mercredi 14 janvier 2026

TRAPEZE " Medusa " (1970), by Bruno



   Et si, Trapeze n'était pas tout simplement l'un des meilleurs groupes de heavy-rock anglais des années 70 ? Un de ces groupes injustement oubliés, ignorés, ou au mieux relégués comme tremplin pour des musiciens compétents. Certes, le Royaume-Uni était alors une véritable et inépuisable matrice qui, dès les années soixante, n'a pas cessé de mettre au monde des groupes plus talentueux les uns que les autres, de sorte qu'il est particulièrement difficile de tous les connaître. À moins d'être un passionné, un fondu du genre. Et puis, malheureusement, la tendance à faire des classements, à prétendre que l'un est meilleur que l'autre (ce que l'on fait tous), ne fait que desservir la musique au sens large. Et aussi d'occulter tant de groupes et de musiciens souvent tout aussi méritants. Certains se disant : pourquoi prêter une esgourde ailleurs quand j'ai déjà le "meilleur" qui me décrasse périodiquement les cages à miel ? On en arrive parfois à des aberrations comme lorsqu'on accuse Free d'avoir plagié AC/DC (du vécu 😉), ou que Uriah Heep a pompé Queen (toujours du vécu), on encore quand, lors de l'annonce du décès d'Ozzy, on entend un gus clamer fort et fièrement que lui, il ne s'intéresse plus aux autres depuis longtemps parce que AC/DC (encore eux) sont les meilleurs.

     Bref... Trapeze, donc, aurait pu être un groupe essentiel des 70's. Ce n'est pas sans raison que John Bonham, dès qu'il en avait l'occasion, s'incrustait sur scène pour jammer avec le groupe. Ou encore que sir Ritchie Blackmore est venu démarcher Glenn Hughes. Un débauchage qui permis de lancer la belle carrière du bassiste-chanteur et compositeur mais qui freina l'élan du trio. 


   Toutefois, la carrière de Trapeze aurait pu être des plus courtes, et son histoire oubliée même des plus éminents musico-archéologues, si, et seulement si, la formation, évoluant initialement en quintet, n'avait pas explosé quelques temps après l'édition de leur premier et éponyme album en mai 1969. Un album qui n'a absolument rien à voir avec le futur proche du groupe, et qui ne mérite aucun intérêt autre que celui de la curiosité. En d'autres termes, celui d'écouter les débuts maladroits de futurs rock-stars. 

     Pourtant ce premier essai, qui s'ébroue dans une forme de pop-rock aux velléités psychédéliques sonnant un peu datées, a toujours quelques défenseurs, et à l'époque il est plutôt bien accueilli par la presse tandis que certaines chansons passent régulièrement à la radio. Quoi qu'il en soit, il y a une sévère scission entre les membres. Un trio se forme autour des Dave Holland, Mel Galley et Glenn Hughes qui veulent opérer un changement de direction radicale. Campés sur leurs positions, les deux autres préfèrent plier bagage et les laisser se ramasser... Evidemment, il en sera tout autre. Ainsi, un peu plus d'un an après la sortie de la première galette, en novembre 1970, surgit dans les bacs "Medusa". Une bombe.

     Certes, aujourd'hui, blasé ou saturé par l'abondance desservie par internet (pas nécessairement dans de bonnes conditions d'écoute), on pourrait y trouver à redire mais - crénom ! -, cet album définit à lui seul de nouveaux codes, abat des murailles pour laisser s'enlacer et communier deux mondes finalement pas si éloignés. En 1970, sans aucune ostentation ni aucune esbrouffe, avec une certaine crudité, Trapeze pose les bases d'un Funk-rock d'obédience heavy. Ce qu'on pourrait décrire comme la fusion de The Meters avec Free ; voire avec AC/DC. C'est d'autant plus remarquable que ça semble avoir été enregistré quasiment live - à ce titre, parfois, la guitare rythmique s'éclipse pour entamer un solo. Il est bien probable que Free ait eu une forte influence sur Trapeze, notamment pour la temporisation de la guitare et de la gestion des silences, voire dans l'approche de la rythmique dans les mid-tempo. Cependant, Trapeze a réussi à obtenir une réelle et alors singulière personnalité. Ce qui ne peut être que le fait de grands musiciens. Pas nécessairement des virtuoses, mais simplement des musiciens qui savent donner du sens et de la densité à la musique. Qui savent lui donner du corps et de la vie.

     D'entrée, avec "Black Cloud" - probablement le morceau le plus proche de Free -, on est frappé par le dépouillement du morceau et son déroulement, progressant avec nonchalance et assurance. Mel alterne entre riffs "kossoffiens" et arpèges délicats, soutenus par de discrètes notes de piano tenu par Glenn. Glenn qui hurle avec rage sur les riffs et se fait de velours sur les arpèges. Glenn qui, dès ce titre, s'affirme comme un des archétypes (talentueux) du chanteur de heavy-rock. De ceux autant apte à s'égosiller - comme électrocutés - qu'à susurrer - comme un chérubin vous chuchotant à l'oreille  -, s'inscrivant comme une fusion des Paul Rodgers, Gillan et Plant. Cela, même si à quelques rares occasions, Glenn peine à trouver sa voix, sa voie (il n'a que 19 ans à la sortie de l'album). Comme sur les mouvements enlevés de "Jury".


