vendredi 18 septembre 2026

EVIL DEAD BURN de Sébastien Vaniček (2026) par Luc B.


C’est le sixième rejeton de la saga horrifique et démoniaque initiée par Sam Raimi, en attendant le septième. 

- Mais pourquoi avoir été voir un truc pareil ? [ FLASH ! FLASH ! ]
- Non s'il vous plait, pas de... Je répondrai à toutes vos questions à la fin de mon laïus[ FLASH ! FLASH ! ]

la Deadite
Le premier
EVIL DEAD sort en 1981, Sam Raimi est un parfait inconnu, le film est réalisé avec trois bouts de ficelles, petit budget. Et affole le box-office. L’époque est aux slashers, HALLOWEEN, VENDREDI 13 et autres FREDDY, mais Sam Raimi, rajoute une dimension démoniaque, du gore très gore, et de l’humour noir.

La recette reste inchangée pour les EVIL DEAD 2 et 3, du même Raimi, qui ensuite fera fructifier la franchise à partir de 2013 : remake, spin-off, suite. Sam Raimi reste producteur de la série, choisit les réalisateurs, et pour ce EVIL DEAD BURN a confié les rênes au français Sébastien Vaniček, qui s’était fait remarquer avec VERMINES il y a trois ans.

Comment un réalisateur français allait-il poser sa patte sur l’univers très codifié du genre ? Très simple, il ne la pose pas ! Ah si, son héroïne Alice Price (l’actrice suisse Souheila Yacoub, qui a débuté au cinéma avec Gaspard Noé, et vue dans DUNE) fume une clope au début, et une à la fin. On est donc dans du cinéma subversif. Ou cette réplique de son mari qui lui reproche ses embrassades à son beau frère: « tu sais, en France, on se fait une branlette pour se dire bonjour ». Moment de poésie rabelaisienne. Et puis on entend lors d’une scène d’obsèques « La chanson des vieux amants » de Jacques Brel, et à la fin « Elle était si jolie » d’Alain Barrière. La french’s touch se résume à : clope, branlette, crooner d’Ehpap (rendons pour l'occasion à Brel sa nationalité belge).

Pour le reste, on prend les mêmes et on recommence, sachant que pour y comprendre quelque chose il faut avoir vu les deux premiers de la nouvelle trilogie. On a la deadite (créature démoniaque) Jessica qui cherche à retrouver une dague dont on dit qu’elle est la seule arme à pouvoir terrasser les démons. Elle s’en prend d’abord à Will Price (le mari d’Alice), le zombifie, qui plus tard sortira de son cercueil pour zombifier à son tour son papa, etc... etc... toute la famille Price y passera, même la mamie en fauteuil roulant, qui inquiète dès la première seconde, ce n'est pas le sens du suspens qui étouffe le réalisateur. 

Après une séquence pré-générique où deux jeunes pêcheurs sont déchiquetés, broyés, concassés par une Jessica vindicative - efficace en termes d’horreur mais sans rapport avec le schmilblick - la suite du film tient dans une réunion de famille, tendue, dans une grande baraque isolée - forcément - où tout le monde finira par s’entre-tuer. Ce qui n'est pas aisé, puisqu'un deadite est résistant. Ainsi, papa, rigolard, se tire trois balles en pleine gueule, mais continue à cavaler avec ses trois trous dans le crane !  

On relèvera une scène pas mal dans l’habitacle d’une voiture ou papa s’en prend à sa belle fille, les broches de l’appui-tête en guise de fourche. Ensuite, c’est le crescendo habituel, à qui le tour, et comment ? Tous les ustensiles de cuisine ou outil de jardinage y passent, mention à la débroussailleuse qui tranche, charcute et décapite. Personne ne sera épargné, même le chien massacré à coups de fourchette. Le chien ? Ah non, brave bête…

Le scénario mince comme une feuille Rizla+ regorge d’incohérences et de grotesques, la première étant : mais Alice, pourquoi tu ne te tires pas dès la première alerte ? (un marqueur de ce genre de productions, les protagonistes, sous le coup de l'émotion sans doute, sont cons comme des bites). Comment le massacre au crématorium à l’issue de la cérémonie n’alerte personne ? Parce que ça laisse des traces aux murs ces petites plaisanteries. 

dfhdfh
Santé ! 
Comment Alice (elle s’est finalement dit qu’il était temps de décamper) se retrouve sur un chantier situé à des kilomètres, pourquoi flics et ambulances débarquent, et pas avant ? Et surtout, pourquoi la maléfique Jessica, qui semble tout connaître sur tout, ne s’en prend-elle pas directement à celui qui connaît le secret de la dague ? Scénario d'une inconsistance crasse, simple support pour tourner des plans. 

