samedi 10 novembre 2012

Rachmaninov : Concerto pour piano N°3 – Byron Janis - par Claude Toon


- Bonjour Monsieur Claude, Monsieur Luc m'a dit que vous êtes allé interviewer Rachmaninov il y a bien longtemps… (clic)
- En effet Sonia, en février 1937 Rachmaninov m'a reçu, pas en Sibérie (Luc s'est trompé dans son récit), mais lors d'une tempête de neige dans le Vermont…
- 1937 ! Monsieur Claude, vous ne faites vraiment pas votre âge …
- En effet ma petite Sonia, je sais… je sais…


Les mains d'un géant


Serge Rachmaninov pouvait jouer un écart de treize notes sur un clavier (soit près de deux octaves). Si vous n'avez pas de piano, j'ai mesuré, ça nous fait 31 cm entre le pouce et l'auriculaire. Même pour un gaillard de 1,98 m c'est tellement exceptionnel que certains pensent que le compositeur et pianiste était atteint du syndrome de Marfan, soit une hyper alacrité des articulations des mains… Pas étonnant que le virtuose russe ait pu transcender son art pianistique… Commençons par le début.
Sergueï Vassilievitch Rachmaninov voit le jour près de Novgorod en 1873. Il commence ses études avec un professeur particulier, Anna Ornazkaïa. Son père dépensier et joueur ruine le ménage qui se sépare. La mère reste seule à s'occuper des enfants et c'est la grand-mère arrivée en renfort qui va faire découvrir et aimer les chants orthodoxes au jeune Serge, un patrimoine religieux slave qui sera une constante dans l'inspiration du compositeur. A neuf ans Serge intègre le Conservatoire de Saint-Pétersbourg pour apprendre le piano, puis celui de Moscou de 12 à 16 ans pour étudier l'harmonie. Il suit les cours de Nikolaï Zverev, un grand pédagogue aux méthodes "militaires" certes, mais le résultat est là. L'un de ses condisciples s'appelle Scriabine.
1891 : première composition et début de la carrière. Le succès est immédiat. C'est l'époque du 1er concerto. Mais le statut de compositeur en ces temps-là ne s'obtient qu'avec l'écriture d'une 1ère symphonie. En 1897, la partition est créée par Glazounov disons… un peu bourré ! C'est un échec. Rachmaninov sombre en dépression pour 4 années. Le grand retour se fera avec le 2ème concerto, une de ses œuvres les plus connues. Il épouse une pianiste, Natalia, avec l'autorisation du Tsar ?!
Jusqu'à la révolution bolchévique en 1917, Rachmaninov vit des jours fastes : récitals, direction d'orchestre, tournée aux Etats-Unis et Il compose ses grands chefs-d'œuvre. Le 3ème concerto est écrit pour être créé à New-York et rejoué en janvier 1910 avec Gustav Mahler à la baguette ! Rachmaninov compose à cette époque sa belle symphonie N° 2.
En 1917, à 44 ans, il doit s'exiler définitivement pour les Etats-Unis avec comme seul bagage : ses mains. Ce patrimoine virtuose lui permet de vivre confortablement son exil, malgré la tristesse de l'éloignement. Il se lie d'amitié avec Vladimir Horowitz en 1928. En URSS, sa musique est bannie jusqu'en 1934 suite à des critiques du compositeur vis-à-vis du régime stalinien.
Épuisé par ses concerts et déçu de l'échec de son 4ème concerto, Rachmaninov séjourne un temps en Suisse pour se reposer. Il retourne en Amérique. La seconde guerre mondiale éclate, il ne reverra jamais l'Europe. En 1943, il s'éteint à 69 ans à Beverly Hills après la composition des Danses Symphoniques.
Il existe de nombreux enregistrements du maître notamment de ses concertos. Rachmaninov n'est pas un compositeur techniquement novateur. C'est l'héritier des derniers romantiques comme Tchaïkovski ou Rimski-Korsakov. Cela peut expliquer la popularité d'une musique composée au XXème siècle mais baignée dans l'élégie de l'âme russe.


