samedi 6 octobre 2018

Arvo PÄRT – Tabula Rasa (1977) – Gidon KREMER (1988) – par Claude Toon



- Et bien M'sieur Claude… Un album avec trois compositeurs différents dont deux nouveaux, ce n'est pas dans vos habitudes…
- Un album un peu mythique, la rencontre de styles similaires. Je vais uniquement parler de Arvo Pärt, le compositeur estonien qui vend énormément de disques !
- Heuu, Glass, c'est la musique minimaliste dont on a parlé souvent ces derniers temps avec Adams et le dogmatique même si talentueux Steve Reich… Idem avec Arvo Pärt ?
- Tabula rasa de Pärt est une forme de concerto qui marque la transition du compositeur adepte du sérialisme vers une forme de musique minimaliste qui lui est très personnelle…
- Le piano a un son bizarre, il est tombé dans l'escalier avant la session ? hi hi ?
- Non Sonia, c'est un piano préparé, une technique de verrouillage des cordes que je vais réexpliquer et qui donne ces sonorités zarbies. Sacrée Sonia… l'escalier, ha ha !

Premier papier dans le Deblocnot consacré à Arvo Pärt, un compositeur extrêmement populaire en occident et dont les ventes de disques rendraient même jalouses certaines stars déclinantes du rock ou de la pop. Phénomène curieux pour l'œuvre très mystique de cet homme employant qui plus est les langages déroutants que sont le sérialisme ou le minimalisme. Attention, nous parlons de mysticisme et non de religion au sens uniquement liturgique. Et dans notre monde où l'attente d'une musique New âge venue des sphères, la recherche de mélodies planantes à des fins de méditation et de relaxation, Arvo Pärt rencontre un franc succès chez les amateurs de soirées à tendance sophrologique rythmées par les tambours tibétains… Sans aucune ironie, Arvo Pärt représente l'antithèse absolue des forces sonores telluriques de groupes comme AC/DC ou, pour rester dans l'univers "classique" : celles de Liszt, Scriabine ou du très catholique Bruckner, tous adeptes de musique fortissimo à décoller la tapisserie, excitation à éviter avant d'aller se blottir dans les bras de Morphée. Par ailleurs l'extrême simplicité et la pureté de la musique du compositeur estonien permet d'atteindre les cœurs les plus endurcis ; on ne rencontre aucun intellectualisme ou une écriture moderniste sophistiquée comme chez Messiaen, Boulez ou Kaija Saariaho, la compositrice finlandaise. Des musiques attachantes voire géniales mais plus difficiles à adopter, il est vrai…

