vendredi 28 août 2026

FJORD de Cristian Mungiu (2026) par Luc B.




Cristian Mungiu est rentré dans le cercle très fermé des double-palmés, ils sont dix. Après 4 MOIS, 3 SEMAINES, 2 JOURS en 2007, le voici de nouveau couronné pour ce FJORD qui déjà fait grincer quelques dents. C’est bon signe. Ca veut dire que le cinéaste roumain gratte là où ça fait mal. 

Il a posé ses caméras en Norvège, dans la péninsule d’Ålesund, bordée de fjords majestueux, mais rugueux. Où s’installent le couple roumano-norvégien Gheorghiu et leur cinq enfants. Accueillis à bras ouverts, Mihai est un informaticien galonné qui prend son poste à la mairie, Lisbet est aide-soignante, dont l’empathie fait merveille à l’Ehpad local. Les Gheorghiu sont très croyants, stricts sur l'éducation. On fait des quizz sur la Bible dans une étable (y'a le bœuf mais pas l'âne gris) et on chante des cantiques le soir au piano, ça anime les soirées. Pas question d’I-Phone, de YouTube et autres Instagram : dehors Belzébuth ! 

Aux antipodes de leurs voisins Mats et Mia Halberg, qui représentent le progressisme nordique, ils sont ouverts et chaleureux, lâchent la bride à leur fille Noora, ado plutôt frondeuse. Qui devient illico copine avec Elia Gheorghiu, l’aînée de la fratrie, qui prend goût aux escapades nocturnes et clandestines.

En cours de sport, la prof remarque l’épaule tuméfiée d’Elia. La référente du collège chargée des violences subies, droite dans ses bottes, alerte illico les services de l’Aide à l’Enfance. Qui retirent les cinq gamins à leurs parents, suspectés de maltraitance. La police embarque Mihai Gheorghiu pour interrogatoire.

Raconté comme ça on se dit qu’on plonge en plein mélodrame social, sortez les kleenex. Que nenni ! Par exemple, la scène où Lisbet est contrainte d’abandonner le bébé - qu’elle allaite encore - aurait pu sombrer dans le tire-larmes avec les violons pleurnichant. Mingiu filme la scène, muette, en un seul plan depuis la fenêtre de la maison - point de vue du père résigné - la mère sangle l’enfant dans une voiture qui démarre aussitôt. Lisbet reste hébétée, toujours filmée de loin, la dignité chancelante. Superbe. 

FJORD n’est pas un mélo mais un grand film politique. La situation de départ, inspirée d’un fait divers (comme beaucoup de films de Mungiu) est prétexte à poser un débat particulièrement d’actualité en Europe, entre sociétés dites conservatrices et progressistes, choc des cultures prolongeant le thème de R.M.N. (2022) son dernier est très beau film en date. Accusé par certains d’être manichéen, le film est plus subtil qu’il n’y parait. D’autres le qualifient de réactionnaire. On n’a pas dû voir le même.

Certes, Cristian Mungiu grossit volontairement le trait, mais des deux côtés. Il plaide les deux causes, adopte les deux points de vue, ne prend pas parti. FJORD prend la forme du film de procès, récit clinique d’une suite de procédures qui parfois laissent pantois. Ainsi le lait tiré de la mère sera dûment étiqueté et transmis à la famille d’accueil du nourrisson. Ce film n’est pas sans rappeler ANATOMIE D’UNE CHUTE de Justine Triet dans l’observation au scalpel et l’ambiguïté qui s’en dégage. Et dans le suspens aussi. 

Car le récit est tendu. Les Services à l’Enfance engagent une procédure vue comme un engrenage kafkaïen. Thème débattu au tribunal : il faut protéger les enfants en les séparant de leurs parents toxiques - même le nourrisson, passé au scanner - pour leur donner une chance, un avenir. Réplique de la défense : des enfants placés injustement en foyer n’ont-ils pas plus de chance de mal tourner ? La séparation restera comme un traumatisme. Réponse : aucune étude ne prouve qu’un enfant grandit plus heureux chez ses parents biologiques qu’ailleurs. Ah bon ?

D’autres moments paraissent plus ubuesques, lorsque la benjamine Gheorghiu, en CE1, rétorque à une camarade lors d’un cours sur le genre qu’être lesbienne « c’est mal car condamné par la Bible ». La gamine sera convoquée pour prosélytisme religieux, et les services sociaux prévenus ! Mungiu pousse la logique assez loin, jusqu’à cette idée paradoxale, que ces sociétés progressistes refusent à ceux qui ne croient pas en son modèle, d’y vivre.

