mercredi 11 janvier 2017

The MARCUS KING BAND "Marcus King Band" (2016), by Bruno




     Lorsqu'un musicien de la trempe de Warren Haynes, fort d'une carrière de plus de quarante ans, vous narre qu'il a été fortement impressionné par un jeune musicien, et qu'en dépit de son jeune âge son jeu fait déjà preuve de maturité, notre curiosité est éveillée. D'autant que le père Haynes, que l'on apprécie ou pas le musicien, là n'est pas le propos, a côtoyé et joué avec un nombre faramineux de musiciens de divers horizons ; du Blues au Heavy-Metal en passant par le Jazz. Haynes a été si enthousiasmé qu'il a décidé de le prendre sous son aile pour l'aider à prendre son envol. Il édite sous le label qu'il a fondé, Evil Teen Records, le premier disque de Marcus King, produit par l'intéressé lui-même.
Et c'est comme ça qu'un jeune gaillard de 18/19 ans voit son premier disque, "Soul Insight", faire une entrée remarquée dans le top 10 des albums Blues du billboard.


      Effectivement, lorsque l'on écoute le jeune Marcus King, on a du mal à concevoir qu'il soit si jeune. Surtout que non content de jouer de sa Gibson SG avec un rare feeling, il sait diablement bien chanter. Et avec émotion. Une émotion à fleur de peau qui exude autant de son chant que de sa six-cordes. Et tant qu'à faire, il compose et écrit. Un musicien né. De quoi donner des complexes.
Il faut savoir que Marcus à toujours baigné dans la musique. Le paternel, Marvin King, est également un guitariste-chanteur qui tourne depuis des années (sans jamais parvenir à vraiment percer ; très bon musicien, il lui manque un peu de présence au chant). Le grand-père aussi, William Morris King, était un musicien, reconnu régionalement. Même les arrières-grands-parents étaient musiciens. Il faut bien ça pour expliquer tant de talent et de maturité à un si jeune âge.
     Vers les 11/12 ans seulement, Marcus est embauché par son père pour l'accompagner sur scène, et affronter le public. Apprentissage précoce et formateur sur un répertoire tournant majoritairement autour d'un Heavy-blues typé 70's. Cela sans arrêter ses études qu'il continuera dans une école des Beaux-Arts.
Plus tard, Marcus souhaite faire, parallèlement à la musique de papa, quelque chose de plus personnel. S’émanciper, être libéré de la présence bienveillante familiale pour s'épanouir et se réaliser.
Si le Heavy-blues est toujours bien présent, d'autres ingrédients s'y mêlent. On retrouve ainsi une forme de psychédélisme tel que le pratiquent certains Jam bands (Widespread Panic, Gov't Mule), avec quelques onces de Jazz, du Southern-rock façon Allman Brothers et de la Soul. Ce dernier élément est principalement induit par sa voix chaude et légèrement rugueuse, qui rappellerait presque celle du sympathique Mike Mattison. Avec un degré ou deux de grave en moins, mais, par contre, peut-être avec un degré supplémentaire d'émotion. Et un petit quelque chose d'un Gregg Allman juvénile. Exagération ? Prêtez donc une oreille attentive aux "I Won't be Here" et "Everything" de l'album "Soul Insight".




     Lorsque l'on écoute pour la première fois ce jeune homme - ou du moins son 1er opus - on se dit qu'il a forcément étudié les disques du Derek Trucks Band et qu'il a dû faire une fixation sur son leader tant les similitudes sont présentes. Déjà, on a pu voir Marcus, dès ses débuts sur les planches au côté de son père, avec une Gibson SG, modèle standard, acajou massif apparent comme celles de Derek. Et il joue aux doigts avec une approche toute en feeling, proche de l'improvisation, avec un son assez brut, graveleux, tout en état crémeux et onctueux. Certaines phrases et tonalités de sa guitare sur "Soul Insight" (la 1ère galette), donnent parfois l'impression qu'il est tombé tout jeune dans une marmite pleine de "Derek Trucks et compagnie". Cependant, Marcus se défend de n'avoir jamais voulu imiter qui que ce soit. Il reconnait que jouer avec son père et essayer de maîtriser son répertoire a forcément laissé des traces. Dans une interview, au sujet des influences, il dit avoir beaucoup écouté les disques de Lynyrd Skynyrd et du Allman Brothers Band (cela semble une évidence pour ce dernier), ainsi que Jimi Hendrix et Stevie Ray Vaughan (guère évident), et plus tard B.B., Freddie et Albert King. Il compare aussi la découverte du "Bridge of Sighs" de Robin Trower à une expérience religieuse.

