mercredi 5 février 2020

MARCUS KING "El Dorado" (2020), by El Bruno



     Il y en a qui ne manquent pas d'air. Pas plus tard qu'hier, voilà t'y pas que Mike débarque sans prévenir dans le bureau ; alors que j'étais à deux doigts d'être enseveli sous un amas de papiers (de chroniques en retard, très en retard) et de CD. Mike, ou plutôt Charles-Edouard, mais il préfère qu'on l'appelle "Mike", et il n'aime pas trop être contrarié. Mike, donc, est un "vieux" biker aux larges épaules, le visage mangé par une barbe fournie et une paire de Maui Jim et qui reste fidèle à sa vieille "Harley". On ne verra jamais Mike sans son Perfecto passé et des jeans élimés, même pour un mariage ou un baptême.
Mike en a profité pour écouter le dernier Marcus King, fraîchement arrivé au bureau, et il est allé de commentaires très personnels

- "Ben ? Qu'est-que t'amènes ici ?"

Mike : "J'ai offert à ma dulcinée une séance complète de remise en forme. Et c'est dans l'coin, donc, j'en profite pour passer ... et boire une mousse au passage. J'suis déshydraté"
- "Ta dulcinée ??"
M. : "Ouais, ma fidèle monture, ma Harley ❤❤"
En fait, une antique Motobécane des 60's sur laquelle il a collé des logos Harley-Davidson -
- "Regarde dans le bureau d'à côté, il y a le stock de Rockin' et Philou. Malgré les autres soiffards - Claude, Luc et Pat -, y'en a au moins pour deux-trois années de stock"
M. - "Haaa, ouuaiiis ... Y'a du matos ! Y'a de quoi tenir un siège. T'en veux une ou deux ?"
- "Ho, tu sais, moi, ça fait longtemps que j'me suis calmé. Et jamais avant 18 heures.
M. "Oh ! Mais c'est un nouveau Marcus King ? Vous venez d'le recevoir ? Tu m'le fais écouter ?"
- "Euh... J'suis pas sûr que ça soit ton truc"
Mike, dans son genre, est un puriste. Lui, il a une prédilection pour le Heavy-rock distributeur de bourre-pifs. Les seuls claviers qu'il tolère sont ceux du style de Jon Lord, Gregg Allman et Billy Powell. Sinon ça fait chochotte. L'aime pas trop les arrangements, le Mike. Et les cuivres, ça passe avec le Blues, voire la Soul millésimée 60's, sinon ça l'énerve. Il est libre Mike, certains l'ont même vu rosser ... quelques rustres qui l'avaient passablement courroucé, en lui faisant tout un discours, sur la supériorité de trucs genre Progressif, AOR ou funk.
M. : "Allez, fais péter les watts ! Rock'n'Roll !"
- "Ben justement, question "watts", c'est plutôt Soul pép..."
M. : "Ben quoi, tu m'prends pour un préhistorique ou quoi ? M'enfin, tu m'as déjà fait écouter les précédents Marcus King, et j'ai vraiment kiffé l'gars"
- "Okay, okay, pas la peine de postillonner sur mes notes !"

     Aux premiers instants  d'une grande sobriété de "Young Man's Dream", avec guitare acoustique et chant au bord de la fêlure, Mike manque de lâcher sa mousse. Il essaye de cacher son malaise, mais il y a des signes qui ne trompent pas. Il remonte ses lunettes sur un front plissé par l'incompréhension, et sa tempe gauche offre une veine palpitante. Il soupire bruyamment lorsque l'orchestre au complet retentit, comme pour célébrer une floraison espérée. Apparemment, il avait retenu son souffle jusque là.

M. : "Hum... mouais, c'est pas mal. Tristounet, mais pas mal. Ça devrait plaire aux gonzesses"

   Quand surgit "The Well", avec son gros riff, il sourit jusqu'aux oreilles et opine du chef. Il m'envoie un clin d’œil complice

M. "Ha ! Ha ! C'est du bon ! skål !"
"The Well" qui nage en plein Hard-blues fier et teigneux, du genre biberonné au Fleetwood Mac en mode live période Peter Green.