   Avec "Your Love Is Alright", le trio embraye et passe la cinquième pour un hard-funk de toute beauté, doté d'un groove qui va inspirer Jimmy Page. Même Dave Holland qui sera plus connu pour ses heures au sein de Judas Priest (dans les années 80) se fait funky en diable (même si ses cymbales sont écrasées par le mixage). Dans le genre, "Touch My Life" fait plus fort. Une pièce magistrale, armée d'un superbe riff en arpège brûlant, et d'un Hughes qui prend ses marques. Une pièce qui irradie d'une énergie solaire, tout comme le sujet de la chanson, l'Amour qui étreint les cœurs et les âmes. On ne le dira jamais assez, mais Mel Galley était un maître ès-riff. Un haut mage du riff.

     La production de John Lodge, bassiste des Moody Blues (1), est un peu légère sur la batterie qui peut sonner un peu limite sur "Black Cloud" et "Jury" où la grosse claire semble étouffée et la caisse claire trop sèche et sans relief. Un bémol regrettable, d'autant plus que depuis quelque temps, en Albion, de jeunes pousses tels que Paice, Kirke, Lee, Newman, Hartley et Bonham avaient montré l'exemple en faisant la différence. Toutefois, Hughes et Galley sont mieux servis, avec une captation sans filtre qui procure à cet opus une crudité qui ferait presque passer les productions de Grand Funk d'alors pour du proto-Rock FM ( en exagérant un tout petit peu ... ).

     Sur "Makes You Wanna Cry", c'est Mel qui s'offre le plaisir de chanter. Voix fragile, faillible, instable, à la justesse capricieuse (2), qui bride l'élan de cette chanson qui préfigure Whitesnake (dans lequel se retrouvera Mel courant 1982... et justement, comment ne pas croire que Trapeze ait eu une influence sur Coverdale).

     Plus étonnamment, l'ombre d'un Black Sabbath semble peser sur les deux pièces parmi les plus longues. À commencer par "Jury" où il ne manquerait plus qu'une Dallas Rangemaster, un jeu de cordes (customisé) extra-light et des Laney Supergroup pour retrouver la pesanteur singulière et novatrice de Tony Iommi. Ainsi que sur la chanson éponyme "Medusa" - une composition de G. Hughes, qui, des années plus tard, va retrouver Iommi et enregistrer avec lui. Toutefois, dans une moindre mesure, puisqu'elle semble également témoigner d'un certain intérêt pour le rock progressif. Intérêt plus franchement marqué, bien qu'aussi trempé d'un blues tragique, pour le délicat mais sombre "Seafull". Ce dernier est censé parler d'amour, mais résonne comme s'il était perdu à jamais. Pratiquement comme s'il avait connu une fin déchirante.


de G à D : D. Holland, M. Galley et G. Hughes

   Une franche réussite. La restructuration de Trapeze a été des plus salutaires. Même s'il ne rencontre pas, injustement, autant de succès que celui de ses compatriotes (en même temps, l'année 1970 déborde de toutes parts de chef-d 'œuvres - de quoi en faire une petit encyclopédie millésimée), il permet au groupe de se produire aux USA où il rencontre un franc succès - du moins dans nombre d'états du sud. Même la presse, qui en général n'est pas spécialement tendre avec tous ceux qui ont l'outrecuidance de durcir le son, admet les qualités de l'album, prédisant même parfois un avenir prometteur au trio. 
L'album suivant, l'immense, l'incontournable, le magistral "You are the Music... We 're Just the Band", va encore mieux faire. Un troisième opus qui laisse à croire qu'en toute logique, le trio va confortablement s'installer dans le cénacle des poids-lourds du genre. Sauf que Glenn Hughes, lui, ne résiste pas à l'appel de Blackmore qui l'invite à rejoindre Deep Purple. Et en 1973, intégrer ce dernier, c'est l'assurance de retombées financières bien conséquentes doublées d'une exposition internationale. Inespéré pour un jeune gars issu de la "black country" anglaise. 

     Mel Galley et Dave Holland vont continuer l'aventure jusqu'en 1982 - Holland part avant rejoindre des gars issu comme lui de la Black Country, de Birmingham : Judas Priest. Trois albums vont suivre. Tous fortement recommandables, même si aucun n'égale "You are the Music... We 're Just the Band", même si on regrette l'absence de la voix de Glenn Hughes.  


     "L'inconvénient, avec certains albums de Trapeze, c'est surtout pour le proche voisinage : on a tendance à monter continuellement le son." Confucius


No.Titre

1."Black Cloud"Mel Galley, Tom Galley6:13
2."Jury"Mel Galley, Tom Galley8:10
3."Your Love Is Alright"M. Galley, Hughes, Holland4:54
4."Touch My Life"Mel Galley, Tom Galley4:06
5."Seafull"Hughes6:34
6."Makes You Wanna Cry"M. Galley, T. Galley4:41
7."Medusa"Hughes5:40



(1) Les Moody Blues ont créé l'année précédente, en 1969, la société Threshold, qui a signé la même année Trapeze. Le premier groupe, après les Moody Blues, à intégrer ce nouveau label indépendant. Après le départ de Glenn Hughes, le trio quitte Threshold pour Warner Bros, qu'il espère plus entreprenant.

(2) Elle prendra de l'assurance plus tard, lorsqu'il fallut bien compenser la démission de Glenn.

 

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