mercredi 31 août 2011

Philippe LUTTUN "Ring Down the Curtain" (2011) + INTERVIEW, par Bruno & Rockin-jl


     Mais qui est donc ce Philippe Luttun que se dit le lecteur assidu du Déblocnot. Une étoile éphémère de la Star' Ac ? Le nouveau Dj à la mode qui fait chauffer les platines à Ibiza ? Un nouveau produit faisant l'objet de multiples passages médiatiques pour lobotomiser l'auditeur ? Un nouveau ministre ?
Hé b'en naan... rien de tout cela. Philippe Luttun, déjà, n'en est pas à son premier essai, puisqu'il s'agit là de sa septième réalisation. La première date de 1996. Entretemps il a joué avec un groupe spécialisé dans les reprise de Blues-Rock, Farm Street, puis un autre de Pop-Rock, Paradoxe. Et auparavant il a même joué avec une formation de musique de danse, Mambo Loco.
Précisons que sur l'un de ses disques antérieurs, le Ep « Light Waves », il s'est offert le luxe, juste pour le plaisir, de reprendre Subdivision de Rush, High Hopes de Pink-Floyd, Easter de Marillion, Time Again de Asia et Beyond This Life de Dream-Theater.
Comme quoi, il a plus d'une corde à son arc.

     Son apprentissage avec la musique débute très jeune par le conservatoire, avec l'étude du piano classique. Quelques années plus tard, il bifurque vers le gros Rock via les monstres sacrés des 70's, avec notamment Led Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath. Un nouvel attrait qui le poussa à apprendre la guitare en autodidacte.

Et qu'en est-il donc de ce disque ?
Comme ses précédents opus, il s'agit de Rock-Progressif très imbibé d'influences diverses issues du Heavy-rock. Un Rock-Progressif qui se creuse les méninges pour être original, malgré les influences reconnues et revendiquées. A ce titre, même si de temps à autres certaines influences sont évidentes, on n'a jamais l'impression d'entendre des plans repiqués. Avec « Ring Down the Curtain », Luttun a, sur certains titres, grossi le son de sa guitare, se parant ainsi d'allures plus Heavy-Metal. Notamment avec quelques gros riffs en béton armé. Cependant, l'aspect mélodique demeure son sacerdoce. Pour ce faire et rehausser cet abord, Philippe a demandé de l'aide à PRIS K ; une chanteuse (du groupe niçois R.D.S.K) qui enrichit considérablement sa musique. Sa voix me rappelle celle de Saana Koskinen, la chanteuse « intérimaire » de Five Fifteen. D'ailleurs lorsqu'elle chante en duo, on pense immanquablement aux finlandais. Peut-être aurait-elle mérité d'être placée un peu plus en avant ?

     Bien que la guitare ait la place du roi, les claviers gardent un rôle considérable. Ce sont parfois eux qui ont en charge d'instaurer la mélodie ; tantôt au piano, tantôt aux synthés. Parfois encore, en inspiration des sonorités du fameux orgue Hammond, ils revêtent cet habit, et se jettent à corps perdu dans des chorus qui rappellent le jeu de musiciens tels que Jon Lord, Ken Hensley et Keith Emerson. Sans avoir la flamboyance de ces derniers (ce qui semble être plus un choix qu'autre chose) les interventions aux claviers de Philippe n'en demeurent pas moins délectables.

     Le format des compositions est assez long, permettant l'insertion de différents mouvements, changements de rythmes et de climats propres au Rock-Progressif. Des compositions à « tiroirs » où s'immiscent des passages Heavy-Metal, d'autres jazzy, voire Hard-rock, avec une plage instrumentale conséquente. Une musique qui évite soigneusement le piège inhérent au genre : le déballage de clichés techniques. Philippe centre ses soli dans une veine mélodique affirmée, rejetant toute esbroufe et longueur. Il varie les plaisirs en s'accompagnant une fois d'une wah-wah (bien utilisée), une autre d'un bottleneck charnu (dans une veine Blues-rock),  un travaillé au vibrato, ou en joutant avec un saxophone (petit clin d'oeil à la B.O. de Leathal Weapon ?), ou bien en passant un son clair à un plus Metôl. 
Des ambiances sombres et/ou mélancoliques, crépusculaires, mais jamais de désolation, ni d'agression, comme si, à travers même ses paroles parfois désabusées, il y avait toujours une espérance de rédemption.

     L'auto-production n'a pas freiné Philippe dans son élan créateur qui a voulu une musique cossue. Les arpèges de guitares (souvent enrobés de Chorus) côtoient les riffs saturés, les synthés ou simulateur d'orgue succèdent au piano (parfois l'inverse), duo chantés, basse besogneuse (parfois un tantinet en retrait), et quelques effets sonores. Le tout avec une fluidité qui confirmerait un travail d'équipe plutôt que d'un seul homme.
Pour les grincheux, une oreille critique remarquera que la batterie est quelque peu compressée, notamment le « ping » des cymbales qui manque de résonance (on a parfois connu pire sur de grosses productions).
Luttun a dû recourir à la programmation pour la batterie ; pourtant elle n'est aucunement basique ou métronomique.

     Un bel album de Heavy-Rock-Progressif aux sonorités Metal, travaillé et bien fini ; entre Dream Theater, Yes, Porcupine Tree, Rainbow, Transatlantic, Five-Fifteen, Satriani, voire Lacuna Coil. 
Disponible ici: sliding-rocks.com 

1 – Far Beyond the Sea 8:28

2 – Damocles Swords 7:42
3 – Pictures of Humanity 8:54
4 – I have seen the earth change 7:13
5 – Liber Al Val Legis 5:37
6 – Scars only heal 6:52
7 – The sweet taste of her lips 5:46
8 – The gate of Ishtar 6:49
9 – A land above the sky 6:23












Mais pour en savoir un peu plus, rien de tel que de s'adresser au musicien lui même, à toi Philippe :

1) Peux-tu, STP, te présenter en quelques mots pour nos lecteurs ?

