vendredi 17 juillet 2026

DRACULA de Tod Browning (1931) par Luc B.


Nous avions évoqué Tod Browning à propos de son célèbre FREAKS. Le réalisateur était alors un des spécialistes de l’épouvante aux studios Universal. Un an auparavant il signait la première version officielle du DRACULA de Bram Stoker

Et là, vous allez me dire… mais NOSFERATU LE VAMPIRE de Murnau sorti en 1922 ça compte pour du beurre ? Bien vu. Sauf qu’à l’époque les producteurs ne détenaient pas les droits du bouquin, Murnau n’avait pas pu utiliser le titre, même s’il s’agissait de la même histoire. Et y'a pas mal d'autres films qui s'appelaient déjà Nosferatu pour la même raison.

C’est donc bel et bien Tod Browning qui signe officiellement la première adaptation. Son DRACULA ouvrira la voie à une ribambelle de films d’épouvante, FRANKENSTEIN, LA MOMIE, KING KONG, et les autres studios hollywoodiens profiteront du filon. Le film permettra aussi à l’acteur Bela Lugosi de passer à la postérité, son nom est indissociable du personnage - comme Christopher Lee ensuite – qui lui colle aux canines comme le sparadrap du capitaine Haddock. Dans son dernier film en 1959, la fameuse série Z PLAN 9 FROM OUTER SPACE d’Ed Wood, il y joue encore un homme vampire. Et si la légende est belle, j'imprime ici l'Histoire : non, Lugosi n'a pas souhaité être enterré dans un cercueil avec sa cape de vampire...

C’est Lon Chaney, acteur fétiche de Browning, qui devait interpréter le rôle, mais il a eu la mauvaise idée de décéder avant le tournage. Bela Lugosi est logiquement choisi parce qu’il jouait le rôle à Broadway – on y reviendra. D’origine hongroise, acteur de théâtre, il fuit son pays pour des raisons politiques (il était syndicaliste), atterrit en Amérique où son accent hongrois le prédispose à jouer Dracula sur scène.

Le film bénéficie de moyens, la photographie est superbe, les décors en jettent. On entend le Lac des Cygnes de Tchaïkovski au générique (il n’y a pas d’autres musiques composées) et le récit démarre au quart de tour. Une diligence, des passagers pressés : « Nous devons être à l’auberge avant le crépuscule ». Superbe plan à l’intérieur de l’auberge, avec cette femme qui prie, en amorce de l’image. Quand un passager, visiblement pas du coin, informe qu’il a rendez-vous à minuit avec le comte Dracula, une autre femme se signe et lui offre un médaillon crucifix protecteur. On lui apprend l’histoire de ce comte buveur de sang, qui se métamorphose en loup, et ses trois femmes mortes-vivantes.

Un raccourci qui enlève toute surprise, mais permet de rentrer de suite dans le vif du sujet. Autre raccourci, le passager en question s’appelle Renfield. Or dans le roman, le personnage qui rencontre Dracula en Transylvanie pour lui faire signer les papiers d’une vente immobilière est Jonathan Harker. Renfield, le possédé qui avale mouches et araignées, disciple de Dracu, intervient plus tard dans l’histoire. Les scénaristes de cinéma ont parfois tendance, pour limiter le nombre de personnages à l'écran, d'en cumuler plusieurs en un seul. Sauf que Harker apparaît bien dans le film, mais plus tard ! Là, j'avoue le pas piger...

Les scènes au château du comte sont formidables, gothiques à souhait, avec ces trois femmes qui sortent de leurs cercueils, les doigts blanchâtres, les toiles d’araignées qu’il faut fendre à la canne, la brume, et ces chauves-souris qui gigotent pendues à un fil ! Le décor est immense, avec un escalier monumental, que Browning filme en plongée ou contre plongée pour signifier la domination du comte sur son invité.