- Vous ne vous attendiez tout de même pas à une finesse psychologique toute bergmanienne dans l'écriture ? 
- Certes, mais au moins être surpris, étonné, un minimum d'originalité... 

Donc va-t-on se rattraper avec la mise en scène ? Foutaise ! Des plans hachés (sic), ultra courts, pas plus de 4 secondes. Des idées de cinéma ? Peau d’zob ! Tout semble avoir déjà été filmé cent fois. Aucun travail sur les cadres ou la lumière qui pourraient ficher la trouille, tout y est filmé comme si l'électricité n'existait pas, les rares touches de couleur sont rouges... Ambiance abusivement malsaine, mais rien d’anxiogène. Vu le décor et les tronches c’était le moins. 

EVIL DEAD BURN
serait comme un étal de boucherie, on désosse, on retire le gras et les abats, c'est bêtement répétitifs, sans surprise, lassant. Chaque coup de couteau est surligné par un grondement musical tonitruant. Même pas peur, et pire, on s’emmerde franchement. Rarement un film d’1h50 m’a paru durer 4h00. Évidemment aucun humour, aucune ironie, aucune référence aux classiques du genre. Les cinéphiles n’ont rien à se mettre sous la dent, à moins que le plan du regard à travers la porte fracassée soit un hommage à SHINING

- Bah alors pourquoi avoir été voir ça ? 
- Voyez mon attaché de presse.  

Sébastien Vaniček nous fait le coup des scènes bonus tin tin tin en cour de générique de fin (la mamie jambes coupées qui rampe sur l'asphalte / retour de Ellie du précédent opus EVIL DEAD RISE), histoire sans doute de nous sortir de notre léthargie. Je ne sais pas si le producteur Sam Raimi a aimé le résultat, si son poulain français a répondu à ses attentes, si c’est le cas, c’est que le curseur est tombé bien bas. 

Ce truc n’a strictement aucun intérêt. 


Couleur - 1h50 - format scope 1:2.35 

- M’sieur Luc B [ FLASH ! FLASH ! ] pourquoi avoir été voir ce nanar ? 
- Pas tout le monde à la fois [ FLASH ! FLASH ! ] et s’il vous plait pas de photo… Film projeté dans un cinéma de quartier dans le cadre d’un cycle horreur, et quelqu’un qui connaît quelqu’un que je connais avait une place gratos… 
- Comment le public a-t-il réagi ? Y a-t-il eu un débat après la projection ?
- On était douze, dont la moitié était visiblement des potes de l’organisatrice. Un débat ? Je sais pas, je suis parti tout de suite, y'avait ni binouzes ni cahouettes… 
- Est-ce que vous irez voir EVIL DEAD WRATH déjà annoncé pour l’année prochaine ? [ FLASH ! FLASH ! ] 
- La conférence de presse est terminée, M'sieur Luc left the building.

👉 Le film est la suite de EVIL DEAD RISE, chroniqué à Noël (!) par Bruno :  - clic ici -  



jeudi 17 septembre 2026

JAN GARBAREK par Benjamin


«  Donc, lors même que le rendu est parfait, nous entendons autrement – sans compter que les meilleures machines ne remplacent pas la présence de l’orchestre. Néanmoins, il reste vrai que cette invention a inauguré l’intrusion de l’automate dans la musique. Ce qui provoqua son premier style universel, et par là même la généralisation et la chute dans la vulgarité des mélodies populaires et, soit dit en passant, ce qui créa un arsenal d’instruments tout particulièrement hideux » Ernst Junger : "Eumeswill".

L’entrée de l’électronique dans la musique fut l’aboutissement d’un long processus qui, en faisant de celle-ci un loisir comme un autre, l’a dépouillé de sa beauté. Des symphonies de la vieille Europe au rock’n’roll, la musique ne cessa de se simplifier pour se mettre à la portée de l’auditeur. Cela n’enlève rien au génie mélodique des Beatles ou David Bowie, n’empêche pas de se prosterner devant l’inoxydable mojo stonien, le début de cette simplification ne fut pas sans charmes. 

Il en fut d’autant moins dénué que, quelques années plus tard, les mélodies se résument à des percussions abrutissantes et à des aboiements obscènes. La critique ne parle d’ailleurs plus tant d’album, de mélodie ou de titre, que de son. Le commerce a mis l’art musical au niveau du grand public et, plus choyé qu’un enfant de bonne famille, celui-ci ne consent plus à faire le moindre effort de compréhension. 