- Bonjour à toutes et à tous, je me présente : Philippe, 46 ans, gratouilleur, pianoteur, couineur, cubasien, compositeur du samedi et auteur du dimanche.
Je tiens avant tout à préciser que la musique n’est pas mon métier (j’occupe un poste de technicien dans l’industrie automobile) mais la grande passion de ma vie. J’ai commencé à l’âge de 7 ans par l’étude du piano classique. J'ai pu ainsi acquérir des bases solides en solfège et harmonie. Puis à l'adolescence, alors que j'écoutais beaucoup de Hard Rock, je suis tombé amoureux du son de la guitare électrique. J’ai alors appris en autodidacte ce nouvel instrument. Je tentais de reproduire ce que j’entendais sur mes disques préférés. Cela n’a pas été sans mal et j’ai pris de très mauvaises habitudes de jeu, mais je ne le regrette pas car cela m’a permis d’exercer mon oreille. Aujourd’hui, la guitare est devenue mon instrument fétiche même si le piano reste un fidèle compagnon que j’apprécie toujours, bien que je le délaisse un peu trop…

2) Depuis 96, tu as réalisé sept disques de Rock-Progressif, mais auparavant tu as joué avec un groupe de blues-rock, un de pop-rock et un de musique de danse. Que signifie ce parcours chaotique ? Etait-ce pour un besoin purement alimentaire, juste pour le fun ou simplement une opportunité de jouer en groupe, ou bien te cherchais-tu musicalement parlant ?
- Après mes études à la fac, j'ai eu ce rêve un peu fou de vouloir vivre de la musique. J'ai alors monté ma petite entreprise, qui a malheureusement connu la crise ;) A l'origine, je réalisais des illustrations sonores diverses ainsi que des enregistrements de maquettes pour des artistes amateurs. L'instabilité financière a fini par prendre le dessus et j'ai eu à faire des choix plus ou moins louables pour tenter de sauver les meubles (l'enregistrement d'un album de dance fait partie de la liste !). Concernant ma participation à des groupes de reprises pop/blues rock, c'est uniquement pour le plaisir de s'éclater en reprenant de bons vieux classiques. Farm Street et Paradoxe m'ont permis de jouer régulièrement dans les pubs de ma région et c'est une super expérience, à la fois musicale et humaine (la plupart des membres étaient des potes de longue date).

3) Qu'est-ce-qui finalement t'as amené à ce Rock-Progressif ?
- J'ai découvert le prog dans les 70's. Mon papa était technicien de mastering chez EMI et me rapportait des copies cassettes de certains albums sur lesquels il avait travaillé. Ma première claque a été "Wish you were here" de Pink Floyd que j'ai eu le privilège d'écouter 15 jours avant sa sortie officielle. Ensuite, des camarades de classe m'ont "initié" à Yes, Rush, Genesis et autres bonnes choses… puis ce fut la seconde claque avec "Images and words" de Dream Theater, et là tout a basculé ;)


4) Pourquoi avoir recours à l'auto-production ? Ne serait-il pas plus judicieux de demander l'aide d'un distributeur (Brennus, XIII bis, Harmonia Mundi..) dans le but de te faire connaître. Ou tu t’en fiches ? la musique étant avant tout un hobby et une passion pour toi ?
- Oui, la musique est avant tout une passion et je pense que business et art font rarement bon ménage. L'auto production me permet de travailler à mon rythme (pas toujours évident quand on a un métier à côté), sans pression, sans aucune concession artistique et par conséquent avec une liberté totale. Un distributeur ne m'apporterait pas grand chose car le prog est une musique anti-commerciale dans le sens où elle est depuis toujours bannie des médias. J'imagine mal un label dépenser des milliers d'euros pour promouvoir un artiste de prog, (qui plus est, le dernier des inconnus) ce serait suicidaire ! Et signer avec un distributeur juste pour venir grossir son catalogue ne présente pas grand intérêt.

5) Comment abordes-tu la composition, notamment avec ces changements de rythmes ? Des textes t'inspirent-ils la musique, ou bien est-ce le contraire ?
- Je suis très sensible aux images. Je crois que l’on pourrait d’ailleurs qualifier ma musique de «picturale». J’ai presque toujours besoin d’un support visuel comme point de départ. Cela peut être un documentaire vu à la TV, une photo ou un film qui va générer des images dans ma tête. Cela m’oriente alors vers une ambiance particulière que j’essaye de retranscrire et m’inspire par la suite le texte (j’écris généralement les paroles en dernier).

Je pars généralement d’un petit bout de rythmique ou d’un gimmick. Avant d’aller travailler le matin, j’aime prendre ma guitare et chercher de nouvelles idées. C’est souvent un moment propice à l’inspiration. Je note systématiquement tout ce qui me semble être intéressant. J’essaye ensuite d’assembler tous ces petits bouts entre eux, un peu à la façon d’un puzzle pour en faire un titre complet. Puis vient la phase d’écriture préliminaire (je travaille à l’ancienne, avec du papier musique, un crayon et une gomme) où j’essaye de construire l’ossature principale de la guitare rythmique. A partir de cette base, j’entame l’étape des programmations (batterie, basse). S’ensuivent l’écriture et l’enregistrement des parties de claviers, puis les guitares, pour terminer enfin avec le chant. Mes titres peuvent sembler complexe mais ce n'est pas le but recherché, c'est ma façon naturelle de composer et je laisse aller mon imagination sans jamais "m'auto censurer". Les mesures impaires et autres cassures rythmiques viennent naturellement et me sont très certainement inspirées par la musique que j'écoute régulièrement ;)
un artiste doté d'un humour certain...

6) Au sujet de textes, tu sembles porter un regard assez sombre sur la société actuelle, non?
- Mes thèmes de prédilection ne sont généralement pas très joyeux et souvent emprunts d’un certain cynisme.
Je ne suis pas quelqu'un d'optimiste à la base et je trouve qu'il est plus facile d'écrire sur des sujets graves que sur des choses légères…

7) Avec « Ring down the Curtain », tu as réalisé sept disques. Le dernier est disponible via ton site, mais qu'en est-il des précédents ?
- Mes précédents albums sont également disponibles en téléchargement gratuit sur mon site  sliding-rocks.com
"Ring down the curtain" est le premier à faire l'objet d'un pressage et à être vendu en ligne. Ce n'était pas prévu à la base car la commercialisation n'est pas mon but, mais j'ai des amis qui me poussent parfois au "crime" avec insistance et persuasion (je suis sur que l'un d'entres eux se reconnaitra ! Ha ha…) ;)
Néanmoins, cet album est téléchargeable gratuitement (au format MP3). Et ceux qui veulent l'acheter pour avoir un meilleur son et profiter de l'objet peuvent le faire…

