mercredi 21 janvier 2026

Sonny LANDRETH " South of I - 10 " (1995), by Bruno



   C'est un magicien, un grand-maître, un extra-terrestre, ou simplement une divinité métisse (1) ayant hérité d'un fabuleux pouvoir. Non pas celui d'un pouvoir absurde consistant à passer au vert et prendre 300 kilo sans rien becqueter (métamorphose monstrueuse éparpillant façon puzzle les nippes... sauf le futal), ou celui de filer à toute allure sans perdre ses fringues et sans se cogner, ou d'avoir la peau transformée en pierre sans être confronté au problème de la selle, - j'en passe et des meilleures -, mais simplement celui, ô combien fantastique, de créer des paysages, des visions, des climats, au son de ses guitares. 

      Oui, car même s'il est à des années-lumière d'avoir la notoriété d'un Clapton, d'un Gilmour, d'un Keef, d'un Slash, d'un Townshend, d'un Young, voire d'un Hammett (?), d'un Cobain (??) ou d'un J. White, Sonny Landreth, lui, a ce don rare de non seulement avoir un son et un toucher reconnaissable entre mille, mais aussi de créer des espaces inaccessibles au commun des mortels. Inaccessibles car il est impérativement nécessaire de posséder une technique hors-pair pour y parvenir. Et il faut le voir pour le croire. Observer ébahi cet échalas binoclard à l'allure de chercheur en mécanique et physique quantique, débarquer tranquillement sur scène avec une gratte customisée quasiment calée sous l'aisselle, déballer sans sourciller des brassées de technique avec une fluidité et une maîtrise absolue. L'observer jouer donne le tournis - et donne sacrément envie de foutre des coups d'latte à sa pauvre guitare qui n'y est pour rien. D'autant, qu'au contraire d'une majorité de gratteux, Sonny paraît encore plus impressionnant sur scène, en direct live, que sur disque. En effet, à l'écoute de ses albums , on suppose qu'il superpose, comme pour un sandwich XXL, des pistes de guitares, or... généralement il n'en est rien. Pour donner vie à son imagination musicale, Landreth déploie des techniques acrobatiques lui permettant d'exploiter à son maximum toutes les possibilités que peuvent offrir une guitare électrique. Ainsi, pour ses chatoyants décors musicaux, à l'aide d'un finger-picking hybride, il peut mélanger avec maestria pulls-off, hammers, tapping, harmoniques, bends, vibrato (manuel) et slide. Il peut aussi fretter ses cordes sur presque toute leur longueur, pour le besoin d'une tonalité recherchée. Ou encore retirer son bottleneck pour taper les cordes de son extrémité. Plus des trucs de ouf qui semblent n'appartenir qu'à lui. Son approche est si riche qu'il ne ressent nullement le besoin d'utiliser le vibrato mécanique de ses instruments. D'ailleurs, ses Stratocaster ont perdu leur tige de vibrato, et d'autres sont customisées par une plaque de chevalet de Telecaster (avec parfois un double Di Marzio au format simple).


     Pourtant, cela dit, il n'est pas un féru absolu de la technique. Il ne cherche ni l'épate, ni la performance. Comme il le dit lui-même, "même avec trois accords, on peut changer le monde". Alors certes, ses prestations scéniques n'ont absolument rien d'exubérant. Ses habits simples, son comportement de grand timide, son humilité non feinte, tranchent radicalement avec les pas de danse de certains bluesmen, leur façon d'arpenter la scène, encore plus avec la chorégraphie sauvage et débridée de "guitar heros" (auto-proclamés), mais... mes aieux ! quel musicien ! Nom di diou ! Et en plus, le gars disait encore assez récemment (pour la sortie de son dernier disque en 2020), qu'il cherchait encore à progresser, à explorer. De plus, sans ambages, il avoue être un chanteur très limité faisant de son mieux pour au moins coller à sa musique. Effectivement, on sent sa voix fébrile, prête à s'effriter, à se casser. Pourtant, elle participe au climat de ses morceaux, s'y intégrant assez pour en paraître indissociable. Un peu comme feu-Neal Casal, voire comme Chris Whitley - il y a d'ailleurs quelques liens ténus entre le "Living with the Law" de ce dernier et l'univers de Landreth. 