Jolie scène quand Renfield se coupe le bout du doigt. Dracu avance alléché par le sang, soudain horrifié par le médaillon crucifix. « N’ayez pas peur, je me suis juste coupé avec un trombone » le rassure Renfield qui pense son hôte allergique à la vue du sang. S’il savait…

On appréciera la traversée en bateau vers Londres, visiblement reconstituée dans une bassine d’eau. Tod Browning réussit de belles scènes en Angleterre, le comte Dracula s’invite à des mondanités, son pouvoir de suggestion est illustré par un reflet de lumière sur son regard (comme lorsqu’il fallait mettre en valeur les yeux bleus de Jean Gabin dans PÉPÉ LE MOKO !), Bela Lugosi avait le visage recouvert de maquillage vert pale. Bel effet à l’opéra, lorsque la lumière s’éteint après l'entracte au moment où Dracula dit : « Il y a pire que la mort », laissant les autres dans l’expectative. Beau mouvement de caméra à la grue, au sanatorium, reliant le jardin extérieur à la cellule où est enfermé Renfield, désormais possédé, disciple de maître des ténèbres.

Mais la suite du film interpelle. Il y aura d’autres bons moments, lorsque Van Hesling remarque que dans le petit miroir qui orne une boite à cigarettes, il n’y voit pas le reflet du comte Dracula, ou lorsque Renfield rampe à terre vers une domestique évanouie. Mais les scènes avec Harker, sa fiancée Mina (plutôt gironde en robe lamée) et le docteur Van Hesling, semblent soudainement stagner, trop théâtrales. La caméra de Tod Browning se contente d’enregistrer l’action sans apporter un plus visuel. Et c’est là que je reviens au théâtre (j’l’avais promis au quatrième paragraphe, j'suis un mec de parole).

Car ce film n’est pas une adaptation stricte du roman, mais d’une pièce de théâtre créée en 1924 en Angleterre, qui triomphera à Broadway en 1927. Avec donc Bela Lugosi dans le rôle titre, qui, avec trois autres comédiens, reprendra son personnage pour ce film. Dont Edward Van Sloan en Van Helsing, visez moi ses culs de bouteilles en guise de lunettes, une tête qui fait penser à Eric von Stroheim, est-ce un hasard ? Même si les séquences s'inscrivent dans le récit (la morsure de Lucy, puis de Mina) y’a un sacré coup de mou dans la mise en scène.

Tod Browning reprend du poil de la bête à la fin, dans l’abbaye en ruine. Là encore un décor qu’on a l’impression d’avoir revu mille fois ensuite dans ce type de productions. Mais l’épilogue déçoit un poil. La mort de Dracula est expédiée, on ne voit même pas le comte perforé dans son cercueil, à croire que Lugosi n'était pas présent en plateau ce jour-là. On se contentera d’un plan d’ensemble, de Van Hesling de dos, au loin, et de la réaction de Mina, la main sur la poitrine, ressentant la douleur de son maître poignardé. 

Ce premier DRACULA est un film important dans l'histoire du cinéma, ce pourquoi je vous en cause, par la voie qu’il a ouverte. Toutes les autres versions s’en inspirent par ci par là, y compris celle, flamboyante, de Francis Coppola. Mais Tod Browning peine à y déployer tout son talent, pourtant évident dans les séquences en Transylvanie, contraint et surement frustré par la théâtralité des séquences centrales. On est loin de la fulgurance visuelle que Murnau nous avait servie dans son NOSFERATU.

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Lien vers : FREAKS

Noir et blanc - 1h10 - format 1:1.20 (format des premiers films parlants, pour intégrer la piste son) 

Ce n'est pas la bande annonce d'origine, mais qui possède la meilleure qualité images. 

jeudi 16 juillet 2026

JOE HENDERSON (1937 - 2001) par Benjamin


Les poumons se gonflèrent à craquer, donnant l’impression à Joe Henderson de respirer pour la première fois. Au fond, cette sensation était la seule qui vaille, celle pour laquelle chaque homme se lève chaque matin plein d’espoir. Des années durant, il avait tâtonné à la recherche de cette passion capable de le faire renaître, de cette ivresse rendant le poids de la vie si léger. 