8) La guitare est bien présente, mais tu laisses une large place aux claviers. Tu joues du piano, des synthés et de l'orgue ou d'un simulateur ? Tu sembles les réserver pour des rôles bien définis. Le premier apporte généralement une mélodie ou l'enrichit, les seconds sont plus pour installer une ambiance, une atmosphère, et les derniers sont utilisés pour prendre quelques bons soli. Qu'en penses-tu ?
- La guitare est omniprésente car je compose généralement à partir de cet instrument. Pour les claviers, je les joue sur un clavier maître en utilisant des plugins VST sous Cubase pour simuler les instruments originaux. Je n'ai malheureusement pas les moyens d'avoir toutes ces merveilleuses machines comme le Mini Moog, le Hammond B3 ou le Mellotron à la maison. La technologie fait des merveilles, même si les sensations de jeu ne sont pas les mêmes. Les claviers ont avant tout un rôle mélodique en complément des guitares et doublent souvent des solos ou des parties lead (harmonisées ou à l'unisson). Et bien entendu, rien de mieux pour créer des textures bien larges et des ambiances planantes…


9) As-tu en prévision de promouvoir ton disque en faisant des concerts ? Si oui, est-ce qu'une tournée est en préparation ? Et comment parviens-tu à conjuguer travail et musique ?
- Je joue depuis quelques temps avec Forgotten Paradise, un groupe avec lequel nous tentons de reprendre mes compos. Nous avons pour le moment un seul concert à notre actif mais j'espère bien qu'il y en aura d'autres. C'est effectivement un excellent moyen (si ce n'est le meilleur) de promouvoir mon dernier album.
Concilier musique et travail (et également vie de famille) n'a rien d'évident. Même en étant passionné, il est parfois difficile après une journée (ou une semaine) de travail de trouver l'énergie pour créer. J'essaye de garder la motivation, avec plus ou moins de réussite. Cette situation engendre bien évidemment de nombreuses frustrations, mais je pense avoir trouvé un équilibre à peu près satisfaisant.

10) Quel matériel as-tu utilisé pour l'enregistrement ? A maintes reprises ça sent l'Ibanez et le Floyd-Rose ; plutôt dans le genre Satriani que Vaï.
- J'enregistre mes pistes sur PC avec Cubase SX2. Les guitares sont toutes injectées dans un POD 2.0 et ressortent dans ma carte son (E-MU 1820). Les claviers sont enregistrés en MIDI à l'aide d'un clavier maître (un synthé Korg WS) et sont ensuite affectés à divers VSTi dans Cubase. Mon matériel est assez modeste et commence à dater, mais je le connais bien et il suffit amplement à mes besoins pour le moment.
Effectivement, l'Ibanez est très présente mais je ne dédaigne pas sortir une Strat ou une Télé pour des arpèges en son clair ou une rythmique en drop D. Je pense d'ailleurs avoir utilisé toutes mes guitares pour l'enregistrement de "Ring down the curtain", excepté la JPX6 que je ne possédais pas encore.
La mélodie étant pour moi primordiale, notamment dans un solo de guitare, Satriani a ma préférence. Vai est un guitariste que j'adore mais il prend parfois des orientations expérimentales que j'ai du mal à appréhender.


11) A froid, peux-tu citer cinq disques à sauver de ton appartement en flamme ?
- Sans hésiter une seule seconde, la discographie de Dream Theater (il y en a plus de 5 mais ils sont rangés les uns à côtés des autres ! lol). C'est LE groupe qui a marqué un tournant dans ma vie de musicien…

12) Merci de nous avoir parlé de toi et de ta musique, souhaitons qu'elle trouve son public car elle est vraiment intéressante.
Quelque chose à ajouter ?
- C'est moi qui remercie le Déblocnot pour cet entretien. Je remercie également toutes les personnes qui me soutiennent dans mes aventures musicales, que ce soit dans mon entourage proche ou via Internet. Longue vie au prog !

mardi 30 août 2011

R.I.P . Honeyboy Edwards (1915-2011)


Honeyboy Edwards s'est éteint le 29 Aout 2011 à l'age respectable de 96 ans, paisiblement , chez lui; bien sur la nouvelle ne fera pas la une de TF1 ni de Paris Match , pourtant sa vie est vraiment un roman, et le terme n'est pas galvaudé! Songez déjà que cet homme est né en 1915 et que jusqu'à la fin il tournait toujours, participant à des festivals en Europe, il a donné son dernier concert le 17 Avril 2011 à Clarksdale, Mississippi, la ville natale de John lee Hooker. Né dans le delta il a voyagé et joué avec le légendaire Robert Johnson -  il était là la fameuse nuit ou celui ci fut empoisonné par un mari jaloux en 1938, histoire à lire ici - et d'autres fondateurs du delta blues comme Big Joe Williams, Son House,Tommy Johnson ou Charley Patton.
Chanteur , compositeur et harmoniciste doué, il n'a pourtant pas la même place dans l'histoire que les géants sus-nommés , la faute à une malchance assez persistante qui en fait le plus grand looser de l'histoire du blues, de quoi l'avoir le blues....

Ça commence en 1941 quand Alan Lomax le fameux musicologue /découvreur de talents (Leadbelly, Muddy Waters..) l'enregistre , mais un défaut technique fait que ces faces ne sont pas exploitables; il enregistre ensuite pour Sun à Memphis mais les faces ne seront publiées que beaucoup plus tard et créditées par erreur à un autre musicien, Albert Williams; le voila à Chicago où il grave pour Chess, mais les bandes là encore ne sont pas publiées pour ne pas faire d'ombre à la vedette du label, un certain Muddy Waters!
Il fonde ensuite les Aces avec l'immense batteur Fred Below et les freres Myers mais les quitte juste avant qu'ils ne rencontrent le succès (en tant que backing band de Junior Wells ou Little Walter); enfin en 69 il participe aux sessions des engliches de  Fleetwood Mac  à Chicago ("Blues Jam at Chess") , gravant plusieurs titres en vedette...mais elles sont effacées par erreur!


