MARDI :Pat
a déposé
sur sa platine « Dynasty », album controversé du groupe
de hard Kiss, qui s’encanaille du côté du disco !
Commercialement ils ont décroché le gros lot, le disque aligne
aussi quelques très bons rock, au final une écoute plaisante.
MERCREDI :Bruno
revient aux fondamentaux, le blues. Celui de Janiva Magness qui après
les années de vaches maigres signait chez Alligator Records et y
sortait ses meilleurs albums, dont ce « The devil is an angel to »
du blues-soul limpide et raffiné.
JEUDI :Benjamin
nous a proposé ce formidable récit du reporter Patrick Chauvel, dans
« Sky » il raconte sa guerre du Vietnam et son amitié
avec un indien Apache engagé pour les US. Une tragédie poignante
dans un occident dont les certitudes entretiennent la
folie.
VENDREDI :
Luc
a revu au cinéma l’emblématique « Short Cuts », le
chef d’oeuvre de Robert Altman, film choral où s’entrecroisent
neuf
intrigues, une
pléiade de comédiens extraordinaires, une tragi-comédie humaine sur
les névroses et lâchetés de notre temps.
👉 La
semaine prochaine,
en
musique, deux pointures dans leur genre, Jimi Hendrix d’un côté
et Guiseppe Verdi de l’autre (de Pat ou du Toon, qui a invité qui
?), le programme musical de Bruno n’est pas encore défini (p’être
qu’en se levant avant midi il aurait plus de temps pour bosser) et
au cinéma le film "L’Abandon".
Et puis on est triste d’avoir perdu
l’artiste dessinatrice réalisatrice Marjane Satrapi (56 ans aux
pinceaux), célèbre pour son formidable « Persepolis »,
bédé autobiographie sur son enfance en Iran, et son arrivée chez
nous. Il paraît qu’elle est morte de tristesse. C’est beau...
Faute de temps, nous n’avions pas salué comme il se doit le
colosse et colossal Sonny Rollins, 95 ans aux nougats, le dernier des
immenses musiciens de jazz, dont on disait qu’il ne rejouait jamais
le même chorus, étant capable de mémoriser toutes ses
notes soufflées dans son ténor, comme un joueur d’échec se souvient de ses coups. Rhythm'n'blues, be bop, hard bop, free, caraïbe, Rollins ne cessait de varier les styles, il était aussi connu et respecté pour sa gentillesse et sa grande générosité en scène, qu'il arpentait encore dans sa neuvième décennie. Anecdote : à la fin des années 50, Rollins a eu du mal à gérer sa célébrité (et quelques addictions ?) il a arrêté de se produire pendant trois ans. Il travaillait toujours son instrument, mais conscient d'emmerder ses voisins (il habitait New York) il allait s'entrainer sous le pont de Williamsburg plusieurs heures par jour, quelque soit la météo ! Il revient en 1962 avec son fameux et bien nommé album « The Bridges ». Pour
l’anecdote (bis), le générique de Bouillon de Culture (Bernard Pivot)
c’était lui. On écoute le célèbre et caribéen « St Thomas ».
Après une décennie ‘70 où il
tutoyait les sommets, M*A*S*H*, JOHN MC CABE, LE PRIVÉ, NASHVILLE, Robert Altman a eu du mal à adapter
son cinéma corrosif aux années 80, le gars n’était plus en odeur de
sainteté, surveillé de près par les studios après l’échec
cuisant de son POPEYE. Le Nouvel Hollywood, les auteurs, basta ! Les boursicoteurs avaient repris le pouvoir.
Le grand Bob a continué à tourner régulièrement,
mais tout le monde s’en foutait. Sans doute décidé à régler quelques
comptes, il réalise en 1992 une satire vitriolée d’Hollywood, THE PLAYER,
où se pressaient tous les acteurs disponibles, souvent
jouant leurs propres rôles.
Car eux, les acteurs, savaient combien
Altman était un homme rare, choyant ses comédiens. Comme pour Lelouch, aussi adepte des films choraux (la comparaison s'arrête là) tout le monde
veut en être, même pour une réplique.
