mardi 27 janvier 2026

The CULT " Love " (1985), by Bruno



   Si le crépuscule des années 70 et l'aube des années 80 se révélèrent particulièrement intenses pour les amateurs de rock lourd et de vibrations métalliques, l'abondance de musiques dures dériva malheureusement non seulement vers une surenchère stérile mais aussi vers une caricature dérangeante. Si certains groupes avaient suffisamment d'intelligence et de maîtrise pour en jouer, beaucoup trop de prétendants, souvent aveugles et sourds, de surcroît prétentieux, imbus d'eux-mêmes, ont rapidement lourdement grevé le mouvement. De trop nombreux apprentis prétentieux se contentaient de copier maladroitement leurs mentors. Le phénomène, ou plutôt le complexe du guitar-hero, n'a fait que creuser plus profondément la tombe. On a confondu vitesse et adresse, « technique » et feeling, esbroufe et talent. Jusqu'à atteindre un paroxysme où des palettes entières de morceaux ne semblaient avoir été faites que pour servir de décorum à un solo – un solo qui généralement ne tenait compte ni du tempo, ni de l'harmonie. Du coup, un peu plus tard, certains sauront développer la chose jusqu'à s'épanouir dans un univers purement instrumental, avec, désormais, des pièces qui ont du sens ; mais ceux-là se comptent sur les doigts d'une ou de deux mains.

     Bref, la scène métôl tant espérée, qui avait désormais droit de diffusion – téloche franchouillarde et radios de grande écoute françaises compris -, s'essouffle rapidement en s'autoparodiant, en s'enfermant dans de nouveaux carcans, en n'osant plus emprunter nonchalamment des chemins de traverse. De plus, pour en rajouter une couche, la qualité de la production pouvait parfois laisser à désirer. Une aberration ! Probablement dans l'impatience de sortir un "produit" au plus vite, pour être certain de profiter de l'engouement avant qu'il ne retombe comme un soufflet, les labels - majors compris - n'avaient aucun a priori pour sortir des galettes corrompues par une production bâclée. 100 % foutage de gueule. En comparaison, des trucs enregistrés par des gus perdus au fin fond des Everglades ou dans une cabane du Yukon, plus de dix auparavant, ont un bien meilleur son et définition. A contrario, d'autres se perdaient dans un excès de production avec des échos cyclopéens et des batteries suramplifiées. L'ennui guettait - du moins du côté des nouveautés. 


   Et puis, une surprise. De jeunes Londoniens (en fait, plus précisément, ils ont débuté à Bradford), issus de la scène post-punk gothique, découvrent une musique d'un autre temps que certains qualifieraient de désuète, et tombent sous le charme. Désormais, leur musique, même dans ses changements les plus radicaux, restera à jamais marqué par le sceau d'un heavy-rock millésimé 70's. Les références peuvent s'avérer criantes - et elles seront encore plus fortes et évidentes dès l'essai suivant -, néanmoins le groupe parvient à dégager 
sa propre personnalité de ses influences. Cependant, la mue est lente. Il faudra de long mois, pendant lesquels la troupe change de patronyme, le raccourcissant à chaque étape, pour que l'exuviation s'accomplisse. 

     Enfin, stabilisé sous le nom de ralliement de The Cult, et après un album en 1984, "Dreamtime", franchement dispensable, encore perclus de psychédélisme insipide et de romantisme anémié, la troupe trouve - enfin - sa voie. 

     La guitare a pris du gras et suffisamment d'assurance pour s'imposer et édifier presque à elle-seule, de sombres temples. Son écho laisse imaginer d'immenses salles, de vastes cathédrales aux nefs démesurées au fond desquelles s'éveilleraient d'un long sommeil d'antiques divinités. La Grestch Falcon (White de préférence pour Billy), jugée jusqu'alors inadéquate pour riffer et envoyer du lourd, - cela en dépit des précédents efforts de Malcom Young -, prend sa revanche (1). Une guitare qu'il chevauche, dompte pour maîtriser le larsen naturel (probablement de la même manière qu'un dingo de Detroit sur une Byrdland). Rien de massif pour autant, mais de l'ampleur et de la présence, soutenues par quelques effets de spatialisation dont de chaleureuses reverbs. Ainsi, Billy Duffy serait alors le pendant heavy des Dave Sharp (The Alarm) et David Evans - avant de plomber plus franchement son jeu.

     Autre pilier : le chant déclamatoire d'un jeune apprenti prophète halluciné, l'esprit égaré dans une inextricable confusion mystique. Un disciple de Jim Morrison, qui vient de goûter au fruit défendu du hard-blues de la bande à James P. Page (2). 