Notre ami ne se démonte pas et finit par enregistrer dans les années 70  quelques albums de haut niveau  où son jeu de bottleneck est impressionnant, notamment "I've been around" où il est accompagné par un Big Walter Horton étincelant à l'harmonica, un disque à conseiller aux amateurs du Muddy Waters de "folk singer", autre album à dénicher: "Mississippi delta bluesman" .  Il publiera sous son nom une douzaine d'albums au total dans sa carrière, ce qui est peu vu la longueur de celle-ci.
A noter que sur son site Honeyboy revendiquait la paternité de l'immortel "Sweet home Chicago" , popularisé entre autres par à Robert Johnson, il est fort possible en effet qu'ils l'aient composé ensemble, ou plutôt adapté, d'un titre de Kokomo Arnold, qui lui-même.....
On retrouvera Honeyboy en 2007 , vainqueur d'un Grammy blues award, au sein d'un jeune (!) orchestre avec Pinetop Perkins(94 ans),Robert Lockwood(92ans) et Henri Townsend(97ans) "Last of the great Mississippi delta blusmen : live in Dallas"; tous ces vétérans du blues sont décédés depuis, la fin d'une époque....Avec Honeyboy c'est  un musicien authentique, une vraie légende, une bibliothèque du blues à lui tout seul ,sans doute le dernier témoin  de ses racines et de son évolution , du delta vers Chicago qui a disparu.
R.I.P. Honeyboy

"Country man" en 2009; avec John Primer , à la guitare, à gauche,  Aron Burton, bass à droite, Honeyboy au centre,  et Kenny Smith aux drums):

HAZMAT MODINE - "Cicada"(2011) et "Bahamut"(2006) par Rockin-jl

- Il aime le chocolat ?
- Mais oui, tout le monde aime le chocolat
- Oui mais, j’veux dire… avec les sardines, ce n’est pas bizarre ?
- La boite trainait dans le frigo depuis 2003, fallait bien en faire quelque chose.
- Les bougies ?! On a des bougies ?!
- Oui, Claude a fêté son anniversaire y’a pas longtemps, on en a.
- Mais il en faut cent !!!
- Oui ben, c’est c’qu’on dit, y’en aura suffisamment…
- Z’êtes sûr qu’il ne s’y attend pas ?
- Qui ça, Rockin’ ? Pas du tout, j’ai truqué le compteur l’autre jour, il est persuadé d’écrire sa 57ème …
- Alors qu’en fait…



C’EST LA 100ème CHRONIQUE DE ROCKIN’ SUR LE DEBLOCNOT ! ! !

Merci les gars! A toi aussi Luc Bon anniv, viens trinquer avec moi, on a raté ton 100 ème y'a 15 jours... Nous voilà centenaires, on les fait pas...
BURP! S'cusez moi mais les sardines au chocolat....mais place à la musique et à Hazmat Modine !

 
Une fois n’est pas coutume, je commencerai par la conclusion : Hazmat Modine est le groupe le plus innovant et le plus intéressant apparu sur la scène blues depuis…belle lurette.
Encore que classer ce groupe en blues est très réducteur, un vrai cauchemar de disquaire, où le ranger …Vous me direz , vu qu’il n’y a plus de disquaires mais des supermarchés à la con qui ne fourguent que du Lady caca ou du Maé, le problème est résolu. Le p'tit disquaire de mes années fac, rue Colbert (hein Luc!) aurait goulument mis en avant un tel trésor qui ne franchira jamais les gondoles des espaces "culturels" d'Edouard ou des "agitateurs de daubes depuis 40 ans" .
Alors Hazmat Modine, qu’est ce que c’est que ça vous demandez vous ? si si vous vous le demandez.
Déjà le nom vient de  "Hazardous" et  "matériel" pour Hazmat, quant à Modine , c’est une référence à une célèbre marque de chaudières, ce qui ne nous avance pas plus..
Ce groupe est en fait un collectif basé à New York sous la houlette du chanteur harmoniciste Wade Schuman et composé d’une dizaine de musiciens venus d’horizons divers, auxquels s’ajoutent encore des invités au fil des morceaux.
Ils jouent d’une multitude d’instruments, des classiques comme les harmos (chromatique et diatonique) la guitare et le sax mais aussi des claviers, tuba, guitare hawaïenne, trompette, des percus et cymbales, de la lap steel guitar, clarinette, accordéon , du shamisen (instrument à cordes traditionnel du Japon), de la flute de Pan, de la lute guitar (ça c’est allemand), du sousaphone (sorte de tuba), du mandocello (sorte de mandoline made in Italia), de la balalaika (sorte de luth russe), du sheng (orgue à bouche chinois), du piccolo (petite flûte traversière) et même du… tupperware ( !).
Définir leur musique est un cauchemar de chroniqueur puisque si le blues et le jazz en sont les fils conducteurs, on y trouve aussi en vrac des sons venus du rock, du funk, du rythm and blues, des musiques traditionnelles juives et slaves, d’Hawaï, du calypso sans oublier les fanfares de New Orleans, les jug band et le rocksteady jamaïquain, l’ancêtre du reggae. Bref un gigantesque shake up où un professeur Tournesol mélangerai du Zappa, Captain Beefheart, Louis Armstrong, Sonny Terry, Muddy Waters, Carlos Del Junco, Harry Belafonte, le John Mayall de « jazz blues fusion », Tom Waits, sans oublier Emir Kusturica et son No smoking Orchestra….
Ils ont à ce jour 2 disques à leur actif, Bahamut (2006) et Cicada (2011), tous d’eux d’égale qualité et bourrés jusqu’à la gueule de trouvailles, festifs, et parfois jubilatoires.

BAHAMUT (2006)


Commence fort avec Yesterday morning au thème jazzy drivés par 2 harmonicas et soutenu par un énorme son de tuba, les cuivres à gogo et la guitare hawaïenne , un titre et la patte Hazmat Modine est déjà posée. Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises, tiens avec It calls me par exemple et en invité le groupe Huun-Huur-Tu, des sibériens et leurs instruments loufoques (notamment du « bull scrotum » euh... si un de mes lecteurs pouvait m’expliquer comment on joue des « couilles de taureau », merci...) et leur technique surprenante de « chant de gorge ». Le morceau titre Bahamut se réfère à la cosmologie, avec l’histoire de Bahamut, poisson ou serpent géant indescriptible de la mythologie arabe, dans l’oeil duquel flotterait l’univers. Un morceau joyeux et loufoque, entre Nouvelle Orléans et folklore des pays de l’Est. Broke my baby’s heart , est un Chicago blues (de R Barron pour Paul Butterfield) mais passé à la sauce Hazmat Modine, almost gone  un instru enlevé , précédant le rock’n roll New Orleans/ claypso steady rollEverybody loves you navigue entre chants indiens et traditionnel irlandais avec encore les voix sibériennes.
Lost fox train un tour de force de Schuman à l’harmonica qui me fait penser a Whammer jammer de Magic Dick (du J. Geils Band of course) tandis que  Dry spell et sa flute de Pan  font passer un condor sur nos têtes (El condor pasa ...).
Who walks in when I walk out (de All Hofman, chanté par Ella and Louis) renvoie au traditionnel klezmer (juif), avec une petite incursion à Hawaï avant Man trouble, dernier titre de 11 minutes, long blues crépusculaire avec les sibériens en invités et leur chant köömei (diphonique). Un grand disque que l’on redécouvre à chaque écoute et sitôt écouté sitôt adopté (n’est ce pas Sylvie...).