THE PLAYER fait un carton, la
carrière d’Altman est relancée. Il se lance dans un projet hors
norme, un film choral qui suit une vingtaine de protagonistes, pour
une durée de 3h10. Et là encore, un casting de luxe, tous les
jeunots de l’époque. Il y a ceux qu’on voit toujours (Robert
Downey Jr, Julianne Moore, Jennifer Jason Lee, Frances McDormand,
Chris Penn) et ceux qu’on voit un peu moins…
Et puis
il y a Jack Lemmon, qui pourrait justifier à lui seul de visionner le
film, sa scène à l’hôpital, un long monologue face à son fils,
prouve si on l’avait oublié qu’il était un acteur prodigieux.
Ca
raconte quoi ? La bonne blague… Pour faire simple, plutôt que
de nommer les personnages, je vais citer les acteurs. Le scénario
est adapté de neuf nouvelles de Raymond Carver, mais Altman a
redistribué les cartes, entrecroise les intrigues, créé des
passerelles entre chaque, imaginant des liens entre les personnages. Un scénario verrouillé, pas un boulon ne manque. Faites le test : quelle que soit la porte d'entrée (le boulanger, le chauffeur, la violoncelliste ?) chaque personnage nous conduit à un autre, à tous les autres. Par n'importe quel bout on prend le truc, on retombe sur ses pieds.
Vous allez vouloir des exemples... Cette scène géniale de l’échange
malencontreux des photographies, entre les maquilleurs d'effets spéciaux et les pêcheurs de truites, d’une ironie scabreuse. Ou Lily
Taylor, l’apprentie maquilleuse, qui s’avère être la fille de
Tom Waits, qui écluse les whisky dans le club où chante Annie Ross. Le bon père de famille qui récupère le chien abandonné par l'odieux Tim Robbins est celui qui a trouvé un cadavre lors d’une partie de pêche. Joué par Huey Lewis, le chanteur. Pas mauvais d’ailleurs, qui sort sa bite pour
pisser face caméra. On en croise trois autres de chanteurs, Lyle Lovett, Tom Waits et donc Annie Ross.
Robert Altman a souvent filmé la musique (NASHVILLE,
KANSAS CITY, THE LAST SHOW) ici enregistrée live au tournage, les
moments dans le club avec Annie Ross sont merveilleux, un jazz bluesy
qui ponctue toute la bande son. Elle joue une chanteuse alcoolique
qui cohabite avec sa fille dépressive. Voisines d’un
journaliste vedette de la télé, Bruce Davidson (qui aime se regarder en replay) dont le gamin est à
l’hosto (le grand-père est Jack Lemmon qui oublie toujours le prénom de son petit fils) et partagent le même
pisciniste, Chris Penn, perturbé dans sa libido, car marié à
Jennifer Jason Leigh, opératrice en téléphone porno, qui susurre
nonchalamment des « oh oui, j’aime te rentrer les doigts dans
le cul » en faisant dîner ses mômes !
Ce que dépeint Robert Altman, ce sont les lâchetés, les névroses,
les frustrations de ses contemporains. Si à priori SHORT CUTS est une comédie, le
tableau d’ensemble est sinistre. A l’image du splendide
générique, ces hélicoptères qui arrosent les champs de pesticides (les mêmes qu'au Vietnam dans M*A*S*H*) les phares rouge, vert, ce lettrage en
couleur, cette contrebasse. On ressent de suite cette chape de plomb
sur la ville, comme un danger imminent, la tragédie qui couve.
Un des
personnages les plus fameux est sans doute Tim Robbins, ah la belle
tête de con ! Un flic minable prétextant des missions ultra
confidentielles pour quitter sa femme (Madeleine Stowe) et s’envoyer
Frances McDormand.