   Je ricane, affiche une grimace machiavélique et lui montre de l'index la chaîne qui enchaîne sur le troisième morceau, car "Windflowers & Wine" inverse la vapeur.


M. : "Ben quoi ? Qu'est-c'qui y'a ? J'aime bien ça. Ça baigne dans les premiers Ray Charles, on retrouve d'ailleurs les mêmes intonations et cassure dans la voix. Et le solo est du pur Blues, sans effets."

C'est pas faux
   Cependant, le Mike se renfrogne à l'écoute de "One Day She's Here" avec force violons. Il se cale dans sa chaise, et s'y tortille, visiblement indisposé. Certainement des démangeaisons provoquées par son allergie aux violons.

- "Alors mon gros ? Ce ne serait pas plutôt  pub de bière façon Robert Palmer. Et la bière, ça te connait, hein ?" J'enchaîne avec le mollasson et sirupeux "Sweet Mariona", idéal pour soirée-repas huppée "Country" en robe du soir et col-blanc. On distingue de la sueur perlée sur le front de Mike. J'l'avais prévenu. Le solennel "Beautiful Stranger" fait un peu mieux, bien que terni par une lap-steel larmoyante et amorphe (Country soul), et des chœurs sans conviction, et sans qui, peut-être, ce morceau aurait pu faire bon ménage avec les Neville Brothers.
Mais au moment de "Break", le faciès cramoisi, il se lève d'un bond et dans un accès d'incompréhension, il vocifère un " [ censuré + double censuré ] !! Il a viré disco ou quoi ? "
Craignant pour son cœur, je zappe et enchaîne sur "Say You Will"
M. " Ouf... J'ai craint le pire. J'en ai fait une suée. Ha, voiiilà ! D'la bonne fuzz qui pègue, avec une bonne section rythmique qui t'empoigne le palpitant. Allez hop ! Ça mérite une autre binouze"
   Avec "Turn It Up", Mike, ravi, renverse son siège, et arqué sur ses guibolles, entame une danse mimant Elvis. On aura tout vu. Haussant le ton pour tenter de couvrir la musique, il clame, à moitié goguenard : "Hé, tu sais ? Ça me rappelle Ike & Tina Turner. Ouaiiis... siiii... à l'époque de "Nuff Said". Ou plutôt ... attends ... leur album peu connu .... "Let Me Touch Your Mind" ! Et notamment la chanson "Popcorn" !"
   Perspicace le Mike. Pourtant, la chanson est bien signé par Marcus et Dan Auerbach. Ce dernier, moitié des Black Keys, mis sur un piédestal par la majorité de la presse musicale, produit et co-signe la majorité de l'album. Alors forcément, on cri vite au génie, et d'un coup, on voit du Marcus King un peu partout et on s'extasie. A croire qu'Auerbach est un sésame ouvrant les portes de la renommée. Il ne manquerait plus que l'on glorifie Auerbach pour un coup-de-pouce (?) offrant le succès à Marcus, alors que ce dernier a déjà un bagage de trois excellents albums. Probablement meilleur que celui-ci (mais ça, il faudra voir avec le temps)

   Enfin, aujourd'hui, les humeurs de Mike sont mises à rude épreuve. D'abord "Too Much Whiskey", un  Country Honky-tonk adéquat pour la line dance, où il ne manque que le fiddle, le douche froidement. Cette chanson pourrait être un hommage au Charlie Daniels Band, tant on y retrouve des lieux communs avec "Trudy" (album éponyme, 1970). Ensuite, "Love Song" l'achève. "Oooh non ... maintenant, on fait dans le Marvin Gaye ... mais c'est pas possible ! Il est amoureux ou quoi !!"