Le premier ennemi du véritable artiste, plus encore que l’époque et le commerce, c’est bien cette masse conformiste qui ne cesse de réclamer la chute de tout art dans les limbes du divertissement. Il ne faut créer que pour soi, rayer d’un trait ou effacer d’une note l’existence du reste de la population. Si le public doit préoccuper le véritable artiste, ce n’est qu’en tant que barbare à combattre ou subalterne à sauver. Mais, avant de prétendre sauver qui que ce soit, il faut déjà se sauver soi même, trouver la révélation à coté de laquelle tant d’hommes passent leur vie durant.

Cette révélation, Jan Garbarek l'a vécu à l’écoute de la musique de John Coltrane. Sa fièvre mystique semblait si loin d’une époque qui, en plein triomphe du rock’n’roll, célébrait autant la libération de la jeunesse que la vassalisation de l’art par la masse. « Je voudrais que ma musique apporte le bonheur aux gens » affirmait Coltrane avec une solennité christique. Au fond, que l’on soit croyant ou non, bâtir une œuvre revient toujours à célébrer cette métaphore de la grandeur humaine qu’est dieu. De passage aux Etats Unis, Jan Garbarek croisa le fer avec les plus fines lames de la révolution free, ces duels mettant la lumière sur la divergence fondamentale le séparant de cette scène. De Coltrane, ces hommes avaient surtout retenu la virtuosité bavarde et l’intensité cacophonique de certaines fièvres mystiques. Aussi bruyantes que des processions africaines, leur jazz culminaient le plus souvent sur les hurlements déchirants de chorus bavards. 

Plus disciple de la retenue stoïcienne que de l’énergie orgiaque venue d’Afrique, Jan Garbarek semblait maîtriser le moindre souffle sortant de sa bouche. Nourri par cette parcimonie, son jeu coulait avec la douce limpidité d’un fleuve paisible. Lorsqu’il découvrit le jeu du saxophoniste, Keith Jarrett reconnut immédiatement son alter égo musical, son Bill Evans à lui. Avec Jan Garbarek, la révolution free n’était plus synonyme de relâchement chaotique, mais au contraire de maîtrise totale de son lyrisme. Trop d’orchestres free étaient alors formés de virtuoses nombrilistes qui peu soucieux du jeu des autres étalaient leur technique dans un chaos innommable. 

Parfois, comme lors des séances de l’album « Ascension » de John Coltrane, un miracle donnait à cette cacophonie une grâce unique. Il n’en demeure pas moins que les albums de free jazz ne furent jamais aussi bons que lorsqu’une fièvre mystique unissait les improvisations des musiciens.

Il fut regrettable que, célébrant les transes d’une Afrique fantasmée, le free jazz oublie totalement la solennité qui fit la grandeur de la musique du continent de Mozart. Sans doute ces musiciens eurent-ils en tête les grandes fresques hispaniques de Charles Mingus et Miles Davis, ce dernier étant allé jusqu’à reprendre un opéra de Gershwin. Il leur parut pourtant impossible de célébrer dans l’improvisation une musique aussi calculée et bornée. A travers les mélodies des grands compositeurs d’antan se dévoilait une profondeur qui aurait pu inspirer nombre de free jazzmen, celle d’une civilisation millénaire célébrant sa grandeur dans ses mélodies et ses chants. 

Se voulant autant chef d’orchestre que jazzman, Keith Jarrett n’avait pas oublié cette profondeur qu’eut la musique européenne avant de tomber dans les limbes du populisme commercial. Même au sommet de la carrière de son quartet américain, son jeu de piano lumineux développait une beauté mélodieuse bien éloignée de l’agitation afro américaine de son temps. Il fallut l’arrivée de Jan Garbarek dans son orchestre pour que la musique de Keith Jarrett s’épanouisse pleinement sur les terres culturelles de Mozart et Beethoven. De leur collaboration naîtront surtout « Belonging » (1974) et « My song » (1978), disques d’une intensité lyrique et d’une fluidité mélodique rare. 

L’orchestre ainsi formé réaffirmait que, à une époque de bruitisme abscons, le génie mélodique restait le seul moyen de créer une musique capable de tirer le troupeau vers le haut. Aussi gracieuses soient elles, ces mélodies n’étaient qu’un point de départ, le foyer prêt à flamboyer de nouveau le temps de quelques grandioses symphonies. Des braises de ces chefs-d’œuvre naîtront notamment le « Koln concert » et les trop méconnues performances de Keith Jarrett au Japon publiées par ECM, sans oublier les fulgurances de son fameux orchestre européen. 