Byron Janis & Antal Dorati


Si le nom de Byron Janis n'évoque pas grand-chose pour les jeunes générations, il demeure l'icône du pianiste à la carrière brisée pour les mélomanes des années 60-70. L'un des virtuoses les plus prometteurs de son époque était né en 1928 en Pennsylvanie. L'enfant est surdoué et atteint si rapidement un niveau superlatif qu'il donne son premier concert avec orchestre à 15 ans : le concerto N° 2 de Rachmaninov ! Il le rejouera peu de temps après accompagné par un autre débutant d'avenir, Lorin Maazel (âgé de… 14 ans). Vladimir Horowitz l'entend et l'original maestro décide de le prendre sous son aile comme élève. C'est le seul qui bénéficiera de ce statut. Il faut dire que les méthodes pédagogiques du maître sont singulières puisque le jeune Byron doit suivre son mentor pendant ses tournées permanentes. Il sera d'ailleurs parfois reproché au style de Janis d'être un Horowitz bis, ce qui, entre nous, n'est pas un drame en soi, et de plus sans fondement.
En 1948 Horowitz le "libère". La carrière internationale de Byron Janis s'envole et il donne jusqu'à 100 concerts par an jusqu'en 1960. C'est de cette époque que datent les enregistrements fabuleux pour la firme Mercury. Fabuleux ai-je écrit ? Nous verrons pourquoi plus loin !

Hélas, en 1973, Byron Janis commence à souffrir insidieusement des mains. Une arthrite est diagnostiquée. Pour l'homme, le combat entre conserver sa dextérité et l'abandon du clavier va se jouer au prix du courage et de l'acceptation de thérapeutiques hasardeuses. En 1984, épuisé par les drogues diverses, c'est la dépression, le découragement. À partir de 1985, il décide de parler franchement de sa maladie et crée une fondation pour aider la recherche médicale sur ce type d'affection. Il arrive ainsi à poursuivre sa carrière au gré des rémissions, mais bien évidement, à un niveau confidentiel. Byron Janis vit toujours, il a 84 ans et a même pu enregistrer un récital Chopin/ Liszt en 1996. Quel courage !
Sa discographie est bien entendu restreinte et déjà ancienne, axée principalement sur les concertos, mais d'un niveau d'énergie et de clarté qui en fait une référence à jamais, surtout avec le son légendaire Mercury.
Je ne présente plus Antal Dorati, le chef Hongrois a déjà souvent fait la une dans ce blog (clic). Je rappellerai en fin d'article les sujets qui lui ont été consacré. J'ajouterai cependant qu'entre la fougue de Byron Janis et le goût pour la précision sans pathos de Dorati, on pouvait attendre une interprétation débarrassée des boursoufflures trop romantiques que peut susciter l'écriture de Rachmaninov. La réponse à cette attente est totale, comme nous allons le voir.