Au premier coup d’œil, même si leur mode de vie fait tiquer, les Gheorghiu semblent être les victimes toutes désignées, ostracisés pour leurs convictions religieuses dans un pays qui n'admet que la stricte neutralité. Mais excédé, le père va changer de braquet, partir en croisade, contacter ses réseaux. C'est donc qu'il avait quelques munitions cachées. Le plan sur le coup de hache frappé sur un billot n’est pas anodin. La fraternité d’ultra droite chrétienne entre en guerre contre le Satan progressiste. On voit l’école qui est taguée de slogans. Mihai Gheorghiu qui faisait bonne figure jusque là, apparaît sous un jour nouveau, belliqueux, ira jusqu’à se soustraire à la loi, cette loi qui ne le concerne pas.

Cristian Mungiu utilise comme à son habitude le plan séquence, mais rien de sophistiqué, pas de virtuosité alambiquée chez lui. Juste que les acteurs jouent en continu. Il n’y a pas le mensonge du montage, tout est là à l’écran, pour de vrai. Comme à la première visite des services sociaux, où Lisbet apprend que chacun de ses enfants lui sera retiré. Le plan séquence permet au spectateur de ressentir l’émotion de la scène en même temps que les protagonistes. De même, la caméra ne bouge pas sans raison, elle reste fixe si trois personnages parlent assis, recadre un peu à l'occasion, mais les mouvements de caméra ne sont là que pour suivre les déplacements. 

Comme ce plan en travelling arrière Lisbet et Mia se promènent, chacune poussant, un landau pour la première, un fauteuil roulant pour l’autre. Un bébé dans l’un, un père handicapé par un AVC dans l’autre. Quelle interprétation en donner ? J'accompagne l'avenir, tu accompagnes la mort... Cette histoire n'est pas confinée en un huis clos étouffant, mais filmée dans des paysages immenses, superbes ou austères selon les saisons. Mungiu filme un voisinage de trois bicoques pour parler de tout un continent. 

Alors, les gamins Gheorghiu sont-ils ou pas maltraités ? Le père est-il un bourreau rigoriste ? Ce déchaînement administratif froid comme un iceberg en valait-il la peine ? Le film va au bout de son ambiguïté. L’ingéniosité de la mise en scène ne permet pas de trancher. On se remémore une scène dans la cuisine, les ados qui font les cons, mettant en danger le nourrisson. Mais y a-t-il eu des coups, une punition ? 

Et on repense alors au tout premier plan du film (la bande annonce commence par ça) sans savoir où il se situe dans la chronologie du récit, avec cette figure du père au fond du champ, flou, menaçante. Mungiu brouille brillamment les cartes. Et nous balance un dernier plan qui n’en finira pas de raviver les interrogations. 

Porté par une Renate Reinsve toute en retenue (palmée pour JULIE EN DOUZE CHAPITRE) et un Sebastian Stan en boule de nerf contenu (THE APPRENTICE) FJORD est un film qui n’a pas usurpé sa récompense cannoise*, sa dimension politique comme ses qualités formelles en faisant le lauréat tout désigné. 

* "L'Être aimé" de Sorogoyen, reparti bredouille, me reste encore en travers de la gorge ! 


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jeudi 27 août 2026

POULENC – 3 Sonates (flûte, hautbois, clarinette) - Éric LE SAGE et 3 amis (1999) – par Claude Toon

Flûte : Mathieu Dufour

Hautbois : François Leleux

Clarinette : Paul Meyer


- Salut Pat, je sais que tu aimes Poulenc… Voici un trio de sonates (ce n'est pas un oxymore) composées dans ses dernières années… Courtes et poétiques… Du début des années 60, mais rien d'intello…

- En effet Claude, Paul Meyer à la clarinette et François Leleux au hautbois, c'est le grand jeu !! Je ne connais pas ce flûtiste par contre…

- Natif de la Capitale, Mathieu Dufour a exercé comme flûtiste solo à Toulouse puis à l'opéra de Paris à l'époque de cet enregistrement… Il l'a été aussi à Chicago, à Los Angeles et à la Philharmonie de Berlin… Un humoriste québécois porte le même nom, donc voir Wikipédia in English…

