samedi 22 septembre 2012

Récital de la pianiste Yuja Wang : de Stravinsky à Scarlatti - par Claude Toon


Warning : cette jeune fille souriante n'est pas Top Model ! Non, c'est l'une des révélations de l'école chinoise moderne de piano. Une rescapée de cette déferlante de gymnastes du clavier venue de l'empire du milieu et qui nous a apporté, entre autres, Lang Lang. Le pianiste mâle et coqueluche d'Eve Ruggieri, qui en pince pour l'artiste, qui interprète les classiques comme Bill massacre le Flipper dans une chanson de Renaud (Marche à l'ombre pour être précis).
- Dis donc papa Claude, t'as pas l'impression d'écrire n'importe quoi, heuuu genre exagération aussi subjective qu'hormonale, voire démon de midi musical…
- Tu as raison Wolfi, Lang Lang est un bon pianiste, mais les médias me saoulent par moment !
Bon, stop aux vacheries. Ce garçon est phagocyté par le cirque médiatique, c'est certain. On vient même d'éditer l'intégrale de "son œuvre" ! Bor… il n'a que 30 ans. Mais, il est vrai qu'il maîtrise avec grâce les touches à défaut de traduire la quintessence des œuvres ! Cela dit sa liquoreuse transcription de l'aria de la 3ème suite de Bach ou la molle adaptation de Jupiter des Planètes de Holst, c'est le pompon et…………
- Bon Claude, tu l'écris oui ou non ta chronique sur la demoiselle !!!!!
- Heu… oui Luc, désolé, mais tu me connais quoi, enfin oui ok…
Bref ! On se concentre totalement sur l'album Transformation de la jeune prodige. Un CD pot-pourri qui, de la bouche même de la pianiste, témoigne de son besoin d'affiner son style, de percer l'âme des compositeurs, de murir, d'aborder plus posément l'interprétation du grand répertoire dans lequel elle doit se faire une place… Et, réussite, Yuja Wang est une musicienne attachante !

De Pékin à Philadelphie


Yuja Wang est née en 1987 à Pékin. Ses parents pratiquent la musique et la danse. Elle commence ses études pianistiques relativement tard, à 6 ans. Léger retard sans gravité si on considère, qu'après ces premières années au conservatoire de Pékin, elle sera admise à tout juste 15 ans au Curtis Institute of Music de Philadelphie dans la classe de Gary Graffman. J'ai déjà souvent parlé de cette institution prestigieuse où se sont formés et croisés Samuel Barber, Paavo Järvi, Hilary Hahn et Fritz Reiner (comme professeur) pour citer quelques grands noms rencontrés dans le blog.
Sa carrière de concertiste commence en 2003, en récital, et également en tant que soliste dans des concertos. Elle est accompagnée par des orchestres prestigieux : Philharmonique de New York, Symphonique de Chicago et de San Francisco. Elle remplace au pied levé l'immense Martha Argerich lors d'un concert avec l'Orchestre symphonique de Boston (rien que cela). Lors de ce remplacement de tous les dangers, le public et la critique (qui ne font pas de cadeaux en général) sont enthousiastes !
Le goût du risque et l'audace que lui permet sa virtuosité, caractérisent le jeu de Yuja Wang. La poésie et la féminité ne sont pas oubliées dans le disque que je vous propose de parcourir. Dans la vidéo consacrée à Scriabine, la jeune femme semble se jouer sans effort des difficultés inouïes voulues par l'excentrique compositeur russe.
Yuja Wang a déjà enregistré quatre CD pour la firme Dgg, celui-ci est le second.
Nota : Il faut savoir que Gary Graffman comme Leon Fleisher ne peuvent plus jouer de la main droite. Leon Fleisher a guéri miraculeusement il y a peu de temps. Le compositeur William Bolcom a composé un concerto pour deux pianos à la main gauche à leur intention.


Stravinsky, Scarlatti, Brahms & Ravel


Ne cherchez pas une quelconque logique musicologique entre ces quatre compositeurs. Il n'y en a pas, ou alors merci au lecteur perspicace qui résoudra cette énigme de partager la solution dans un commentaire. Yuja Wang répond à notre interrogation par le titre donné à son album : Transformation. La jeune pianiste a l'humilité de ne pas chercher à saturer une fois de plus la discographie avec les Ballades de Chopin ou les Impromptus de Schubert, chefs-d'œuvre enregistrés cent fois pas des ainés chevronnés. Non, elle témoigne ainsi de son amour pour divers univers, du baroque à nos jours. L'ensemble des pages qu'elle aborde évoque une promenade à travers un monde en "transformation". D'abord, elle feuillette le répertoire pianistique de siècle en siècle, donc son "évolution". Ensuite, son programme nous invite à partager les recherches d'une jeune musicienne avide de découvrir tous les genres, de comprendre les inspirations des auteurs, de murir son style de jeu et l'éventail des émotions qu'elle voudra nous transmettre dans le début de sa carrière prometteuse.