Le 3ème concerto pour piano


Le concerto N°3 est considéré comme l'un des plus difficiles à jouer de tout  le répertoire pianistique. Les 3 mesures qui illustrent mon propos m'amusent. Je me demande (comme pianiste raté) comment on peut déchiffrer, mémoriser et tout bonnement jouer cette folie de notes ! Oh si, il y a une logique harmonique, notamment pour des accords en croches de la main droite… je vous laisse chercher…
Rachmaninov le compose durant les années fastes dans son pays natal, en 1909. Il est d'une virtuosité tellement diabolique qu'un pianiste sort souvent épuisé de l'épreuve, et même Rachmaninov lui-même ne pouvait assurer un bis après l'exécution. Pour la petite histoire, il répéta les doigtés sur un piano silencieux pendant la traversée vers New-York, pour que personne ne puisse l'entendre avant la première qui y eut lieu en novembre 1909, avec Walter Damrosch au pupitre de l'orchestre. Autre anecdote, Horowitz, vers 1920 choisira cet ouvrage comme épreuve finale à sa sortie du conservatoire ! Enfin, dans le film "Shine" de 1997, inspiré par la vie du pianiste David Helfgoot, on parle du concerto comme "l'œuvre la plus difficile au monde". Et vous savez quoi, c'est tellement bien composé, que l'on ne s'en rend même pas compte, nous, l'auditeur lambda. C'est fulgurant mais pas compliqué à écouter !
Le concerto comporte trois mouvements, il a donc une forme classique :
1 - Allegro ma non troppo : Une ondoyante mélodie aux cordes et bois, ponctuée de légers coups de timbales, introduit par un climat méditatif le premier mouvement. Le piano rejoint rapidement le jeu, dès la 3ème mesure, un thème rêveur avec un motif d'une extrême simplicité, une entrée bien discrète et pudique pour l'instrument soliste. Il semble ne pas y avoir de structure très définie (genre thème A, B, reprise, etc.). Byron Janis et Antal Dorati adoptent un style clair et incisif, mais non dénué de poésie, de douceur automnale. Le tempo est vif et les deux artistes tournent le dos à un style empesé et hyper romantique redouté dans cette partition. On entend parfois de longues phrases larmoyantes chez des interprètes qui décident de placer Rachmaninov dans la continuité d'un pseudo Tchaïkovski, alors que les deux génies avaient un tempérament très opposé. L'orchestre et le pianiste s'animent, la musique semble chercher sa voie. En fait y en a–t-il vraiment une ? Rachmaninov n'a pas écrit une musique descriptive ou inspirée d'une œuvre littéraire comme le faisait Liszt. Ce concerto dédié à l'instrument qu'il chérissait distille un flot continu de couleurs et d'émotions, pour lequel mes commentaires sont biens pauvres. On ne retrouve pas nettement les formes sonates chères à Mozart ou Beethoven. La première reprise franche du thème initiale n'intervient qu'à [6'20]. Il faut donc se laisser porter, attraper chaque note, chaque accord dans ce kaléidoscope où la double essence de l'âme slave se révèle de mesure en mesure : émoi un rien pathétique et violence. Par moment le clavier semble gagner par une tempête intérieure pour, tout aussi soudainement, nous bercer d'une délicate langueur. L'orchestration est limpide, le dialogue soliste – instruments s'écoule avec une élégance qui témoigne des talents de symphoniste du compositeur. Diable d'homme. La cadence [9'54] à [11'06] est trop folle pour être analysée, pour se voir attribuée une quelconque vision objective. Après un ultime rappel du thème initial, le mouvement s'achève de manière quasi facétieuse.
Nota : pour amateurs du clavier, voir la partition en ligne, la cadence se trouve page 34 et 35, l'exemple des 3 mesures donné ci-dessus se situe début page 35. (http://www.free-scores.com/PDF/rachmaninoff-sergei-concerto-mineur-20356.pdf).
2 - Intermezzo : Adagio : L'adagio commence par de longues phrases claires-obscures aux cordes, le piano ne fait son entrée qu'à la 18ème mesure sur un ton assuré mais chatoyant. Tout le mouvement va se dérouler dans une succession de mélodies diverses sans structure rigide. S'il y en avait réellement, on pourrait parler de variations mais non, la forme est totalement libre. Rachmaninov semble dédaigner toute forme académique au bénéfice de l'émotion, d'un récit musical aux mille facettes. D'où la question : même si le compositeur ne voulait pas s'inscrire dans les courants modernistes de l'école de Vienne ou de la polyrythmie d'un Stravinsky, était-il pour autant un musicien perdu dans un siècle qui n'était plus le sien ? À voir ! On retrouve dans la complicité de Janis et Dorati  cette netteté des traits, ces envolées des cordes qui justement ne sont pas "lyriques" mais profondément humaines, presque affectueuses, ce qui est tout à fait différent car l'emphase n'y a pas sa place. La puissance émotionnelle qui se dégage de ces entrelacs mélodieux, je pense notamment au développement central, montre à quel point ce concerto dépasse les limites de la partition pour virtuoses en veine de prouesse. Il rejoint le groupe des concertos de légende de l'histoire de la musique, les derniers de Mozart, ceux de Beethoven où les monumentales "symphonies pour piano" de Brahms.
3 - Finale : Alla breve : Le final s'enchaîne directement à l'allegro par une transition brutale d'accords de l'harmonie appuyés par un coup de cymbale. C'est ici le piano qui caracole joyeusement en tête. Le discours se veut festif. Des mauvaises langues pourront y trouver certaines facilités d'inspiration. On y retrouve des éléments thématiques des mouvements précédents qui permettent d'unifier l'ensemble de l'œuvre. [3'22"] Le piano se fait espiègle dans le développement qui se présente comme une cadence avec accompagnement. Le géant sévère savait aussi s'amuser, sourire et donc nous enchanter. De péripéties en péripéties pianistiques, le mouvement se poursuit par une coda un rien triomphale. Ô, ne chercher pas de métaphysique dans cette musique, il n'y en a guère. C'est une musique carrée, énergique et, vis-à-vis de son public qu'il aimait, j'oserais dire que Rachmaninov donne "un baiser à la Russe". La sobriété vigoureuse de Byron Janis et Dorati évite tout épanchement sucré dans ce final au bénéfice d'un staccato franc et trépidant.
Ce disque indémodable se nourrit du toucher électrisant d'un jeune Byron Janis insensible aux œillades hédoniste cachées dans la partition, et bien entendu de la direction assurée d'une main de fer par Antal Dorati. Le chef hongrois éclaircit chaque passage orchestral. Il vit cette musique en osmose avec l'orchestre de Minneapolis qu'il avait si bien façonné à cet exercice d'orfèvre. Le célèbre second concerto qui complète l'enregistrement est de la même trempe, mais cela sera une autre aventure…