 Ainsi, au mitan des années 80, ce deuxième lp de The Cult fait office d'oasis. Un album qui 
par sa musique, tranche au milieu de la production de l'époque, qui revient à certains fondamentaux. Qui tranche avec des accents Heavy 70's et des paroles teintées de douce naïveté "flower power". L'accent n'est plus mis sur la virtuosité, encore moins sur la futile vitesse d'exécution, pas plus que sur la mélodie exacerbée et sucrée (du rock FM), mais sur l'instinct, sur ce qui est viscéral. Ce "Love" traîne encore quelques réminiscences des années embourbées dans le post-punk-gothico-alternatif dépressif, et laisse jaillir quelques jets psychédéliques.

     Avec le soutien de quelques clips où l'on voit un groupe encore maladroit, relativement timide, déchiré entre ses influences passées et nouvelles (jusque dans les accoutrements et les effets capillaires), l'album fait un carton inattendu en allant même jusqu'à aller chatouiller les ricains sur leur propre territoire - The Cult finira par s'installer pour mieux profiter d'un succès croissant (ainsi que du soleil californien). On est pourtant assez éloigné des canons du Metal, du heavy-rock ou du FM alors en vogue outre Atlantique. Mais le public savoure ce retour à certains fondamentaux, et il est probable qu'il ait eu une influence sur la scène du Sunset strip - ce qui ne fera aucun doute avec les trois disques suivants

     L'album est chargé de titres puissants, préservant l'espace pour des climats mystico-gothique de bel effet. Déjà, l'enthousiaste "Nirvana" ouvre le bal avec des couches de guitares râpeuses trempées de chorus de cathédrale et d'autres aiguisées comme un scalpel, tandis que Ian Astbury semble perdu dans son délire. "Je flotte dans la vie de jour comme de nuit. Enfin, la plupart du temps, jusqu'à ce j'accroche mon blues à un clou dans ton mur. Il pleuvait des fleurs quand la musique a commencé... Chaque jour, c'est comme Nirvana ! Toujours comme ça ! Ouais, ouais, ouais" Etonnant, non ? Pour la chanson éponyme, le rythme est lent, poussée par une basse pesante, mais semble progressivement se charger avec d'intenses guitares tranchantes, héritées des Mick Ralphs et Ronson, jusqu'à ce Billy, possédé, enclenche la wah-wah, provoquant alors des éruptions de lave cosmique. Avec "Phoenix", il a le pied soudé à la pédale, provocant carrément un déferlement de magma, des projections de roche (hendrixienne) en fusion venant résonner dans le crâne de l'auditeur jusqu'à le soûler. On découvre alors un bon soliste en devenir. Non pas un virtuose, mais un gars qui sait jouer avec le son et enchâsser dans des morceaux de rock bouillonnant des soli bien sentis, savoureux et parfaitement en place. Ce qui change avec tous les ersatz maladroits et sourds qui massacrent leur solo (déjà inutilement précipités), et par la même occasion leur chanson, par des tappings dissonants et des attaques de vibrato à la pelleteuse.


   Avec "Rain" et "She Sells Sanctuary", deux des singles de l'album (qui en comporte trois avec "Revolution"), The Cult renoue quelque peu avec ses anciennes aspirations. Deux pièces mélodiques, en droite d'un rock alternatif du genre U2 ou The Alarm, qui permettront au groupe de toucher un public de masse. On retrouve aussi d'évidents liens communs sur "Big Neon Glitter", cependant ce dernier s'appuie sur une rythmique clairement plus glam-rock.

   Se glissent aussi des morceaux sobres et mélancoliques, cafardeuses ballades véhiculant quelques choses de sombres, d'orage couvant. "Brother Wolf, Sister Moon" et "Black Angelrésonnent comme d'obscures prophéties amérindiennes. Plus une prière répétée avec conviction pour la première, et plus défaitiste et noire pour la seconde ; l'ange noir n'étant autre que la faucheuse, la mort qui attend de prendre son dû. Et puis "Revolution", moins marquant en dépit d'un certain charme, où Ian Astbury s'interroge sur le sens et la pertinence de la révolte "Joie ou chagrin, que signifie pour toi la révolution ? Sauver aujourd'hui, c'est comme faire un vœu au vent. Tous mes beaux amis sont partis. Comme les vagues, elles montent, descendent et meurent"

     Un album qui a marqué son temps en tranchant radicalement avec les tendances musicales d'alors, en osant replonger sans retenu dans le passé pour s'en nourrir, et édifier les bases d'un proche futur. Autant encensé que critiqué, le groupe va prendre des risques en troublant son public en essayant de ne pas se reposer sur ses lauriers, en essayant de ne pas reproduire le même disque, parfois avec des disques brutalement différents ("The Cult", "Beyond Good and Evil"). En attendant, bien que pas particulièrement médiatisé, le groupe - autour du noyau dur Ian Astbury - Billy Duffy - continue de tourner. 