Regardez ce plan lorsqu’il sermonne sa femme, elle est assise, lui debout. Altman cadre le visage de l'épouse dominée par la
braguette du mari. Le mâle alpha dans toute
sa splendeur, ridicule, vulgaire. Plus tard, abusant de son petit pouvoir de flic mâchouillant un cure-dent, il arrêtera Anne Archer en voiture. Dont le mari Fred Ward
est parti pêcher avec ses potes dans une crique où ils découvrent le cadavre flottant d’une jeune femme violée. Ce qui ne les traumatise pas pour autant. Ca fera une belle photo souvenir.
Dit comme ça, on se dit que ce film doit
être incompréhensible. C’est tout l’inverse. Grâce à la
virtuosité du montage, les idées de raccords (piscine / aquarium)
Robert Altman parvient à fluidifier un récit sans cesse palpitant.
La mise en scène y participe avec ce style reconnaissable entre mille, les longues focales et les zooms (effet optique, contrairement au travelling). La caméra est souvent placée loin de l’action, et sans cesse Altman utilise les panoramiques et redécoupe ses cadres
grâce aux zooms avants ou arrières. Il veut un gros plan ? Zoom avant. Il veut revenir à un plan général ? Zoom
arrière.
C'est quoi l'intérêt ? Il n'y a pas de coupure, les acteurs jouent leur scène sur la durée (ils savent qu'ils seront suivis par le cadreur) et aussi dans l’espace, la profondeur. Quand Tom Waits, chauffeur de limousine,
descend de sa voiture et rentre à l’intérieur du café où travaille sa femme, la caméra s'y trouve déjà. On passe d'un extérieur à un intérieur uniquement avec un zoom arrière, via la vitrine. Chez Mathew
Modine et Julianne Moore, les personnages passent du salon à la
cuisine à la terrasse, la caméra reste au même endroit, c’est le
zoom avant qui nous fait sortir par la baie vitrée. Tout cela
participe à cette fluidité, et parfois aussi à l'étrangeté des scènes (quand Chris Penn reluque la violoncelliste à sa fenêtre).
Chaque histoire contient son lot de
drames, petits ou grands. Le ressenti n'est pas le même devant la relation presque vaudevillesque de Frances DcDormand et son
ex Peter Gallagher (qui tronçonne son appart
centimètre par centimètre !) ou la détresse chronique d’Andy McDowell, qui vit un véritable cauchemar, confrontée à la mort d’un enfant, et
à des coups de fil anonymes et sadiques.
La sexualité est très présente. Sous plusieurs aspects, messagerie porno, voyeurisme, nymphomanie,
adultère, ou ce barbecue chez Mathew Modine qui se termine dans un jacuzzi dont on se dit qu'il pourrait tourner à la partouze. Une sexualité qui
travaille surtout les hommes. Voir ce plan sur Chris Penn qui assume mal le gagne-pain de sa femme, opératrice porno, qui aimerait aussi qu'elle lui
débite des saletés à l’oreille. Le malaise de Mathew Modine face
à sa belle sœur qui pose nue, s'en amuse et le défie. Julianne Moore qui retire et nettoie sa jupe tâchée avant un dîner, révélant qu'elle ne porte rien en dessous. Et joue donc toute sa (longue) scène le sexe à l'air. Vous en avez vu souvent des plans comme ça, dans le cinéma américain si pudibond ?
Chaque histoire possède son degré de tension, on se doute que ça va péter quelque part. On ne sait pas quand, ni chez qui. Tous les personnages vivront un évènement commun, un séisme, métaphore par excellence. Certains s’en sortiront mieux que d'autres.
On est heureux pour Tom Waits et Lily Tomlin, soulagé pour Andy
McDowell, qui revient de loin, ravagé pour Annie Ross et catastrophé par Chris
Penn.