La nostalgie de l’enfance n’est au fond que la tristesse de ceux qui n’ont jamais trouvé cette ivresse, laissant ainsi la légèreté de leurs premiers jours agoniser sous le poids de lourdes obligations. La vraie maturité n’est ni un deuil des années passées ni un refus des années futures, mais le "fait de retrouver le sérieux que nous avions aux jeux étant enfant"

Henderson porta à sa bouche la corne dorée qui, portée par son souffle , semblait lancer ses premiers cris d’homme. A ses cotés, son frère vécut la même révélation grâce à la magie du saxophone. Joe Henderson venait de trouver ce pourquoi il était né, les démons de la tristesse et de l’envie n’auront plus jamais prise sur lui. Le jazz était la musique de la joie et de la légèreté, l’union du Dionysiaque et de l’apollinien par la force du swing. A l’âge où tant de jeunes hommes sombraient dans les tourments de l’adolescence, le saxophoniste intégra ses premiers orchestres pour faire swinguer cette jeunesse torturée. 

Se produisant d’abord dans son lycée, le jeune homme entretint sa joie de vivre en produisant la bande son de dizaines de premiers émois amoureux. C’est peu après cette époque que le musicien eut la révélation de sa vie à l’écoute de John Coltrane. Pour bien comprendre l’ampleur de la révolution coltranienne, il faut avoir écouté « Blue train » jusqu’à ce que l’esprit en soi totalement imprégné.

Toujours très mélodique, ce Coltrane-là apporta au jazz une troublante profondeur mystique. L’écho de ces tapis de son produisait une marée voluptueuse, la beauté de ses mélodies allumait une lueur d’espoir dans les âmes les plus obscurcies. Saint patron du jazz moderne, Coltrane résumait sa modeste ambition en affirmant qu’il voulait que sa musique rende les gens heureux. Si son initiation en était restée là, Henderson aurait sans doute suivi le virage mystico free de son modèle, pour devenir un des frères de Pharoah Sanders. Mais tout cela fut trop rêveur, trop tendre, il manquait à cette musique la joie virile qu’un grand du bop lui fit découvrir. 

Sonny Rollins, le colosse du saxophone, le titan gardien du temple de la légèreté bop. Grâce à ces deux influences, Henderson apprit à donner de la légèreté à son intensité sonore, à mettre de la profondeur dans ses mélodies les plus légères. Ses débordements solistes s’immisçaient naturellement dans les blancs laissés par l’orchestre, qu’il servait ainsi sans se servir de lui. 

Comme pour annoncer la diversité des paysages qu’il allait explorer, Henderson fit ses premiers pas dans la cour des grands grâce à l’orchestre de Yussef Lateef. Surnommé le voyageur, Lateef marqua les sixties en osant pactiser avec les forces méprisées du rhythm’n’blues sur le fabuleux « The blue Yussef Lateef ».

La route de Joe Henderson croisa ensuite celle de Sonny Stitt et Lou Donaldson, avec qui il forma la fine fleur d’une génération perdue. Le premier subissait les foudres des nostalgiques de Charlie Parker, le second le mépris des traditionalistes pour tout ce qui s’approchait du funk. Puisque, écartelé entre la folie du free et le traditionalisme bop, l’époque obligeait chacun à choisir son camp, Joe Henderson se rangea derrière la barricade réactionnaire.

Autour de lui se forma un noyau dur de la résurrection bop, dans lequel défila notamment Lee Morgan, Mccoy Tyner et Paul Chambers. De cette période naquit les albums « In ‘n out » (1964) et « Mode for Joe » (1966), disques où l’homme dévoile toute l’étendue de sa palette sonore.

Ces disques s’insérèrent ainsi, au coté de chefs-d’œuvre tels que le « Sidewinter » de Lee Morgan et « Song for my father » de Horace Silver, dans l’ultime et grandiose symphonie d’un classicisme refusant de disparaître. Le succès ne fut que d’estime, mais ce musicien n’en avait cure. Pour lui, l’argent était suffisant dès qu’il permettait de dormir à l’abri et manger à sa faim. Plus qu’une question matérielle, la vie fut pour lui une expérience spirituelle, une question de sensations plus que de possessions. Entre deux engagements, l’homme avait pu apprécier les récits d’Hermann Hesse qui fascinèrent tant son époque.