- "Non mais écoute ... On pourrait tout aussi bien considérer que "Love Song" est aussi proche de la Soul chère à Richie Kotzen"
"Kotzen ? Tu te fous d'moi ? Kotzen ? Avec derrière ces choristes en pâmoison ? - Gna, gnana, gnananaaa"
"Bon, tu m'as flingué la journée. J'en peux plus. Allez, une bière et Jivay. Tchô poto. Ha ! Et au fait, on comprend pourquoi il a supprimé le "band", parce que c'est bien mou tout ça"

   Sacré Mike, tout dans la finesse. Heureusement que je lui ai épargné "No Pain". Il y a pourtant de l'âme dans cette belle ballade Soul épurée, mais les violons qui interviennent à mi-parcours - et chassés par un solo nu et émotionnel de Marcus - auraient pu lui donner de l'urticaire. Sans parler de "Break" qui ... fait dans la ballade sentimentale quelque peu surannée, sucrée de violons langoureux. Bientôt, Las Vegas !

     Bon, c'est pas tout. Il faut se remettre au turbin. En plus, j'ai beau faire, je bute sur la chronique de "Romantic Moments II" du chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres, André Rieu, que le Toon m'a prié de faire. Il adore ce disque qu'il écoute souvent, mais moi ... Ça fait plus d'un an que j'suis dessus. Je vais plutôt m'attaquer à "El Dorado". Nettement plus intéressant (le mot est faible). Et bien, où il est passé ? Crénom ! Celui-là alors ! Mike se l'est embarqué. Tranquille. Monsieur prend des grands airs d'ours blessé et il se l'embarque ! Abatteur de quilles ! 

Il n'y a plus qu'à retranscrire l'échange entre Mike et ma pomme.
Le noyau dur avec Jack Ryan à gauche et Stephen Campbell à droite.
Since 2013, made in South Carolina

    Comme quoi, la faible minorité de morceaux épicés et charnus risquent fort d'en décevoir plus d'un. Cependant, passée la surprise, il faut bien admettre qu'encore une fois, Marcus King a réussi son coup. Même en muselant sa guitare - qui parvient heureusement à briser ses chaînes de temps à autre, toutefois sans réussir à mordre -, même en tournant le dos à sa Caroline-du-Sud natale et son groupe, il parvient toujours et encore, non seulement à susciter de l'intérêt, mais aussi à émouvoir. Suffisamment pour atteindre même ceux qui se donnent des allures de gros durs (voire plus haut...). 

Son chant, peut-être plus affûté, réussit à faire passer outre quelques arrangements policés. Vintage, certes, mais policés.
Probablement que Dan Auerbach a vu en Marcus King le potentiel, encore en gestation, en tant que chanteur. Ainsi, il a voulu créer les conditions - en fermant la porte à son groupe - pour le faire évoluer, ou plus exactement permettre à Marcus King de se libérer en ce sens. 

     Maintenant, en aparté, il est tout de même étonnant qu'un musicien jouant dans un groupe portant déjà son nom, dont il est le leader incontesté, s'échappe pour réaliser un album solo ... Ça sent un peu le faisandé, comme si on avait un peu profité de sa naïveté et de son innocence, pour se l'accaparer. 

Était-ce un moyen obligé pour adhérer à plus de sobriété ? Non, si l'on tient compte de ses compositions peu ou prou dépouillées qui émaillent ses albums précédents. Et puis, entre choisir les violons introduits par Auerbach et les cuivres du "Band", ou pire, ces claviers poussiéreux à la tonalité de glockenspiel, il n'y a pas d'hésitation.
Une parenthèse Soul ? Pas vraiment dans le sens où cet idiome habite également tous ses disques. Cependant, au lieu de fusionner avec son riche et singulier Southern-rock, il a été extrait pour s'épanouir seul, et ... finalement, être plus abordable, et bien plus apte à séduire les radios US.
Cependant, "El Dorado" n'en demeure pas moins un très bon album. En dépit des désapprobations plus ou moins fondées de Mike/Charles-Edouard (qui a tout de même chouravé le disque), Marcus King a encore une fois réalisé un disque qui va longtemps squatter les platines. Dommage qu'il n'y ait pas eu un ou deux titres un peu plus mordants - à la place de "Break", par exemple -, le disque n'en aurait été que meilleur.
 Alors qu'il n'a que vingt-trois ans, on se demande bien jusqu'où il va aller. 



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