     En fait, s'il est passé à Gibson, après avoir fait ses classes sur une Squier Stratocaster, puis une Epiphone Explorer, ce serait par tradition familiale (sachant que Grand Pa' jouait déjà sur une ES345, et son père ... sur une SG). Mais aussi, tout simplement, que dès lors qu' il eut l'occasion d'en essayer une (non, pas celle du paternel - chacun ses affaires -), ce fut une révélation.
Depuis quelques temps, on peut le voir de plus en plus fréquemment alterner avec des ES-335 principalement, et des Les Paul.  Un besoin de changement, de variation que l'on peut entendre sur ce nouvel album, sobrement baptisé "Marcus King Band". Titre éponyme pour marquer une direction plus personnelle ? Plausible, bien que le précédent, en dépit d'influences plus facilement décelables l'était déjà. Il affirme que pour ce dernier c'est plus le travail d'un groupe. Que chacun a apporté sa contribution ou avait son mot à dire. D'où le titre pour confirmer le travail d'un vrai groupe, et non celui d'un artiste dirigeant des sidemen. Toutefois, il n'y a que "Guitar in my Hands", co-écrit avec Rocky Lindsley, qui n'a pas été intégralement composé par Marcus.

     Et pour revenir une dernière fois sur le parallèle avec Derek Trucks, lorsque tous deux croisent le fer sur "Self-Harted", on perçoit alors toute la différence entre ces deux guitaristes. Si le son est assez proche, le feeling et le touché diffèrent. Même si tous deux traînent quelques influences prégnantes similaires, on discerne aisément les nuances. Déjà parce que Derek a une approche Râga, une approche des demi-tons, des ornementations et des glissando propres à la culture indienne. Ce que n'a pas Marcus qui reste encore bien ancré dans le Blues et le Southern-rock. De plus, Marcus utilise peu la slide. Quant au choix de la guitare, rappelons que ce modèle est réputée adapté aux petites morphologies (Angus Young) et que Derek comme Marcus ont commencé très jeunes avec cette guitare.
Bref, les similitudes sont bien réelles, et, par bien des côtés, le Marcus King Band semble reprendre les choses là où le Derek Trucks Band les a laissées avec l'excellent "Songlines". Il y a pire comme référence. Mais il faut bien comprendre qu'il ne s'agit en aucun de plagiat, encore moins d'ersatz.

     Le premier disque, auto-produit, était à l'origine le fruit d'un trio, auquel on a rajouté un clavier.
Pour celui-ci, le groupe est bien plus fourni. Il devient sextet avec le recrutement d'un saxophoniste et d'un trompettiste (alternant avec le trombone). De la précédente formation, un seul rescapé : Jack Ryan, le batteur. La musique est dorénavant plus cossue. Une orchestration plus riche, élargissant la palette, au détriment de chansons épurées et intimistes ("I Won't be Here"), ou plus brutes ("Always").
Un orchestre plus important pour donner vie à un foisonnement d'influences diverses. Bien plus que le fourre-tout Americana, le Marcus King Band représente à lui-seul tout ce qui a fait la musique populaire américaine pendant les années soixante et soixante-dix. Même si les membres du groupe se défendent bien de s'enfermer dans une époque, en déclarant être ouverts à la musique actuelle, c'est bien la Soul, le Jazz, le Rock, le Hard-rock, le Blues, le psychédélisme, le Funk, le Rhythmn'n'Blues, le Southern-rock, la Country et même le Gospel de ces deux décennies qui sont leurs matériaux. (Au sujet du Gospel, Marcus dit avoir grandi dans une éducation religieuse aux racines Gospel).
Jolie collection

      Marcus qualifie sa musique de "Soul-influenced psychedelic Southern-rock", et c'est tout à fait ça, si ce n'est que le psychédélisme, lorsqu'il est présent, n'est qu'un délicat assaisonnement, ou bien  il fait une courte apparition. Il n'est jamais prégnant, du moins sur l'intégralité d'une pièce. C'est bien loin de la scène de San-Francisco des 60's, de Haight Ashbury.