CICADA (2011)


Pour ce second album Schuman a quasiment renouvelé toute son équipe, à part le tuba Joe Daley (qui a joué avec Gil Evans, Charlie Haden ou Lionel Hampton) mais l’esprit demeure intact.
Le titre de cet album fait référence à la cigale « cicada » dont le titre 4 nous raconte la métamorphose et la vie à chanter. Sûrement un symbole pour cet Hazmat Modine qui comme la cigale passe son temps à faire de la musique avec une joie communicative et mue au fil des titres. Cicada débute par mocking bird et son intro a capella, un titre qui m’a instantanément fait tomber raide dingue de ce groupe, chants qui se croisent, arrangement de cuivres, harmo, terrible !
Child of a blind man avec en invités Nathalie Merchant au chant et le Gangbé Brass Band est plus calme avec le chant doux de Nathalie (10.000 Maniacs) sur une ambiance jazzy et un passage calypso.
Two forty seven est un blues aux sonorités slaves avec la jolie de guitare de Pete Smith ( entendu chez Norah Jones ou Madeleine Peyroux) ; puis Cicada que j’ai déjà évoqué avec un duel d’harmonicas entre Schuman et le second harmoniciste Bill Barrett . Suivent Buddy plus classique, un blues lent, in two years, petit instru jazzy, I’ve been lonely for so long (de F. Knight) pour un voyage dans le temps vers la  Stax , trés belle reprise  soul et super sax (Steve Elson qui a tourné avec Johnny Otis et Bowie).
The tide, est plus country avec de la balalaïka et de la mandoline avant le retour vers un folk trés propre, car y slave (walking stick).
Puis So glad avec harmo, tuba et cuivres, et 2 chanteuses en invitées (Catherine Russell et Elaine Caswell) qui donnent un parfum gospel ; d’ailleurs les voix sont des instrus à part entière chez Hazmat Modine, avec Schuman au lead vocal capable de moduler sa voix, les musiciens qui font souvent les chœurs ou le contre chant et des invités, les sibériens sur Bahamut et ici les voix feminines .
On termine avec Cotonou stomp, instru jazzy enregistré live avec le Gangbé Brass band et  Dead Crow avec le Kronos Quartet et ses violons, avec les harmonies vocales, on lorgnerai presque vers Crosby, Still et Nash !
W. Schuman et Randy Wenstein

Vous n’avez rien compris ? C’est normal, moi non plus, je vous l’avais dit, sont  assez difficiles à cerner ces zigs..
Vraiment j’ai rarement eu l’occasion d’écouter un truc pareil, entre blues/jazz fusion , word fusion et musiques traditionnelles, un ovni inclassable, un peu mystérieux et carrément irrésistible dés qu’on est entré dans son monde. A acquérir sans hésiter pour tout auditeur un peu curieux et désireux de s’affranchir des barrières, ce qui est certainement votre cas, lecteurs du Deblocnot (Ben quoi, non je ne suis pas démago, c'est vrai quoi, y'en a pas beaucoup mais sont formidables nos lecteurs, si, si, rougissez pas..). 




Child of a blindman: 





lundi 29 août 2011

THE REDLANDS PALOMINO CO. "By The Time You Hear This ..." (2004) par Philou "The Country Man From Nowhere"


Americana "Made in UK"

Pas besoin d'être américain pour faire de la bonne musique country ..... THE REDLANDS PALOMINOS CO nous le prouvent tout au long de ce bien bel album.
En effet,  écouter ce groupe anglais fondé à Londres en 1999, c'est s'embarquer immédiatement pour un voyage sous le soleil brulant du désert californien, en direction du Joshua Tree National Park. Une fois là-bas, vous risquerez de rencontrer le fantôme du cow-boy junkie, Gram Parsons chevauchant son "Wild Horse".
Bien loin des sempiternels refrains de la dictature "Brit-Pop", THE REDLANDS PALOMINOS CO. cultive tranquillement son jardin secret américain dans le brouillard anglais, en se remémorant les chansons du regretté chanteur des Byrds et des Flying Burritos Brothers. La sublime Emmylou n'est pas bien loin et ce vieux loup solitaire de Neil Young non plus.....

THE REDLANDS PALOMINOS n'ont rien à faire du bruit et des modes. Fantasmant sur les pedal-steel, les harmonies célestes et les guitares acoustiques, ils évoluent en toute liberté sur une vague mélodieuse country/rock sur laquelle le temps n'a aucune prise, dans le sillage de leurs cousins américains de Minneapolis, The Jayhawks. Sur certains titres de l'album, on sent également l’influence du torturé Jeff Tweady (Uncle Tupelo, Wilco).

Après avoir accumulé une forte popularité sur scène au cours des 5 premières années, le groupe londonien sort enfin son premier album en 2004, intitulé "By The Time You Hear This ... We'll Be Gone".


Dés les 1ères notes de l'album, le chant sublime de la chanteuse Hannah Elton-Hall, qui possède une voix située quelque part entre Sharleen Spiteri (Texas), Nathalie Merchant (10 000 Maniacs) et Andrea Corr (The Corrs), vous transporte et vous réalisez bien vite que quelque chose de merveilleux va se passer.
En effet, dès le 1er titre "Music's On", Hannah chante seule, uniquement accompagnée d'une guitare acoustique. Sa voix plaintive, bientôt rejoint par les effluves de pedal steel guitar de David Rothon, amène l'auditeur normalement constitué et imbibé d'un minimum  de musique américaine à se rouler par terre de plaisir.
Je regarde par la fenêtre, il n'y a plus la barre d'immeubles, mais un désert, des cactus, le soleil qui se couche le long de la route 66....
"Tentation" est un rock chahuteur bien roots dans la veine de Whiskeytown, chanté par Alex Elton-Hall (le mari de la chanteuse). L'album regorge de perles plus belles les unes que les autres comme "Get On The Train", une ballade avec un refrain merveilleux ou "Doin 'It For The Country", une chanson mettant en avant la voix rocailleuse d' Alex qui joue au fanfaron, un titre hyper entrainant, qui devrait faire son petit effet en fin soirée.
Mention spéciale également à "Make Tonight Last", un duo doux-amer entre le couple Annah/Alex qui nous rappelle les classiques de Nancy (Sinatra) et de Lee (Hazlewood).
Cet album a tout pour plaire,  une excellente production signée Brian O'Shaughnessy (Beth Orton, My Bloody Valentine, Primal Scream ...) et des chansons qui conviennent à toutes vos humeurs.
Vous voulez vous vautrer dans l'apitoiement, vous avez le coeur brisé par un fuckin' chagrin d’amour ? Essayez "Losing You" !!!  Si la mélancolie vous envahit, écoutez "Pony Song". Vous avez la patate, et vous voulez tout déchirer aujourd'hui..... ruez vous sur "Devil In My Head" ou sur "This One Is For Heartache" !!!!