Sa quête n’était finalement pas si éloignée de celle d’un Siddharta, le héros de Hermann Hesse cherchant par le voyage la sagesse qu’il cherchait par l’exploration musicale. Aussi lumineux soit-il, le swing bop lui sembla vite trop agité pour lui permettre de renouer avec la profondeur Coltranienne. S’il se soumit bien à la mode du funk dans laquelle brillèrent Miles Davis et Herbie Hancock, l’album multiple était parcouru par un écho mélodieux annonçant de plus profondes méditations.

C’est alors que, faisant de son œuvre un temple à la gloire de son mari disparu, Alice Coltrane fit du saxophone de Joe Henderson le plus grand messager de son amour suprême. Grâce à elle, le saxophoniste brisait définitivement les murs de ces chapelles cherchant à donner une définition trop stricte du jazz. Comme « A love suprem » et « Karma » avant lui, l’album « The Elements » tient plus de l’expérience spirituelle que du jazz. Grâce à lui, celui que la pauvreté ne sut jamais abattre allumait dans des centaines d’esprits la lumière de l’éternel optimisme.

Qu’importe la maigreur des cachets et des royalties, cet homme ne vécut que pour que son souffle ranime les cœurs torturés. Ce bonheur qu’il avait donné, le musicien n’en fut vraiment payé qu’à peine dix ans avant de succomber à une crise cardiaque. Ainsi s’acheva l’existence d’un homme dont la joie fut si inébranlable, qu’elle réveilla celle de ceux qui surent apprécier sa musique. 

mercredi 15 juillet 2026

Peter FRAMPTON " Carry The Light " (2026), by Bruno



   Depuis le 22 avril dernier, il affiche 76 balais au compteur, et une carrière de soixante ans ! Oui, soixante ! Parce que cet ex bouclettes blondes commence les choses sérieuses dès ses seize ans, lorsqu'il quitte définitivement l'école pour intégrer un groupe local - "fort" de trois singles à son actif -. Et encore, on devrait compter les années précédentes et formatrices ; celles où il commençait déjà à se produire sur des petites scènes, s'exposant au jugement d'un public pas nécessairement tolérant. En dépit d'un talent certain, son parcours n'a pas été un long fleuve tranquille. Même si, très tôt, on a remarqué ses dispositions pour un jeu de guitare foncièrement rock et une aptitude pour des envolées lumineuses. Comme s'il avait fusionné l'assise inébranlable et la puissance d'un Pete Townshend, la rugosité et l'énergie du Chicago blues, avec la sensibilité pop des Beatles, et avec une fluidité hérité du Jazz. Cette dernière plus évidente lors des soli.

     Totalement impliqué, il ne comprend pas, ne supporte pas, l'absence de succès réel. Ce qui l'amène à se lancer en solo. Mais l'ascension vers le succès est lente, et pas particulièrement encourageante jusqu'à ce carton international d'un double live (incité par les ventes encourageantes du dernier essai studio et d'une réputation scénique croissante allant de pair avec une forte influence du public). Il squatte pendant plusieurs semaines les charts américains et européens. C'est une consécration pour ce jeune Anglais qui à, 26 ans, se retrouve invité à la Maison Blanche - sur l'insistance du fils de l'occupant d'alors, Gerald Ford. Tout semble alors acquis à Mister "sourire Ultra-Brite", jusqu'à un terrible accident de voiture qui faillit lui coûter la vie, et qui marque le début d'une vertigineuse descente vers l'anonymat. La même année, sa compagne l'attaque en justice pour lui réclamer la moitié de ses gains cumulés pendant les années qu'ils auraient passées ensemble. Ils n'étaient pas mariés... Possible qu'elle n'ait pas cru à son rétablissement...