     Certainement pas un patchwork mais une combinaison. C'est une explosion d'une fusion de toutes ces musiques, avec le Blues et le Southern-rock comme principal ciment. Un geyser d'intenses émotions d'une jeunesse exultant d'envie de vivre ("de kiffer la life"). Ça sonne foncièrement live, sans jamais être confus, ni délirant. C'est soudé. Presque un exploit vu parfois une apparente complexité.

     Enfant introverti, Marcus King libère son feu intérieur à travers la musique. Une soupape de sécurité qui délivre un flot d'émotions pures. D'ailleurs, d'après ses propres dires, "Self-Hatred" est autobiographique. Une rupture qui l'a blessé. "Elle m'a brisé le cœur, et a retourné mon sentiment d’insécurité contre moi-même. Elle m'a dit qu'elle se haïssait pour ce qu'elle m'avait fait. Je lui ai répondu que je savais ce que cela faisait de se haïr soi-même. La haine de soi (self hatred) est au fond de nous tous".

     On a l'agréable surprise d'entendre la flûte traversière enchanteresse de Kofi Burbridge (qui suit Derek Trucks depuis 2002) sur "Rita is Gone", "Dave's Apparition Part II" et "Thespian Espionnage". Warren Haynes, producteur du disque, et qui clame partout qu'il est fan du groupe, n'a pu s'empêcher de les rejoindre le temps d'une chanson, "Virginia". Par contre, Derek Trucks n'apporte pas grand chose à "Self-Hatred" qui démarre sur des airs de Beatles en plein trip "Lucy in the Sky with Diamond" (qui est repris pour le dernier mouvement) si ce n'est de l'étirer un peu. Jugement un peu sévère, mais on la sensation qu'il ébranle un peu le morceau au lieu de l'ériger vers le haut.

     Par contre une petite déception pour ce nouvel album. Dans cette profusion d'instruments, de sons, on peut regretter qu'il n'y ait pas une ou deux accalmies. Le disque en aurait eu plus de force et d'impact. D'autant plus que Marcus King n'a pas nécessairement besoin de tout ça pour toucher l'auditeur. Au contraire même, comme l'atteste le lot de témoignages où il se produit seul, ou encore "I Won't Be Here" (sur le précédent), il n'a nullement besoin de supports, encore moins d'artifices, pour émouvoir. Son excellente aptitude à la guitare et son timbre de voix naturellement chaud suffisent. C'est dans ces moments sans filet, livré à lui même, qu'il semble libérer tout son potentiel émotionnel. Une discipline où il excelle. Ce qui n'est pas donné à tout le monde ; surtout à son âge où généralement l'énergie prime avant tout. Fait que l'on peut constater même sur des morceaux à l'origine assez rock.

     A rapprocher des Derek Trucks Band, Allman Brothers Band, Delaney & Bonnie with Clapton, Santana, Tedeschi Trucks Band, le Mad Dog & Englishmen ou le Grease Band avec Joe Cocker, Widespread Panic, Gary Clarke Jr., Chris Robinson Brotherhood, Doyle Bramhall II.





Extraits sans filet : le 14/03/2016 et le 14/10/2014 pour le second


12 commentaires:

  1. Curieux...J'ai justement écouté ce disque hier soir (pour la seconde fois). Et je ne l'ai pas commandé. Ça m'a fait surtout penser aux premiers Chicago et à Blood, Sweat and Tears, disques dont on peut encore écouter un ou deux morceaux à l'occasion, mais qui lassent assez vite. Je trouve ça très chiant, comme le Tedeschi machin, ça part dans tous les sens. Et puis la voix forcée, merci bien. Tous les morceaux se ressemblent, ça fait plus penser à un jam session qu'autre chose.
    Et puis c'est pas parce qu'on est produit par Haynes qu'on est obligé de se laisser aller comme ça. A une époque, les musiciens de rock ressemblaient à des chats maigres, c'est bien fini. Il y a trop de gras et de complaisance dans cette musique. Osons la physiognomonie appliquée au rock: des types bedonnants ne peuvent pas faire de bonne musique; Haynes, Garcia, West...etc
    Une seule exception qui confirme la règle: Lowell George.

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  2. T'aimes pas Meat Loaf alors ?...

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  3. On ne peut rien te cacher.