     Si on peut piocher à l'aveugle dans la discographie de Landreth sans jamais être déçu, cet album de 1995, "South of I-10", se place sans conteste parmi ses meilleurs. Au-dessus d'autres qui ont pourtant taquiné le podium des charts. Disons que celui-ci paraît plus lumineux, enjoué, que d'autres qui ont rencontré un succès plus large. À savoir que sans réelle campagne de promotion, sans avoir besoin de se vendre impudiquement aux tabloïds, Landreth a décroché à deux reprises la timbale des albums de Blues.  

     Par la magie de sa musique, l'écoute de ce "South of I-10" transporte l'auditeur dans une Louisiane fantasmée, où il fait bon vivre. Un lieu sans hiver rigoureux, sans violence, sans ouragan, où le temps semble figé, où on concède encore à la nature sa liberté sauvage, où l'humain ne serait pas totalement écrasé par un travail débilitant. Où le seul vrai souci est de savoir comment se soustraire à la chaleur étouffante de l'été. Comme le narre "C'est Chaud", trépignant boogie entraîné par une slide épaisse, copieusement saturée  - "Faut que je parte, je ne supporte plus cette chaleur ! Faut que je parte, c'est chaud ! Y'all c'est chaud. Faut que je rentre. J'vais brûler vif en plein mois de juillet".

     Sonny est né à Canton dans le Mississippi mais vit depuis son enfance en Louisiane. Sincèrement attaché aux mœurs et tradition de cet état qu'il n'a jamais quitté - il vit à Breaux Bridge (2) -, il y puise souvent son inspiration. Tant pour construire un décor musical que pour écrire ses chansons. Certaines sont d'ailleurs autobiographiques. À commencer par la chanson éponyme, qui est aussi à hommage à Clifton Chenier, figure incontournable du zydeco, qu'il accompagna dans les années 80 "Je me suis "réveillé" dans le Mississippi en 51, j'ai déménagé juste à côté (où) je suis devenu un enfant du pays. J'ai grandi au rythme de Clifton, Cleveland et du Red Hot Louisiana Band... En 81, j'ai eu trente ans. Ils me laissaient libre et pourtant me gardaient près d'eux. La vie était une valse qui ne voulait pas me lâcher. Allons danser... au sud de l'I-10 (3), on était vraiment au top. Lafayette  a explosé jusqu'à ce qu'ils ferment les plateformes pétrolières offshore. Puis les familles pétrolières n'en pouvaient plus... j'ai perdu ma partenaire quand on a touché le sol. Allons danser... pendant qu'on faisait un tabac au bar, je me suis retrouvé fauché. Et l'accordéon de Clifton commençait à chauffer".


   On note la référence à la valse, cette danse et la musique assortie dont on retrouve des réminiscences dans la riche musique de la Louisiane. Valse qui se dévoile sur le bien nommé "Cajun Waltz", où Sonny en donne une version lente (soit sur un tempo de valse anglaise) et émotionnelle. D'habitude plutôt danser sur des airs de country un peu terreux, Sonny, sur le même tempo, nous entraîne dans quelque chose de plus éthérée, comme une douce nostalgie.