 Pour essayer d'échapper aux blessures psychologiques de ses déconvenues et aux douleurs incessantes dues aux séquelles de son accident, il se laisse tenter par la drogue. Si cette dernière lui permet d'échapper - un instant - à un quotidien étouffant, elle va rapidement être un handicape supplémentaire, freinant considérablement sa créativité, annihilant son énergie, et bouffant sa carrière. À croire qu'après avoir atteint le succès international tant souhaité, il fallait que désormais il paye... on n'a jamais su s'il avait conclu un contrat à minuit, à l'angle d'un carrefour... La poisse continue quand, à peine remis, après des mois de dure convalescence et de rééducation, il perd toutes ses guitares dans le crash d'un avion cargo. (on a oublié le nom des personnes décédées, mais par contre on connait tous la fameuse Gibson Les Paul Custom 54 modifiée à trois micros, celle qu'il arborait depuis Humble Pie, celle qu'on entend dès le « Performance Rockin' The Fillmore », offerte par un musicien fan du groupe, et qu'on voit sur les pochettes de "Frampton" et de " Frampton Comes Alive"). Même si, en août 1979, Frampton a son étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », les années 80 s'annoncent mal pour cet ex-rock star qui semble alors avoir disparu de la scène. En dépit de quelques bribes de souvenir encore entretenues par le "Comes Alive" et par sa participation dans le film musical "Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band" auprès des Bee Gees (1978), les médias peinent à ne pas oublier son nom. Lorsqu'il s'en souviennent, c'est pour éreinter ses disques – qui, il est vrai, peinent à retrouver du relief et de la profondeur. Lui qui avait du mal à supporter que les médias focalisent sur sa plastique, - son minois qui lui valu d'être élu « Visage du mois » par une revue dès 1967, qu'ils exploitent son image plutôt que de s'intéresser vraiment à sa musique, lui qui souffrait d'avoir été affublé d'une image de Pop-star -, le voilà précipité vers un nouvel anonymat.

     Enfin, son pote d'enfance, David Jones, celui avec lequel, alors qu'ils n'étaient que de jeunes adolescents, il travaillait à repiquer des classiques du rock'n'roll, va lui donner un petit coup de pouce médiatique. Jones donc, rebaptisé Bowie, le convie à jouer sur son album, le controversé "Never Let Me Down" de 1987, et à l'accompagner pour la tournée internationale du "Glass Spider Tour". Ce retour sous le feu des projecteurs lui redonne confiance, et il tente de reprendre en main sa carrière solo. Toutefois, son dernier disque de la décennie traîne encore les dérives des productions ampoulées et synthétiques de son époque (1). Ce qui n'en fait pas pour autant un mauvais album.

     Mais Frampton souhaite s'éloigner un peu de la Pop, renouer avec les fondamentaux, retrouver l'excitation procurée par de saines vibrations franchement rock. Un sentiment peut-être réveillé par la tournée avec Bowie où ce dernier avait alors remis à l'honneur les guitares (offrant quelques plages à Frampton pour frimer avec sa gratte), et dégeler quelques uns de ses succès glam-rock des 70's. Et qui d'autre de mieux placé que son ancien comparse Steve Marriott pour retrouver l'excitation et le bonheur de brutaliser – avec classe et bienséance – un double corps Marshall. Ainsi, en 1990, Peter et Steve tissent à nouveau de solide liens, parlent de leurs carrières respectives émaillées de pérégrinations, et bien sûr de l'époque héroïque d'Humble Pie. Finalement, l'année suivante, en 1991, ils s'accordent pour remonter Humble Pie dans les plus brefs délais, partir sur la route et enchaîner avec un nouvel album. Deux chansons avaient été déjà enregistrées (2). Hélas, Steve Marriott décède le 20 avril 1991 dans les flammes de sa maison, où il s'était probablement endormi avec une cigarette à la main. La perte de Steve, de celui qu'il considéra un temps comme un grand frère qu'on admire (3), auprès de qui il apprit quelques ficelles du show-bizz, comment tenir une scène et un public, fut un nouveau choc. Frampton se retire pour quelque temps de la scène.


   Ce n'est qu'en 1994 qu'il acte son retour, avec un douzième album simplement nommé « Peter Frampton », comme pour un renouveau, une résurrection. Et ça semble être le cas avec ce très bon disque (indéniablement le meilleur depuis... des lustres - voire un de ses meilleurs toutes époques confondues), qui se dévoilerait presque comme une synthèse de sa carrière, avec désormais une tonalité nettement plus organique, plus rock, voire heavy-rock – plus en phase avec sa facette live, parsemée de réminiscences d'Humble Pie ; renouant alors avec un son de guitare plus chaud, un peu plus épais, plein et mat.