- Ah ouais… pas un perdreau de l'année !!! Poulenc a composé d'autres sonates avec piano il me semble, dont une avec violon dédiée à Ginette Neveu…

- Oui, mais le compositeur français semblait moins à l'aise avec les instruments à cordes… Mais ce jour, place aux vents, à suivre…

 

Francis Poulenc

La culture générale musicale française serait-elle moribonde, situation en adéquation avec le niveau d'instruction de notre jeunesse en mathématique et en grammaire, orthographe, syntaxe, que sais-je… niveau réputé au ras des pâquerettes par des experts pas si nihilistes que ça. À mon âge et avec le recul, je crains que ce ne soit pas si exagéré de leur part ! La prof de musique de mon fils en 1997 (3ème) "Mozart ayant écrit 41 symphonies était un bien plus grand génie que Beethoven qui n'en avait écrit que 9". - Oui, Claude, je plussoie, affirmation pour le moins stupide !

Entrée en matière bizarre allez-vous dire. J'avoue une fascination pour la société finlandaise qui culmine au sommet de la pyramide des systèmes éducatifs de qualité et, en parallèle, entretient une activité musicale très dynamique, tant en termes de composition que de performances instrumentales. Leur recette dans un pays de 6 millions d'habitants ? une tradition ? j'ignore leur secret !!

Je ne vais pas balancer le trivial "mais que fait le gouvernement" ? La réponse implicite étant "rien", ce n'est pas nouveau, toutes tendances politique confondues. Rendons pourtant hommage à des associations parascolaires, à des municipalités dont l'obsession ne se limite pas à cultiver la complaisance culturelle bas de gamme (au pif : festivals Électro…, rap + fight en prime), ceci afin d'assurer un futur score électoral favorable à consolider leurs rentes de situation. Certaines mairies subventionnent les associations gérées par des bénévoles pour des professionnels, qui mettent ainsi sur pied des écoles musicales d'amateurs pour des gamins des quartiers dits défavorisés. Tous apprennent à aimer la musique savante (ou pas trop), du jazz, à participer à des chorales sous une pluie de fausses notes, mais avec une passion et une camaraderie qui ne sont pas feintes… Je n'assiste plus guère qu'à des concerts de ces apprentis virtuoses (il y a parfois du boulot à envisager, mais c'est chouette 😉).

Je ne peux m'interdire de pasticher le poilant sketch des inconnus "Télémagouilles ?". Question au candidat : "Citez cinq compositeurs classiques français". Réponse ; "Heu…. Debussygrâce à un billet de banque disparu -, […] Ravelgrâce au Boléro – et…" Ding 🔔 dong 🔔. "Désolé ! Il y avait aussi : Berlioz, Fauré, Bizet… et d'autres quand même !!!".

- Sacré Claude et sacré sketch ! "Stéphanie de Monaco", haha ! Je devine où tu veux en venir… à Poulenc et pas que lui… 



François leleux
 

SOS le Toon… À la question quel est donc le nombre de compositeurs français dont au moins une œuvre a été chroniquée dans le blog, soit dans un billet dédié à un grand maître, soit comme auteur d'un morceau de récital, en un mot une anthologie ? ⏳… ⏳… 🔔 ? La réponse est 37.

- Non ! Claude ! Tant que ça…

- Si si ! Pat ! Et tu n'y es pas étranger.

Évidement il y a les stars déjà citées : Ravel (25 billets), Berlioz (13), Debussy (16) … Je ne dresse pas la liste détaillée, ils sont tous présents dans l'index. Ok Honegger était de nationalité suisse mais travailla en France et on pourrait ajouter le belge César Franck et l'allemand Offenbach qui firent carrière dans l'Hexagone. Tiens je n'ai jamais parlé de Vincent d'Indy ! Monarchiste, anti-dreyfusard* et réactionnaire tendance dure mais compositeur prolifique et fondateur de la Schola Cantorum, école de haut niveau mais traditionaliste. Là, j'abuse… ne serait-ce que présenter une belle version de la symphonie cévenole serait en accord avec mon éthique de ne pas tout amalgamer un siècle après les faits.