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  4. Ah Dieu me tripote! comme aurait dit mon maître , le grand philosophe Desproges, ça fait un demi siècle que j'écoute du rock , du blues .....et je ne m'étais pas aperçu que le talent d'un guitariste était inversement proportionnel à sa surcharge pondérale! Ah mais c'est bien sûr! merci Shuffle, tu nous ouvres enfin les yeux et accessoirement les oreilles, encore que....Donc BB King, Freddie King et autre Albert King n'étaient que des gros nazes dont la guitare n'avait qu'une seule utilité: cacher leurs gros bides. Ah mais encore eut-il fallu que je le susse.....Seul Johnny Winter aussi épais qu'un chat trempé (donc chat breton....ils ont des chats poreux vivre les bretons) savait jouer correctement! ah oui et Lowell Georges of course, mais là je suis plutôt d'accord.

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    1. Précisions: Freddie King était un colosse, donc non concerné par ce que je dis. Pour BB King, je maintiens, j'aime pas. Quant à Albert King, je ne sache pas qu'il soit gros. Du moins comparé à Haynes. Quant à Doyle Bramhall, dont on parlait l'autre jour, il mériterait de l'être.

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  5. Du coup j'ai oublié de dire que pour moi ce Marcus King Band est une des GROSSES révélations de l'année en matière de blues-rock.A l'écoute du disque , j'en trouve au moins deux de petites accalmies: "Guitar in my hands" et le dernier titre "Sorry' bout your lover".

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    1. Oui, effectivement, ces deux morceaux ralentissent considérablement le tempo, mais il ne s'agit aucunement de moments intimistes, sobres et particulièrement émotionnels.
      C'est de la country (et déjà ce n'est pas ce que je préfère). De la country mainstream pour la route qui va un peu vers la facilité. Du moins c'est l'impression que cela donne en comparaison de l'ensemble.

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  6. Mouais ... < soupirs > ... "Et parfois je me demandeeeeuu ..."
    Les musiciens épais comme des fils de fer le sont généralement soit parce que ce sont des junkies, soit parce qu'ils crèvent la dalle ... Soit les deux. Et plus particulièrement dans les années 70. Johnny Winter, Dicky Betts, Joe Perry en tête.
    Leslie West et Lowell Georges sont l'exception, mais ils affichaient déjà une surcharge pondérale à l'adolescence.

    Et puis question bedonnant, à côté de Popa Chubby ce sont des petits joueurs. Et justement, au sujet du Popa, que l'on aime ou pas, question guitare il assure. Et pour l'avoir vu en concert, ce gars là sait coller au tempo, tant en rythmique qu'en solo.

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  7. Absolument OK avec toi Bruno à propos de Chubby, vu trois fois sur scène. Certes ses prestations sont plus ou moins bonnes mais cependant ça reste toujours d'un haut niveau sauf quand le bougre se laisse un peu trop aller à ses bavardages guitaristiques. Son dernier live "Big bad and beauty" est excellent.La première fois que je l'ai vu c'était en 1996 au festival de blues de Bagnols sur Cèze (Gard) Pas encore connu, pas encore trop gros mais salement impressionnant!

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    1. 1996 ! Cela doit être probablement sa première prestation en France, et même en Europe.
      La dernière fois que j'ai pu le voir (je ne sais plus en quelle année - il était en quatuor avec le renfort d'un très bon Hammond B3 -), il m'avait plutôt impressionné. Et je n'étais pas le seul. Le public est visiblement ravi. Il y avait certes quelques longs soli, mais ils étaient toujours pertinents, riches. Une très bonne soirée.
      De plus, après sa prestation, il était resté quelques temps disponible pour dédicace et autres poignées de main.

      Toutefois, ce qui peut aisément passer en concert, ne l'ait pas forcément sur disque. Ou même en DVD. Et malheureusement, il est vrai que depuis quelques albums, il se laisse un peu trop aller au babillage.

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  8. 1996 l'année de "Booty and the Beast", bon et puis "Chubby" ça veut dire joufflu....pas gros! non mais! Cette année là après Popa Chubby y'avait Bo Diddley et Otis Rush!Le lendemain Willy Deville, Clarence Gatemouth Brown et Status Quo! Oui monsieur, ça c'était de l'affiche! Mais hélas "Bagnols Blues" n'existe plus.

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    1. Ça c'est d'l'affiche ! Crénom ! Une programmation Grand luxe cinq étoiles.

      Clarence "Gatemouth" Brown, voilà un gars qui m'avait beaucoup surpris, dans le bon sens, lorsque j'ai pu le voir dans une petite salle de 200 places (en 1988 ? 89 ?). La classe, l'humilité, la simplicité, la sincérité, et la Musique avec un "M" majuscule.

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