     Il ne retrouve pas pour autant le succès d'antan, mais semble peu s'en soucier. Désormais, Frampton – plus philosophe ? - va s'épanouir tranquillement avec une carrière où il ne sortira des disques quand bon lui semble, ou lorsqu'il en a l'occasion. Il rejoint un temps le All Starr Band de Ringo Starr, fait des apparitions de-ci de-là, et profite de la vie.

     Le nouveau siècle lui semble profitable. Après avoir définitivement arrêté de boire, il sort, en dix ans, trois albums salués à juste titre par la critique : le délectable "Now", l'instrumental "Fingerprints" et le délicieux "Thank You Mr Churchill". Même l'incompris, injustement discrédité (4), « Hummingbird In A Box » mérite une attention particulière. Les suivants sont plus anecdotiques mais lui permettent néanmoins de garder un contact avec "l'actualité", tout en continuant à tourner régulièrement. Malheureusement, il est atteint d'une maladie dégénérative des muscles, ce qui l'oblige à se déplacer avec une canne et à se produire assis. S'il prend ça avec une certaine philosophie, estimant qu'il a eu une belle vie, et qu'il aurait déjà pu - et pas qu'une fois - passer l'arme à gauche, il regrette de devoir désormais réfléchir lorsqu'il doit jouer un solo de guitare. Lui qui, jusqu'alors, se laissait emporter par l'instant présent, par le feeling, doit dorénavant anticiper, afin de ne pas se retrouver dans une position inconfortable, où ses doigts se bloqueraient, et ne pourraient suivre la trame entamée.

     Mais voilà qu'en cette année 2026 sort un nouvel album de Frampton. Et tout aussi surprenant que cela puisse paraître, ni son âge ni sa maladie ne semblent grever ce bel album qui, même s'il est loin d'être son meilleur, n'en est pas moins un très bon cru. Une bien agréable surprise de la part d'un homme qu'on aurait cru définitivement retiré de la musique. Aidé par son fils Julian, Peter est particulièrement fier de ce disque, le premier depuis seize ans intégralement composé d'inédits, et espère qu'il sera un nouveau début. À l'exception de la dernière pièce, l'instrumental "At The End Of The Day", toutes les compositions ont été écrites communément par le père et le fils. 

     Dès l'ouverture, avec la chanson titre "Carry The Light", introduit par un chant incantatoire tribal - qui revient appuyer les refrains -, les Frampton frappent fort avec une pièce forte. Un rock flegmatique, nimbé d'une spiritualité sous-jacente. L'inspiration même venant des traditions amérindiennes "Porte la lumière, porte la lumière. Il faut écouter les anciens ... Ils savent ce qui va arriver. Si nous nous unissons tous, nous pouvons changer les jours les plus sombres, et les faire briller pour toujours. Si nous apprenons de nos erreurs... ". Évidemment, d'autres morceaux rock, forts d'une tonalité chaude et généreuse, - la patte "Peter Frampton" -, égrènent l'album. "Buried Treasure" fait dans le rock carré et tranchant, limite heavy-rock. L'utilisation - occasionnelle - de la Telecaster, avec sa tonalité plus tranchante, évite que ce riff simple et rebattu, n'enlise le morceau dans une terre boueuse. Le « trésor enfoui » fait référence à la musique laissée à la postérité par un ami disparu. Celle de Steve Marriott ? Celle de George Harrison ? Ou bien celle de Tom Petty ? Plus crédible en raison de l'invité Benmont Tench, l'indéfectible pianiste des Heartbreakers de Tom Petty. Sachant que la chanson porte le nom de l'émission radio que Tom Petty avait animée. Plus surprenant, "Lions At The Gate" plonge dans une forme de heavy-rock sombre, perforé de touches indus, avec un Tom Morello qui, décidément, semble avoir le pied soudé à sa Whammy. Toutefois, sur ce titre, un brin protestataire, il est assez pertinent. "Envoyez-les à la guerre à volonté ! Envoyez-les au combat ! Nous tournons la page dès qu'ils sont hors de vue". Et pour finir, un Hard-blues félin, poisseux et fuligineux, à l'air gentiment menaçant, "Tinderbox",  "Nous savons tous que l'argent est à blâmer. Chaque dollar attise le feu, pris dans les flammes par le désir... Seuls nous n'avons aucune chance. Au cœur de cette danse, c'est chaque jour une poudrière". Une belle de pièces rock, certes pas vraiment relevée, mais tout de même bien savoureuse.