(*) Tout comme des peintres ou écrivains majeurs : Maurice Denis, Edgar Degas et Auguste Renoir, ainsi que José-Maria de Heredia, Jules Verne, Pierre Louÿs, Frédéric Mistral... Inversement, le militaire aura les soutiens des dreyfusards : Claude Debussy, Albéric Magnard (auteur d'hymne à la liberté, le "J'accuse" de Zola en mode musical"). Curieusement, D'Indy sera très proche de Paul Dukas, son mentor. Pourtant l'auteur de l'Apprenti sorcier était juif ! Les gens sont bizarres…

Poulenc n'est pas loin du podium avec huit chroniques, pas une exclusivité de symphonies, la spécialité de Bruckner ou un catalogue de pièces immortelles pour piano du grand ChopinPoulenc est l'homme de tous les genres à l'image de sa personnalité fantasque. Cet éclectisme explique sans doute : son manque de célébrité affirmée auprès de mélomanes au goût plus sélectif, sa découverte tardive et son absence des programmes de concerts sont injustifiées.


Mathieu Dufour

Bigre je reprends ma rédaction après un bon mois d'arrêt. Sans chercher à tricher, coincé dans la logique de ma narration faute d'une connaissance détaillée de la personnalité de Poulenc, j'ai fait appel à l'I.A. avec deux questions : "Poulenc avait-il des amis ?" et "Quelle était l'orientation politique de Poulenc ?". La moisson est copieuse et s'accorde avec le portrait que je me faisais du personnage. Autre confirmation, l'I.A. récolte des mots clés principalement dans Wikipédia. Cela dit, les informations sont fournies telle une liste à la Prévert dans une rigueur rédactionnelle digne d'un formulaire CERFA ou d'une spécification fonctionnelle ou opérationnelle pour rafraîchir les souvenirs des concepteurs en informatique 😊. Apportons un peu de fantaisie.

Pour la seconde question, à propos de l'antisémitisme et de l'affaire Dreyfus, il n'y a aucun doute et de toute façon il était né en 1899 à Paris et toute intolérance envers les juifs le révulsera notamment pendant l'Occupation. Son père est un industriel qui exige que le jeune Francis poursuive des études générales même si le gamin pianote dès l'âge de cinq ans. "Oui papa" je n'irai pas au Conservatoire 😒. Politiquement, Poulenc issu de la bourgeoisie catholique fera sien un certain conservatisme sans jamais se rapprocher d'un parti. L'époque est à l'essor du communisme de Thorez influencé par la révolution russe et issu définitivement d'une scission avec la SFIO (parti socialiste) lors du congrès de Tour en 1920, face à la droite nationaliste antisémite, celle d'un Maurras (fondateur de l'Action française).

1904 : Jenny sa mère initie son fiston Francis aux ouvrages "faciles" de Mozart, Schubert et Chopin… madame a des relations… Le véritable apprentissage de l'univers musical commencera sous les meilleurs auspices.

Le frère de Jenny, Marcel Royer (L’oncle Papoum 😊), spectateur assidu de l'avant-garde à l’Opéra-Comique, fait découvrir à son neveu Francis émerveillé : Petrouchka et Le Sacre du Printemps de Stravinsky, un homme qui deviendra une référence pour le futur compositeur.


Ricardo Viñes
 

Francis poursuit ses études au lycée Condorcet. Maman Jenny, pleine de ressources s'est liée d'amitié avec Mme Geneviève Sienkiewicz, femme de banquier, elle-même très proche du pianiste catalan Ricardo Viñes. Souvent cité dans le blog, le virtuose espagnol doit une partie de sa célébrité comme créateur des œuvres "injouables" de Maurice Ravel tel Gaspard de la Nuit (pas injouable mais partageant le statut de Graal de la difficulté au clavier avec quelques pages de Liszt). Ravel lui-même n'osait pas les jouer en concert. On peut ajouter les créations de pièces de Debussy et de tous les compositeurs français pour le clavier de cette époque.

Ricardo Viñes a très peu composé mais il me vient l'idée d'un billet consacré à cette personnalité essentielle pour l'essor du piano en France au XXème siècle. Né en 1875, il vit à Paris et a fréquenté le Conservatoire. Lors de sa rencontre avec Poulenc qui est adolescent, il lui donne des cours théoriques et techniques qui comprennent les œuvres des génies énumérés ci-avant et de Satie. Par ailleurs conscient du talent du jeune Francis, il le confie à Charles Koechlin pour travailler l'harmonie et la composition (Koechlin le polytechnicien : 😊).

