mercredi 1 août 2018

Richie KOTZEN "Cannibals" (2015), by Bruno



       Ayant programmé un concert de Richie Kotzen, je me suis replongé dans sa discographie récente - enfin, celle des dix dernières années - afin de me mettre dans le bain, de m'immerger dans son univers avant d'aller le voir sur scène.
C'est avec surprise que j'ai redécouvert un grand disque, qui, à l'époque, m'avait pourtant laissé pourtant sur ma faim. Pour ne pas dire qu'il m'avait déçu déçu. Découvert par hasard, dans un trou perdu, j'avais alors probablement dû l'écouter avec les moyens du bord (certainement dans la charrette), dans des conditions peu propices à une bonne écoute.
Bref, j'ai pris une claque. A retardement, mais une claque tout de même. Et ce n'est pourtant pas la première fois que ce natif de Reading (Pennsylvanie) m'en assène une. La première remontant à 1994. Auparavant, "Electric Joy", chaudement recommandé et prêté par un poto bon guitariste, ne m'avait pas ébranlé plus que ça - trop démonstratif - , si ce n'est que, déjà, le jeune Richie se démarquait de ses pairs shredders. A commencer par le matériel en plébiscitant très tôt les micros simples et la modération en matière de vibrato. A l'époque où les guitares de fondus du manche se devaient d'être de forme Stratoïde, et montées d'humbuckers (couplé parfois d'un simple ou deux) et d'un Floyd-Rose (voire d'un Schaller), lui s'affichait avec des pelles inspirées de la Telecaster (plus tard, il adoptera l'originale, et Fender réalisera un modèle signature). Ce gars avait déjà de la personnalité. Peu lui chaut de suivre le mouvement.

     On classe généralement Richie Kotzen dans le Hard-rock, ce qui est largement justifié. Ne serait-ce qu'en raison d'un répertoire largement axé dessus, ainsi que par certaines collaborations. Notamment avec Poison (pour le meilleur album du groupe, "Native Tongue"), avec Mr Big (trois disques studio) et actuellement avec Winery Dogs (avec Mike Portnoy et Billy Sheehan).
Cependant, assez rapidement, il ne s'est pas limité à ce genre en montrant un net penchant pour la Soul et le Funk. L'album "Wave Of Emotion" de 1996 brouille les cartes. Les années shredders (bien qu'il n'en est jamais été totalement un) et Hard-rock ne sont plus qu'un voile épais. Un peu comme si Robin Trower avait intégré Prince. Pourtant, le fulgurant "Mother's Head Family Reunion" (réalisé à 24 ans, avec déjà une solide réputation derrière lui) faisait déjà quelques percées, certes timides, dans la Soul  (dont la remarquable reprise de "Reach Out (I'll Be There)" avec un époustouflant solo qui, lui, ... n'est pas très Soul). Il tâte même du Jazz-rock, avec Greg Howe, (l'album "Tilt"), puis, la même année, sous son propre nom ("The Inner Galactic Fusion Experience"), puis avec Stanley Clarke et Lenny White ("Vertù" en 1999). Sans parler de l'éphémère Wilson Hawk, auteur d'un formidable opus de Rhythm'n'blues et de Soul ("The Road" en 2009), sur lequel plane l'ombre bienveillante des Bobby Womack, Donny Hathaway, Al Green, Curtis Mayfield, Marvin Gaye et Otis Redding. Il faut préciser aussi que son timbre de voix convient parfaitement. A quelque chose près, une espèce de fusion entre James Dewear, Michael Bolton et Glenn Hughes. Un timbre donc qui lui permet d'être à l'aise dans les genres qu'il apprécie. 


     Et alors, dans tout ça, où devrait-on donc situer mister Richie Kotzen ? Surtout que lorsqu'on lui pose la question, il l'élude en rétorquant qu'il faut simplement écouter la musique pour ce qu'elle est. Ecouter plutôt qu'essayer de la définir. Sans nécessairement chercher à comprendre à quel genre on pourrait l'affecter. Il avance que, pour lui, il n'y aurait pas de différence entre les styles, que c'est la même chose. Et ayant été influencé autant par des musiciens issus du Rock que du Jazz et du Rhythm'n'Blues, sa musique actuelle est naturellement le fruit d'un métissage. Un résultat qui a créé son identité. 
Un "Richie Kotzen's cocktail" ? Récemment, dans une interview, il expliquait que l'on pouvait considérer que ses influences allaient d'Iron Maiden à Stevie Wonder.
Enfin, ce qui est sûr, c'est que depuis maintenant plus de vingt ans, ses albums solo démontrent qu'il n'a rien à prouver, et qu'il n'a aucun a priori pour mélanger allègrement les genres. 

     Comme dans la plupart de ses œuvres depuis "Slow" (2001), il ne s’embarrasse pas d'autres musiciens, prenant en charge à lui seul tous les instruments. N'invitant que pour un titre ou deux quelques amis de passage. En fait, c'est à partir de 1997, avec "Something to Say", qu'il a commencé à officier derrière tous les postes. Y compris celui de producteur. "Cannibals" doit être son disque le plus marqué par la Soul. Pourtant, il y a toujours quelque chose qui le garde attaché au Heavy-rock. La présence de ses guitares (signatures) y étant pour beaucoup, avec cette tonalité et cette rugosité propres au gars qui a fait ses classes dans le Hard-rock. Même sur le funky "Stand Tall", le timbre de la rythmique est au bord de la rupture ; ça crachote autant que les grattes de Billy Gibbons sur "Rhythmeen". Et évidemment, les soli, même teintés de jazz, s'expriment toujours dans un vocabulaire inhérent au Heavy. 

