Si le crépuscule des années 70 et l'aube des années 80 se révélèrent particulièrement intenses pour les amateurs de rock lourd et de vibrations métalliques, l'abondance de musiques dures dériva malheureusement non seulement vers une surenchère stérile mais aussi vers une caricature dérangeante. Si certains groupes avaient suffisamment d'intelligence et de maîtrise pour en jouer, beaucoup trop de prétendants, souvent aveugles et sourds, de surcroît prétentieux, imbus d'eux-mêmes, ont rapidement lourdement grevé le mouvement. De trop nombreux apprentis prétentieux se contentaient de copier maladroitement leurs mentors. Le phénomène, ou plutôt le complexe du guitar-hero, n'a fait que creuser plus profondément la tombe. On a confondu vitesse et adresse, « technique » et feeling, esbroufe et talent. Jusqu'à atteindre un paroxysme où des palettes entières de morceaux ne semblaient avoir été faites que pour servir de décorum à un solo – un solo qui généralement ne tenait compte ni du tempo, ni de l'harmonie. Du coup, un peu plus tard, certains sauront développer la chose jusqu'à s'épanouir dans un univers purement instrumental, avec, désormais, des pièces qui ont du sens ; mais ceux-là se comptent sur les doigts d'une ou de deux mains.
Bref, la scène métôl tant espérée, qui avait désormais droit de diffusion – téloche franchouillarde et radios de grande écoute françaises compris -, s'essouffle rapidement en s'autoparodiant, en s'enfermant dans de nouveaux carcans, en n'osant plus emprunter nonchalamment des chemins de traverse. De plus, pour en rajouter une couche, la qualité de la production pouvait parfois laisser à désirer. Une aberration ! Probablement dans l'impatience de sortir un "produit" au plus vite, pour être certain de profiter de l'engouement avant qu'il ne retombe comme un soufflet, les labels - majors compris - n'avaient aucun a priori pour sortir des galettes corrompues par une production bâclée. 100 % foutage de gueule. En comparaison, des trucs enregistrés par des gus perdus au fin fond des Everglades ou dans une cabane du Yukon, plus de dix auparavant, ont un bien meilleur son et définition. A contrario, d'autres se perdaient dans un excès de production avec des échos cyclopéens et des batteries suramplifiées. L'ennui guettait - du moins du côté des nouveautés.
Et puis, une surprise. De jeunes Londoniens (en fait, plus précisément, ils ont débuté à Bradford), issus de la scène post-punk gothique, découvrent une musique d'un autre temps que certains qualifieraient de désuète, et tombent sous le charme. Désormais, leur musique, même dans ses changements les plus radicaux, restera à jamais marqué par le sceau d'un heavy-rock millésimé 70's. Les références peuvent s'avérer criantes - et elles seront encore plus fortes et évidentes dès l'essai suivant -, néanmoins le groupe parvient à dégager sa propre personnalité de ses influences. Cependant, la mue est lente. Il faudra de long mois, pendant lesquels la troupe change de patronyme, le raccourcissant à chaque étape, pour que l'exuviation s'accomplisse.
Enfin, stabilisé sous le nom de ralliement de The Cult, et après un album en 1984, "Dreamtime", franchement dispensable, encore perclus de psychédélisme insipide et de romantisme anémié, la troupe trouve - enfin - sa voie.
La guitare a pris du gras et suffisamment d'assurance pour s'imposer et édifier presque à elle-seule, de sombres temples. Son écho laisse imaginer d'immenses salles, de vastes cathédrales aux nefs démesurées au fond desquelles s'éveilleraient d'un long sommeil d'antiques divinités. La Grestch Falcon (White de préférence pour Billy), jugée jusqu'alors inadéquate pour riffer et envoyer du lourd, - cela en dépit des précédents efforts de Malcom Young -, prend sa revanche (1). Une guitare qu'il chevauche, dompte pour maîtriser le larsen naturel (probablement de la même manière qu'un dingo de Detroit sur une Byrdland). Rien de massif pour autant, mais de l'ampleur et de la présence, soutenues par quelques effets de spatialisation dont de chaleureuses reverbs. Ainsi, Billy Duffy serait alors le pendant heavy des Dave Sharp (The Alarm) et David Evans - avant de plomber plus franchement son jeu.
Autre pilier : le chant déclamatoire d'un jeune apprenti prophète halluciné, l'esprit égaré dans une inextricable confusion mystique. Un disciple de Jim Morrison, qui vient de goûter au fruit défendu du hard-blues de la bande à James P. Page (2).
Ainsi, au mitan des années 80, ce deuxième lp de The Cult fait office d'oasis. Un album qui par sa musique, tranche au milieu de la production de l'époque, qui revient à certains fondamentaux. Qui tranche avec des accents Heavy 70's et des paroles teintées de douce naïveté "flower power". L'accent n'est plus mis sur la virtuosité, encore moins sur la futile vitesse d'exécution, pas plus que sur la mélodie exacerbée et sucrée (du rock FM), mais sur l'instinct, sur ce qui est viscéral. Ce "Love" traîne encore quelques réminiscences des années embourbées dans le post-punk-gothico-alternatif dépressif, et laisse jaillir quelques jets psychédéliques.