Poulenc s'élance et compose en 1916 une œuvre atypique : La Rhapsodie nègre, l'époque raffole hypocritement de l'art pseudo-nègre et envoie en même temps les africains se faire massacrer dans les tranchées ! L'œuvre est conçue pour Baryton ou Mezzo et un petit ensemble instrumental : 2 violons, alto, violoncelle, flûte, clarinette en si bémol, piano. Si la création de cette fantaisie rencontre un beau succès ; présentée à Paul Vidal professeur de solfège au Conservatoire, elle fait hurler des imprécations injurieuses le docte enseignant. La haute tenue de ce blog m'empêche de copier in extenso les propos reposant sur cette aimable rhétorique, "…œuvre infecte, inepte, “couillonnerie” infâme. Vous marchez avec la bande de Stravinsky, et… Satie (le dédicataire) et Cie, eh bien, bonsoir !". Pour Poulenc, le Conservatoire, c'est mort !

Un camouflet fatal pour son début de carrière ? Non un tremplin car cette œuvrette ravit les novateurs. Maurice Ravel présent à la création se serait exclamé avec humour : "Ce qu'il y a de bien avec Poulenc, c'est qu'il invente son propre folklore". L'œuvre est accueillie triomphalement, et dès le lendemain, la nouvelle se propage qu'un nouveau talent musical vient d'entrer dans la cour des grands. Diaghilev des ballets Russes lui commandera le ballet les biches (Clic). – Pardon Pat ? Non, il n'y aura pas de billet Paul Vidal, le blog n'est pas une poubelle !


Paul Meyer

Pour la première question, la prédisposition de Poulenc de se lier d'amitié avec les intellectuels et créateurs modernistes et humanistes de son temps me conduirait à écrire un mémoire. Donc, juste quelques repères… Éclectique dans ses relations, il fréquentera Max Jacob et Picasso, les poètes Paul Éluard et Guillaume Apollinaire qui lui fourniront matière à maintes mélodies, les compositeurs du groupe des six dont Milhaud et hors hexagone : l'américain Samuel Barber. Ajoutons de facto Jean Cocteau, un touche-à-tout dont livres, peintures et films paraissent datés de nos jours mais qui animera la vie culturelle française dans toutes les disciplines entre les deux guerres et après. Je reviendrai dans d'autres billets sur la carrière de Poulenc.

Le riche catalogue de Poulenc n'apparaît pas immédiatement comme tel de par la dénomination des œuvres. Il travaillera dans tous les genres, y compris religieux à partir des années 30. Si on pense à Scarlatti et ses 555 sonates pour clavier ou à Bach et ses 150 cantates, ou encore Leif Segerstam, l'excentrique maestro finlandais (2024) et ses 371 symphonies 😊, ces chiffres donnent le vertige en terme de puissance de travail. Poulenc titre ses partitions de manière fantasque en accord avec son humour.

En 2020 j'écrivais : Le catalogue de ses œuvres est presque inclassable par catégories académiques, même si on y rencontre quelques concertos et les deux œuvres religieuses gravées sur ce CD aux titres respectant la rhétorique catholique (Gloria, Stabat Mater), la lecture de la liste de sa production vous fera penser à la fantaisie d'un Satie : Quadrille à 4 mains, Suite en 3 mouvements, Le Gendarme incompris, Quatre poèmes de Max Jacob, Cinq Impromptus185 numéros néanmoins où s'entrecroisent des sonates de forme classique (si tant est que la Sonate pour hautbois vs clarinette et piano le soit…) et des œuvres à l'effectif inattendu comme Les Chemins de l’amour de 1940 pour voix et petit ensemble orchestral (clarinette, basson, violon, contrebasse, piano – un héritage deux décennies plus tard de Rhapsodie nègre).

Sonate pour hautbois vs clarinette et piano ! En voilà une chouette transition pour le sujet du jour. "Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme dans le Deblocnot" aurait dit Lavoisier 😊.


Les lecteurs qui ont écouté Le concerto pour orgue, timbales et cordes de 1939, puis le concerto champêtre pour clavecin et orchestre de 1929 dans un billet de 2015 ont pu constater que Poulenc maniait une écriture jonglant entre gravité spirituelle et épicurisme humoristique, hormis dans son grand Œuvre lyrique Dialogue des Carmélites d'après la pièce de Bernanos (inspirée de l'envoi à l'échafaud de religieuses pendant la Terreur). L'opéra, bien moins romantique que Fidélio (euphémisme), devient un réquisitoire féroce contre l'obscurantisme et la cruauté inhérente à la mise en place d'une tyrannie. Ces déviances vengeresses répondent sous couvert d'une révolte justifiée ou d'un putsch barbare à celles d'une dictature précédente. … Tant dans ce monument de l'opéra contemporain, que dans ses ouvrages de la dernière période créatrice, Poulenc ne favorisait aucun des modes et des systèmes musicaux nouveaux dans le style, pas plus que la tragédie dans la thématique… Pourtant Webern le passionnait et il attendait que Boulez fasse ses preuves dans ses recherches… 

