de l'ombre à ses captations
avec
Karajan…
Faut-il revenir sur l'immense carrière et le génie expressif de
Dietrich Fischer-Dieskau
? Il nous avait quittés en 2012, et je me devais de rédiger un
hommage qui ne soit pas juste un entrefilet.
(Chronique RIP)
Qu'ajouter ? Que ce baryton à la voix de velour a sans doute tout chanter
pour sa tessiture :
Bach
(le Christ) avec
Furtwängler et d'autres, la première intégrale pour DGG des lieder de Schubert, des rôles d'opéra dans toutes les langues (y compris le russe) : Verdi,
Wagner,
R. Strauss
pourtant avare en personnage masculin de premier rang sauf
Jochanaan dans
Salomé,
Mozart
(Don juan),
Fauré
(Requiem– entendu au TCE) et même
Saint-François d'Assisede
Messiaen
(en partie) à Salzbourg en 1985 ! Il a alors soixante ans, l'œuvre
intégrale dure quatre heures, le rôle-titre étant dédié à
José van Dam.
Rudolf Kempe en 1955
Fischer-Dieskau
: plus de 1500 œuvres enregistrées, 400 CD numériques d'origine ou en
réédition de LP, y compris de l'époque monophonique. Le style est
reconnaissable entre mille, une voix unique capable d'osciller sans emphase
entre la violence et la tendresse, un timbre velouté. Le chanteur
interprète, ennemi de l'hédonisme, il ne chantera jamais une mélodie ou un
rôle opératique pour mettre en avant sa virtuosité.
Pour
Mahler, il ne pourra pas chanter le
Chant de la Terre
qui requiert une voix de ténor. Par contre, il existe un cycle complet du
Des Knaben Wunderhornen complicité avec
Elisabeth Schwarzkopf, l'Orchestre de Londres étant dirigé par
George Szell. De grands artistes, une direction précise mais la mauvaise idée de
chanter certains lieder en duo met ce disque hors-jeu hélas,
Mahler
voulait un seul chanteur suivant les affinités de chacun avec l'un des
textes du recueil de chants enfantins et féériques… (Chronique).
Pour apprécier
Fischer-Dieskau
interprétant les quatre cycles de lieder, écouter deux disques s'imposent.
En 1949,
Ferrier
inaugure la discographie avec émotion avec les
Kindertotenlieder. En 1955, Walter Legge consolide la position du Philharmonia
à l'aide des meilleurs.
Fischer-Dieskau
et
Wilhelm Furtwängler
en fin de vie enregistrent les
Lieder eines fahrenden Gesellen. Était-il prévu que le LP comporte aussi les
Kindertotenlieder
avec le même casting ? Je l'ignore, la mort de Furtwängler
en novembre 1954 ne le permettra pas de toute façon. Le maestro
illustre ne fut jamais un mahlérien engagé. Il joua pourtant les quatre
premières symphonies, notamment la
1ère, et aimait particulièrement diriger les deux cycles de lieder cités
précédemment avant l'arrivée des nazis interdisant la musique "dégénérée" du
compositeur juif.
Karl Böhm vers 1964
En 1956, Walter Legge s'invite à la
Philharmonie de Berlin pour graver une interprétation "historique" du
Requiem allemand
de
Brahms
sous la direction de
Rudolf Kempe, un chef apprécié de "l'écurie" EMI.
Fischer-Dieskau
et
Elisabeth Grümmer
émeuvent comme jamais en tant que solistes. On peut difficilement croire au
hasard à propos de l'initiative que prend Walter Legge : pour
compléter le LP
Mahler, il réunit de nouveau l'orchestre berlinois,
Rudolf Kempe
le maestro spécialiste de
R. Strauss, chef lyrique à la fidélité rigoureuse au texte, pour enregistrer les
Kindertotenlieder
avec
Fischer-Dieskau. On doit admettre qu'il est toujours difficile d'égaler le ton élégiaque
du baryton, sauf par lui-même.