Véritable pèlerin de l'absolu, Jan Garbarek ne cessa quant à lui d’explorer les spiritualités des quatre coins du monde. Comprenant que le communisme fut avant tout une religion séculaire, il enregistra avec le pianiste Bobo Stenson une inoubliable fresque inspirée par le drame Cubain. « On ne comprend rien à l’époque moderne si on ne voit pas qu’elle est une lutte acharnée contre toute forme de vie intérieure » disait George Bernanos.

Dans le chaos épileptique et standardisé de la musique moderne, l’œuvre de Jan Garbarek est une terre d’asile nous rappelant la beauté de l’art véritable et la somptueuse variété des civilisations. Ressorti récemment, le chef d’œuvre « Madar » (1992) rappelait au monde la grandeur d’une musique méditative, profonde, sans effets de manche ni émotions surjouées. La justesse, voilà la source intarissable de la mystique musicale de cet homme. De retour sur ses terres de Norvège, Jan Garbarek ressuscita le lyrisme de ses chants traditionnels le temps du poignant « Twelves moon » (1993). 

Véritable moine archéologue, il creusait alors dans les reliques des civilisations traditionnelles pour y trouver une beauté que la modernité avait oublié. Le christianisme, abandonné voire persécuté durant la récente histoire du vieux continent, ne pouvait donc que finir par inspirer le lyrisme de celui dont le saxophone chantait avec le charisme nuageux des grandes chorales. Fascinante incitation à la méditation introspective, les albums « Officium » (1994) et « Officium novum » (2010) enregistrés avec The Hilliard Ensemble, sont de véritables temples sonores, des oasis de sérénité et de grandeur dans un monde de frénésie médiocre. 

Des études auraient récemment montré que, exposés à la musique classique européenne, les bambins de notre cher continent s’apaisaient, comme s’ils sentaient d’instinct la grandeur de cette beauté créée par nos ancêtres. Ce constat explique sans doute la profonde sérénité s’emparant de l’auditeur de ces « Officium », qui forment les sommets indéniables du voyage de notre remarquable pèlerin de l’absolu. 

De « Madar » à « Witchi-tai-to » (1974), en passant par « Twelves moon » et « Officium », chaque peuple peut mesurer dans les disques de Jan Garbarek la grandeur dont il serait privé si triomphait la standardisation moderniste. 

mercredi 16 septembre 2026

BROWNSVILLE STATION " School Punks " (1974), by Bruno

 


     Originaire d'Ann Arbor, comme le MC5 et les Stooges, Brownsville Station prend forme en 1969, et plonge rapidement dans le circuit des clubs du Michigan, se forgeant à la dure - sur les planches des clubs du Michigan, devant un public pouvant se montrer intransigeant. Loin du vacarme et de l'agressivité des voisins susnommés, plutôt dans la mouvance des Californiens des Flamin' Groovies, le credo des gus de Brownsville est la survivance du rock'n'roll des pionniers. Pas dans sa forme la plus pure, mais avec une certaine rugosité, une âpreté due au temps, et probablement aussi due à l'atmosphère ambiante de la scène de Detroit.  

     Brownsville Station, c'est initialement le fruit d'une rencontre, dans un magasin de disques, de Michael John Uszniewiez, alias Cub Koda, et de Michael Lutz, tous deux guitaristes et chanteurs. Une rencontre fortuite de deux musiciens qui se découvrent des goûts musicaux similaires, donnant naissance à une nouvelle amitié et s'accordant un nouveau départ dans une aventure musicale. Koda, du "haut" de ses 21 ans, est déjà alors quasiment un vétéran, avec un cursus remontant à 1963. Avec un trio, The Del-Tinos, il écume les salles d'établissements scolaires du sud des états du Michigan et de l'Ohio, en essayant d'intégrer à quelques reprises (obligatoires) un répertoire d'originaux. Une politique qui ne plait pas à tout le monde, et l'écarte du circuit rémunérateur des concerts pour événements familiaux - mariages, anniversaires, baptêmes, etc - à la recherche de simples formations vouées aux reprises de succès.  "Ce qui nous manquait en maturité et en technique, nous le compensions par le volume, l'énergie et un engagement total envers le rock'n'roll... nous abordions chaque concert comme si c'était le dernier". D'abord fortement motivé par le rock'n'roll, progressivement, le trio se tourne également vers le Blues, qu'il n'hésite pas à marier à sa musique. De leurs trois singles, seul le dernier a droit à un petit succès local. Toutefois, en 2016, la chaîne HBO utilise "Nightlife", une composition originale du trio sortie en 1965 en face B, pour l'inclure à sa série "Vinyl" (1). Puis, avec diverses formations sans lendemains, quelques intégrations éphémères de groupes locaux, des prestations en solo, et même DJ pour des bals. 