 On retrouve aussi le format Pop-rock - qui a fait les beaux jours des finances de Frampton -. Comme "Breaking The Mold", avec Sheryl Crow, et "I Can't Let It Be" qui aurait pu être composé avec son défunt ami, George Harrison, tant il semble porter l'influence de ce dernier.

   Toutefois, à l'exception de "Carry the Light", ce sont les ballades qui se démarquent. À commencer par "I'm Sorry Elle", en duo avec Graham Nash. Une chanson sobre, épurée, et saisissante. Sentiment de solitude, de regret de n'avoir pu assister à la naissance de sa petite-fille, à cause du confinement ; de culpabilisation aussi d'un monde à la dérive, laissé en héritage aux enfants. Superbe solo de guitare acoustique, réalisé en pensant à Django Reinhardt, en voulant lui rendre hommage. Et le doux et onirique, "Can You Take Me There", avec le concours du  saxophone de Bill Evans qui donne un tempérament smooth-jazz.

   Depuis quelques années, Frampton se fait régulièrement plaisir avec des instrumentaux fouillés et bien sentis. Pour le cru 2026, il en offre deux magnifiques : « Islamorada » (du nom d'un petit village d'une île de Floride), en duo guitaristique avec H.E.R. (Gabrielle Wilson), où les six-cordes s'enlacent, se répondent, tournoient dans un environnement de quiétude, explosant de vie, loin du tumulte urbain – avec, ici, un gros son à la Santana. Et « At The End of the Day », qui clôt sereinement ce dernier chapitre sur un lyrisme à la Jeff Beck (sans vibrato).


(1)       Pourtant, le co-producteur, Chris Lord-Alge, qui joue et ajoute quelques touches de synthés, sera récompensé de quelques Grammy Awards pour son travail sur des albums de Green Days. 

(2) « I Won't Let You Down » et « The Bigger They Come » disponibles sur la compilation « Shine On – A Collection » de 1992. 

(3) Évidemment, avec les Small Faces, Steve Marriott était déjà une star au Royaume-Uni. Le dernier album, "Ogden's Nut Gone Flake", s'était hissé à la première place des charts anglais

(4) Il semblerait que la pochette et le sous-titre, « Songs for a ballet », aient considérablement biaisé des avis... qui n'ont peut-être pas pris le temps de s'attarder sur l'album. Certes, sa sobriété tranche radicalement avec les œuvres précédentes.



🎼🍪🍎
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mardi 14 juillet 2026

The Cranberries - ”No Need to Argue“ (1994) - par Pat Slade


The Cranberries avec la regrettée Dolores O’Riordan en capitaine de navire vocal,



Dolores O’Riordan, un bien jolie Zombie



No Need to Argue“ des Cranberries, ce petit bijou irlandais qui trotte dans nos têtes depuis 1994 ! Voilà un disque qui s’écoute comme une balade au pays des sons mélancoliques, mais avec ce twist pop-rock qui fait mouche dès la première note. Avant de plonger dans le vif du sujet, posons nous une seconde : qui sont ces Cranberries ? Un groupe formé à Limerick, en Irlande et franchement, ils ont mis la barre haute avec ce deuxième album.
Alors, pourquoi ”No Need to Argue“ mérite qu’on s’y attarde, même trente ans après sa sortie ? Parce que c’est un cocktail savamment dosé d’émotions, de guitares aériennes, et de textes qui se veulent sérieux sans jamais vous prendre la tête. La pochette ? Sobre, presque mystérieuse. On dirait un vieux film en noir et blanc, avec cette touche romantique qui donne envie de poser le vinyle sur la platine et de se laisser aller.   