Les directions raffinées et précises des deux chefs se conjuguent pour
offrir une grande cohérence de style à ce premier enregistrement en
monophonie de qualité sonore tout à fait acceptable. L'introduction
cordes-harpe-percussions cristalline sous la baguette de
Furtwängler
ne peut laisser indifférent un mélomane amateur de l'œuvre…
En 1980, paraît un disque original : les lieder de jeunesse
Lieder und Gesänge Aus Der Jugendzeit
sous leur forme originelle, soit un accompagnement au piano, ici
Daniel Barenboïm.
À noter que le disque intègre les lieder des
Knaben Wunderhon
et les trois cycles de la maturité, 3 LP, un coffret unique dans l'histoire
du disque… Il existe une réédition numérique de ces 35 lieder ! On
comprendra mieux pourquoi le choix de ce chanteur pour cette
chronique.
En 1964,
Karl Böhm
qui lui aussi dirigeait peu
Mahler
décide d'enregistrer avec la
Philharmonie de Berlin
et
Fischer-Dieskau
pour la firme Hambourgeoise Dgg. Le programme comprend de nouveau les
Kindertotenlieder, mais il se complète de quatre des cinq Rücket Lieder, ajoutant ainsi une perle à la discographie mahlérienne du chanteur. Comme
ses confrères des années 50
Karl Böhm
a la réputation d'un chef respectueux par rapport aux intentions de la
partition. Dans les rééditions modernes en CD, une nouvelle version de
1968 des
Lieder eines fahrenden Gesellenest ajoutée, dirigée par
Rafael Kubelik
qui à l'époque publie disque après disque l'intégrale des symphonies pour
Dgg.
Partie 4 : De la joie de l'enfance à la malédiction
A -
lieder aus der jugendzeit
Je ne m'attarde pas sur les lieder du cycle
lieder aus der jugendzeit
(Chansons de ma jeunesse). Il s'agit
d'un assemblage de trois recueils. Le volume 1 date des années
1880-1881 et fait appel à deux textes légers et bucoliques du poète
allemand Richard Leander, deux
autressont de la plume du dramaturge
espagnol du XVIIème siècle,
Tirso de Molina, il s'agit de sérénades amoureuses très chastes 😊. Enfin
Mahler
a écrit lui-même une ronde inspirée du conte
Hansel et Gretel des
Frères Grimm. Ces petits poèmes sans prétention pourraient être des
sujets de récitation pour des enfants de la communale 😊*. J'en parle par
soucis d'exhaustivité, ils ont été orchestrés partiellement par
Luciano Berio. Je propose une Vidéo
YouTube réunissant
Christa Ludwig,
Dietrich Fisher-Dieskau
accompagnés au piano par
Gerald Moore (Clic).
(*) Exemple : Frühlingsmorgen (Matinée printanière) – Volume
1
Le tilleul frappe à la fenêtre.
Ses branches chargées de fleurs :
Lève-toi ! Lève-toi !
À quoi rêves-tu ?
Le soleil est levé !
Lève-toi ! Lève-toi !
L'alouette s'est réveillée, les buissons ondulent !
Les abeilles bourdonnent, les coléoptères aussi !
Lève-toi ! Lève-toi !
Et j'ai déjà vu ton joyeux amoureux.
Lève-toi, dormeur !
Dormeur, lève-toi !
Lève-toi ! Lève-toi !
Les volumes 2 et 3 composés en 1888-1889 puisent leurs vers dans le
livre compilant mille chansons traditionnelles destinées aux enfants et si
prisé de
Mahler : Le Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant). La passion pour ce patrimoine ouvre la période éponyme dans la
production de lieder.
Johanna Richter (1858-1943)
On peut s'étonner à la lecture du catalogue des œuvres de
Mahler
de ne trouver que deux genres abordés : le lied et la
symphonie, aucune pièce de musique de chambre, aucun opéra (une
ébauche sans lendemain). Quant à la musique religieuse, elle est partie
prenante dans une seule symphonie, la première partie de la
8ème
(Veni Creator). À la monumentalité
orchestrale des symphonies s'oppose l'instrumentation intimiste des lieder
: effectif chambriste, mais timbres et couleurs variés. Le solfège ne
présente par ailleurs aucune des complexités novatrices de celui des
symphonies et, bien entendu, aucun lied adopte la démesure dans sa
durée.