 Il y a à peine une note qui sonne faux sur ce disque, et contrairement au titre de l'album, j'espère écouter encore beaucoup de chansons de cet excellent groupe.

 




Une version acoustique de derrière les bottes de pailles de "If You're Down"


dimanche 28 août 2011

CLAUDE, NOTRE PERE A TOUS, par Luc B.


Nous venons de fêter, en juin, le premier anniversaire du Déblocnot. Cette commémoration eut une conséquence que nous n’attendions pas. Nous avons été contactés par le professeur Gustave LePoilauc, qui nous a fait part d’une découverte absolument inouïe. Tout a commencé vers 10 heures ce matin là (alors que je cherchais un raccourci que je n'ai jamais trouvé)... 


- Le courrier du jour est arrivé ! Tiens Rockin’ ton sac habituel avec les photos de tes fans…
- Fait voir… Waouh, y’en a des nouvelles, la rousse en bigoudène sur la plage de Concarneau, là, elle n’est pas mal…
- Mais dit donc, l’Eve qui fait sauter une crêpe en tablier de dentelles, ce ne serait pas ta secrétaire Sonia ?
- De dos ? Oui oui, je la reconnais, c’est elle… Je ne sais pas pourquoi elle m’envoie cette photo, c’est moi qui l’ai prise l’autre soir dans mon bureau…
- Mon colis a été livré ?
- Salut Vincent. La rognure d’ongle de pied dédicacée par Ozzy Osbourne ? Non, désolé… peut-être demain...
- Pfffffffffffffff
- Comment Philou a-t-il pu lui faire croire que... Tiens, il y a un paquet adressé au Déblocnot… pas d’expéditeur… curieux…
- Ouvrons-le
- Y’a un DVD, mais rien sur la jaquette, et une lettre. Bizarre…
- Qu’est ce qu’il y a d’écrit ?
- Regarde plutôt :


(pour une meilleure lisibilité, ne pas regarder en plein écran)


- ...
- Ouais, comme tu dis.

Rockin' et moi étions sur le cul. Quoique nous y étions déjà, puisse que nous avions regardé cette vidéo assis. Disons que nous étions soufflés. Ce petit film prouvait que le Déblocnot' avait plus de 70 ans d'existence, et qu'il avait été animé par Claude Toon, bien avant que la plupart d'entre nous ne soient nés. Quel talent ! Quelle modestie ! Quelle mesure ! Quelle pudeur !  Car lorsque Claude avait postulé pour être chroniqueur en musique classique, il nous avait caché ce parcours fantastique. Lui qui avait parcouru le monde, tel ce jeune journaliste à houpette du Petit XXème, avait bravé les éléments, les épidémies de cholera, sa concierge et une guerre mondiale, pour approcher les plus grands et rendre compte de sa passion, cet homme-là qui, le jour de son embauche, aurait pu faire valoir mille exigences, cet homme-là, dis-je (Rockin' corrige-moi si je me trompe) avait simplement demandé la permission de punaiser dans son bureau un poster d'Hilary Hahn.

- Euh, tu te trompes, c'était un poster d'Hillary Clinton.
- Hein ? Mais non, c'est la fille qui joue du violon
- Le poster de la blonde plus très fraîche dans le bureau de Claude, c'est Hilary Clinton...
- Mais non, la blonde c'est Michèle Torr !
- Parce qu'il aime aussi Michèle Torr ?
- Évidemment. Hilary Machinette qui joue du violon c'est pour la vitrine, mais en vrai, son béguin, c'est Michèle Torr. Il faisait des piges pour "SALUT LES COPAINS", il l'a interviewée en 63...
- Ah la vache ! C't'espèce d'enfoiré ! Dire qu'il me pique ma secrétaire Sonia soi-disant pour l'initier aux coups d'archer entre les deux ouïes. Et moi j'acceptais pour que la p'tite elle ait un peu d'éducation musicale... je vais de ce pas l'initier au coup d'boule dans la tronche ! 
- Attend Rockin' ! Rockin' ! J'en appelle à la tendresse, Rockin' ... Attend ! ! !



samedi 27 août 2011

THELONIOUS MONK "STRAIGHT NO CHASER" (1967), par FreddieJazz




On ne peut pas exister sans plaisir, même une seconde, alors quand on a le blues, le moral au ras des chaussettes, le coeur contrit, comme ce soir peut-être, un petit conseil, passez-vous une galette de Thelonious Monk (1917-1982), ou versez-vous un bon STRAIGHT NO CHASER, ça vous soulagera... L'homme à l'état brut. Thelonious Monk et sa musique,  ses rêves, son génie. Parce que Monk est un génie. Il sait vous parler, il vous comprend, il vous dit tout avec son piano, qu'il soit accordé ou pas... Et il te rappelle, sans haine, ni violence, comme un reflet dans un miroir, ce qu'est ton humanité avec son lot de bonheur et de merde, ce qu'est "devenir homme". Dit comme ça, l'on dirait une recette célinienne, une recette au Tarapout. Même si chez vous, ça n'est pas le luxe, l'aisance, même s'il n'y a pas toujours de la cuisse, ni trop de lumière, savon et parfum, croyez-moi, avec Monk, l'on oublie ses petits malheurs, et surtout l'on essaie de ne pas trop se faire d'illusions, parce que la musique de Monk, ça n'est pas une musique truquée. Elle est avant tout terrienne. Monk, c'est un laboureur. Mais un gentleman de laboureur. Alors, à quoi bon se faire des illusions sur son existence, ou de penser à la belle à qui l'on a ravi un moment savoureux? Elle est partie, fondu dans la nuit noire, après un verre ou deux, vous laissant seul dans une sorte de désespoir, dans l'inconnu. C'est un rêve éveillé dans une réalité teintée de blues, le coeur serré, la gorge un peu nouée. Le plaisir était si fugace que c'en devient un plaisir presque insupportable... Alors, un troisième verre s'impose. La musique de Monk vous aide à traverser l'épreuve du temps, à oublier ces secondes qui vous engourdissent et vous écrasent finalement de tous ces désirs d'ici et d'ailleurs. La musique de Monk, c'est métaphysique...