Discographie alternative



À côté de ce disque légendaire, on trouve de très belles réussites. L'œuvre est d'une telle richesse qu'elle permet à nombre de grands pianistes d'exprimer leur tempérament sans trahir la partition. Horowitz bien entendu a enregistré cette œuvre qu'il avait, comme on l'a vu, adopté dès ses débuts. L'enregistrement mono (excellent) pour RCA avec l'orchestre de Chicago dirigé par Fritz Reiner est un grand moment. On écoutera le staccato malicieux du maître dans l'adagio (6/6). Martha Argerich, femme volcanique, ne pouvait pas sombrer dans le sentimentaliste slave de pacotille. Donc son beau disque romanesque, bien que manquant un peu d'une précision absolue du phrasé à mon sens, ne peut que séduire. Elle est accompagnée par Riccardo Chailly. Un disque Philips qui miraculeusement n'a pas fini à la poubelle du marketing (5/6). Le jeune Vladimir Ashkenazy a enregistré plusieurs fois les concertos. J'ai une préférence pour l'enregistrement fougueux de 1963 réédité chez Decca (5/6). Enfin disparu trop jeune, emporté par le SIDA à 50 ans, le pianiste espagnol Rafael Orozco avait signé une belle intégrale avec Edo de Waart, l'approche est un peu latine et sentimentale mais le double album est toujours disponible à prix bas chez Philips (décidément...) (4/6).
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Vidéos



Martha Argerich au piano et Riccardo Chailly dirigeant l'Orchestre symphonique de la Radio de Berlin en 1982. La cadence "démente" du premier mouvement se situe de [10'41"] à [12'00"]…
Et par comparaison au sommet, je ne résiste pas au désir de vous proposer une seconde vidéo d'Horowitz à 75 ans lors d'un concert du Philharmonique de New-York dirigé par Zubin Mehta. Le vieux maître semble aborder l'épreuve avec une telle décontraction que cela en devient surréaliste.

xxx

A lire aussi dans le Deblocnot :
Le très éclectique et talentueux chef d'origine hongroise Antal Dorati a déjà vu sa discographie citée dans ces articles : Concerto pour orchestre de Bartok, Les symphonies Londoniennes de Haydn, les suites pour airs anciens de Respighi, le concerto pour violoncelle de Dvorak et le Sacre du printemps de Stravinsky.

3 commentaires:

  1. Rachmaninov !!!! Un de mes préférés(Après Berlioz), Même si j'ai une préférence pour le deuxième concerto et surtout adagio sostenuto, je ne rejette aucun de ses concertos ni aucune autre de ses oeuvres comme ses sonates, variations et autres transcriptions.Byron Janis l'homme qui retrouva dans les années 60 deux manuscrits de valses de Chopin.Deux chroniques en une ! A une semaine de changer d'âge?Repose toi, tu vas t'épuiser !:-)

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  2. Je me permet de signaler un excellent compagnon au disque chroniqué, Janis/Dorati que sont Rösel et Sanderling.
    L'intérêt de cette gravure dans le troisième résidant dans la cadence, ossia qui appelle à une vision plus sombre que la lecture plus classique de Janis. Au rayon de ces versions avec ossia on pourra citer la lecture de Ashkenazy avec Haitink (la version proposée avec dans cet article utilise aussi la version classique) et bien sûr Van Cliburn avec Kondrashin dans un remake studio pour RCA du concours Tchaïkovski qui les avait distingué.

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    1. Merci Sylvain pour ta lecture approfondie de mon com et pour ces propositions d'interprétations légendaires....

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