Mahler
travaillera sur les lieder de la sortie de l'adolescence et de ses études
musicales jusqu'à la fin de sa courte de vie. le
Chant de la Terre, symphonie-lieder étant l'aboutissement génial fusionnel des deux
genres, six lieder richement orchestrés dans un ouvrage d'une heure, durée
de sa
1ère symphonie
"Titan" !. Difficile de nier que le lied ne soit pour le maître un exercice de
préparation à l'écriture des symphonies, certains lieder pouvant être
chantés lors d'une soirée où l'on tient salon ou intégrés dans une
symphonie.
Entre 1884 et 1900, les sources littéraires sont exclusivement les
comptines du recueil duKnaben Wunderhorn. Une exception : entre 1884 et 1885,
Mahler
rédigera ses propres textes comme exorcisme à un chagrin d'amour, cycle
titré
Lieder Eines Farhenden Gesellen.
B – L'univers du Knaben Wunderhorn
Déjà exploité dans les lieder de jeunesse, entre 1888 et
1894, 13 lieder adaptés des chansons populaires formeront un
ensemble sans fil conducteur précis et au titre éponyme. Voir l'article
(Chronique). Les exceptions :
Urlicht : extrait du volume 2, composé en 1893, ce lied se place en
12ème position du cycle du
Knaben Wunderhornet introduit la seconde partie en forme d'oratorio de la
2ème symphonie
dite "résurrection" créée en 1895. Le voici chanté par
Katleen Ferrier, l'orchestre du
Concertgebouw d'Amsterdam
étant dirigé par
Otto Klemperer
en 1951.
Couverture : Ferdinand Hildebrandt
Pour les
3ème
et
4ème symphonies
à l'esprit très proche par son inspiration de la culture légendaire et
villageoise allemande,
Mahler
insère :
3ème symphonie
: 4ème mouvement. Le compositeur fait ici appel à
Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra)
en mettant en musique le poème
Chant de Minuit(entendu dans Mort à Venise de
Visconti en complément de l'adagietto
de la
5ème symphonie, obsédant et sublime) et dans le 5ème mouvement : retour au
Knaben Wunderhorn avec un choral d'enfants et un chœur féminin, un
texte sans titre évoquant des anges commentant la Cène. Voici les deux airs
chantés par
Martha Lipton
et la
Philharmonie de New-York
dirigée par
Leonard Bernstein
en 1962. :
C – Première déception sentimentale :
Lieder Eines Farhenden Gesellen
En 1883,
Mahler
fait connaissance de Johanna Richter, une jeune cantatrice du
théâtre de Cässel dont il est le maestro. Le tempérament excessif du jeune
compositeur qui se révélait déjà dans la cantate
Das klagende Lied
achevéepour ses 20 ans ne peut que prédire des liaisons amoureuses tumultueuses.
Elles le seront… Le sentiment pour la demoiselle est intense mais
platonique. Seuls des courriers brûlants à son ami Löhr donnent des
indications sur cette "passion". La genèse du cycle est confuse.
Mahler
aurait écrit plusieurs poèmes à l'intention de Johanna entre
1883 et 1885, date à laquelle il quitte Cässel, chagriné. La
mise en musique de quatre d'entre eux pour les Lieder Eines Farhenden Gesellen
(chant du compagnon errant) est
ultérieure. Le cycle appartient au romantisme pur : le héros errant, déçu
de vivre des amours si tristes dans une nature si belle… Avouons le,
les textes reflètent un ton désuet et enfantin, mais la musique aux
accents tantôt mélancoliques, tantôt enflammés, est fort séduisante… La
fin de
Die Zwei Blauen Augen conclut
le cycle de manière désespérée, mais à cet âge… on s'en remet… Il seront
créés officiellement en 1886 par Betti Frank, chanteuse au
théâtre de Prague avec
Mahler
au piano.
(Version bilingue).