1."Nirvana"                                                                           5:24
2."Big Neon Glitter"4:45
3."Love"5:35
4."Brother Wolf, Sister Moon"6:49
5."Rain"3:57
6."Phoenix"5:06
7."Hollow Man"4:45
8."Revolution"5:20
9."She Sells Sanctuary"4:23
10."Black Angel"5:22
Total :51:31

Tous les titres sont signés Astbury-Duffy


(1) Billy Duffy va également s'enticher de la Gibson Les Paul (sans pickguard), mais sans jamais  se séparer longtemps des Gretsch Falcon. L'année dernière encore, lors d'une énième tournée, on a pu le voir alterner régulièrement entre Les Paul et Gretsch Falcon.

(2) Bien des années plus tard, Krieger et Manzareck le solliciteront pour les accompagner sur scène, pour ressusciter les Doors - sous l'appellation The Doors of the 21st Century. 





💫The Cult, autres articles (clic/lien) : 👉  " Electric " (1987) 👉 "The Choice of Weapon" (2012) 👉 "Hidden City" (2016)

PAT BENATAR : ”Best Shot“ (1989) par Pat Slade


Pat Benatar, la rock star qui, à une époque, fera fantasmer tous les adolescent boutonneux.




Tout commencera par une cassette





 Je vais encore raconter une tranche de vie prise dans mes souvenirs de voyage, ma vie de routard loin de mon foyer. Dans les années 90 j’avais prévu de partir explorer l’Afrique noir en me rendant au Togo, à Lomé plus précisément. Comme j’avais l’habitude de prendre mes vacances sur le tard selon les saisons du pays concerné, je préparais mon paquetage de routard en toute confiance jusqu’à que je reçoive un coup de téléphone de l’agence de voyage, ”Annulation du vol pour Lomé suite à un soulèvement populaire“. N’ayant pas de plan B, l’agence, pour le même prix me propose la Thaïlande. Me voila donc parti pour Bangkok, ses temples et ses massages. Mais pas seulement !

 ”Mais pourquoi nous raconte t-il sa vie et quel rapport entre Bangkok et Pat Benatar ?“ Le rapport n’a rien à voir avec la chaleur et le fort taux d’humidité qui y règnent mais avec les ruelles appelés soï qui traversent la ville de part en part. Vous y trouvez de tout et surtout beaucoup de cassettes pirates. J’achèterai un triple live de McCartney, un de Joe Cocker et le "Best Shot" de Pat Benatar. Il fut un temps, quand on partait en voyage, on emmenait son walkman et ce dernier va me manger beaucoup de piles. De Pat Banatar je ne connaissais pas grand-chose à cette époque hormis les grands hits de ses quatre premiers albums.

Pat Benatar pour beaucoup était plus un symbole sexuel qu’une rock star, les jeunes adolescents vont courir à ses concerts plus pour essayer de voir la couleur de sa culotte (appelons un chat, un chat !). Patricia Giraldo née Andrzejewski fera courir les jeunes badigeonnés au Clearasil. Il y a une anecdote lorsqu'un un jour elle passera au Palace. Le public criait ”fuck… fuck“. Elle tombera sur un journal français qui parlait d’elle, personne ne voulant lui traduire, elle ordonnera de savoir le fin mot de l’histoire. Elle y était présentée comme une ex-actrice porno. Une information qui venait directement de sa bio distribuée à la presse par sa maison de disque.  

Mais pourquoi parler d’une compilation pirate alors que la belle en sortira cinq dans toute sa carrière ? Cette compilation est le ”Best Shot“ un import américain qui a été ensuite piraté par les thaïlandais. Je sais qu'acheter du matériel détourné porte préjudice aux artistes mais le prix est plus appréciable que celui majoré par les maisons de production en Europe. Alors qu’a-t-elle de  particulier cette cassette ? Ben rien ou presque ! Quinze titres, tous les hits sont présents, de ”Love Is A Battlefield“, ”Promises In The Dark“, ”Fire ans ice“, ”Heartbreaker“ ou le très rock ”Hell Is For Children“. On retrouvera la plus part de ces titres dans le ”The Very Best Of“ de 1994. Il y a un morceau que j’aime particulièrement c’est ”All Fired Up“ avec son intro à l’arrache. 