Prenez ”Ode to My Family“, par exemple. C’est le genre de chanson que vous écoutez et qui vous donne envie d’appeler votre mère pour lui dire que vous l’aimez, même si vous êtes du genre à préférer envoyer des emojis. Les arrangements sont délicats, la mélodie vous enveloppe comme un plaid un dimanche matin pluvieux. Voici la magie de Dolores : elle peut passer du cri primal à la berceuse en un battement de cils. Mais ne croyez pas que tout est guimauve chez les Cranberries. Non, non. Il y a aussi ”I Can’t Be With You“, où la guitare bourdonne comme un moustique dans la nuit, et le désespoir amoureux vous serre la gorge. On sent qu’ils savent manier les contrastes, entre fragilité et puissance, pour mieux captiver l’auditeur
Et puis ils te balancent ”Zombie“ un hymne rageur contre la violence, qui vous attrape par les tripes et ne vous lâche plus. Cette chanson, c’est un peu la claque, le coup de poing sonore incarné par la voix puissante de Dolores, tour à tour douce et hurleuse. L’ambiance est donnée, on n’est pas juste là pour faire de la musique facile. Le problème, c’est que dès qu’on croit avoir tout compris, l’album bifurque vers des morceaux plus doux, presque mielleux, mais attention, ne dites pas ça à un fan hardcore.                                                                                                                             
On pourrait aussi s’attarder sur ”Disappointment“, qui a ce côté introspectif très british (même si les Cranberries sont irlandais, nuance subtile). C’est une sorte de confession intime qui résonne pour tous ceux qui ont déjà pris un vent monumental. Vous savez, ce moment où vous écoutez la chanson en boucle en espérant que les paroles changent… Spoiler : elles ne changent pas !, mais ça fait du bien quand même.

Un autre morceau qui mérite un coup de projecteur, c’est ”Ridiculous Thoughts“. Rien que le titre donne envie de hausser les épaules en mode ”Ouais, parfois j’ai des idées vraiment ridicules“. Mais la chanson, elle, est loin d’être ridicule. C’est un feu d’artifice émotionnel avec un rythme entraînant qui vous pousse à taper du pied, comme pour évacuer les pensées encombrantes.


Parlons un instant du style vocal de Dolores O’Riordan, parce que ça vaut le détour. Sa voix, c’est un mix improbable entre une sirène ensorcelante et un bulldozer émotionnel. Elle manie la technique du yodel à la perfection, ce saut de registre qui surprend à chaque fois. Et elle le fait avec cette fraicheur qui donne envie de chanter sous la douche, même si on a le sens du rythme d’un poulpe.

Côté production, l’album a cette patine vintage qui lui donne un charme fou. Pas de surproduction tape-à-l’œil, juste ce qu’il faut pour mettre en avant la sincérité des morceaux. On sent que les Cranberries ne cherchaient pas à faire dans le bling-bling, mais à transmettre leur histoire, leurs combats (notamment contre la guerre en Irlande du Nord), et leurs rêves.
Et, entre nous, le disque tient aussi grâce à ses interludes, ces petites respirations instrumentales qui évitent la saturation. Ils savent poser leur tempo, faire monter la tension, puis relâcher la pression avec finesse. C’est presque une leçon de maîtrise pour les groupes qui veulent faire plus que de la simple musique de fond.

En résumé, ”No Need to Argue
“ est un peu comme ce vieux pull en laine que vous avez depuis toujours, confortable, parfois râpeux, mais qui vous réchauffe le cœur quand vous en avez besoin. C’est un album qui traverse les époques sans prendre une ride, grâce à ses mélodies intemporelles et ses textes qui parlent aux âmes sensibles.
Si vous n’avez jamais écouté The Cranberries au-delà de ”Zombie“, vous manquez quelque chose. Cet opus est une invitation à découvrir un univers rempli de contradictions : douceur et colère, joie et tristesse, simplicité et complexité. Et ça, franchement, ça mérite une écoute attentive, accompagnée d’un bon thé ou d’une petite bière irlandaise, selon l’heure et l’envie.

Alors, prêt à revisiter ce classique ? Mettez vos écouteurs, baissez la lumière, et laissez-vous embarquer dans ce voyage sonore où la voix de Dolores vous raconte des histoires que vous n’oublierez pas de sitôt. Parce qu’en fin de compte, avec ”No Need to Argue“, il n’y a vraiment pas besoin d’argumenter pour comprendre que c’est un chef-d’œuvre.!