Robert Altman ausculte son Amérique en proie aux névroses,
s’amusent des liens cachés entre tous ces gens, ce qui inspirera
Paul Thomas Anderson pour son MAGNOLIA (1999) autre tragi-comédie
chorale d’une durée semblable, avec aussi Julianne Moore. Altman n’épargne aucune classe sociale, serveuse, chauffeur, ou journaliste vedette, médecin. On lui a d'ailleurs reproché ce tir tout azimut au motif que, non, tout le monde n'est pas comme ça ! On sent tout de même un regard plus bienveillant pour
certains : la clown Archer, la prolo Leigh, le pochetron Waits.Les piques plus acérées pour le psychorigide Robbins (l’alerte au mégaphone !), la connasse
McDormand, le lâche Ward.
SHORT CUTS est un film foisonnant, fascinant, qui vous prend dès les premières images et ne vous lâche plus ensuite. Un miroir grossissant dans lequel on adore ou on déteste se refléter, selon qu'on y reconnait les autres, ou soi même.
Sans doute le sommet de la carrière de Robert Altman, pourtant pas avare de réussites (passées et futures) et tout simplement un des plus grands films américains de
ces 50 dernières années.
Que
faire lorsque la révolte prend tout l’espace ? Lorsque chaque
chose que vous voyez et chaque être que vous rencontrez ne fait
qu’entretenir ce feu menaçant de vous consumer ? Je ne parle pas
ici de la rébellion dévote d’un Léon Bloy, celui-ci eut au moins
le réconfort de penser que le paradis céleste succéderait à
l’enfer terrestre. Je veux ici parler de la révolte sans
rédemption, du malheur des hommes sûrs de ce qu’ils ne veulent
pas sans savoir définir ce qu’ils veulent.
[ Patrick Chauvel ] Pour comprendre comment
naît et grandit un tel dilemme, il faut avoir lu la trilogie
autobiographique de Jules Vallès. Vient d’abord « L’Enfant »,
qui marque la naissance d’une révolte allumée par la violence de
l’autorité parentale. Dès les premières heures le décor d’une
vie est ainsi planté, toute forme d’autorité sera assimilée à
l’injustice belliqueuse de la tutelle parentale. Si Vallès fut
sans dieu, il n’en était pas moins un fanatique, fanatique de
l’opposition et de la douleur. C’est que, par la magie de sa
colère, il fit de ses échecs une preuve de vertu, de sa souffrance
une marque de supériorité. Puisque ce monde le dégoûtait, Vallès
voulut le détruire, désir qu’il défendit jusqu’au sacrifice
suprême.
Ainsi monta t-il sur les barricades, sa soif de vengeance
rejoignant le cri de dizaines de ventres affamés. Dans toute révolte
de cette intensité, il y a un désir de violence, une volonté
farouche de faire payer au monde le mépris qu’il nous porte.
Vallès eut au moins la chance de mettre sa hargne au service d’une
utopie, donnant ainsi à ses livres un lyrisme troublant, une colère
régénératrice. Puis les grandes idées moururent sous la
mitraille, l’obsession du confort eut la peau de tous les grands
idéaux.
Ne restait plus alors à un homme comme Bukowski qu’à
s’enfermer dans un nihilisme cynique et stoïcien. Les coups de la
vie glissèrent ainsi sur le vieux Buck telles des épines de rose,
lui laissant des marques juste assez profondes pour nourrir sa poésie
de "pas grand-chose". La vie était dure dans ses bas-fonds, mais
il y vécut libre.
Ayant fait du désespoir sa muse, il prit le parti
de devenir le porte parole des égarés. Sans les idéaliser, le
vieux Buck fit du petit peuple le symbole d’une humanité touchante
mais toujours plus basse qu’elle ne le laisse voir. Bukowski c’est
la révolte sans la haine, l’humour comme remède au désespoir et
la provocation pour le simple plaisir de faire hurler les saintes
nitouches. Je pensais jusque là que l’évolution de la révolte
littéraire s’arrêtait là, qu’il n’existait en dehors de ce
cadre que chouineries pompeuses et moraline gluante.
Puis j’ai lu
Patrick Chauvel. « Sky » raconte ses débuts, alors qu’à
18 ans il se mit en tête de devenir photographe. Il s’engagea
alors donc comme reporter dans l’armée américaine au Vietnam,
lieu où un homme l’observait discrètement. L’inconnu, lui aussi
perdu dans une guerre qui n’était pas la sienne, trouva avec lui
celui qui racontera son histoire.