Gustav Mahler en 1907 Akseli Gallen-Kallela
Luise (✞ 12/1833) et Ernst (✞
1/1834)
D – Lieder sur les poèmes de Rückert et la malédiction
d'Alma…
Entre 1897 et 1900,
Mahler
qui travaille comme un forcené connaît un passage difficile sur le plan de
la santé. En 1900 il ne peut qu'achever la
4ème symphonie
qui referme définitivement la période dite du
Knaben Wunderhorn. Contraint au repos,
est-ce pendant cette période qu'il se fascine pour la poésie de
Friedrich Rückert et débute simultanément la composition de deux
groupes de lieder ? L'écriture a lieu entre 1901 et 1904. Les
deux recueils seront créés lors d'un concert le 29 janvier
1905 avec la
Philharmonie de Vienne
dirigée par
Mahler
lui-même, un concert triomphal.
A - Rückert Lieder : parler de cycle est abusif. Au nombre de cinq, sans thématique
poétique définie, il est courant de les chanter dans un ordre totalement
libre. Dietrich Fischer-Dieskau
n'en chante que quatre. Mahler bénéficie pour l'orchestration de toute l'expérience acquise. La
5ème symphonie
qui marque le tournant vers un style plus âpre et purement instrumental est
en cours de rédaction. Pour moi, il propose deux des plus beaux et émouvants
lieder en dehors de ceux du
Chant de la terre
:
Ich bin der Welt abhanden gekommen
(J'ai été perdu pour le monde) : de ce
lied merveilleux de rêverie et d'élégie, à l'instrumentation qui joue sur
l'intimité et l'immensité par ses couleurs diaphanes et crépusculaires, que
dire ? Je peux l'écouter en boucle… et n'hésite pas à le rapprocher des
quatre derniers lieder
de
Richard Strauss
de 1947, notamment
Im Abendrot, (Au coucher du soleil) qui referment
à jamais l'histoire du lied symphonique romantique.
Um Mitternacht
(À minuit) : Ce lied à la tonalité
nocturne, à l'introduction funeste, suggère l'agonie par une nuit sans
étoiles. La fin crescendo pouvant inspirer le refus de cette fatalité.
Bouleversant, mais quelle noirceur dans l'orchestration dans laquelle la
clarinette, sinistre, et le trombone dominent de leurs chants
funestes…
B - Kindertotenlieder
(Chants pour les enfants morts) :
Friedrich Rückert
(1788-1866) se place comme l'un des poètes, écrivains, et
orientalistes majeurs germaniques. Le personnage parlait 44 langues
européennes, indo-européennes, arabes, etc. 😊 !! La plupart des
compositeurs célèbres du romantisme ont adapté ses poèmes (un millier…)
sous forme de lieder,
Schubert,
Schumann,
Richard Strauss…
L'hiver 1833-1834, le couple Rückert a déjà six enfants sur
les dix qu'il mettra au monde. Cinq contractent la scarlatine, angine
gravissime à streptocoque. Sans pénicilline, évidement, seuls trois
survivent, mais deux, dont la petite Luise (la favorite de
Friedrich) meurent. Les Rückert sont ravagés par le chagrin
et le père écrit 428 poèmes pour évoquer les souffrances psychiques de
vivre un tel drame. Il mettra ensuite un frein à sa carrière. Encore bien
édités, ces poèmes de 4 à 30 vers doivent leur notoriété à la mise en
musique des
Kindertotenlieder
par
Mahler. Le compositeur, membre d'une fratrie de dix enfants, avait vu lui aussi
six des ses frères et sœurs mourir en bas-âge. Obsédé par la peur et
l'illogisme métaphysique de la mort, le compositeur tentait il d'exorciser
ses souvenirs terrifiants ? Après une sélection de cinq poèmes, il
travaillera à leur transcription musicale en 1901 (1, 2, 4) puis en
1904 (3 et 5).
En 1904, Alma est furieuse de voir son mari aborder un
sujet aussi morbide. Cultivée et intelligente, elle ne semble guère
superstitieuse, mais craint que la composition attire le mal sur la
famille. A-t-elle un don réel de prédiction ? Trois malédictions se
succèdent en 1907 : une grave maladie de cœur est diagnostiquée
chez
Gustav, il doit démissionner du poste de chef de l'opéra de Vienne pour cause
d'antisémitisme et… encore plus poignant, la petite Maria, l'aînée
de cinq ans est emportée par… la scarlatine. Le couple risque de ne pas y
survivre. Freud arrivera à les réconcilier en 1910, un an
avant la mort du maître.