Avec le soutien de quelques clips où l'on voit un groupe encore maladroit, relativement timide, déchiré entre ses influences passées et nouvelles (jusque dans les accoutrements et les effets capillaires), l'album fait un carton inattendu en allant même jusqu'à aller chatouiller les ricains sur leur propre territoire - où The Cult finira par s'installer pour mieux profiter d'un succès croissant (ainsi que du soleil californien). On est pourtant assez éloigné des canons du Metal, du heavy-rock ou du FM alors en vogue outre Atlantique. Mais le public savoure ce retour à certains fondamentaux, et il est probable qu'il ait eu une influence sur la scène du Sunset strip - ce qui ne fera aucun doute avec les trois disques suivants.
L'album est chargé de titres puissants, préservant l'espace pour des climats mystico-gothique de bel effet. Déjà, l'enthousiaste "Nirvana" ouvre le bal avec des couches de guitares râpeuses trempées de chorus de cathédrale et d'autres aiguisées comme un scalpel, tandis que Ian Astbury semble perdu dans son délire. "Je flotte dans la vie de jour comme de nuit. Enfin, la plupart du temps, jusqu'à ce j'accroche mon blues à un clou dans ton mur. Il pleuvait des fleurs quand la musique a commencé... Chaque jour, c'est comme Nirvana ! Toujours comme ça ! Ouais, ouais, ouais" Etonnant, non ? Pour la chanson éponyme, le rythme est lent, poussée par une basse pesante, mais semble progressivement se charger avec d'intenses guitares tranchantes, héritées des Mick Ralphs et Ronson, jusqu'à ce Billy, possédé, enclenche la wah-wah, provoquant alors des éruptions de lave cosmique. Avec "Phoenix", il a le pied soudé à la pédale, provocant carrément un déferlement de magma, des projections de roche (hendrixienne) en fusion venant résonner dans le crâne de l'auditeur jusqu'à le soûler. On découvre alors un bon soliste en devenir. Non pas un virtuose, mais un gars qui sait jouer avec le son et enchâsser dans des morceaux de rock bouillonnant des soli bien sentis, savoureux et parfaitement en place. Ce qui change avec tous les ersatz maladroits et sourds qui massacrent leur solo (déjà inutilement précipités), et par la même occasion leur chanson, par des tappings dissonants et des attaques de vibrato à la pelleteuse.
Avec "Rain" et "She Sells Sanctuary", deux des singles de l'album (qui en comporte trois avec "Revolution"), The Cult renoue quelque peu avec ses anciennes aspirations. Deux pièces mélodiques, en droite d'un rock alternatif du genre U2 ou The Alarm, qui permettront au groupe de toucher un public de masse. On retrouve aussi d'évidents liens communs sur "Big Neon Glitter", cependant ce dernier s'appuie sur une rythmique clairement plus glam-rock.
Se glissent aussi des morceaux sobres et mélancoliques, cafardeuses ballades véhiculant quelques choses de sombres, d'orage couvant. "Brother Wolf, Sister Moon" et "Black Angel" résonnent comme d'obscures prophéties amérindiennes. Plus une prière répétée avec conviction pour la première, et plus défaitiste et noire pour la seconde ; l'ange noir n'étant autre que la faucheuse, la mort qui attend de prendre son dû. Et puis "Revolution", moins marquant en dépit d'un certain charme, où Ian Astbury s'interroge sur le sens et la pertinence de la révolte "Joie ou chagrin, que signifie pour toi la révolution ? Sauver aujourd'hui, c'est comme faire un vœu au vent. Tous mes beaux amis sont partis. Comme les vagues, elles montent, descendent et meurent"
Un album qui a marqué son temps en tranchant radicalement avec les tendances musicales d'alors, en osant replonger sans retenu dans le passé pour s'en nourrir, et édifier les bases d'un proche futur. Autant encensé que critiqué, le groupe va prendre des risques en troublant son public en essayant de ne pas se reposer sur ses lauriers, en essayant de ne pas reproduire le même disque, parfois avec des disques brutalement différents ("The Cult", "Beyond Good and Evil"). En attendant, bien que pas particulièrement médiatisé, le groupe - autour du noyau dur Ian Astbury - Billy Duffy - continue de tourner.
| 1. | "Nirvana" | 5:24 |
|---|---|---|
| 2. | "Big Neon Glitter" | 4:45 |
| 3. | "Love" | 5:35 |
| 4. | "Brother Wolf, Sister Moon" | 6:49 |
| 5. | "Rain" | 3:57 |
| 6. | "Phoenix" | 5:06 |
| 7. | "Hollow Man" | 4:45 |
| 8. | "Revolution" | 5:20 |
| 9. | "She Sells Sanctuary" | 4:23 |
| 10. | "Black Angel" | 5:22 |
| Total : | 51:31 | |
Tous les titres sont signés Astbury-Duffy
(1) Billy Duffy va également s'enticher de la Gibson Les Paul (sans pickguard), mais sans jamais se séparer longtemps des Gretsch Falcon. L'année dernière encore, lors d'une énième tournée, on a pu le voir alterner régulièrement entre Les Paul et Gretsch Falcon.
(2) Bien des années plus tard, Krieger et Manzareck le solliciteront pour les accompagner sur scène, pour ressusciter les Doors - sous l'appellation The Doors of the 21st Century.
💫The Cult, autres articles (clic/lien) : 👉 " Electric " (1987) 👉 "The Choice of Weapon" (2012) 👉 "Hidden City" (2016)


