 
1 – Petrouchka de Stravinsky

Le  compositeur russe avait déjà fait la une dans le blog lors de la chronique consacrée à son ballet "Le Sacre du Printemps" (clic).
La création à Paris par les Ballets Russes de "Petrouchka" suivit de peu celle de "l'Oiseau de Feu" (respectivement : 1910 et 1911). Le triomphe fut total et cela encouragea Stravinsky à franchir la ligne de la polyrythmie dans "Le Sacre" qui fit scandale ! L'argument étant assez compliqué, je me limiterai à planter le décor : un magicien de fête foraine donne vie à trois poupées : Petrouchka, un Maure et une Danseuse. Ces personnages vont s'entredéchirer dans un conte dramatique, une histoire d'amour et de violence. Mais où est la part de réalité et celle du rêve ? Stravinsky a composé un chef-d'œuvre coloré et épique où se mêlent la danse, la fête, la féérie, le tout dans une orchestration ardente. La transcription jouée ici date de 1921 et répond à une commande d'Arthur Rubinstein. C'est sans doute l'une des partitions les plus virtuoses jamais écrites. La pièce qui ne dure que 15'  (30' pour le ballet) ne comprend que trois tableaux : Danse russe, Chez Petrouchka, La Semaine grasse
 
Dès les premières mesures, la jeune pianiste nous transporte dans l'univers festif et forain du ballet. Son toucher vigoureux et élégant laisse place à toutes les lignes mélodiques. Yuja Wang oppose à merveille l'ambiance jubilatoire de l'introduction et la fluidité lascive de l'intermède, passage intermédiaire suggérant le désir amoureux de Petrouchka envers la ballerine, sentiment contrecarré par le magicien. La pianiste explique dans le livret avoir porté son choix sur un Steinway lui permettant de plaquer des accords graves avec puissance mais sans lourdeur pour évoquer les riches percussions de la partition orchestrale. Elle obtient ainsi de son piano des contrastes marqués, très colorés et jamais massifs ni vulgaires. Les notes se détachent du flot musical grâce à un legato d'une précision diabolique. La pianiste nous entraîne dans ce ballet fantasmagorique en utilisant une palette de sonorités très étendues. Yuja Wang joue dans toutes les dimensions de la tessiture et de la dynamique exigées par une partition aussi difficile, comme tout grand pianiste qui la domine. Main gauche et main droite se pourchassent comme des papillons qui ne se rencontrent jamais, quelle clarté ! (le travail sur Scriabine a porté ses fruits.) Chapeau !
2 – 2 sonates de Scarlatti
Le compositeur baroque italien (1685-1757) contemporain de Bach et Haendel a composé son œuvre pour clavier en Espagne. Scarlatti a composé 555 sonates qui restent un monument de la littérature du genre (voir Scott Ross). Yuja Wang en a retenu deux, différentes d'esprit, dans son album. Elles encadrent les variations de Brahms dans le programme du CD.
La première (K 380) prolonge par sa gaité le climat de Petrouchka. le jeu de la pianiste est fin et élégant, un discours intime et chambriste. C'est très tendre mais un peu sage, attention je ne dis pas scolaire. Les sonates de Scarlatti invitent à la vitalité ibérique. On écoute ici plutôt une badinerie, un marivaudage.
L'écoute comparative avec l'interprétation par Christian Zaccharias met en évidence cet apparent manque d'engagement. L'effacement des ornementations par la pianiste fait oublier que cette sonate trouve ses racines dans l'époque baroque. Mais, curieusement, le grand pianiste allemand (référence dans Scarlatti) adopte un tempo moins allant qui fait disparaitre la légèreté obtenue par Yuja Wang (6'02" contre 5'21"). Cela devient même presque lancinant. Mon Dieu : Zaccharias vs Yuja Wang, à quel niveau sommes-nous ? En fait c'est peut-être Alexandre Tharaud (clic), avec un tempo identique à "sa rivale", qui apporte à la fois un jeu allègre et orné mais sans la raideur germanique…
La seconde sonate choisie (K 466) est un sublime andante. On retrouve ce jeu cristallin et très féminin dans le sens où, sous les doigts de la pianiste, la musique exhale une sensualité là où on n'en attend guère. Zaccharias propose une approche plus brillante certes, mais à mon sens moins profonde, émotionnellement parlant.

3 – Variations sur un thème de Paganini de Brahms
Le thème extrait du 24ème Caprice de Paganini a inspiré Brahms et Rachmaninov. Johannes Brahms (clic) a écrit deux cahiers de 14 et 13 variations chacun à l'intention de Clara Schumann en 1862 et 1863. La pianiste, amie de Brahms, trouva cela "indigeste" tant il lui semblait que seule la virtuosité absolue soit requise au détriment de la poésie.
Yuja Wang a mélangé sans complexe les 27 variations dans un désordre apparent qui permet d'obtenir de jouissifs contrastes, et de rompre la monotonie et l'épaisseur du discours. En donnant libre cours à ces petites pièces, et grâce à l'indépendance sans égale des jeux de chaque main, étonnante capacité déjà évoquée, cette musique se dépoussière. La pianiste n'attaque pas en force. Son jeu permet de retrouver les traits à la fois élégiaques et folkloriques qui caractérisent l'art de ce compositeur. Et en avançant dans ce disque, c'est à travers cette complicité avec Brahms que l'on découvre comment la jeune surdouée peut dépasser ses facilités pianistiques. Cette virtuosité qui touche à l'évidence lui permet toute fantaisie et liberté dans l'interprétation des œuvres réputées âpres. Les 20' passent ainsi sans lassitude à l'écoute d'une succession tout à fait ludique de ces variations.