     Parmi les participants, on retrouve, outre évidemment Sonny, un certain Mark Knopfler qui se fait bien discret, se fondant dans l'orchestration, Allen Toussaint, figure incontournable de la musique de New Orleans, ainsi que, au piano, à l'Hammond B3 et à l'accordéon, Steve Conn. Bien peu connu en dehors des frontières américaine, il est tout de même une personnalité de la scène musicale louisianaise. Ami de longue date de Sonny, avec qui il joue régulièrement, il a travaillé pour des musiciens tels que Bonnie Raitt, John Mayall, Albert King, Kristofferson, Knopfler, Eddy Clearwater. C'est aussi un compositeur affirmé et reconnu. Sans oublier Greg Morrow, le batteur touche à tout - de la country au heavy-rock (Bad Co et Tom Kiefer) -, il procure une belle assise au disque, l'aidant parfois passer la cinquième,  brûlant alors l'asphalte pour des envolées bien rock'n'roll. Sur "Turning Wheel" et "C'est Chaud", il impose une frappe coriace et convulsive dans le style d'un Jason & The Scorchers (la rage en moins). Tandis que sur "Congo Square", il insuffle un rythme tribal et envoutant "C'est une vieille tradition de jouer du tambour au Congo Square. On les entend au loin, et les vieux du bayou récitent une prière... alors que les adeptes du vaudou se rassemblent, jouant du tambour toute la nuit au Congo Square".

     "South of I-10" est un disque intemporel, solaire, où fusionne zydeco de funambule, blues fiévreux, boogie vaudou, country enjouée, swing-jazz mariné dans le gumbo et rock festif. Une musique particulière, difficilement classable, qu'on peut au mieux y accoler que quelques références troubles et deviner son origine géographique. Il serait plus simple de dire que c'est du "Sonny Landreth". Point. Un style, à la fois haut en couleurs, terriblement technique mais toujours entièrement au service de la musique, auquel personne n'ose s'y approcher. Seul Michael Lee Firkins, un autre surdoué, semble se rapprocher de son style, même si ce dernier est à l'origine issu de l'école des shredders, et qu'il penche plus vers le heavy-rock que le Blues.

     Le talent de Sonny Landreth aurait depuis longtemps, justifié d'avoir des rues, des avenues, des places, à son nom (plutôt que celui d'hommes politiques au passé douteux de magouilleur ou de chefs militaires responsables de milliers de morts). Sempiternel chercheur et explorateur de sons, il a développé des techniques particulières, maîtrisées de lui seul. Souvent absent des palmarès des "meilleurs guitaristes" (3) - qui semblent depuis quelques années avoir perdu la boussole -, il n'en demeure pas moins, incontestablement, un des meilleurs ! On s'en souviendra peut-être à son décès... 


  1. "Shooting for the Moon" (Landreth) - 3:33
  2. "Creole Angel" (Landreth) - 4:16
  3. "Native Stepson" (Landreth) - 3:36
  4. "Orphans of the Motherland" (Landreth) - 3:37
  5. "Congo Square" (Landreth, Melton, Ranson) - 6:24
  6. "Turning Wheel" (Landreth) - 4:35
  7. "South of I-10" (Landreth) - 3:39
  8. "Cajun Waltz" (Landreth) - 3:41
  9. "Mojo Boogie" (JB Lenoir) - 4:31
  10. "C'Est Chaud" (Landreth) - 3:19
  11. "Great Gulf Wind" (Allen Toussaint) - 5:07
  12. "Untitled Track"  - reprise (Landreth) - 1:40


++


(1) Fruit d'un humain et d'une divinité. Dictionnaire Lablonde, édition 1895.

(2) Petite ville de moins de 10 000 habitants (env. 7600) rattachée à la commune de Lafayette.

(3) L'interstate est une autoroute de plus de 3900 kilomètres, traversant de part en part le sud des Etats-Unis. Elle passe par huit états : La Floride, l'Alabama, le Mississippi, la Louisiane, le Texas (1444 km), le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la Californie. En Louisiane, elle dessert la Nouvelle Orléans et Bâton-Rouge.

P.S. ; La belle gratte figurant sur la pochette est une James Trussart SteelTop Alligator (ou Gator), avec donc un alligator gravé sur la table. Un modèle toujours présent au catalogue, mais avec des gravures différentes. Plus tard, Sonny craquera aussi pour une Steelcaster. 