Le premier contact entre les deux
hommes fut pour le moins viril, Chauvel se faisant immobiliser par
l’inconnu qui grava sur son visage une entaille en forme de larme.
Cette larme, c’était le symbole de la révolte douloureuse et
silencieuse d’hommes engagés dans une lutte absurde.
La nature
elle-même fut un ennemi, l’humidité menaçant sans cesse de faire
pourrir les pieds des soldats dans leurs bottes. Puis il y avait
cette menace silencieuse, cet ennemi dont les tirs semblaient jaillir
de nulle part. Dans ce contexte, l’inconnu qui tatoua sauvagement
Chauvel était un atout vital pour sa compagnie. Faisant partie des
derniers représentant des tribus amérindiennes, celui-ci chassait
le Viêt-Cong avec l’assurance de ses ancêtres chassant le bison.
Chez les Viet, la réputation de cet assassin d’élite s’était
répandue comme une traînée de poudre. La peur avait ainsi changé
de camps, nombre de guérilleros étant mort sans avoir eu le temps
d’entendre les flèches siffler. Ce que cet indien nommé Sky avait
repéré dans le regard de loup de Patrick Chauvel, c’était cette
sensibilité qui est la source de toute grande révolte.
Ce que le
Vietnam montrait, c’est que le mal n’avait ni race ni idéologie,
il prospérait simplement dans les cœurs assez faibles pour se plier
à sa volonté. Dans la jungle vietnamienne, les forces du bien et du
mal furent d’ailleurs difficilement discernables. Il n’est pas
évident de qualifier de bien ces forces qui, par la brûlure du
napalm et le feu de la mitraille, ajoutèrent au malheur d’un
peuple sur le point d’être englouti par l’enfer communiste.
Nulle grande idée ne saurait justifier l’agression d’un peuple,
nulles bonnes intentions n’a le droit de paver le chemin d’un
nouvel enfer. Sky était fils d’un peuple perdu, Chauvel l’enfant
terrible se sentant perdu au milieu des siens. Sky permit à ce
reporter de mettre des mots sur sa révolte, de trouver les causes de
son regard farouche.
A Saïgon, Chauvel maudit un proxénète
s’engraissant sur le dos de familles miséreuses. L’homme lui
expliqua sans honte que certaines familles vietnamiennes lui
envoyaient leurs filles afin de gagner de quoi manger. Les militaires
se battaient donc en partie pour ça, pour protéger et nourrir le
commerce ignoble de ce genre d’esclavagistes modernes. Dans les
allées de Saïgon, le jeu et l’opium se diffusaient tels les rites
de la religion du plaisir, dernière valeur sacrée d’un occident
en manque d’idéaux.
Sky faisait partie d’un peuple qui,
contrairement à l’occident moderne, continuait de voir cette
quatrième dimension de la vie chère à Julius Evola. La vie était
pour lui faite de "signes", peuplée d’esprits, le lien entre
les vivants et les morts était permanent. C’est en tentant
d’oublier cette profondeur de la vie pour se convertir au
matérialisme occidental que Sky s’est détruit.
Le récit de cette
destruction nous est raconté de façon brute et lucide, à travers
les yeux d’un homme auquel le malheur de cet indien dévoila la
bassesse contemporaine. La vie du jeune photographe s’élevait
ainsi sur les décombres de ce destin brisé, le malheur de Sky
allumant dans l’esprit du "loup" une flamme qui ne s’éteindra
jamais plus. Puisqu’il n’existait pas plus de guerres justes que
de parties politiques ou peuples innocents, il ne lui restait plus
qu’à témoigner de la souffrance des hommes plongés dans le
brasier de la guerre.
Ce long témoignage commença avec « Sky »,
troublant « Vol au dessus d’un nid de coucou » français,
tragédie poignante dans un occident dont les certitudes
entretiennent la folie.