Arvo Pärt est né en 1935 en Estonie. Il est important, pour comprendre son parcours difficile de regarder dans quel climat politique et culturel a grandi l'enfant et le jeune compositeur, de rappeler l'histoire moderne de ce petit pays, le plus nordique des trois États baltes. La côte nord marquant l'entrée du golfe de Finlande face à la côte sud de la province finlandaise de Carélie. Au fond du golfe, la grande ville de Saint-Pétersbourg renommée Leningrad à l'époque. Par sa situation, la patrie de Arvo sera une région martyre des guerres et des révolutions du XXème siècle. Dès 1934, l'URSS de Staline a installé un régime dictatorial strict. 1939 : la guerre éclate. Pacte germano-soviétique oblige, l'Estonie devient russe. 1941, les estoniens sont presque soulagés de voir les nazis chasser les russes. Ils vont déchanter. En 1944, le pays est à genou. Malgré la résistance à l'occupant, les soviétiques imposent une chape de plomb qui ne se lèvera qu'en 1991. Cela dit, l'Estonie profitera néanmoins d'un bon économique sensible après les ravages causés par le passage du front germano-soviétique dans les deux sens…
Gidon Kremer
Pendant ces années-là, le jeune Arvo apprend le piano sur une relique qui n'est pas accordée. Gamin, il écoute la musique sur la radio de Finlande faute de mieux. Ses études musicales seront tardives et débutent en 1954 à Tallin. Puis il entre au conservatoire de la capitale en 1957. Programme contrasté, de l'académisme musical bien entendu : composition, harmonie, etc. mais aussi : "histoire du parti communisme" et pour ce mystique, une matière étonnante "science de l'athéisme". L'ami soviétique Khrouchtchev n'a peur de rien. Enfin les purges staliniennes qui ont ruiné la santé de Prokofiev ou Chostakovitch sont du passé, ce qui n'empêche en rien que la censure contre "l'art dégénéré" soit toujours active. Arvo Pärt va donc travailler le dodécaphonisme sous le manteau.
Dès 1960 il compose ses deux premières symphonies en mode sériel. Idéal pour se faire des ennemis. Son inspiration se veut par ailleurs religieuse, Arvo Pärt étant de confession orthodoxe. Décadence bourgeoise occidentale, christianisme, sa musique n'a aucune place dans l'univers soviétique…
En 1968, souffrant de cette relégation chronique de la part des autorités, il abandonne le sérialisme et se tourne vers le minimalisme imaginé par les compositeurs US souvent à l'honneur dans le blog comme Philip Glass ou Steve Reich, des hommes de sa génération. En parallèle, il se passionne pour la pureté des lignes mélodiques du plain-chant grégorien et des musiques médiévales de Guillaume de Machaut à Josquin des Prés. Arvo Pärt n'aimera jamais écrire des partitions noires de notes et expansives. Son langage cherche la légèreté et l'illumination.
En 1980, lassé de la censure dans un bloc de l'Est en décomposition, il part en Autriche dont il obtient la nationalité. La reconnaissance internationale arrive enfin, surtout aux USA friands de musique d'essence métaphysique. Après la chute de l'empire soviétique, il revient à Tallin. On l'a parfois classé dans la catégorie "minimaliste mystique" à côté de Gorecki (Clic). Il suffit d'écouter la violence de la symphonie Copernic de ce dernier pour douter d'un tel rapprochement.
Son œuvre, immense, bénéficie d'une discographie abondante pour un compositeur contemporain. La douceur et la sérénité de sa musique peut expliquer ce succès.
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Si Arvo Pärt a écrit quelques symphonies ou concertos, en un mot des formes classiques, il n'est en rien un formaliste. Son style se libère de tout carcan en termes d'architecture.
Il est d'usage de classer ses œuvres en trois époques chronologiques : le sérialisme de 1956 à 1966, une période de transition de 1968 à 1976 où l'homme compose très peu (deux ouvrages) et enfin, à partir de 1976, le mode tintinnabulum (j'expliquerai ce mot plus loin) fortement inspiré du minimalisme. Tabula Rasa datant de 1977 est une forme de concerto grosso caractéristique de ce nouveau style. Il est écrit pour deux violons solos, un piano préparé et un ensemble de chambre pour cordes.

Piano préparé
Si Sonia faisait travailler sa mémoire, elle saurait que j'ai déjà expliqué la nature d'un piano préparé dans un article consacré à un concerto grosso de Alfred Schnittke (Clic). Je remets une photo qui rappelle le principe inventé par John Cage : verrouiller les cordes associées à certains octaves ou notes du piano pour en obtenir des timbres étranges contrastant avec la sonorité habituelle de l'instrument.
L'ouvrage d'une petite demi-heure est dédié au violoniste letton Gidon Kremer, un artiste au répertoire très éclectique et très investi dans la révélation à un large public de la musique contemporaine. Nous avons déjà rencontré cet artiste dans le merveilleux concerto pour violon de Glass (Clic). Je vous invite à y lire sa biographie…
Contrairement à ce qu'on peut lire, Gidon Kremer n'a jamais enregistré Tabula Rasa avec Keith Jarett au piano. Les deux hommes ont par contre gravé Fratres, également de 1977. Une pièce de musique libre comme l'art de la fugue de Bach, l'une des idoles de Pärt, transcrite ici pour violon et piano et gravée pour le label ECM.
Pour l'enregistrement de ce jour, nous entendrons au second violon : Tatiana Grindenko et Reinut Tepp au clavier du piano préparé. Le trio est accompagné par l'orchestre de chambre Kamerata Baltica dirigé par Eri Klas.
L'album titré Silencio est complété par Compagny, une œuvre pour cordes de Philip Glass datée de 1983 et enfin Com in, une très jolie suite de Vladimir Martynov de 1988. Un album paru chez Nonesuch vers 1983 et réédité en 2000. Je n'ai pas pu résister à l'ajout de la suite de Martynov disponible sur YouTube. Ce musicien russe né en 1946 est le mari de Tatiana Grindenko. Com in apparaît comme une œuvre tendre et néoclassique. Très relaxante. Un programme d'une grande cohérence pour ce disque.
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Tatiana Grindenko, second violon
1 – Ludus - Con moto : (Ludus = jeu en latin). La première mesure surprend. Les deux violons déchirent le silence en jouant un accord à l'octave ff ! Puis, le silence, relativement prolongé pour une introduction, reprend ses droits. Le silence, peu utilisé à l'époque classique et romantique bénéficie d'un recours en grâce à notre époque. Webern le définissait comme l'une des quintessences de la musique. Ce premier mouvement, très ludique va enchaîner de nombreuses variations, des cadences, des canons et surtout des silences… Rien à voir avec la forme sonate chère aux compositeurs des périodes classique et romantique.
Rien n'est laissé au hasard dans cette musique, le travail sur le contrepoint est pointu, la durée des variations successives obéit à une règle numérologique qui n'est pas sans rappeler l'intérêt que portait Bach à cette "mathématique" du solfège dans ses œuvres ; l'utilisation de 150 manières différentes du thème de l'art de la fugue. Doit-on étudier cette technique savante pour apprécier et savourer cette musique ? Et bien en aucun cas !
[0:15] Sur un accompagnement des cordes les deux violons engagent un dialogue à armes égales. Le minimalisme est bien là avec sa simplicité, son phrasé rythmé modulant une thématique répétitive très simple et guillerette. Cette entrée en matière est ponctuée par un premier accord du piano dans sa couleur naturelle. L'exposé du thème (leitmotiv) par les violons est interrompu par un quadruple accord du piano, mais sur les touches des cordes "préparées". La surprise est totale lorsque l'on entend des sonorités proches d'un gong ou de cloches. Et voilà le principe tintinnabulum présenté plus haut (la "cloche" en latin). On imaginera un clerc sonnant l'angélus au lointain. Expression des tintements, ces sons très minimalistes qui rythment les heures au sens liturgique du terme. Le temps devenant avec ses interventions cuivrées et les silences la marque du style onirique et secret de Arvo Pärt.
Reinut Tepp au clavier et Eri Klas à la direction