   C'est sur son lieu de travail que Koda lie connaissance avec Lutz. Le magasin de musique d'Ann Arbor, tenu par un certain Al Nalli. Ce dernier prend en sympathie les deux jeunes gens et devient leur manager. Il participe également au ralliement d'autres éléments locaux. Tous possédant déjà une certaine expérience des clubs et du public. C'est bien le même Al Nalli qui, en 1978, va se faire remarquer au-delà de l'Atlantique, en manageant et produisant Blackfoot.

     Quand sort en 1970 la première galette de Brownsville Station, "No BS", entre les reprises d' "antiques" rock'n'roll et des originaux très typés - perclus de références évidentes - , le groupe se présentait assez comme un anachronisme perdu au milieu des douceurs de la Motown et des sauvageons du Detroit Rock Sound. Ce qui n'empêche pas les premiers singles d'obtenir un honorable succès régional. Rien de renversant, et à ce petit jeu, on préféra les Flamin' Groovies, ou mieux, le MC5 et son admirable "Back in the USA". Deux ans plus tard, avec "A Night on the Town", Brownsville se présente déjà plus solide et consistant. Le succès commence à poindre le bout de son nez et les salles se remplissent. Mais c'est lent, trop lent pour le bassiste qui rend son tablier. Le groupe continue alors en trio, Lutz passant à la basse. Réduite à l'état de trio, la troupe se doit d'aller à l'essentiel, se détournant des quelques ballades et écarts vers la Soul ou la Country du second album, pour s'offrir pleinement au rock'n'roll. Il en résulte une troisième galette franche du collier, quasi séminale, sobrement baptisée "Yeah !". 

Certes, les loustics n'ont pas pris de risque en chargeant leur album de reprises bien choisies, dont une majorité de garage-rock peu ou prou obscurs, avec, judicieusement glissée au milieu du disque, une excellente version du "Sweet Jane" du Velvet Underground - surclassant peut-être même l'originale. Toutefois, la pièce de choix, celle qui va booster les ventes de l'album pour en faire leur bestseller, est une composition originale de dernière minute. Initialement, un bouche-trou pour combler un album jugé trop court ; une chanson composée sur place, en studio, d'après un titre lancé par le producteur sur le ton de la plaisanterie. "Smokin' in the Boys Room" est un succès inattendu, culminant à la 3ème place des charts US. Douze ans plus tard, un groupe d'Angelins dépenaillés aux cheveux en pétard, s'évertuant à développer un Glam US tapageur (pléonasme ?), aura le nez creux en le ressortant (2), et en en faisant son premier grand succès en single - mais sans vraiment percer en Europe, pour l'instant. En 2009, "Smokin' in the Boys Room" est élu Chanson Légendaire du Michigan.

     Encouragés par cet imprévisible succès, le trio souffle sur les braises et s'empresse de réaliser un nouvel album en poursuivant leur credo d'un rock'n'roll festif, à la gloire de l'hédonisme et de l'insouciance, hors de tout tracas sociétal. Les musiciens sont encore bien jeunes, n'approchant que le quart de siècle au moment de l'enregistrement, et leurs soucis et motivations sont encore généralement marqués par une psychologie troublée par la testostérone. D'où la présentation et le nom de ce quatrième disque : "School Punks".