Il y a une femme, là-bas... où ça ? Aux USA. Une femme donc, qui, pendant un certain temps, n'a cessé de se retrouver dans les listes (convoitées ?) de diverses manifestions censées récompenser d'un quelconque titre honorifique (assorti d'un bibelot pas nécessairement du meilleur goût) la carrière, le talent ou une œuvre d'un acteur de la sphère musicale. Cette femme, c'est Lisa Marie Magness. Une femme pour laquelle la vie n'augurait rien de bon, mais qui a été sauvée par sa persévérance et la musique.
Née à Detroit le 30 janvier 1957, le ciel s'est subitement terriblement assombri le jour où on retrouve sa mère suicidée. Trois ans plus tard, c'est son père qui met fin à ses jours. À la suite de quoi, à seize ans, elle fut placée dans des familles d'accueil - elle en aurait fait plus d'une dizaine. Nombreux sont ceux qui n'auraient pas su surmonter ces épouvantables épreuves, mais Lisa Marie a fini par trouver la force de redresser la tête. Cependant, le chemin fut particulièrement long et éprouvant, jonché d'obstacles et d'adversités Indélébilement marquée par les drames familiaux, elle finit par se laisser berner par le réconfort de l'alcool dans lequel elle faillit se noyer. Les drogues ne tardent pas à suivre. Instable, ingérable, elle se marginalise rapidement. À 17 ans, elle a une fille qu'elle ne peut décemment garder. Entre ses addictions et un comportement psychotique et parfois agressif, violent, elle fait le vide autour d'elle. Les établissements scolaires comme les familles d'accueil changent, défilent. Elle se retrouve même un temps à la rue.
Même un premier mariage, malheureux, ne parvient pas à temporiser une vie des plus tumultueuses.
Ce parcours de vie chaotique qui l'a saisie dès son adolescence aurait pu, aurait dû, avoir un dénouement fatal, s'il n'y avait eu cette passion qui l'étreignit précocement. Cette passion, c'est la musique, à laquelle elle goûte tôt grâce à la collection de disques du paternel. Mais le choc musical, celui des plus déterminants, celui qui va régir à jamais le cours de sa vie, c'est un concert d'Otis Rush. La prestation sans filet du gaucher de Philadelphie, acteur majeur du West Side Sound du Chicago Blues, laisse pantoise la jeune fille qui ne s'en remet pas. Elle reçoit rapidement une seconde claque mémorable avec une prestation de BB King - d'autres, et non des moindres, suivent rapidement, confortant la petite Lisa Marie dans la direction qu'elle souhaite faire prendre à sa vie. Néanmoins, par timidité, par modestie ou par manque de confiance, elle ne s'engage pas de suite dans une carrière artistique. Pour rester en contact avec la musique, s'y immerger d'une façon ou d'une autre, elle s'oriente vers des études pour devenir ingénieur du son (quand d'autres se contenteront de devenir groupies). Malgré un rythme de vie dissolue - voire autodestructeur -, elle finit par obtenir son diplôme.
Cependant, par quelque concours de circonstances, plutôt que de rester confortablement assise derrière une console - dans un studio des Twin Cities (Minneapolis - Saint Paul) -, elle se retrouve à faire les chœurs pour une séance de studio. Une expérience payante, qui lui permet d'être maintes fois renouvelée jusqu'à gagner une certaine réputation dans le milieu professionnel (du Blues). De fil en aiguille, à force de travail et d'abnégation, elle finit logiquement par se placer sur le devant de la scène - sous l'appellation Janiva Magness and The Mojomatics, à Phoenix, où le journal local lui dédie un article élogieux en proclamant ce groupe comme le meilleur groupe de Blues de cette grande ville.