🎵🐊

mardi 20 janvier 2026

JACQUES BREL : ”Ces Gens-Là“ (1965) par - Pat Slade



La semaine dernière c'était ma 666e chronique, le chiffre du diable et Brassens avec ses mots était tout à fait dans le ton. Je reste sur la lettre B avec Brel.



JACKY





Teppaz modèle Oscar
Un bon dans un passé encore proche mais avec un disque au format aujourd’hui disparu. Les disques Vinyle de 10 pouces de diamètre (25,4 cm) sont plutôt rares de nos jours voir inexistants. Ce format a été supplanté par sa variante de 12 pouces de diamètre (30,4 cm). Pourquoi ce détail ? Parce que j’ai découvert Jacques Brel sur ce support. A l’époque où je cherchais à forger ma culture musicale, j'écoutais des 78 tours en cire sur le phono de ma grand-mère, et des 33 tours de musique classique que je passais sur le Teppaz (Modèle oscar noir et rouge de 1963) de mes parents qui avait la particularité d’avoir 4 vitesses, 16, 78, 45 et 33 tours. Mon père (Ce héros au sourire si doux) avait aussi une discothèque bien fournie où l’on pouvait y trouver Brassens, Mouloudji, Ferrat et surtout Jacques Brel. Ayant hérité de ces trésors phonographiques, je ne pouvais pas faire l'impasse d’une chronique sur ce grand bonhomme qui a laissé une profonde empreinte dans la chanson francophone.

Ces Gens-Là“ : Un album déterminant dans sa carrière même si c’est un 25 cm et qu’il ne comporte que 6 titres, il restera un classique dans sa discographie. ”Ces Gens La“ : En 2013 j’avais décortiqué ce morceau en me posant toutes sortes de questions sur cette étrange famille. Une chanson parle d’un amour impossible entre le narrateur et la jeune fille de la maison, il dissèque chaque membre de ladite famille sans ménagement. La reprise la plus connue est celle du groupe Ange en 1973 sur l’album ”Le cimetière des arlequins, il y aura aussi une belle version par Noir Désir. ”Jef“ : Une chanson sur l’amitié, la vraie, Brel essaie de relever moralement comme physiquement un ami qui s’est effondré sur le trottoir après avoir été largué, et a sombré dans l'alcool "avant qu'on soit poivrot". Renaud fera un peu la même chose avec la chanson ”Manu”… Une gonzesse de perdue c'est dix copains qui r'viennent“. ”Jacky“ : Sur une musique de Gérard Jouannest et l’orchestration de François Rauber, une chanson, fréquemment considérée comme autobiographique et parodique du chanteur, ce serait une réflexion sur l'âge, sur la beauté, une annonce du renoncement de Jacques Brel à la scène. ”Les Bergers“ : Il n’aimait pas trop cette chanson qui lui rappelait les tendances folkloriste de ses débuts. Il qualifiait d’ ”emmerdotoire“ ce récit de transhumance. 

Le Tango Funèbre“ : La mort et la vieillesse ont souvent été des thèmes de prédilection pour Brel, une chanson grinçante et ironique, les charognards qui viennent voler autour d’un corps qui est à peine froid. De l’humour noir, un pied de nez à la faucheuse et à l’hypocrisie quelle sème autour d’elle. ”Fernand“ Une chanson contre la guerre, même si au début nous n’avons aucune indice du contexte de la chanson, l’enterrement de Fernand pourquoi et comment est-il mort ? Une musique triste avec des accords de piano qui pourraient faire penser au pas du cheval qui tire le corbillard et puis une indice tombe ”Dire qu’on traverse Paris et qu’on dirait Berlin“ et derrière le cortège un Brel seul qui en veut au bon Dieu. Autre indice ”Je reviendrais souvent dans ce putain de champ où tu dois te reposer“ Le champ est t-il le cimetière ou Fernand a-t-il sauté sur une mine ? Le final du morceau sera d’une grandiose orchestration.   