Disciple de Debussy et de Viñes, les théories tonales ou sérielles ne sont pas pour lui un passage obligé ; l'appartenance à une école dogmatique ? très peu pour lui... Sa musique se veut soit mystique, soit altière et goguenarde… Encore une liberté qui ne facilitera pas sa popularité après la Libération et sa participation à la résistance… Le sérialisme et l'atonalité d'un Leibowitz et ses comparses occupent tout l'espace musical parisien… Exception : Messiaen.

Bien au-delà des titres fantaisistes, l'imagination et le goût de Poulenc pour la variété de ses compositions s'étend aux formes elles-mêmes, dans le sens où il n'écrit jamais deux fois pour le même ensemble instrumental, ainsi les huit sonates écrites entre 1918 et 1962 pour un, deux voire trois instruments. La liste est disponible sur divers sites. Dans le coffret de 6 CD, Éric le Sage a réuni sur le CD 5 les trois sonates pour un seul instrument à vent plus trois autres œuvres de musique de chambre. Un principe contraire aux catalogues de Mozart ou Haydn… Aucune numérotation ne s'impose et elles datent toutes des dernières années de sa carrière. Poulenc mourra en 1963, les deux dernières sonates seront créées de manière posthume.

Quelques lignes sur les interprètes des sonates. Le pianiste français Éric Le Sage, ici meneur de jeu, est un spécialiste de Poulenc dont il a enregistré toute l'œuvre pour piano. Il a réitéré pour celle de Schumann et la musique de Chambre de Schumann. Cet artiste ressuscite des concertos de compositeurs connus mais mis de côté par les virtuoses.  

Le flutiste Mathieu Dufour en dehors de prestations comme soliste telle celle pour cet album a occupé les postes de flûte solo de nombre des plus grands orchestres de la planète : symphonique de Chicago, philharmonique de Los Angeles, philharmonique de Berlin (partagé avec Emanuel Pahud) et du Capitole de Toulouse ! Pas mal à 51 ans…

Le hautboïste François Leleux est plus connu du grand public. Soliste lui aussi, il a occupé divers postes dans des grands orchestres : Orchestre National de l'Opéra Bastille, l'Orchestre symphonique de la Radiodiffusion bavaroise et l'Orchestre de chambre d'Europe… Il enseigne à la Musikhochschule de Munich. Sa discographie est impressionnante !

Enfin, le clarinettiste Paul Meyer est l'un des grands maîtres internationaux de son instrument. Dès 18 ans il débute une carrière brillante : soliste à l'Orchestre de l'Opéra de Lyon, membre de l'Ensemble intercontemporain sous la direction de Pierre Boulez, clarinette solo de l’Orchestre de l'Opéra national de Paris… Il s'est produit comme concertiste avec des dizaines de phalanges haut de gamme et pratique aussi la direction d'orchestre…


Le coteau
 

En 1927, Poulenc acquiert une belle bâtisse de maître à Nozay dans l'Indre et Loire. Nommée Le Grand Coteau, la demeure date de la Renaissance et aurait accueilli en 1560 les conjurés d'Amboise qui fomentaient de chasser du trône le tout jeune roi François II (Valois) au bénéfice d'un prince Bourbon (enfin c'est c'qu'on raconte aux touristes) … Le complot raté aggrave les tensions en ce début des guerres de Religion en France. Cette maison chargée d'histoire, modernisée au XVIIIème puis au XXème siècle devient un lieu paisible, loin des tumultes parisiens ou Poulenc donne ses concerts.