Cependant, son corps et son âme restent marqués par sa vie passée ; combattant incessamment ses anciennes addictions, elle a tôt fait de tomber dans la déprime ou la colère. Elle a changé de prénom, optant pour Janiva, pour tenter de rompre avec son lourd passé, mais les obstacles, les rechutes, les doutes, les découragements, ne cessent de repointer leur nez. Ses difficultés à communiquer ne faisant que renforcer les problèmes. Et puis, dans les années 90, c'est la grande résolution. Elle prend le taureau par les cornes. Elle monte son propre label, "Fat Head Records", pour pouvoir enfin proposer ses propres disques. Des productions certes à la distribution des plus modestes, mais qui lui permettent de laisser une trace et de gravir, prudemment, les échelons dans une niche particulièrement surpeuplée - saturée même - en Amérique du Nord. À la même époque, rongée par la culpabilité, elle cherche à retrouver la fille qu'elle avait due abandonner. Une fois retrouvée, elle lui consacre du temps. Même si ça oblige Janiva à être moins présente sur la scène musicale - six années séparent ses deux premiers albums, "More Than Live" de 1991 et "It Takes One to Know One" de 1997, elle compense ce retrait par un nouvel équilibre espéré depuis tant d'années. Depuis, les deux femmes sont restées proches.
Les choses s'accélèrent considérablement dès lors qu'elle signe avec le label canadien indépendant, "NothernBlues Music" (Otis Taylor, Moreland and Arbuckle, Watermelon Slim). Les albums, mieux produits, révèlent un Blues classieux et raffiné qui semble, par rapport aux précédents, avoir pris un sérieux coup de jeunesse, tout en gagnant en assurance et maturité. Visiblement, Janiva Magness, tardivement, en s'approchant de la cinquantaine, a réussi à trouver un juste équilibre. Une harmonie entre un Blues relativement ouvragé et un blues urbain rustique - fusion de BB King, Etta James et Otis Rush - avec de belles touches de Soul millésimé. Sa voix - et sa longue expérience - font qu'elle se glisse avec aisance et dans les différents styles abordés. Du Blues ouvragé à la BB King au country-blues, en passant par la Soul des 60's.
Bruce Iglauer, qui n'a pas ses oreilles dans sa poche, lui fait les yeux doux et l'invite à enregistre pour sa boîte, Alligator Records. S'ensuit trois albums formidables, indéniablement parmi les meilleurs de sa carrière. Pourtant, les séances n'ont pas été de tout repos, avec deux caractères bien trempés qui sont souvent entrés en conflits. Chacun avec sa vision, campant sur ses positions, mais finalement, argotant sur des détails. Visiblement, vu l'excellence de ces trois albums, ce fut des conflits constructifs.
De ces trois réalisations, s'il n'en fallait garder qu'une, ce serait la seconde, " The Devil is an Angel Too", sortie en 2010, un an après sa distinction en tant qu'artiste de l'année décernée par le Blues Music Award - elle devient ainsi la deuxième femme à avoir reçu ce prix, après Koko Taylor. Dès les premières mesures du sulfureux "The Devil is an Angel" (hit perdu datant de 1965), qui semble nous entraîner dans une cérémonie vaudou, chichement éclairée par quelques torches chancelantes, au plus profond d'un sombre bayou de la "Bataria Preserve", il est évident que Javina a gagné en maturité et assurance, accédant ainsi à un niveau qui semble alors défaut à de trop nombreuses productions du moment. On y reconnaît bien la guitare âpre, tranchante et rustique de Zach Zunis, déchirant l'air épais de traits rouillés et fébriles. Une gratte terreuse imposant régulièrement un contraste sur des morceaux plus élaborés, plus orchestrés, cuivrés. Ainsi, si dans l'ensemble, Janiva paraît s'épanouir dans un Blues classieux, les guitares "poussiéreuses et crues", en gardant ses racines rurales - voire du Chicago Blues originel -, évitent de déraper vers des ambiances ampoulées.