 ”L’âge idiot“ : Dans cette chanson, lorsqu’il s’adresse aux auditeurs, Jacques Brel tente de montrer que la vie est toujours parsemée d’un brin d’inconscience ou d’une lucidité souffrante face aux événements qui surviennent et aux attitudes que les hommes déploient face à ceux-ci.Grand-mère“ : Une bourgeoise, riche et bigote mais “pendant c'temps-là, Grand-père court après la bonne“ Une chanson vaudevillesque. ”les désespérés“ : une chanson composée par le pianiste de Brel, Gérard Jouannest jouant une citation à peine modifiée du ”Concerto en sol“ de Ravel. Sur cette fausse improvisation, Jacques Brel dresse un portrait de ceux qui ont raté leurs vie et jusqu’à qu’à la fin, ils décideront de disparaitre en silence.

Dans la réédition en 30 cm on y trouvera le titre ”Mathilde“ une chanson que Brel appelait un monstre ;  l'une des chansons préférées de son propre répertoire,




dimanche 18 janvier 2026

QUAND JE PENSE AU BEST OF, JE SUIS CONTENT


MARDI : Pat a trouvé l’album de George Brassens qui allie idéalement grivoiserie et poésie, ce sera « Fernande » célèbre pour nous remonter le moral, le sétois (et si sétois, ce n’est donc pas ton frère) s’y fait aussi anarchiste et antimilitariste.

MERCREDI : Bruno pose la question : et si Trapeze n'était pas l'un des meilleurs groupes de heavy-rock anglais des années 70 ? La réponse est évidente à l’écoute de « Médusa » qui pose les bases d’un funk-rock d'obédience heavy.

JEUDI : troisième épisode du feuilleton « Le Folk Rock » par notre historien musical Benjamin, coup de projo cette fois sur Crosby, Stills and Nash, avec ou sans Neil Young, qui découvre ses nouveaux amis du Crazy Horse.

VENDREDI : que penser du dernier Jim Jarmusch… Luc est ressorti de ce « Father, Mother, Sister Brother » un brin agacé par ce triptyque sur les relations enfants-parents, pas totalement chiant mais presque, l’ennui des protagonistes guette le spectateur.

👉 La semaine prochaine, Pat reçoit Jacques Brel (après Brassens, y’a du sens), Bruno révisera ses arpèges avec Sonny Landreth, le Toon déroulera le tapis rouge (sic) au grand Chostakovitch, et Luc imprimera de faux billets avec Jean Paul Salomé.

Bon dimanche. 

vendredi 16 janvier 2026

FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER de Jim Jarmusch (2026) par Luc B.


Qu’attendre aujourd’hui d’un film de Jim Jarmusch, dont la dernière livraison qui m’avait enthousiasmée date de 20 ans avec BROKEN FLOWERS ? 

Alléché par le casting et le retour de Tom Waits devant une caméra, allons voir ce FATHER, MOTHER, SISTER BROTHER. Dont le titre annonce la couleur. Il s’agit d’un film en trois chapitres distincts mettant en scène des parents et des (grands) enfants.

Le premier segment se passe dans une bicoque au bord d'un lac du New Jersey, Jeff (Adam Driver) et sa sœur Emily (Mayim Bialik) y rendent visite à leur père veuf, joué par Tom Waits. On passe ensuite à Dublin où Timothea (Cate Blanchett) et sa sœur Lilith (Vicky Krieps) viennent pendre le thé avec leur mère jouée par Charlotte Rampling. Enfin, à Paris, Billy et Skye, frère et sœur jumeaux (Luka Sabbat et Indya Moore) reviennent dans l’appartement parisien de leurs parents décédés.

Qu’ont-ils à se dire ? Pas grand-chose. C’est justement le thème du film, à total rebrousse poil des films familiaux où généralement Thanksgiving est prétexte à de grandes tablées qui s’engueulent et se rabibochent au son de violons extatiques. Ici quasiment pas de musique, un vague thème composé par Jarmusch lui-même, et la chanson « Spooky » de Dusty Springfield que les jumeaux écoutent en voiture.