     Après un départ en fanfare, pratique récurrente chez Kotzen, la chanson "In A Instant" ouvre grand les portes au funk et à la soul. Ici, un brin capiteux avec chœurs et claviers. Des claviers qui ont toujours une patine 70's. Et pour cause. Peu avant la réalisation de cette galette, il a fait l'acquisition d'un Vintage Vibe Piano (qui mérite bien son appellation) inspiré des Fender Rhodes et des Wurlitzer. Point de synthés - ou alors, un léger film décoratif à peine discernable -, ce qui fait que jamais, même dans les moments les plus mélodiques et dansants, on ne tombe pas dans le sirupeux ou dans un quelconque Rock FM de consommation. Toutefois, une petite et extrêmement rare entorse (il avait déjà un peu trébuché sur l'album "Slow") que l'on retrouve ici avec "Come On Free", tout droit échappé des dance-floors de la seconde moitié des 70's. 
Heureusement vite oublié grâce à "I'm All In", en duo avec Doug Pinnick, pour un moment de Heavy-funk-rock boueux.

Kotzen fait fort en clôturant par deux pièces fortement mélancoliques, intimes et pondérées, où ses talents de chanteur, pour ceux qui ne l'auraient pas encore remarqué, explosent avec une évidence aveuglante. Avec "You", où il s'expose sans filet, juste et sobrement accompagné par le piano de sa fille, son premier enfant, August Eve, Une très belle pièce, fragile, que l'on risquerait de ternir, voire de briser, s'il on prenait le risque d'y rajouter quoi que ce soit. Et "Time For The Payment", ballade blue-eyed-soul avec guitare hispanisante.

     Billy Sheehan, qui n'est ni un manchot, ni un nouveau dans le métier, qui a côtoyé et joué avec des musiciens parmi les plus reconnus de la sphère Heavy-Metal et Hard-rock, et même du Jazz-fusion, a dit de Kotzen qu'il "était une rockstar que le monde ignorait".
En effet. Comment se peut-il que ce chanteur multi-instrumentiste (guitare, basse, clavier, batterie, violon, mandoline), auteur-compositeur-interprète, producteur, ne soit pas l'objet de plus d'attention de la part des médias ?
Pour ne rien gâcher, à ce qu'on dit, ce serait quelqu'un d'aimable et d'abordable.




- Et ce concert alors ? Tu l'as vu ? C'était bien ? Il assure le Kotzen ?
- Pour assurer, il assure ! C'est certain. C'est avec une aisance déconcertante, sans sourciller, qu'il déroule des soli complexes, plus ou moins improvisés suivant les morceaux. On ne parle même pas des riffs groovy et alambiqués, nimbés d'un son à la fois liquide et incisif. Les Telecaster peuvent donc avoir un son aussi ample et riche, sachant que les effets, ici, se limitent à une minuscule pédale, plus une wah-wah et son pédalier Tech 21 RK5 qui paraît bien fragile tant il est petit et mince. Plus étonnant encore, sa voix. Pas un seul moment, son chant n'est pris en défaut, même sur les titres les plus soul où les inflexions l'amènent dans des zones à risques. Certes, à quelques rares occasions, une fêlure fait surface. C'est la "magie" de l'instant présent, et c'est ce qui donne du charme. On pouvait douter de sa capacité à restituer certaines chansons tout en jouant de la guitare - ou, à l'occasion de son clavier Korg (prudent, il ne fait pas voyager son Vintage Vibe Piano en dehors des USA) -. Mais non. Des plus Heavy, "Socialite", aux plus soft, "High" ou "Meds", il n'éprouve aucune difficulté. On y retrouve autant la force que le feeling des disques. Ce n'est pas un imposteur, ou un escroc.
Sous ses apparences nonchalantes, de cooltitude paresseuse, de type blasé, il s'applique à exécuter un set professionnel en trouvant le juste équilibre entre morceaux Heavy, Soul et Funk - et les trois mélangés -, sans jamais donner l'impression de s'économiser.
Pour ne rien gâcher, la section rythmique - la même depuis 2011 - est en osmose avec son leader. Surtout le bassiste, Dylan Wilson, une bête qui déroule un large tapis coloré permettant quelques libertés à Richie. Tout comme pour Mike Bennett, le batteur, Dylan a droit à son quart d'heure héroïque où il a l'occasion de montrer l'étendue de ses capacités sur sa Fender Precision de 1974.

Néanmoins, un regret : pas de rappel effectué. Certes, il devait être plus de minuit et demi au moment des "thank You" et "goodnight" d'usage, mais un ou deux titres supplémentaires auraient contenté le public. Il est vrai qu'hormis un solo de batterie dispensable, la prestation fut intense et soutenue. Pas de discours égocentrique, juste, à l'occasion, quelques mots pour présenter rapidement un titre. La musique avant tout.



 
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Autres articles sur Richie Kotzen (clic-lien) : "Change" (2003)  ;  "Break it All Down" (1999)
Article connecté (clic-lien) : "The Winery Dogs" (2013) - trio avec Billy Sheehan et Mike Portnoy.

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