Rien n'est surjoué ou déplacé sur cet album. Tout est parfaitement en place, et rien n'est laissé au hasard. Même si parfois l'orchestration paraît relativement riche, il n'y a absolument rien d'ostentatoire. L'équipe se contentant généralement alors d'un orgue (Wurlitzer ou Farfisa) pour épaissir. Plus occasionnellement, et bien moins qu'auparavant, ce sont quelques phrases de saxophone qui s'immiscent. Un saxo joué par Jeff Turmes (son mari, et futur ex), également guitariste en titre et parfois compositeur. D'ailleurs, comme l'atteste le sobre et intimiste "Weeds Like Us", Janiva n'a pas spécialement besoin d'un orchestre cossu pour transmettre l'émotion.
Il lui a pourtant parfois été reproché de ne pas être assez
impliquée dans le chant, de ne pas se révéler plus mordante. Plus
rugissante ? Il est vrai qu'il y a une certaine retenue, et
jamais, du moins en studio, elle ne se laisse vraiment totalement emporter par
l'émotion ; comme si une certaine pudeur endiguait tout
débordement. Mais déjà, la musique privilégiée par Janiva, si
elle tourne autour du Blues sous bien des formes, ne semble jamais
tomber dans le Blues-rock. Et lorsqu'elle s'immerge dans la Soul,
c'est plutôt pour des atmosphères plus feutrées. Certains
semblent croire que pour être considérée comme une grande
chanteuse de Blues, il faudrait s'écorcher les cordes vocales comme
Janis Joplin ou rugir comme Koko Taylor ; la justesse restant
alors secondaire. Et puis, chacun son style. On
sent pourtant chez cette femme
du vécu,
une profondeur d'âme certaine dans son intonation. Comme si elle
pesait chaque mot, comme si chaque phrase avait du sens. Et puis, à
la manière de bien des bluesmen (d'autrefois?), lorsqu'elle
commence à élever le ton jusqu'à atteindre un registre plus
rauque, elle s'éloigne du micro. Ainsi, paradoxalement, sa voix
pourrait même paraître moins forte, moins puissante dès lors
qu'elle paraît être submergée par le chant, l'émotion. Il faut
écouter l'intensité qu'elle confère au formidable « Homewrecker »
de Nick Lowe, avec, là aussi, une orchestration minimaliste. Ou
encore le célèbre «I'm
Feelin' Good »
tant de fois repris et immortalisé par Nina Simone.
Et
lorsqu'elle s'attaque au « I'm
Gonna Tear Your Playhouse Down »
d'Ann Peebles (écrit par Earl Randle) – honteusement massacré
par Paul Young
-, elle lui donne plus de corps, d'ardeur ; et, en lieu et place des violons originaux, bien aidée par une
guitare rugueuse et abrupte.
On
pourra à juste titre reprocher à cet album d'être principalement
constitué de reprises, cependant, à part quelques exceptions,
Janiva (et Iglauer?) n'a pas particulièrement pioché dans des
grands succès connus de tous. La plupart pouvant demeurer obscurs, même pour l'amateur de Blues et de Soul. Seuls deux morceaux sont
des originaux offerts par son guitariste (et mari) Jeff Turmes. Quoi qu'il en
soit, le plaisir est réel et ne s'estompe pas avec les ans. C'est
probablement son meilleur album.
L'album
suivant, « Stronger for It » de 2012, sera plus
personnel, avec l'inclusion de quelques unes de ses compositions, et
d'autres morceaux évoquant son passé douloureux et sa
rédemption. Sa reconnaissance tardive ne cesse de s'amplifier et en
2013, elle est nominée dans cinq catégories des Blues Music
Awards. Fort de ce succès, elle relance son label et sort son
premier album, "Original", uniquement composé d'originaux, dont sept de sa main.
Album dans lequel elle s'écarte parfois du Blues pour œuvrer dans
une forme d'Americana un brin policé. Bien que les albums suivants
marquent le pas, son succès - qui reste très modeste comparé aux
grosses pointures à la médiatisation agressive – prend un peu
plus d'ampleur. L'album « Love Wins Again » de 2016
grimpe à la cinquième place des charts « blues ». En
2025, à 68 ans, elle sort d'une semi retraite pour un dix-septième
album, « Back For Me », encore chaleureusement salué par la critique.