   "Kings of the Party" entame les festivités de la même façon qu'on l'aurait fait pour un concert, haranguant la foule, l'invitant à se désinhiber, à se laisser emporter par la fièvre "rock'n'roll".  Sur un air soutenu de boogie-rock, les gars, sûrs d'eux et avec humour, règlent leurs comptes en faisant leur propre publicité (tant qu'à faire) : "...À chaque vendredi, il y a un concert en ville. Tu sais, ils se réunissent et sont prêts à faire la fête. Le "vieux" Brownsville Station les ridiculise vraiment parce qu'ils s'éclatent. ... Les filles deviennent folles... et les gars font un tel vacarme que ça fait fuir les flics... Nous sommes les rois de la fête ! Nous sommes les plus badass !". Preuve d'autodérision ou d'arrogance ? Peut-être un peu des deux... Cependant, depuis leurs débuts, la presse nationale est unanime pour dire que le groupe sait tenir une scène, et que c'est là qu'il est le meilleur. La suite ne dépareille pas tant que ça du précédent essai, si ce n'est que le son s'est encore un peu plus durci - que les grattes sont un brin plus rugueuses et que David Henry Weck cogne un peu plus fort sur ses peaux. Sans faire de l'ombre à la puissance de John Bonham, son surnom de "H-Bomb" n'est pas (totalement) usurpé. Toutefois, c'est en live qu'il prend toute sa dimension, gagnant son grade de "H-Bomb". 

     Sur "Mama Don't Allow No Parkin' ", la structure est d'apparence assez simple et aérée, permettant à l'harmonica de Cub de gazouiller tel un lutin espiègle "Mama n'autorise pas qu'on se gare sur la banquette arrière. Si je l'avais écoutée, je ne serais pas dans le pétrin... Ha ! La fille était furieuse ! Et son père aussi ! Et ma vie sociale était morte ! ... ma mère a dit : "tu es pire que ton père !!" .. No comment ?. Une orchestration relativement épurée mais pas moins robuste, dorénavant souvent proche d'un proto-hard, mais dénuée de fuzz crépitantes et de hurlements de berserkers ou de vierges effarouchées. Comme pour le solide "Meet Me on the Fourth Floor", ou encore "I Got It Bad For You", qui est carrément du 100% hymne à la Kiss (avant l'heure ?...). Et d'ailleurs, à bien regarder, il semblerait que Peter Criss ait beaucoup appris - et pris - auprès de Henry Wreck. Jusqu'à la composition de la batterie, l'accoutrement scénique, et même la coupe de cheveux. Avant le "chatounet" de Kiss, Wreck se présentait déjà sur scène avec moults chaînes et accessoires vestimentaires cloutés. Et, exceptionnellement, s'offrait le plaisir de chanter une chanson. Ici, sur une reprise d'un vieux hit de 1959 basé sur le "Bo Diddley Beat", "Hey Little Girl" (3) - probablement le maillon faible de l'album. 

     Au contraire de ses congénères de l'époque, même sur les titres les plus "heavy" ou bluesy, Brownsville ne s'embarrasse pas de longs soli - quand il y en a, ça tourne généralement entre les 20/30 secondes max. Ça reste du concis. Efficacité avant tout ; les débordements éventuels sont réservés pour la scène. La voix de corbeau de Cub Koda est bien proche de celle d'Alice Cooper, jusqu'à parfois aux intonations - et accent ? -, et là encore on peut se demander qui a influencé qui, sachant que tous deux ont fréquenté les mêmes salles et ont quasiment le même âge (moins de huit mois de différence). Évidemment le premier est plus dans le rhythm'n'blues et le glam, tandis que le second a un pied dans la théâtralité (et le "Grand Guignol") et le Hard-rock. Et puis, l'omniprésence du compère Mike Lutz, assurant couplets et chœurs, brouille les pistes. 

   Le trio tâte aussi avec habilité le format pop, notamment avec le léger "Fast Phyllis" au sujet d'une gourgandine... Et avec "Ostrich", aux condiments tirés de la Country. Bien entendu, même si c'est le premier opus où le groupe compose autant, il ne résiste pas au plaisir de reprendre à son compte une poignée de chanson. Outre le "Hey Little Girl", la troupe interprète dans une version proche de l'original, le proto-Heavy funk "I Get So Excited" de The Equals - le premier groupe européen multiracial à avoir du succès. Un groupe assez novateur, et injustement oublié. Elle remet à l'honneur le défunt Slim Harpo, qui eu une influence sur ses pairs du Blues et sur le British blues, avec un medley de "I've Got Love If You Want It" et de "I'm a King Bee" sur une pulsation jungle de Bo Diddley. Et puis le "I'm The Leader of the Gang" de Gary Glitter, auquel la troupe donne un petit coup de fouet, et qui au passage, sorti en single, lui fournit un nouveau petit succès. C'est par cette version que les américains font la connaissance de tube de glam-rock, et non par celle de Gary Glitter qui ne parvint jamais à percer sur le continent américain.