En voiture… Oh putain ! Je pense qu’un bon tiers du film tient dans les trajets en voiture, lieu clos propice à la discussion. Mais quand on a rien à se dire, ce sont des moments extrêmement gênants. Le dispositif est invariablement le même pour les trois histoires : des panoramiques sur les bagnoles qui passent, des travelings avant subjectifs sur les routes (on voit bien les travaux dans Paris !) et les intérieurs filmés avec effet de transparence du plus mauvais… effet. 

A Dublin, Cate Blanchett tombe en panne, et finalement non. Manière subliminale d'esquiver le rendez-vous avec sa mère ? Sinon pourquoi cette scène ? Vicky Krieps se fait amener par une copine mais dit à sa mère qu’elle est venue en Uber. Pourquoi ce mensonge ? Elle semble avoir des problèmes de fric. Dans les trois histoires on croise des jeunes sur des skates filmés au ralenti. Dans les trois histoires on s’assoie autour d’une table devant un verre d’eau, un thé, un café, et on se demande : « Peut-on trinquer avec de l’eau / du thé / un café ? ». Dans les trois histoires on se complimente sur la couleur d’un pull, d’une écharpe. Dans les trois histoires il est question d’une Rolex (le symbole de la réussite ?).

Et dans les trois histoires on ne se dit pas tout, mais pire, on se ment. Tom Waits, que son fils aide financièrement (la soeur n'était pas au courant), prétend adorer sa vieille Chevrolet bonne pour la casse, mais une fois le fiston parti, file en ville retrouvée sa dulcinée en BMW. Les parents de Billy et Syke ont-ils caché à leurs enfants leurs réelles activités ? Lilith est-elle fauchée, à la rue ? Suppositions. 

Jim Jarmusch filme à la japonaise (il avait fait GHOST DOG, un très bon cru, en recyclant LE SAMOURAÏ de Melville) plans statiques, cadres zénithaux sur les tables où sont soigneusement disposés verres, assiettes ou tasses. Cérémonial, rituel, dans ce qu’il a de plus guindé et futile. La lumière est très belle, notamment dans cet appartement parisien vidé de ses meubles. La concierge est jouée par Françoise Lebrun, actrice notamment de LA MAMAN ET LA PUTAIN. Un choix très référencé. Mais qui sonne aussi faux que les transparences en voiture, un champ / contre champ visiblement tourné à trois semaines d'intervalle, gros malaise à l'écran.

Le dernier plan est signifiant. Skye et Billy roulent vers un garage où sont entreposées les affaires de leurs parents. Une vie empilée dans 6 mètres carré. Une vie dont on ne saura pas grand chose, les différentes cartes d'identité retrouvées laissent supposer un passé de clandestins ou d'activistes. Je ne sais pas ce que Jim Jarmusch a voulu dire, mais c’est peut être ça : la futilité de l’existence qui finit en carton, et qu'importe le modèle de voiture, de montre de luxe, l'alignement des tasses à thé et la couleur des fleurs. Mouais, c'est un peu court, Jarmusch...  

On choisit ses amis mais pas sa famille. Les relations restent au stade de la politesse, du rituel obligé, du respect contractuel pour ses géniteurs. Mais chacun mène sa vie, aucun n’a de compte à rendre à l’autre. Des séquences malaisantes, des silences lourds, des non-dits, pas une once d’honnêteté, des sentiments qu’on refreine. Les comédiens semblent s’emmerder, une absence de jeu que j'imagine volontaire, imaginez les tablées généreusement filmées chez Chabrol ou Sautet dirigées par Robert Bresson

Le rythme est lent mais ça passe vite. C’est chiant mais on ne s’ennuie pas. Ce qui serait vraiment intéressant, c’est que Jarmusch reprenne chaque segment pour les développer en long métrage, et nous raconter ce qu’il s’est passé avant, et après. 

A la question, qu'attendre de Jim Jarmusch aujourd'hui, je répondrai sans détour, franchement, sans me défausser et avec certitude : je n'sais pas.


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