jeudi 21 juillet 2022

Heitor VILLA-LOBOS - Bachianas Brasileiras No. 2, 4, 5, 7 & 9 – R. FLEMING & M. TILSON-THOMAS (1996) - par Claude Toon

- Nouveau compositeur, Claude ? Heitor ? Un espagnol ? Bachianas Brasileiras m'évoque un morceau pour plein de violoncelles…
- Oui Sonia ! la cinquième Bachiana Brasileira, ce titre intraduisible comporte les noms Bach et Brésil, il en existe neuf composées entre 1930 et 1940.
- Donc ce Monsieur était brésilien. Il y a très peu de compositeurs latino-américains célèbres à ma connaissance…
- En effet, pourtant l'Amérique latine est un pays mariant avec bonheur des musiques de formes occidentales et un folklore populaire très riche…
- Je ne situe pas très bien ce compositeur dans l'histoire… La photo choisie me fait penser à un gangster des années 30… hihi…
- Villa-lobos est de la génération de Ravel et de Bartòk, 1887 - 1959 pour être précis ; rassures-toi Sonia, seuls le cigare d'Heitor qui était né avec et le costume croisé te donnent ces drôles d'idées… Le personnage pittoresque et généreux me semble un peu oublié…


Heitor Villa-Lobos (1887-1959) et son éternel cigare

Qui n'a pas entendu dans sa forme originale pour huit violoncelles et soprano la 5ème Bachiana Brasileira ? On en écoute en générale que le 1er mouvement avec ses pizzicati au début puis la psalmodie entonnée voluptueusement par la soliste. Des artistes non classiques comme Joan Baez en 1964, accompagnée par rien de moins que le maestro Maurice Abravanel un peu trop oublié, des chanteuses qui se sont confrontées à l'exercice très périlleux sur le plan technique car exigeant une tessiture souple et étendue.

Ô et puis il existe nombre d'adaptations plus ou moins bienvenues de cette Bachiana qui a rendu la pièce aussi universelle que l'adagio "qui n'est pas d'Albinoni", l'adagio de Samuel Barber ou le Canon de Pachelbel, etc.

Néanmoins, il y a un consensus pour admettre que les enregistrements dirigés par Villa-Lobos lui-même restent les plus habités. J'ai ajouté en bonus le légendaire concert live de 1956 avec l'orchestre de la RTF et Victoria de los Ángeles… Si Joan Baez, que j'adore, a une voix perfectible dans ce registre (Clic), écoutez Maria Callas accompagnée à la guitare (Clic). Deux interprétations poignantes et complémentaires, deux personnalités pour le moins opposées…


A droite, Villa-Lobos à Paris en 1926

Heitor Villa-Lobos est né en 1887 à Rio de Janeiro dans une famille où le père, écrivain, joue en amateur du violoncelle. Le père d'Heitor meurt alors que son fils n'a que douze ans ! L'adolescent vivra quatre ans chez son grand-père, lui aussi un intellectuel littéraire et mélomane, et s'initiera ainsi au piano, au violoncelle, à la clarinette et à la guitare, son instrument favori, comme nombre de musiciens sudaméricains. À 16 ans, le jeune homme aventureux et autodidacte part tailler la route au Nordeste (région nord du Brésil). Il vivote en jouant dans des restaurants, voire des boui-bouis. Il s'enfoncera même dans l'Amazonie et à l'instar de Bela Bartok et des compositeurs slaves, comme Dvorak, collectera des chants populaires de son pays qu'i transcrira. Il affirmera avoir rencontré des tribus cannibales… (Heu, non vérifié, mais intéressant sur l'esprit frondeur et plaisantin du compositeur).

Il a conscience qu'une carrière de compositeur nécessite des bases théoriques plus solides et fréquente le conservatoire de Rio de Janeiro. Est-ce de cette époque ou plus tard à Paris que cet homme pourtant peu friand d'académisme tombera sous le charme de l'art du contrepoint de Bach ? Sans doute les deux. On lui attribue ces deux citations en fin de carrière : "Ma musique est naturelle, comme une chute d'eau", ou encore "Un pied dans l'académie et vous êtes déformé" 😊. Il récidivera ces explorations en 1912.

En 1915, Heitor Villa-Lobos donne à Rio son premier concert de "musique nouvelle" mêlant écriture classique et folk. Le pianiste Arthur Rubinstein du même âge que Heitor est présent et justement parcourt l'Amérique latine à la recherche de nouveaux répertoires. Une amitié commence et en 1923, les fonds pour un voyage à Paris sont réunis. 

Heitor réside Place Saint-Michel pendant 7 ans et côtoie les musiques novatrices jouées en France à la mode depuis Debussy, rencontre Ravel et toute la tour de Babel musical parisienne de l'époque : il découvre Stravinsky, Prokofiev, Milhaud et tant d'autres. Il écrira un ouvrage de souvenirs de cette époque parisienne… Il compose peu mais apprend beaucoup. 