     BS va poursuivre sa carrière en revenant au format du quatuor, avec un guitariste complémentaire. Le ton continue a s'étoffer, se durcir. Toutefois, alors qu'avec l'arrivée d'un quatrième larron, Brownsville Station aurait dû s'envoler, bien au contraire, il entame sa chute. L'album suivant, "Motor City Connection" est pourtant très bon, mais il est, étonnamment, le premier depuis 1972, a ne pas placer un seul single dans les charts. Paradoxalement, au contraire du suivant, album éponyme, qui lui, se vautre par contre sur les ventes d'albums. En 1978, la troupe avec "Air Special", a bien un beau sursaut d'orgueil, mais le public semble être passé à autre chose. Le groupe raccroche l'année suivante, en 1979.

     Plus tard, après la dissolution du groupe, Cub Koda sera également reconnu et respecté comme auteur de chroniques musicales et de quelques articles et bouquins sur l'histoire de la musique populaire (dont trois volumes pour la série "Blues Masters" et un "Blues pour les Nuls" - for dummies ). On retrouve également son nom sur de nombreux livrets de rééditions CD. Il est considéré comme une sommité en la matière. Parallèlement, il continue à se produire sur scène , en groupe, comme simple accompagnateur (dont Hound Dog Taylor) ou en solo. Souffrant déjà d'une maladie rénale l'obligeant à être régulièrement dyalisé, il décède à 51 ans, le 1er juillet 2000. En 2016, il est intronisé au Michigan Rock and Roll Legends Hall of Fame. Le groupe, Brownsville Station, l'a été en 2008.

     Mike Lutz, lui, se lance dans la production et tourne un temps avec le "compatriote" Ted Nugent (il produit aussi son passable "Spirit of the Wild"), avant de continuer tranquillement sa vie en enseignant la guitare et la basse.

     Le batteur Henry Weck se lance aussi dans la production, en débutant par une collaboration avec Al Nalli, sur les albums de Blackfoot. (Et qui joue de l'harmonica sur le fougueux "Train, Train" ? Mister Cub Koda !


1.«Kings of the Party»
  • Lutz, 
  • Weck, 
  • Koda
4:12
2.«Mama Don't Allow No Parkin'»Koda, Lutz3:05
3.«Meet Me on the Fourth Floor»Koda, Lutz2:54
4.«Fast Phyllis»
  • Lutz
  • , Doug Morris, 
  • Koda
2:35
5.«I Get So Excited»
  • Eddy Grant, Derv Gordon
2:54


1.«Ostrich»Koda, Lutz2:52
2.«I Got It Bad for You»Koda, Lutz2:35
3.«Hey Little Girl»
  • Bobby Stevenson
  • , Otis Blackwell
2:05
4.«I've Got Love If You Want It / I'm a King Bee»James Moore4:14
5.«I'm the Leader of the Gang»
  • Gary Glitter Mike Leander
3:33


(1) L'histoire se situe aux débuts des années 70, dans le milieu d'une industrie musicale un peu sclérosée qui peine à prendre conscience du foisonnement des changements musicaux émergeant de quartiers populaires New-Yorkais.

(2) Paradoxalement, alors que dans les années 80 les revues affirmaient mordicus que les dinosaures de des décennies précédentes étaient dépassés, obsolètes, tout comme leur musique (de has-been), on remarque que pas mal de cartons des 80's sont en fait des reprises - ou des détournements - de cette époque. Et ça démarre même un peu plus tôt avec "You Really Got Me" par Van Halen. Suivent "Oh Pretty Woman", "Peter Gunn", "Cum'on Feel the Noize", "I Love Rock'n'Roll", "Bette Davis Eyes", "California Girls", "Dear Prudence", "Mama All Crazee Now", "La Bamba", "Venus", "Walk This Way", "Spirit in the Sky", "Tainted Love", "Unchain My Heart", "Sweet Jane", "Harlem Shuffle", "I'm Free", "Your Mama Don't Dance", "Higher Ground", "I Do Every Thing for You", "Wild World", "Lean on Me" (massacré), "Always on my Mind", "You Can't Leave Your Hat On", "Don't Leave Me This Way", "The Greatest Love of All", "China Girl", "Baby I Love Your Way / Freebird" (sic), 

(3) Chanson que Quentin Tarantino a exhumé pour son film "Once upon a time... in Hollywood".



🎼🎶🚃

mardi 15 septembre 2026

”Catalogue d’objet introuvables“ de Jacques Carelman (1969) - par Pat Slade


Jacques Carelman ou Pierre Dac par l’image, la loufoquerie par l’absurde.