Parce qu'avec Thelonious Monk, on a son lot de consolation. L'on pénètre dans ces beaux sous-sols imaginaires, chauds et capitonnés, bondés et enfumés, où règnent le réconfort et la convivialité, au point que le désespoir devient plus supportable. Même si la lumière n'est pas aussi "éclatante" et lumineuse que la musique de Bach, elle est aussi indispensable. Parce que "Monk détient entre ses doigts le pouvoir définitif du nivellement par le bas", comme le disait Laurent de Wilde dans sa remarquable étude consacrée au pianiste. Et si vous reprochez au pianiste de jouer une fausse note, et bien quelque part, c'est comme si vous en vouliez au soleil de se lever le matin. Monk, astre du jour, étoile de la nuit, il est aussi l'ange du bizarre. Mais du bizarre comme celui-ci, grands dieux, donnez m'en tous les jours, que chaque jour soit un mystère, que chaque jour soit une surprise, un instant de bonheur monkien et qui sait, à moi aussi il me poussera peut-être des ailes...

Les neuf titres de cette magnifique session de novembre 1966 et janvier 1967 ont été restaurées, parce qu'à l'origine, de nombreux titres (comme « We See ») avaient été amputés de quelques secondes par le terrible Teo Macero, le producteur légendaire du label Columbia (Miles connaissait bien l'homme, lui-aussi...). Aussi, trois inédits de cette session ont été rajoutés, et non des moindres. Une composition de toute beauté, « This is my Story, This is my Song », illumine cet album, qui je le répète est une merveille. Le disque alterne ses morceaux favoris joués en solo absolu (deux titres) avec d'autres thèmes interprétés par son quartette classique (composé de Charlie Rouse au sax ténor, Larry Gales à la contrebasse et Ben Riley à la batterie, un quartet régulier depuis 1964). Il débute sur le génial « Locomotive », joué sur un mid-tempo ensorcelant, les cuivres jouant la rythmique sur un swing efficace, mais sans les "cabrioles" de ses débuts. La surprise est de taille avec le titre suivant,  « I Didn't Know About You », un thème rare de Duke Ellington. Le sax de Rouse se fait langoureux, sage et profond. Le temps s'est distendu, les musiciens prennent le temps de développer leurs idées, font durer le plaisir, comme lors de bons et doux préliminaires, véritables prémices à l'acte d'aimer. Car avec Monk, c'est une histoire d'amour, à vous procurer du plaisir, mais aussi à vous déchirer coeur et âme.

Le troisième thème, archi connu, « Straight No Chaser », et qu'il avait joué bien des fois auparavant (la première fois étant aux côtés de Milt Jackson, en 1948), est ici remarquablement exposé. Faut dire que chez Columbia, c'est le confort et les grands moyens. C'est un thème en apparence assez simple, que l'on peut chanter. Bref, on y respire, l'on est envahi d'une joie ineffable, d'un doux bonheur, tranquille, quasi égoïste. « Japenese Folk Song » est un thème qui m'était totalement inconnu, je crois. La mélodie est inoubliable, un brin nostalgique, et le sax de Rouse toujours aussi touchant. Un thème qui illustre bien ce côté "en marge" du pianiste. La rythmique n'est pas forcément mise en avant, mais elle assure en diable. Enfin, le premier morceau joué en solo absolu, le fringant « Between The Devil and The Deep Blue Sea », est un thème ô combien magnifique (signé H. Arlen et T. Koehler). Le bonheur à l'état pur. Que dire de plus? « We See » retrouve sa durée initiale, donc, (plus de 11 minutes), rythmes décalés, un sax hésitant au cours de l'intro, puis prenant plus d'assurance dans les impros. Le bonheur est fragile, mais il dure plus de dix minutes... Enfin, les trois inédits, la reprise du thème d'Ellington, puis ce thème oublié, rappelant les gospels que l'on jouait dans les églises baptistes du Sud. Voilà, c'est dit, et maintenant, je vais mieux... Merci le Moine.

1. Locomotive - 6:42                      
2. I Didn't Know About You - 6:52                      
3. Straight, No Chaser - 11:28                    
4. Japanese Folk Song - 16:41                    
5. Between The Devil And The Deep Blue Sea - 7:38                      
6. We See - 11:36    
7. This Is My Story, This Is My Song -1:44                      
8. I Didn't Know About You (take 1) - 6:48                    
9. Green Chimneys - 6:35





Superbe extrait, avec le quartet dont nous parle Freddie, sur ce thème légendaire "Straight no Chaser"

vendredi 26 août 2011

KEN FOLLETT "LA CHUTE DES GEANTS" Tome 1 (2010) par Luc B.




- Un peu plus à gauche, voilà, doucement… Eh ! Bruno tu vas tout foutre en l’air !
- Ouais bah deux secondes, Luc, c’est pas simple à manier… Vincent, donne du mou…
- Pour ton chat ?
- Mais non, dans la corde !
- Hein, quoi, du mou dans la corde à nœuds ?
- Qu’est ce qu'y dit Philou ?
- Y fait de l'humour, au lieu de nous aider... Bruno, tu peux poser, là, en finesse, gaffe à ma pile de disque.
- Qu’est-ce vous faites ? C’est quoi ce treuil ? Ces casques ? Ces Algeco ? Bruno, qu’est ce que tu fous dans une grue ?
- C’est Luc qui m’a demandé, il n’a pas le permis…
- Vous transportez quoi ?
- Le dernier bouquin de Ken Follett, 3,5 tonnes… P’tain, y pouvait pas attendre l’édition de poche ?!!!



J’ai découvert cet auteur gallois avec LES PILIERS DE LA TERRE, fresque médiévale tout à fait réussie. Ken Follett s’est fait le spécialiste de la saga historique, et son nouvel opus n’échappe pas à la règle. LA CHUTE DES GEANTS a pour cadre la première guerre mondiale.


Cela va être extrêmement délicat de vous raconter l’histoire, vu le nombre de personnages et les rebondissements qui peuplent ce roman. D’ailleurs, le livre s’ouvre par la présentation des personnages, classés par pays, et par famille.