Poulenc y travaille intensément, mais comme George Sand, résidant non loin de Nozay, à Nohan au siècle précédent, Le Grand Coteau se transforme en lieu de séjour et de rencontre pour ses amis intellectuels et artistes. Se croiseront tout en dégustant du Vouvray, non pas Chopin et Delacroix, mais les avant-gardistes, entre autres : Cocteau, Colette, Éluard, Picasso, et Serge Prokofiev. Dans ce havre de paix et d'amitiés verront le jour la partition imposante de Dialogue des Carmélites, celles du Stabat Mater, du concerto pour clavecin et des deux dernières sonates… pour ne citer que les œuvres marquantes…

Félicitons Elizabeth Sprague Coolidge, mécène de la Bibliothèque du Congrès américain (1864-1953). Cette dame pianiste de formation et philanthrope soutiendra des compositions de Ravel, Schoenberg, Respighi, Stravinsky, Prokofiev, Bartók, Webern, Britten, Honegger et enfin, en 1953 Barber. (Un sacré casting qui produira des pièces symphoniques, des quatuors et diverses œuvres de musique de chambre). J'ai cité les compositeurs les plus connus, on pourrait en ajouter une bonne quinzaine… dont Roussel.

Elizabeth sera la dédicataire de la sonate pour flûte de Poulenc dont la noble institution de Washington a passé commande en son honneur en 1957.


Joseph Rampal et son fils Jean-Pierre
 

Poulenc composera la sonate pour flûte pendant l'hiver 1956 - 1957 à l'hôtel Majestic de Cannes. Cannes n'est pas loin de Milan. Le compositeur veillait ainsi aux répétitions de la création de Dialogue des Carmélites à la Scala (en italien), six mois avant la première parisienne en version originale. Cette hypothèse à propos de Cannes n'engage que moi…

Poulenc sollicite pour l'assister Jean Pierre Rampal, jeune virtuose déjà accompli. L'idée des deux hommes n'est pas de permettre à l'interprète de briller de manière hédoniste par une écriture d'une difficulté démoniaque, mais de recourir à toutes les possibilités de l'instrument dans le cadre d'une sonate en duo poétique et fantasque.

Une analyse savante est disponible en anglais sur le web (Clic). Le solfège et l'architecture sont d'une totale liberté à l'image de l'esprit plaisantin de Poulenc. Pas de tonalité définie, un chromatisme louvoyant, une floppée d'indications précisant les nuances et le climat attendus inscrits sous les portées…

1 - Allegro malinconico : On s'étonnera de la fidélité de Poulenc à la forme sonate utilisant une double exposition d'une thématique ou les arpèges descendants et allègres de la flûte affrontent le pointillisme espiègle de la mélodie jouée au piano. [0:54] la seconde idée désopilante réintroduit les arpèges de triples croches à la flûte (diabolique). "Léger et Mordant" indique la partition… C'est peu dire ! [1:04] Reprise ? oui avec plaisir et drôlerie [1:49] Le piano rejoint par la flûte énonce un second bloc thématique plus songeur. [2:56] Réexposition de l'intro mais moins enflammée… [3:56] Une tendre variation conclut en coda ce premier mouvement.

2 - Cantilena (Assez lent) : Le lyrisme du discours musical moins organisé en sections répétitives que celle de l'allegro suggère une mélodie, un "lied", une balade nostalgique. La flûte chante-t-elle son affliction (l'anxiété des carmélites ; on l'évoque parfois).

3 - Presto giocoso : Le finale explore la douce folie du style Poulenc. Nous découvrons le funambulisme, les acrobaties et les clowneries pour flûte et piano imaginés par un Poulenc polisson. Voici une sonate facétieuse au final sautillant suivant la complainte douce-amère centrale ; une œuvre majeure du répertoire pour cette formation.



Bernstein au clavier, clope au bec...
Benny Goodman, clarinette au bec
😊
 
 

La sonate pour hautbois et piano, achevée en 1962, sera créée par le hautboïste Pierre Pierlot et le pianiste Jacques Février à Strasbourg, le 8 juin 1963 soit six mois après un infarctus fatal à son compositeur (janvier). Poulenc l'a achevée pendant l'été 1962, là encore sous le soleil provençal, dans le village de Bagnols-en-Forêt (proche du futur maléfique barrage de Malpasset). Elle est dédicacée à Serge Prokofiev de manière posthume.

Par rapport à la sonate pour flûte qui lorgne avec ironie vs mélancolie vers le baroque vs la modernité, la sonate comporte certes 3 mouvements mais Poulenc inverse la symétrie usuelle des tempos : il préfère ici lent-vif-lent.

1 - Élégie (Paisiblement) : Le hautbois sort du silence par une longue plainte avant de dérouler une mélodie aux accents bucoliques soutenue par le piano en goguette. [1:55] Un passage étrangement irascible (une dispute entre deux tourtereaux) éclate avant de donner la voix au duo pour une reprise de la thématique introductive [3:05]. Ce mouvement n'échappe pas totalement à la forme sonate mais paraît enchaîner les reprises de motifs bien librement 😊.