Un Catalogue de Manufrance Farfelu




Mais qui était Jacques Carelman ? Vous avez tous vu au moins une de ses œuvres. Ce dentiste de formation deviendra un illustrateur reconnu, on lui doit des décorations théâtrales, des illustrations de livres, des peintures et des sculptures. Il adaptera en bande dessinée ”Zazie dans le métro“ de Raymond Queneau. Il fera quelques affiches pendant mai 68, la plus connue restera la silhouette noire d’un CRS brandissant une matraque. Le ”Catalogue d’objets introuvables“ sera son œuvre majeure. Il fera aussi un ”Catalogue de timbres-poste introuvables“. 

Le Porte Enclume
Le ”Catalogue d’objet introuvable“… n’est ni un catalogue de soldes chez Castorama, ni une liste de courses oubliée sur un coin de table. Non, c’est l’œuvre joyeusement farfelue de Jacques Carelman, l’inventeur des inventions qu’on ne trouvera jamais en magasin et c’est tant mieux ! 

Parce que franchement, qui aurait envie d’un parapluie inversé qui vous mouille au lieu de vous protéger ? Ou d’une fourchette à spaghetti qui vous catapulte les pâtes à la figure ? 

Dès les premières pages, on comprend que l’on est dans un univers où le bon sens a pris des vacances prolongées, où l’imagination a sauté dans un manège fou et où l’humour pince-sans-rire fait figure de guide touristique. Carelman, c’est un peu le MacGyver du gadget inutile, le Picasso de l’objet absurde, le Jerry Lewis de la dérision pratique.

toilette pour berger landais
Prenons par exemple sa fameuse ”pompe à vélo pour crevaison“. Oui, vous avez bien lu. Un appareil qui, au lieu de gonfler votre pneu, le creuse davantage. Pratique si vous voulez faire un tour en tricycle vintage, mais plutôt gênant pour une balade dominicale en VTT. Mais là où Carelman brille, c’est dans le détail: chaque objet est accompagné d’un dessin précis, parfaitement sérieux, comme s’il s’agissait vraiment de produits révolutionnaires. On croit d’abord à un manuel d’utilisation, puis on éclate de rire aux larmes. 

Ce qui rend ce catalogue irrésistible, c’est qu’il joue avec nos attentes. L’homme moderne est bombardé d’objets prétendument utiles, de gadgets high-tech à démonstration intégrée, et souvent on se retrouve avec plus de questions que de réponses sur leur fonctionnement réel. Carelman, lui, nous renvoie à cette absurdité, si c’est déjà compliqué quand tout est censé servir, imaginez quand rien ne sert à rien !

Parmi mes préférés, il y a le ”couteau suisse pour gauchers maniaques“, qui propose un assortiment d’outils inutiles comme un tire-bouchon qui ouvre uniquement les bouteilles déjà ouvertes (merci du scoop), “La cafetière pour masochisteet son bec verseur inversé, formidablement efficace pour se bruler la main, ça n’existe pas (du moins à ma connaissance) ou encore ”les toilettes pour berger landais“.

À travers ces pages, on sent aussi un amour sincère pour ces bidules bricolés dans les garages, ces inventions loufoques faites à la hâte, avec trois bouts de ficelle et beaucoup d’espoir. Parce que l’inventeur, au fond, est un éternel optimiste, prêt à tout pour améliorer le quotidien, même si c’est souvent une idée saugrenue. Jamais un de ces objets ne se présentera au concours Lépine.

Bref, le ”Catalogue de l’objet introuvable“ est un délicieux antidote contre la morosité. Il nous rappelle que parfois, le meilleur accessoire, c’est un bon fou rire devant l’absurde. Et ça, ça ne se trouve pas en rayon, même chez les meilleurs vendeurs.

Alors, si vous cherchez un livre qui décoiffe, qui fait cogiter en rigolant, et qui vous donne envie de regarder vos propres objets du quotidien sous un angle complètement déjanté, foncez chez votre libraire. Et surtout, ne cherchez pas à commander les objets présentés : ils sont, par définition, introuvables. Mais ça ne nous empêche pas de rêver de la fourchette à spaghetti explosive ou du sèche-cheveux qui fait pousser les cheveux… Malheureusement Jacques Carelman ne nous fera pas de suite, ce dernier est décédé en 2012, il n’existe que deux tomes, mais ce catalogue restera dans les mémoires avec ses inventions délirantes ! 

Mais il n'est pas interdit d'en inventer soit même comme : la lime à épaissir, les sacs de bulles à niveau ou la calculatrice à compter les moutons pour insomniaques fainéants.