Maria et Gustav en 1907😓
L'équilibre entre les intentions émotionnelles du texte, la ligne de chant
associée et l'accompagnement orchestral est un soucis majeur du compositeur.
L'osmose est parfaite.
Mahler
utilise son orchestre pour établir une atmosphère sonore bien en accord avec
la sentimentalité liée aux vers. La profonde mélancolie du sujet exclut une
partition rappelant des airs de concert ou d'opéra. Le chanteur ne chante
pas un rôle, un personnage de fiction, mais une abstraction lyrique des mots
de Rückert affligé. Donc : pas de climax, de tutti et encore moins de
motifs trop identifiables, rythmés et répétitifs, qui s'imposeraient en
contradiction avec une mélodie qui se réclame de l'évocation. Voici
l'antithèse de l'orchestre, violent et expansif, de la
6ème symphonie
achevée aussi en 1904, qui se termine par la simulation des chocs du
marteau lors d'une mise en bière !
Instrumentation : Mezzo-soprano ou baryton solo,
2 flûtes, flûte piccolo, 2 hautbois, cor anglais, 2 clarinettes en
si et la, 1 clarinette basse, 2 bassons, 1 contrebasson, 4 cors en fa,
timbales, glockenspiel, tam-tam, célesta, harpe, cordes. Un orchestre à effectif réduit en comparaison de celui des symphonies. À
noter l'absence d'instruments puissants ou criards :
trompettes, trombones et tuba, grosse caisse, tambour, cymbales.
Certains doutaient de la possibilité de mettre en musique l'intimité
mélancolique de la poésie de Rückert. Mahler
montre leur méprise par la recherche d'une sonorité élégiaque idéale.
Ce concept fusionnel entre la ligne de chant et l'accompagnement éthéré
offre maints styles d'émotions possibles aux interprètes. À noter qu'il est
nécessaire avant l'écoute de lire les poèmes en allemand (ou traduits pour
les non germanophones comme moi). Je recommande ce site :
(Traduction). Évitant tout risque de présomption, je n'analyserai pas l'aspect
compositionnelle et solfégique de ces chefs-d'œuvre. Il est touchant
d'écouter
Katleen Ferrier
en mère inconsolable dans le lied N°3 "Quand ta mère franchit la porte". Le court poème remémore une tendre scénette. L'auteur revoit en songe la
petite Luise aux côtés de sa mère franchissant une porte ; la
fillette disparue impose son visage comme centre de la symbolique figurant
un instant furtif du quotidien familial. Début du lied : "Quand ta chère mère franchit la porte et que je tourne la tête
pour la regarder, mes yeux se posent d'abord non sur son visage, mais
sur cet endroit, plus près du seuil, où serait ton petit visage, si toi,
les yeux brillants, tu entrais avec elle, comme tu le faisais, ma
fille…".
Moins mélodramatique,
Fischer-Dieskau
préfère distiller une émotion plus nuancée, mettre le père meurtri en quête
de résilience. Un père doit-il sécher plus facilement ses larmes ? Le
baryton semble nous persuader que la fillette va accourir dans ses bras.
Quant à
Furtwängler
faisant chanter les bois qui scandent le trottinement de l'enfant… que dire
? La musique arrête le temps. Le chanteur traduit aussi sa rage mais sans
affect mélodramatique.
Partie 5 : Vidéos – audio
Les lieder sont répartis sur deux vidéos : la première correspond aux
gravures EMI de 1955 et 1980. La seconde est extraite du
disque original de 1963 pour les Rückert lieder avec Karl Böhm à
Berlin.
Philharmonia Orchestra - Wilhelm Furtwangler
Eines Fahrenden Gesellen
1.Wenn Mein Schatz Hochzeit Macht
2.Ging Heut' Morgen Übers Feld
3.Ich Hab' Ein Gluhend Messer
4.Die Zwei Blauen Augen
1. Quand mon amour se marie
2. J'ai traversé le champ ce matin
3. J'ai un couteau qui brille
4. Les deux yeux bleus
Berliner Philharmoniker – Rudolf Kempe
Kindertotenlieder (Ruckert)
5.Nun Will Die Sonn' So Hell Aufgeh'N
6.Nun Seh' Ich Wohl, Warum So Dunkle Flammen
7.Wenn Dein Mutterlein, Tritt Zur Tur Herein
8.Oft Denk' Ich, Sie Sind Nur Augesgangen !
