vendredi 11 février 2022

LA BALADE DE CABLE HOGUE de Sam Peckinpah (1970) par Luc B.

LA BALADE DE CABLE HOGUE est le film préféré de son auteur, Sam Peckinpah. Pourtant, ce western atypique n’est pas représentatif de son cinéma, dont on retient surtout la violence et le nihilisme. C’est son pote Warren Oates (qui fera souvent l’acteur dans ses films, mais pas dans celui-là) qui lui apporte le scénario. Peckinpah adore, a envie de se lancer dans ce projet à petit budget, il a les mains libres puisque son dernier métrage LA HORDE SAUVAGE, bien que décrié pour avoir été le fossoyeur du western classique, a été un gros succès commercial.

Les studios Warner se frottent les mains, imaginant déjà une HORDE n°2 d'où giclerait l’hémoglobine. Ils en seront pour leur frais : y’a royalement trois coups de feu dans le film. Peckinpah ne filme plus une horde de tueurs chevauchant en scope, mais un seul gars, un va-nu-pieds dont il ne lui reste que sa paire de bottes.

Cable Hogue est un prospecteur abandonné en plein désert par ses deux acolytes véreux. Coup de bol, il tombe sur une source d’eau non répertoriée sur les cartes. Sur les conseils de Joshua Sloane, un révérend plus que douteux, Hogue fait payer 10 cents la ration de flotte aux voyageurs qui passent par là. Puis il emprunte 100 dollars à la banque pour installer son petit commerce, un relai-restaurant judicieusement placé sur le trajet de la diligence.

En ville il rencontre Hildy, prostituée au grand coeur, qui chassée de la communauté, viendra trouver refuge chez lui. Les deux exclus se mettent en ménage et font tourner le petit commerce qui attire les convoitises…

On retrouve les thèmes chers à Peckinpah, sa vision pessimiste d’un monde en pleine déroute, la nostalgie d’un temps révolu, la crainte d’une société mécanisée (on retrouve comme dans COUPS DE FEU DANS LA SIERRA  clic ici l’apparition des automobiles, aux conséquences beaucoup plus tragiques ici), l’amitié qui lie les hommes au delà des antagonismes (voir son chef d’œuvre PAT GARRETT clic ici ) la dénonciation d’un nouvel individualisme. Cable est un entrepreneur scrupuleux qui rentabilise son affaire, un sou est un sou, et se rendra compte que le bonheur est ailleurs. Et petit détail, encore des lézards et autres rampants filmés au générique (en slit-screen)

Mais il y a deux éléments nouveaux : 1) il n’y a pas de salauds dans ce film, pas de tueurs, peu de violence, ou traitée de manière grotesque 2) le ton du film est à la comédie. Le film s’apparente à une fable picaresque. Extrêmement déçue du résultat, de cette chose inclassable, la Warner sort le film en double programme, équivalent d'une première partie au music-hall, donc sans promo. Mort commerciale assurée.

Sam Peckinpah est une fois de plus fou de rage, d’autant que le tournage s’était révélé encore catastrophique, l’irascible réalisateur ayant viré toute l’équipe technique, et explosé budget et planning. Le film n’est pas du tout ce qu’on attendait, il détone dans sa filmographie. Le ton est grivois, égrillard. L’arrivée de Hogue en ville est prétexte à des gags essentiellement situés en dessous de la ceinture, avec de coups de zoom sur le décolleté (effectivement appétissant) de Hildy, la putain du bled qui porte une culotte avec son nom brodé sur le sexe. On s’envoie des pots de chambre à la gueule, le révérend Joshua s’avère un grand tripoteur de miches devant l’Éternel qui pelote des lolos à longueur de bobines. Peckinpah utilise à plusieurs reprises des accélérés (Joshua qui fuit les serpents, Hildy surprise toute nue par l’arrivée de la diligence) on se croirait chez Benny Hill…

Et pourtant ça fonctionne. Grâce à deux ingrédients : les personnages et leurs interprètes. Paumés, exclus, pas toujours d’une honnêteté folle, tous les protagonistes sont pourtant très humains, chacun cherche à aider son prochain (la bienveillance du banquier) à se sortir de la mouise, à vivre paisiblement. Les comédiens sont tous fabuleux, on retrouvera les seconds rôles systématiquement chez Peckinpah, des gueules qui donnent chair aux personnages. Jason Robards en tête, magnifique acteur, regard de chien battu, oeil malicieux, la pétillante Stella Stevens, ou le britannique David Warner, tout en flegme, qui campe le révérend libidineux.