4 – La Valse de Maurice Ravel
La valse est un ballet écrit en 1920 pour les ballets russes. Nous avons déjà découvert la partition orchestrale dirigée par Seiji Ozawa (clic). Pourtant Diaghilev refusa de l'inscrire au programme de ses ballets après avoir entendu la transcription pour piano assurée par Ravel lui-même. Présent lors de l'audition, Stravinsky se tint coi pour avancer ses pions face au maître des ballets russes. Les deux compositeurs se firent la gueule, des vrais gamins !
Cette transcription est peu enregistrée. L'intégrale Ravel (qui donc n'en est pas une) récente d'Alexande Tharaud ne comporte pas cette pièce. Rappelons que cette valse se veut étrange, désarticulée, sarcastique. Au bon chic bon genre viennois, Ravel oppose une fin de bal presque vulgaire, un miroir déformant renvoyant la réalité décadente d'une société soi-disant élitiste mais incapable d'éviter la boucherie de la Grande Guerre, horreur qui avait tant bouleversé Ravel.  
Yuja Wang introduit parfaitement cette valse avec des accords sombres et menaçants. La ligne mélodique se tord, ondule sur son rythme de valse. L'écriture de Ravel est bien présente : tenter de traduire un climat festif dans une soirée où le cœur n'y est pas. La pianiste me semble un peu en retrait par rapport au mordant cynique que l'on doit attendre dans cette introduction. Elle retrouve plus de nerf dans le développement d'une belle ironie caustique. Ravel montre des danseurs proches du ridicule, gonflant leurs jabots. Ils sont bien là sous les doigts de Yuja Wang. La jeune femme gagne en assurance au fur et à mesure que la partition se déploie. Même si la frénétique coda permet de rester sur une bonne impression, il est évident que cette transcription (réduction ?) ne fait pas le poids face à la version orchestrale. Quelle virtuosité cependant !
Vidéos



1 - L'écoute de la première vidéo peut s'avérer difficile pour la gente masculine… Essayez d'oublier le look de rêve de l'artiste moulée dans une robe satinée issue des recherches sur les nanotechnologies. Admirez ses mains, sa fougue, son énergie dans le toucher pour interpréter Scriabine, l'un des compositeurs les plus diaboliques pour ses interprètes… L'enregistrement a été réalisé au festival de Santa Fe en 2010.
2 - Dans la seconde Vidéo de 2009, la jeune femme attaque bille en tête le début de Petrouchka de Stravinsky et répond à une interview (en anglais sous-titré…). On entend son analyse pleine d'humour de quelques mesures de la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov qu'elle a jouée en concert à Paris, accompagnée par Claudio Abbado
3 - Et enfin, l'intégrale du jubilatoire et juvénile Concerto N°3 de Prokofiev à Moscou en avril 2012, lors du festival Rostropovitch. L'Académie Santa Cecilia de Rome est dirigée par Antonio Pappano. En bis (à 30'14"), une transcription rêveuse de la danse des esprits extraite d'Orphée et Eurydice de Gluck.


3 commentaires:

  1. pat slade22/9/12 11:29

    Elle est incroyable !Je ne sais pas combien elle mesure, mais je trouve (Au vu des vidéo) qu'elle joue très loin du clavier,elle a les jambes très tendu et le bras non cassé à la différence de beaucoup de pianiste qui ont le nez sur les touches, et puis quelle humour! Dans la deuxième vidéo quand tu la vois t'expliquer des phrases musicales qui chez nous profanes restera du Chinois en riant, je trouve ça d'une fraicheur déconcertante.Elle ne restera pas une petite pianiste, elle fait déja partie des "grands". Pour info , en Chinois le nom et le prénom sont inversés, donc sont prénom c'est Wang et sont nom de famille Yuja

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    1. Pour info, la notation de son nom et prénom ont été inversés au moment de sa popularisation, pour des raisons pratiques ;
      Soit inverser(inverser(Yuja,Wang)) = Yuja Wang. Son prénom c'est bien Yuja...
      Une preuve indirecte : référence au nom de famille Wang
      http://fr.wiktionary.org/wiki/Wang

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  2. Bonne question ! En tenant compte des talons "aiguille" et de la hauteur du clavier d'un Steinway, je dirais ~ 1,65 m et surtout des mains très longues et fines.
    En effet son prénom est Wang et son nom Yuja et en chinois on ne doit pas les séparer ou alors ajouter une dénomination de courtoisie comme Mlle Yuja... pas terrible dans un article...
    Son humour fait grincer des dents, elle aime Facebook, et cette jeune femme qui se refuse à vivre dans un autre temps fait bien des.... jaloux.
    J'ai posé un lien vers l'article sur son compte FK perso ... mais il est surtout fréquenté par des anglophones et des asiatiques.

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