9.In Diesem Wetter, In Diesem Braus
5. Maintenant le soleil se lèvera si fort
6. Maintenant je comprends bien pourquoi ces flammes sont si
sombres
7. Quand ta mère franchit la porte
8. Souvent je pense qu'ils sont partis !
9. Par ce temps, dans ce grondement
Daniel Barenboim : piano
Des Knaben Wunderhorn
10.Das Irdische Leben de Lieder
11.Verlor'Ne Muh' de Lieder
12.Rheinlegendchen
13.Lob Des Hohen Verstandes
14.Trost Im Ungluck du Lieder
10. La vie terrestre des chansons
11. Le meuglement perdu des chansons
12. La légende du petit Rhin
13. Louange de la haute compréhension
14. Réconfort dans le malheur, chansons
Ruckert-Lieder
15.Ich Atmet' Einen Linden Duft !
16.Liebst Du Um Schonheit
17.Blicke Mir Nicht In Die Lieder !
18.Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen
19.Um Mitternacht
15. J'ai respiré un parfum de tilleul !
16. Aimes-tu pour la beauté ?
17. Ne regarde pas mes chansons !
18. J'ai été perdu pour le monde
19. À minuit
Berliner Philharmoniker – Karl Böhm
Ruckert-Lieder (avec orchestre)
1.Um Mitternacht
2.Ich Atmet' Einen Linden Duft !
3.Blicke Mir Nicht In Die Lieder !
4.Ich Bin Der Welt Abhanden Gekommen
1. À minuit
2. J'ai respiré un parfum de tilleul !
3. Ne regarde pas mes chansons !
4. J'ai été perdu pour le monde
Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que
conseillée.
Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la
musique…
INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.
Partie 6 : Autres disques à découvrir
Lors de la rédaction de cette chronique, j'ai écouté diverses
interprétations des
trois cycles
de la maturité. Curieusement, elles sont rares et certaines sont
décevantes de la part d'artistes pourtant talentueux… Je ne les citerai
pas, leur style peut plaire à d'autres mélomanes. Donc :
1 – Entre 1967 et 1969, EMI réunit deux artistes aux
talents parfaits pour nous émouvoir : l'alto
Janet Baker
au timbre élégiaque, à l'élocution et à l'accentuation limpides, au style
très investi, et le chef
John Barbirolli, sans doute le meilleur interprète de
Mahler
à cette époque outre-manche et à qui on doit des captations réputées de
certaines symphonies dont la
6ème
qui donna lieu à la première chronique
(Clic).
Barbirolli
dirige deux orchestres familiers de ce répertoire : l'Orchestre Hallé dont il est le fondateurs et le
New Philharmonia.
(YouTube)
En l'absence d'une gravure complète et de qualité de
Kathleen Ferrier, voici, je pense, le sommet du catalogue pour voix féminine !
2 – En 1991, le jeune baryton allemand
Andreas Schmidt
âgé de 31 ans enregistre pour Telarc les trois cycles. Complice de
Dietrich Fischer-Dieskau
lors de ses débuts, spécialiste de
Bach
et des lieder de
Brahms,
Schmidt
adopte une ligne de chant alliant pudeur, mélancolie et virilité, un
compromis qui est un défi dans ses œuvres. Le
Cincinnati Symphony Orchestra
est dirigé par
Jesús López Cobos. Le timbre du baryton semble plus grave que celui de
Fischer-Dieskau
mais ne dérive pas vers le dramatisme. Les belles couleurs de l'orchestre
américain (les vents), la subtilité de la direction du maestro espagnol
Jesús López Cobos
et l'équilibre spatialisé de la prise de son, une spécialité
Telarc, en font un incontournable de la discographie… Un plus : le
livret et les poèmes sont disponibles en français !!! C'est si rare. Un
hit côté des voix masculines… Poésie et optimisme retrouvés dans les
Lieder Eines Farhenden Gesellen... pourquoi pas ? (YouTube)