De nos jours, à 72 ans, la Rockeuse de charme fait encore quelques maigres apparitions sur la scène, mais la grande époque de la jupe courte qui faisait courir les jeunes hommes est révolue, la génération du baby boomer aura été chanceuse alors que la pauvre génération alpha ne fantasme que sur Aya Nakamura.



dimanche 25 janvier 2026

LE BEST OF AVEC UN B COMME BIFTONS


MARDI : Pat a ressorti un classique de la chanson française, « Ces gens-là » de Jacques Brel, à l’origine un 25 cm six titres (augmenté ensuite) un disque déterminant dans la carrière du grand Jacques.

MERCREDI : Bruno a célébré le plus méconnu des grands maîtres de la guitare, Sonny Landreth, qui a invité plein de monde sur son « South of I - 10 » un disque solaire où fusionnent zydeco, blues fiévreux, boogie vaudou, country ou swing-jazz.


JEUDI : on ne sait pas si l’autre grand con décrochera le Nobel, mais le Toon lui, mérite le Pulitzer pour cette chronique sur la « Symphonie n°15 » de Chostakovitch, dirigée par Kurt Sanderling à Cleveland. Usé par 50 ans de dictature, le compositeur russe, patriote et socialiste, mais humaniste et opposant, termine presque mourant sa géniale symphonie en 1972 ; œuvre énigmatique, autobiographique, oscillant entre mélancolie et volonté de vivre. "Un article absolument passionnant" d'après un lecteur !

VENDREDI : au cinéma un film inspiré de l’incroyable histoire d’un faussaire de génie, que Jean Paul Salomé raconte dans « L’affaire Bojarski », reconstitution de l’après guerre aux petits oignons, récit rondement mené, du bon cinoche !

👉 La semaine prochaine, Pat reçoit Pat. Enfin, Pat Benatar. Bruno nous parlera de rock et de guitare (je ne prends pas trop de risque, y manquerait plus qu’il cause de cornemuse), suite du feuilleton de Benjamin dédié au Folk-rock avec David Crosby, un chat et Tom Petty, et Luc ira chercher de l’or avec Charlie Chaplin (au Groenland ?).

Bon dimanche. 

vendredi 23 janvier 2026

L'AFFAIRE BOJARSKI de Jean Paul Salomé (2026) par Luc B comme bifton


C’est ce qu’on appelle de la qualité française. Sans vraiment atteindre des sommets, Jean Paul Salomé trace sa route depuis trente ans, mine de rien, entre projets un peu trop calibrés (LES FEMMES DE L’OMBRE, ARSÈNE LUPIN), sympathiques comédies (JE FAIS LE MORT, RESTONS GROUPES), et plus récemment deux collaborations réussies avec Isabelle Huppert, LA DARONNE et LA SYNDICALISTE. On remarque un fil qui relie tous ces films, personnage qui n'est pas ce qu'on croit, la double vie, la traque, et chez l'auteur une propension à utiliser des faits réels pour alimenter ses fictions.  

On a l’impression de déjà tout savoir sur L’AFFAIRE BOJARSKI à cause d’une promo qui n’en cache quasiment aucun détail, dommage. Et d’une bande annonce ratée (comme d’hab') tartinée d’une musique au crescendo ronflant. Le film vaut mieux que cela et d’abord parce qu’il raconte une histoire assez dingue.

D'abord les années de guerre. La pègre qui règne sur le commerce de faux papiers, qui a permis à beaucoup de s’enrichir sur le dos des juifs qui n’avaient d'autre choix que de casquer. Le gangster Lucien Scola trempe dans ce trafic odieux grâce au talent de Jan Bojarski. A la Libération, le duo se lance dans la fabrication de faux billets. La bande braque un convoi de la Banque de France pour récupérer du papier à billets. Bojarski étant seul compétent pour en juger la qualité, il participe au hold-up, qui fait 5 morts.

On voit donc par deux fois Jan Bojarski participer à de sales coups, sans pour autant broncher. Ca donne un éclairage sur le personnage, pas forcément sympathique, mais faut bien vivre... Seulement voilà, le mec est touchant, a des circonstances atténuantes. C'est pour lui qu'on frémit, qu'on souhaite la réussite, plus qu'au flic qui le traque pendant 15 ans. Avec ces premières scènes, on entrevoit le style de Salomé. Plus proche de Grangier ou Deray (les fusillades sentent bon le BORSALINO) que d’un Melville, une réalisation à la fois solide, efficace et modeste.