Villa-Lobos en 1948

Sa carrière de compositeur brésilien majeur prend son essor à son retour en 1930. Le régime de Getulio Vargas qui a pris le pouvoir pour presque trente ans est caractéristique des dictatures populistes latinoaméricaines de l'époque. Ces régimes tourneront le dos au nazisme tout en étant anticommuniste. Leur idéologie mélange pêle-mêle : autocratie, culte de la personnalité, nationalismes, modernisation et démagogie et bien sûr corruption à tout va. Le péronisme argentin de Juan Domingo Peron en est un autre exemple. Il y aura aussi Batista à Cuba, Lazaro Cardenas en Argentine, etc. Et tout cela avec la bénédiction des USA. Je ne suis pas un spécialiste, d'ailleurs c'est un poil hors sujet et de nos jours entre Chavez-Maduro et Jair Bolsonaro, ce n'est toujours pas le Pérou (pour faire un jeu de mots douteux), et il y a eu pire avec les soudards Pinochet et Vidella ; bref !

Je conclurai juste sur le fait que Heitor Villa-Lobos est un patriote sincère. On lui reprochera plus tard, mais là est l'habitude des bien-pensants occidentaux. Il se lance en politique pensant pouvoir apporter enfin une renommée internationale à la musique de sa patrie, il y parviendra. Il est nommé directeur de l'éducation musicale de Rio de Janeiro. (Formation musicale dans les écoles et maternelles, préparation des concerts…). Il crée le conservatoire national de chant orphéonique en 1942 et l'académie brésilienne de musique en 1946. Le sérialisme étant interdit dans le pays (un effet bizarre de la censure, mais de toute façon Villa-Lobos n'appartient à aucune école académique ou moderniste), le compositeur sera l'apôtre mêlant classicisme et héritage folklorique avec brio dans son œuvre monumentale : 12 symphonies, des concertos, 15 Chôros, une quinzaine de pièces de chambre pour guitare et divers instruments, des ballets et des musiques de films, sans oublier les Bachianas Brasileiras, etc.

En 1944, le célébrissime maestro américain Léopold Stokowski (Clic) invite Villa-Lobos pour une tournée des grandes villes des USA. Tant comme compositeur que chef, il reçoit un triomphe. La paix de retour en Europe, il reviendra diriger à Paris.

En 1948, il commence à souffrir du cancer qui l'emportera en 1959 à l'âge de 72 ans à Rio de Janeiro, Sa ville…

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Michael Tilson Thomas en 1996

On ne présente plus MTT alias Michael Tilson Thomas dans le blog, il a déjà été le héros de deux chroniques : La Mer de Claude Debussy et cette étonnante interprétation de la Rhapsody in Blue de Gershwin, MTT dirigeant le Columbia Jazz Band en 1976, la partie de piano étant tenu par Gershwin himself en 1925, un rouleau gravé sur un pianola étant rejoué pendant la captation. Une courte biographie du chef est à lire à propos de Debussy (Clic).

Michael Tilson Thomas dirige pour ce disque à la pochette sympathique (une rareté en classique) le New World Symphony, un orchestre basé à Miami et composé de jeunes instrumentistes prometteurs. Un disque de 1996.

Également très célèbre, la soprano Renée Fleming originaire de la Pennsylvanie n'a pas encore eu sa place dans le blog. Une voix qui cumule les tessitures de soprano Lyrique, colorature et même dramatique ! Elle prête sa voix pour ce disque pour la 5ème Bachiana Brasileira. Je lui réserve une chronique dans l'un des rôles phares de l'art Lyrique, celui de la Maréchale dans le final du Chevalier à la Rose de Richard Strauss, un enregistrement en Live avec Abbado… À suivre…

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Nous n'écouterons pas l'intégrale des neuf Bachianas Brasileiras. Ecrites entre 1930 et 1940, elles procèdent toutes du même concept : établir une osmose entre des thèmes populaires brésiliens et des formes empruntées à l'art de Bach (d'où leurs noms, fusion entre Bach et Brésil). On rencontre ainsi dans les divers mouvements une double notation : fugue, prélude, aria, toccata, etc et un second titre hérité du vocabulaire brésilien. Les orchestrations et les durées de chaque suite sont très variées : de la guitare et soprano à un orchestre symphonique luxuriant, de 10 minutes à une demi-heure. MTT en a retenu quatre pour son album, les No. 4, 5, 7 & 9 ; mais en complément nous écouterons les N°2 et de nouveau la N°5 dirigées par le compositeur en 1956 à Paris.


Araponga

Bachiana Brasileira n° 4 pour piano (1930-1941 , orchestrée en 1942)

Bien qu'écrite pour piano seul en 1930, cette suite très appréciée au concert n'a été créée qu'en 1939 et orchestrée en 1941. Les premières notes évoquent un motif presque mystique dans cette musique de genre. Vous avez l'impression d'avoir entendu ce thème ailleurs… Bravo ! Ce n'est autre que le début (thema regium) de l'Offrande Musicale de Bach(Clic) La suite comporte quatre mouvements pour une durée d'une vingtaine de minutes. Dans le second mouvement, on entend de manière obsédante la même note si bémol sur xylophone et vibraphone. C'est le chant d'une simplicité absolue d'un oiseau tropical : l'araponga.