2 - Scherzo (Très animé - Le trio plus lent - Tempo I) : Rythmé, ce scherzo rigolard prend des airs de toccata. Pour le hautboïste, nous retrouvons les difficultés techniques qui caractérisent l'originalité de ces œuvres ultimes. [1:05] Après la frénésie saccadée du scherzo, le trio sera mélodieux et empreint d'élégie en écho au premier mouvement. [2:53] Scherzo facétieux da capo !!

3 - Déploration (Très calme) : Pour le moins inhabituel, le final déroule une cantilène quasi funèbre. On entendra une reprise du premier thème de l'élégie. Poulenc a noté "monotone" sur la première portée du hautbois. Le final se terminant par un si à l'octave ppp tenue sur trois mesures et en point d'orgue, le piano faisant de même sur des accords notés "en laissant vibrer" à l'aide de la pédale P, je ne peux m'empêcher de penser aux ultimes mesures mortifères d'une 9ème symphonie de Mahler, la tristesse d'une mort annoncée. Depuis le travail épuisant sur son Opéra, Poulenc souffrait de nombreux troubles nerveux et dépressifs. L'excès de psychotropes avait détérioré son cœur… On ne peut exclure une névrose d'angoisse à l'origine de cette coda sépulcrale…


Jacques Février - André Boutard (1964 LP)

La sonate pour clarinette et piano est couchée sur la partition en 1962, en parallèle de celle pour hautbois. Elle répond à une commande du clarinettiste américain Benny Goodman qui aurait dû la créer avec Poulenc au piano. Le compositeur ne l'a pas complètement achevée avant son décès. L'éditeur la confie à un spécialiste de l'art solfégique du français pour ajouter les notes et les altérations manquantes (#, ♭, etc.) en respectant les règles harmoniques. Dédiée à Arthur Honegger, son ex-complice du groupe des six, elle est jouée en concert le 30 janvier 1963 avec Leonard Bernstein au piano. (Cf. Benny Goodman dans le concerto et le quintette de Mozart accompagné par Charles Munch à Boston). Benny Goodman ne l'a jamais enregistrée. On doit la première gravure en 1964 à André Boutard à la clarinette et Jacques Février au piano. Comme ses sœurs, la sonate est en trois mouvements.

1 - Allegro tristamente (Allegretto – Très calme – Tempo allegretto) : Poulenc nous embrouille-t-il ? Allegro Tristamente se traduit facilement : Joyeux vs tristement ! Partage-t-il les états d'âmes antinomiques de ses dernières années par cette indication de tempo notée en oxymore ? Aucune forme sonate au sens stricte et la symétrie vif-lent-vif répond en partie à cette interrogation. Le mouvement comporte trois sections. En introduction, la clarinette s'impose par des cabrioles survoltées, des motifs syncopés de cinq doubles croches, motifs scandés à chaque mesure par un unique accord pointé du piano ; une course poursuite burlesque entre instruments… Cette entrée fulgurante ff se poursuit plus passionnément. Le style a priori décousu de la section 1 s'interrompt brutalement. [01:45] Une méditation mélodique et mélancolique devient le cœur "triste" du mouvement, parler de deuil parait excessif, quoique le climat processionnaire anxieux morcelé de sauts à l'octave dénote un indéniable tourment. [04:12] la courte coda thématiquement indépendante, aux nuances légères pp mais au tempo plus allant exprime une joie discrète, une résilience.

2 - Romanza (Très calme) : Sous le titre romance Poulenc déroule une balade poétique d'accent pastoral. Est-elle si tendre et poétique ? Les cris répétés et désemparés de la clarinette, en arpèges descendants pp => f, dès la 3ème mesure et les trilles frémissantes laissent planer le doute sur la quiétude supposée du morceau.

3 - Allegro con fuoco (Très animé) : L'ambiguïté émotionnelle de la romance laisse place à une folie précipitée. Chostakovitch usait du style "musique de cirque aux sonorités grinçantes pour brocarder Staline et son régime". À l'inverse Poulenc conclut avec la verve et l'humour rigolard qui le rendait sympathique et caustique… partition pour clarinettiste virtuose uniquement. Ce fantasque allegro quasi presto déconcerta les critiques yankees par son ironie très opposée au climat doux-amer des deux autres mouvements.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


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