[0:35] Nouveau silence et première variations avec de nouvelles sonorités cristallines et allègres. Le principe va se répéter de variations en variations, chacune de celles-ci durant une mesure de plus à chaque fois. Le silence, lui, perdant un temps. Il en ressort à la fois une savoureuse cohésion dans le climat musical et par ailleurs aucune lassitude ou impression de redite. Un reproche que l'on a pu faire parfois aux compositeurs minimalistes trop intégristes à leur début (Reich, Glass), intégrisme auquel John Adams tournera le dos (Index). Le flot musical est très imaginatif : solo brillant du violon, joute farouche entre solistes et orchestre et imperturbablement, presque avec humour, les accords aigrelets du piano-carillon.
[7:02] Une longue coda termine le mouvement. Un crescendo qui va initier un combat farouche entre solistes, orchestre et piano. L'œuvre commencée de manière poétique se termine à la fin de ce premier mouvement dans une furie dramatique, des traits de violons cinglants et pathétiques, une frénésie qui gagne en férocité mais jamais en précipitant le tempo. Je reviendrai plus loin sur l'interprétation hallucinée de Gidon Kremer et de ses compagnons. Une remarque s'impose d'emblée : non, on ne joue pas la musique contemporaine n'importe comment…

2 - Silentium - senza moto [10:32] (Silencieux en latin) : Le second mouvement apparait beaucoup plus méditatif, le climat musical assurant un prolongement des jeux de timbres féériques entendus dans Ludus. Des arpèges sur le clavier préparé accompagnent le début d'une longue mélopée des deux violons qui, loin de s'affronter, jouent de concert et en canon ; les violoncelles les soutenant par leur sonorité soyeuse, une forme de continuo. Ludus était très rythmé. Là, le temps semble suspendu. Les silences ont disparu. La mélodie se développe telles des volutes de brume mordorées. Un moment de contemplation d'une douceur sidérale… Doucement, la musique va subir un serein decrescendo, s'assoupir dans un silence rêveur
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L'interprétation de Gidon Kremer et de ses amis me semble la plus émouvante des diverses versions que j'ai écoutées. Un disque qui démontre qu'au-delà d'un exercice de recherche expérimentale, la musique contemporaine, quelque soit la sophistication et l'innovation du langage requis, peut en premier lieu toucher le cœur et les âmes. Naxos, le petit label innovant propose diverses gravures consacrées aux ouvrages majeurs de Arvo Pärt. Hélas, pour Tabula Rasa, enregistré sous la direction du chef japonais Takuo Yuasa, je suis très déçu par un phrasé sec et invertébré qui dénature totalement la magie de la partition. A proscrire !
À l'inverse, je peux conseiller un album de Gil Shaham paru chez DG, une interprétation enfiévrée bénéficiant d'une prise de son exemplaire. Un programme comportant aussi une excellente 3ème symphonie.
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