1.   Prélude (Intro) - Lento 

2.   Corail (Canto do Sertão) - Largo

3.   Aria (Chanson) - Moderato

4.   Danse (Miudinho) - Très excité

 

Bachiana Brasileira n° 5 pour soprano et huit violoncelles (1938 - 1945)

Très connue, elle ne comporte que deux mouvements :

  1. Aria (Cantilène)
  2. Adagio

La cantilène débute sur la répétition mélodique et legato avec des pauses de la syllabe "Ah" accompagnée par la mélodie jouée au violoncelle solo lui-même soutenu par sept violoncelles jouant en pizzicati. L'aria et l'adagio font appel à un texte de Ruth Valadares Corrêa. On pense à un Aria de Bach dans une cantate ou à Vocalise de Rachmaninov. D'une durée d'une douzaine de minutes en tout, la pièce est dédiée à son épouse Arminda Villa-Lobos.

Le texte :

Tarde, uma nuvem rosea lenta e transparente,
Sobre o espaço sonhadora e bela!

L'après-midi, un nuage rose lent et transparent,
Dans un espace de rêve magnifique !

 

Bachiana Brasileira n° 7 pour orchestre (1942)

Elle comprend quatre mouvements et est composée pour grand orchestre : piccolo, 2 flutes, 2 hautbois + cor anglais, 2 clarinettes + clarinette basse, 2 bassons et contrebasson, 4 cors, 3 trompettes, 4 trombones, tuba, timbales, xylophone, tam-tam, grosse caisse, maracas, célesta, harpe, cordes.

  1. Prelúdio (Ponteio)
  2. Giga (Quadrilha Caipira)
  3. Tocata (Desafio)
  4. Fuga (Conversa)


Renée Fleming

Bachiana Brasileira n° 9 pour chœur ou orchestre à cordes (1945)

Elle ne comporte que deux mouvements :

    1. Prélude Vagarosa e mistico
    2. Fugue Poco apressado

    L'une des suites les plus courtes, neuf minutes environ, écrite pour cordes seules ou partie chorale. Ce n'est pas le cas dans cette gravure.

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    En 1956, de passage à Paris, le dernier, Villa-Lobos et l'Orchestre National de la RTF enregistrent un disque pour EMI des Bachianas Brasileiras N° 1, 2, 5, 9.

    Je vous en propose 2. Je ne reviens pas sur la N°5 déjà commentée plus haut et dirigée par MTT.

    Anecdote : En 1956, Victoria de los Ángeles ne supporte pas l'infâme odeur du cigare que Villa-Lobos ne quitte jamais 😊. Elle refuse de chanter dans cette pestilence et du coup, le maître s'asperge de parfum capiteux pour tenter de camoufler l'odeur persistante. C'est encore pire mais Victoria de Los Angeles chantera quand même. Deux interprétations culte rééditées avec soin en CD.

     

    Bachiana Brasileira n° 2 pour orchestre de chambre (1933)

    L'ouvrage est imposant et fut créé en 1934 par le compositeur et chef d'orchestre italien Alfredo Casella (Clic). Il comprend quatre mouvements issus de pièces plus modestes composées précédemment. L'orchestre, comme pour la N°4, est riche et coloré : flûte, hautbois, clarinette, 2 saxophones (ténor et baryton), basson, contrebasson, deux cors, trombone, célesta, piano, timbales, ganzá, hochets, Crécelle, reco-reco, tambourin, caisse claire, triangle, cymbales, tam-tam, grosse caisse, cordes

    1. Prelúdio (O Canto do Capadócio)
    2. Ária (O Canto da Nossa Terra)
    3. Dança (Lembrança do Sertão)
    4. Tocata (O Trenzinho do Caipira)


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    Quelques disques :

    La discographie propose des intégrales et quelques albums isolés. Certains pensent à tort que cette musique devient désuète en ce début du XXIème siècle. Ok, rien de métaphysique dans le propos dans le sens où Villa-Lobos souhaitait offrir à son pays un cycle de musiques mêlant folklore national et tradition occidentale. Récemment Kirill Pretenko, jeune et surdoué nouveau patron de la Philharmonie de Berlin avait inscrit la 4ème Bachiana Brasileria au programme de cet orchestre. Du renouveau pour la phalange allemande.

    Donc, pour les amateurs :

    Une intégrale fourre-tout dans la collection Trio à prix dérisoire est toujours disponible. Une compilation réunissant : La soprano Barbara Hendricks dans la N°5, Cristina Ortiz au piano (dans la N°3), Angel Romero à la guitare et à la direction : Enrique Bátiz, Jesús López-Cobos, Vladimir Ashkenazy et enfin, côté orchestres : London Philharmonic Orchestra et le New Philharmonia. On a vu pire 😊. (EMI – 4/6)

    Un album isolé est très séduisant, celui de Jesús López-Cobos dirigeant le magnifique orchestre de Cincinnati dans les Bachianas Brasilerias orchestrales 2, 4 et 8. (Deezer). Le chef espagnol est l'un des rares à plonger avec intimité dans la poésie de cette musique (Telarc – 5/6).



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