Nous avons les gallois, avec la famille Williams, dont le père et le fils sont mineurs, délégués syndicaux, et travaillent sur la concession d’une famille de nobles anglais, les Fitzherbert, liée aussi par alliance à une famille russe de haute lignée. En Russie, il y a aussi les Pechkov, deux frères orphelins, qui cherchent à gagner les Etats-Unis pour échapper à la misère. Aux USA, donc, la famille Dewar, dont le fils Gus travaille à la maison Blanche, et très épris d’Olga Vialov, fille d’émigrés russes, dont le patriarche appartient à la mafia. Enfin, les allemands, avec les Von Ulrich, le père Otto, diplomate ultra conservateur, son fils Walter, attaché militaire. Walter est ami de Gus Dewar, et de Fitzherbert, et amoureux de sa sœur, dont la domestique est Ethel Williams, la fille ainée du syndicaliste gallois… etc… sans compter une petite centaine de personnages secondaires…



Mineurs du pays de Galles
Je ne vous cacherais pas que les premiers chapitres donnent un peu le tournis. Tous ces personnages vont évidemment se croiser, s’aimer, se trahir, s’épouser, se cocufier, se poursuivre, se battre, se venger, et s’entretuer. Et là, je salue le savoir-faire de Ken Follett, car il a réussi à tisser une toile à la fois complexe, mais d’une parfaite logique, dans la destinée de ses héros. Même si tout cela paraît, comme dire... un peu téléphoné, que ces personnages se retrouvent, comme par hasard, au milieu d'une tranchée à Verdun, dans le hall d'un hôtel berlinois, ou dans la visée d'un fusil à lunettes. L’action débute en 1911, chaque famille à droit à son petit chapitre, on pose les bases. Puis la guerre arrive, est tout est chamboulé. Les uns sont engagés de force, d’autres désertent, changent de pays, les nobles sont nommés officiers, les amours se font clandestines, entre maîtres et domestiques, entre allemands et anglais, entre tenant des idéaux socialistes et conservateurs de tout poils. Sur son échiquier, l’auteur bouge ses pions, avance de deux cases, recule. Certaines destinées sont plus intéressantes que d’autres, comme celle des frères Pechkov, dont l’un atterrira dans la mine du pays de Galles comme briseur de grève, puis en Amérique, s’élevant dans la hiérarchie mafieuse, alors que l’autre rejoindra les comités de soviet de Trotski. Là encore, ces ficelles un peu grosses peuvent paraître édifiantes, mais cela à le mérite d'être efficace. Autres personnages tout à fait réussis, Maud, la sœur du comte Fitzherbert, féministe, socialiste, pacifiste, et sa domestique Ethel, élevée au moule du syndicalisme par son père mineur, et promue à un bel avenir.


Les tranchées de Verdun
Le conflit brouille les cartes. Sur le plan politique, diplomatique, et surtout social. Les hommes partis à la guerre, les femmes prennent leurs places à l’usine. Emancipation, campagne pour le droit de vote, le droit de se présenter à la députation. Ken Follett rend ces pages très intéressantes, comme tout le pan russe de l’histoire, avec la révolution bolchévique, vécue de l’intérieur, passionnante, décryptant les rouages, décrivant à merveille l’anarchie, le chaos qui régna avant que Lénine n’instaure discipline et terreur. Et surtout, Ken Follett traduit merveilleusement les espoirs de liberté, qui nourrissaient cette révolution. Autre face à face pertinent, entre Fiztherbert, engagé comme capitaine, qui retrouve le jeune Billy Williams dans son régiment, en France. Les deux hommes ont un passif lourd, via la sœur de Billy, qui a gardé l’enfant illégitime que le comte lui a fait entre deux portes. Là encore, via ce personnage, Ken Follett décrit très bien la chute de la noblesse, le changement des rapports de force entre classes sociales. L’auteur n’oublie pas la romance, la passion, un peu simplette mais sans mièvrerie, avec Maud l’anglaise, contrainte de cacher son idylle avec Walter l’allemand, celui-ci espérant une paix prochaine pour retrouver la femme qu’il aime, au grand dam de son père Otto, persuadée que l’Allemagne mettra l’Europe à ses genoux.

Émeutes à Petrograd, violemment réprimandées, juillet 1917






A mon sens, LA CHUTE DES GEANTS souffre de longueurs dans la période qui précède le conflit, de très longues pages sur la diplomatie, fort bien renseignées, certes, mais redondantes, et qui laissent les personnages de côté. C’est la limite de ce livre, qui parfois hésite entre raconter l’Histoire, via des personnages, où raconter les personnages, ancrés dans une Histoire. Nuance. Le rythme s’accélère avec les premières batailles, et là, le travail de documentation de Ken Follett fait mouche. Conditions de vie des soldats épouvantables, erreurs de stratégie, incompétence des commandements, et encore une fois les coups à trois bandes du jeu diplomatique, et de l’espionnage. Evidement, beaucoup de personnages réels sont mêlés à l’histoire, chef d’état, politiques, militaires. L’auteur emporte ses héros dans la tourmente, dresse un portrait clair de la situation, des enjeux, de la révolution bolchévique, des tractations des allemands pour éliminer ce front de l’est, empêcher les USA à entrer dans le conflit, manipuler les japonais, les mexicains, les espoirs anglais dans la contre-révolution des Blancs, pour endiguer la vague Rouge… L’action se termine en 1923, avec une série d’oppositions, de chocs frontaux entre les personnages, déplacés sur l’échiquier social et psychologique, et avec une Europe défigurée, une Allemagne humiliée, où déjà se propagent des relents d’antisémitisme.


Le style littéraire de Follett reste assez académique, de beaux passages, mais rien de flamboyant. On est loin du souffle et du talent d’un Dennis Lehane et son UN PAYS AU L’AUBE, fresque bostonienne époustouflante. Ken Follett reste un bon conteur, doté d’une écriture solide, descriptive, et parvient tout de même à nous captiver, parfois, quand il le faut.


Deux autres tomes sont à venir, et on sent déjà – habilement - les prémices de ce qui sera la suite, l’arrivée de Staline, la montée du nazisme, la prohibition aux USA, le combat féministe, de nombreuses portes s’entrouvrent pour une suite passionnante. A condition que Ken Follett resserre tout de même son récit, coupe dans la matière, ne laisse pas ses personnages sur le bord de la route, équilibre l’intérêt qu’il leur porte. LA CHUTE DES GEANTS est une lecture très agréable, le livre brasse de grands thèmes, met en avant des idéaux (à mon sens) tout à fait respectables, nous fait réviser notre Histoire, et remet fort bien en perspective les tenants et aboutissants de ce conflit mondial, d’une rare monstruosité.
LA CHUTE DES GEANTS. Tome 1 "le siècle", de Ken Follet, 998 pages, aux éditions Robert Laffont.