Modeste comme le personnage. Le Cézanne de la fausse monnaie est davantage un artisan taiseux, pas le genre à flamber des liasses dans des boites de nuit. On pourrait reprocher le manque de flamboyance du personnage, et donc du jeu de Reda Kated et de la mise en scène de Jean Paul Salomé. Mais c’est justement ce qui m’a plu. C’est raccord avec l’histoire, avec le gars. Pas d’esbroufe de réalisation, Salomé s’applique à filmer minutieusement les gestes techniques, ça m’a rappelé (dans un autre genre, hein, faut pas pousser) le POLICE FEDERALE L.A. de Friedkin, qui décrivait pas le menu la fabrication de fausse monnaie. Mention spéciale à la photographie feutrée, tamisée, dans les ocres, reconstitution d'époque certes un poil proprette, mais du bel ouvrage.

Le montage dynamise constamment le récit, pas de surplace ni de redondance, recours aux ellipses de temps, comme la rencontre entre Jan Bojarski et sa femme (Sara Giraudeau, magnétique). Un plan au dancing, hop je te raccompagne en vélo, hop au pieu, hop on est marié et hop… 5 ans plus tard. Tout ça en trois minutes à l’écran.

Il y a une vraie qualité d’écrire dans les scènes entre les époux, un suspens dans le suspens. Sans mièvrerie, on sent vraiment ces deux-là amoureux, la confiance indéfectible de sa femme (alors qu’il lui ment pendant 15 ans !), le bonheur du couple dans leur pavillon de banlieue, puis la méfiance, le délitement, la trahison.

Pour l’aspect Film Noir Jean Paul Salomé a recours à des procédés classiques mais éprouvés. La traque obsessionnelle du commissaire Mattei (c'était le nom de Bourvil dans LE CERCLE ROUGE de Melville, un hasard ?) son enquête minutieuse, sa hiérarchie qui ne le soutient pas, un enquêteur blessé dans son orgueil, obnubilé par sa proie. Une proie qui commence à prendre plaisir à se savoir chassée.  

La tentative d'arrestation dans un bureau de tabac est joliment troussée, Bojarski utilise du papier à cigarette qu’il achète dans toute la France, de l'OCB par paquets cent ne passe pas inaperçu. Jusqu’à la rencontre fortuite dans un hôtel de Vichy où flic et escroc trinquent au bar, seul accroc que se permet Bojarski dans sa discipline. Le voleur succombe à la tentation, par défit, sans doute aussi par orgueil. C'est d'ailleurs à cause de la petite insolence de trop qu'il se fera coffrer, la scène est d'autant plus incroyable qu'elle est vraie ! Salomé a très intelligemment remplacé l'eau par du café... je n'en dis pas plus.  

Autre aspect intéressant du film : la place de l’étranger, en France. Jan Bojarski était un officier polonais, prisonnier de guerre, évadé, qui fuit en France. Au civil, c’est un ingénieur et inventeur. Qui va démarcher des industriels pour vendre ses inventions. Sans succès. Fait-on confiance à un polack qui truffe ses notices techniques de faute de français ? On lui refuse le droit de gagner de l’argent par son métier : il le fabriquera dans sa cabane de jardin, pour son seul profit ! 

Les inventions de Bojarski ? Le stylo ou le déodorant à bille, la brosse à dents électrique, la machine à café à dosette individuelle… What else ? C’est proprement stupéfiant, et ce mec n’a jamais touché un radis dessus !

Il y a chez lui une revanche à prendre contre cette France qui ne l'a pas tout à fait accueilli, et s’attaquer à la monnaie nationale, ridiculiser l’État, quelle revanche ! Sa maniaquerie et son exigence artistique sont telles qu'il fabriquait des faux plus beaux que les vrais. Sur le cent francs Bonaparte, il a redonné de l’éclat au regard de Napo qu'il trouvait trop terne. 

Sans doute que le tempo faiblit un peu dans le dernier quart d’heure, sans doute que Pierre Lotin (Anton Dowgierd, l’ami dans la dèche) aurait pu s’abstenir de prendre cet accent polonais ridicule, qui nuit à son personnage. Mais c’est une bonne histoire, bien racontée et bien jouée. Pourquoi bouder son plaisir.

Après son arrestation (20 ans à la Santé, 13 effectifs pour bonne conduite) les flics avaient demandé au génial graveur de leur montrer comment il procédait. Une archive vidéo que Jean Paul Salomé a déniché, en guise de générique de fin, où on voit le vrai Bojarski devant ses machines.

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