mercredi 25 juillet 2018

TEN YEARS AFTER "Rock'n'Roll Music to the World" (october 1972), by Bruno



     Oui, oui, je sais. Ce n'est pas le disque de Ten Years After que l'on met généralement en avant. Bien souvent même il est écarté. Mais on n'est pas là pour faire dans la démagogie.

       Le quatuor commençait à accuser le coup. Depuis 1966 (alors sous le patronyme de Jaybirds), on peut avancer que Leo Lyons, Ric Lee, Chuck Churchill et Alvin Lee ne se sont guère ménagés. Il y a eu évidemment les années de galère, où il leur a fallu s'armer de patience, mû par l'espoir d'obtenir un contrat et d'être reconnus.

     Et puis il y a eu l'opportunité du festival de Woodstock et la fameuse exposition cinématographique qui en découla. Désormais, le label et le management étaient derrière à les pousser ; tournées incessantes et enregistrements d'albums avec des compositions finalisées ou improvisées en studio par manque de temps. La pression. Quatre disques en deux ans. Certes, c'est la période communément considérée comme le zénith de ces Anglais de Nottingham, mais cette cadence soutenue les a amenés au bord de l'épuisement. A force d'être réclamés de part et d'autre de l'Atlantique, tout en devant continuer à composer et enregistrer, il y a de quoi venir à bout des plus solides.

       Après l'excellent "Space in Time", des dissensions mûrissaient au sein de la troupe. La sur-exposition d'Alvin Lee était parfois mal vécue. Toutefois, comme d'habitude, ce serait plutôt du côté des tournées incessantes qu'il faudrait se tourner pour chercher la cause réelle d'un horizon qui s'obscurcit. On considère alors Ten Years After usé, à bout de souffle, en manque d'inspiration. En même temps, depuis "Ssssh" en 1969 (premier album à rencontrer le succès) c'est Alvin qui se tape tout le boulot de composition. On aurait pu l'aider, ou était-ce un problème d’hégémonie.

       Bref, quoi qu'il en soit, si ce "Rock'n'Roll Music to the World" a à l'époque longtemps bercé mes week-end matinaux - de toutes façons, on ne me demandait pas mon avis -, il me semble encore aujourd'hui plein de fraîcheur. Du moins pour une bonne partie.
Pour commencer, la qualité d'enregistrement et de production, réalisés par le groupe lui-même (1), est irréprochable et d'un bon équilibre. "Bon" plutôt que "juste" car on peut leur reprocher de ne pas assez donner à entendre un peu plus Chuck Churchill. Cependant, au contraire d'un Jon Lord et d'un Ken Hensley très présents, ce dernier fusionne parfois avec la guitare et même le chant, même s'il faut parfois tendre l'oreille pour apprécier son jeu classieux et sans emphase. A titre d'exemple, sur "You Give Me Loving", il termine la dernière note du riff pour prolonger le sustain. Par contre, la basse élastique et alerte de Lyons et la batterie de Lee transpercent le mix sans écraser les collègues. Et, bien sûr, il y a la Gibson ES-335 d'Alvin. La fameuse ES-335 customisée, la "Big Red", avec trois micros, au son velouté et flûté. Une guitare personnalisée parmi les plus célèbres de cette décennie, et injustement oubliée dans des livres dédiés au héros de la guitare électrique et à leur instrument, au profit de quelques bruitistes des décennies suivantes.

       Bien que ce disque ne soit pas parfait, qu'il finisse effectivement par s’essouffler sur la seconde face, il témoigne encore du désir d'Alvin Lee de s'affranchir - en partie - d'un passé. C'est encore bien timide, paradoxalement peut-être plus que sur "A Space in Time", mais il y une recherche de nouveauté sonore dans la guitare, et même parfois les claviers, qui a fait parfois défaut à bien des groupes du British-blues. Une tentative de moderniser les tonalités de son Rock'n'Roll bluesy. L'âpreté et l'ébouriffement de "Sssh" est du passé. Tout comme les longs et systématiques S.G.V.

     "You Give Me Loving" - bien meilleur sur la version live - flirte dangereusement avec le poncif, mais le break psychédélique à la Syd Barrett et l'orgue sauve le titre de la lassitude. Par contre le frais et sautillant, "Convention Prevention", marque une évolution. Alvin double sa guitare électrique par une folk et Chuck y va de quelques lignes de synthés préfigurant le Jon Lord du Mark III.
"Standing At the Station" offre - enfin -une large place à Churchill, qui varie les plaisirs en passant de l'orgue au piano pour cette longue pièce épique qui commence comme un British-Blues solennel pour progressivement prendre de la vitesse. Telle une lourde locomotive à vapeur ... qui finit par se manifester en traversant les enceintes sur le coda. La batterie est le moteur qui s'emballe par à coup dans un trébuchement de toms, et la basse la chaudière. Le break tape dans le progressif avec un solo de Churchill quasi ecclésiastique. Tandis que le grain du son du riff de "You Can't Win That All" est aussi granuleux que ceux qu'un certain Billy Gibbons s'emploie à extirper de sa Pearly Gates.
Sur "Religion", entre un clavier fantomatique et des chorus qui résonnent comme si la guitare était dans une abside de cathédrale, s'installe une ambiance presque hiératique. Presque comme si c'était l'écho d'une dimension parallèle. Seule la section rythmique tente de ramener son petit monde au Rock'n'Roll. Sans vraiment y parvenir. 
Le sujet de cette chanson est, hélas, toujours d'actualité. Au contraire.
"Je n'ai vraiment rien compris à la religion ! Sauf que cela semble être une bonne excuse pour tuer ! ... Je ne peux m'accorder à une structure de pouvoir où l'Ego est l'énergie motrice. J'ai laissé le mien partir il y a longtemps. Lorsque j'ai décidé d'être libre"
Enfin, quand l'Alvin Lee du début des années soixante-dix chante qu'il a laissé son ego de côté, on a envie de rire. Même si le sien était peut-être moins fort qu'une large majorité des gens du spectacle.

     Il aurait probablement été préférable d'arrêter après le classique "Choo Choo Mama", qui aurait déjà pu n'être qu'un simple Rock'n'Roll sans l'énergie déployée, voire de raccourcir de moitié le solo du Blues "Turned Off T.V. Blues", pour permettre à cet album d'accéder à un statut plus élevé, plus unanimement respecté. Mais c'est ainsi. Et le reste est suffisamment bon pour le réhabiliter.
A mon sens, ce "Rock'n'Roll Music to the World" que l'on a parfois tant critiqué, me paraît supérieur à "Watt". Ce dernier d'ailleurs, malgré ses nombreux admirateurs, me semble surestimé.


(1) On peut légitimement soupçonner que c'était principalement Leo Lyons et Alvin Lee qui travaillaient alors derrière la console, pour la simple raison que ce sont les deux seuls à apparaître comme producteur ou co-producteur sur d'autres disques. Alvin est nommément mentionné sur certains TYA ainsi que quelques albums solo, et Leo, lui, affiche un très beau palmarès, pas en quantité mais en qualité, avec notamment Waysted, Chris Farlowe, Magnum, Michael Schenker, UFO, Savoy Brown, les Ten Years After avec Joe Gooch, et les Hundred Seventy Split. 
(2) Solo à Grande Vitesse


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Autres articles liés parus précédemment (liens/clic) : 
Ten Years After - "A Space In Time" (1971) ; "Recorded Live" (1973)
Alvin LEE - Hommage à Alvin Lee (1944 - 2013)

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