Il faut le voir consoler ce qu’il pense être une jeune veuve, la prenant dans ses bras, déboutonnant son corsage et lui malaxant les seins en louant le Seigneur, alors que le mari débarque. Scène de vaudeville, qui heurte le bon goût, Peckinpah n’a jamais été tendre avec les ecclésiastiques. Plus tard, alors que Cable Hogue le planque chez lui, le Tartuffe aura encore les mains baladeuses sur Hildy.

Le film enchaîne les moments drôles ou cocasses. La manière originale de faire la vaisselle, avec les assiettes clouées à la table qui s’incline. La magnifique scène du bain, sensuelle et intime, qui renvoie au début du film lorsqu’Hildy avait décrassé Hogue avant de le prendre dans son lit. D’autres moments sont plus émouvants, la dernière soirée de Hildy avant de partir à San Francisco, et bien sûr la toute fin de l’histoire.

Hogue est un bon gars, profondément gentil même si maladroit. Quand Hildy lui fait remarquer qu’elle peut venir s’installer et manger gratuitement chez lui alors que Joshua est sommé de payer son dû, il lui répond « parce que toi non plus tu ne me faisais pas payer », qui renvoie la jeune femme à sa condition de prostituée.

Mais alors, où sont les flingues ? Y'en a, vers la fin, quand les deux complices du début, Taggart et Bowen, refont surface, découvrent la réussite de Hogue et veulent lui piquer son magot. Peckinpah filme des lascars plus pathétiques et ridicules que réellement cruels (bref, un peu cons) il y aura quelques échanges minables de coups de feu. Et si l’un est tué, le second sera gracié, pardonné, et héritera de l’affaire !

LA BALADE DE CABLE HOGUE (en français ça s’appelle Un nommé Cable Hogue) est un film déroutant au départ. Mais le réalisateur est habile pour raconter des histoires, trouver la bonne distance (le sens du cadre, de l'espace) et nous faire entrer dans l’univers de Cable Hogue, personnage attendrissant, centre d’un petit monde qui inspire sympathie et finalement respect. Le couple qu’il forme avec Hildy est formidable, ils sont adorables. Le révérend véreux, les convoyeurs, même son ancien complice, tous viennent à lui, attirés par sa bonté, sa vie saine, sa compagnie chaleureuse.

Pas un chef d’œuvre, mais on peut comprendre pourquoi son auteur l’aime plus que les autres. Un p'tit quelque chose me dit qu'il y a beaucoup de Peckinpah, franc-tireur à Hollywood, chez ce solitaire de Cable Hogue et sa philosophie de vie...

couleur  -  2h00  - format 1:1.85 

Pas trouvé de bande annonce digne de ce nom... La voix qu'on entend derrière est celle du réalisateur Joe Dante, visiblement un commentaire d'une édition DVD.

1 commentaire:

  1. Et voilà, le seul Sam Peckinpah que je n'ai toujours pas vu, c'est celui-ci... Cool que t'en parles... Ce serai bien qu'ils nous ressortent de nouvelles éditions ou mieux : que ce film comme d'autres de Peckinpah soit projetés en salle pour des rétrospectives, etc. Ciao ciao.
    freddiefreejazz
    P.S. Depuis quelques mois, je ne peux plus intervenir sur le blog de Lester. Trop verrouillage. Lester, si tu passes par là... pas moyen d'écrire sous tes chroniques.

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