mercredi 9 septembre 2026

BULL ANGUS " First - Same " (1971), by Bruno

 


      Bon, ça y est : on repart dans les trucs obscurs... avec un sextet au nom de bovin, sorti de Poughkeepsie. Une ville tranquille bordée par l'Hudson, située au nord de l'état de New-York, à 240 kilomètres de Providence et à 130 kilomètres de New-York. Bull Angus a été monté par deux potes fins guitaristes, Larry LaFalce et Dino Paolillo, qui après s'être forgés à la scène dans un groupe New-yorkais, ont choisi de retourner à la maison afin de monter un groupe en conformité avec leurs aspirations musicales. Refoulant l'amateurisme, ils se tournent vers des musiciens déjà expérimentés, qui ont déjà fait leurs armes lors de la décennie précédente. Ce ne sont donc pas des perdreaux de l'année, et la musique, à la fois forte et (relativement) raffinée, s'en ressent. 

     La formation se met au vert, s'installant dans un bâtiment d'une ferme des environs, à un peu plus d'une vingtaine de kilomètres, proche de Rhinebeck, où ils peuvent à loisir taper comme des sourds sur la batterie et faire hurler les amplis et le chanteur sans que la police municipale ou le shérif du comté ne débarquent l'air vénère, matraque en main. Là, tranquillement, ils se constituent un répertoire de pièces originales qu'ils affûtent auprès d'un premier public. Celui à disposition, occupant les champs cernant la ferme, composé uniquement de bovins... de Black Angus (ou Aberdeen Angus), d'où le patronyme du sextet. On n'a jamais su si les bovins avaient apprécié - ou même supporté -, ou si, au contraire, ils avaient préféré prendre volontairement le tragique chemin de l'abattoir plutôt que de devoir continuer à subir plus longtemps le vacarme de ces jeunes chevelus filiformes.

     Après les bovins, c'est au genre humain, celui plus généralement noctambule, amateur de bières et de rock et errant dans des clubs à la lumière tamisée, de goûter la musique de ce Bull Angus. Le sextet ne chôme guère, écumant scrupuleusement tous les clubs de l'État, en débordant régulièrement sur le Massachusetts. Il ne faut guère plus que quelques mois au groupe pour acquérir une bonne réputation scénique qui, dans la foulée, va lui permettre d'être "invité" à rejoindre l'écurie Mercury. C'est ainsi qu'en l'an 1971 du siècle dernier, - une année particulièrement riche en manifestes Rock -, Bull Angus sort sa première galette. Un premier album pas piqué des hannetons. 


   Et d'entrée, sans sommation, ça défouraille avec un "Run Don't Stop" à toute berzingue qui envoie des bastos tout azimut ; comme si un commando de la Légion Étrangère s'était, par un étrange hasard du destin, retrouvé à proximité de Barad Dûr, cerné par des hordes d'orques agressifs et affamés, certains d'avoir trouvé matière à leur prochain barbecue. Le chanteur, Frankie Previte, semble être pris au dépourvu, peinant à trouver ses marques sous le flot continu de grattes vénères. "Mother's Favorite Lover (Margaret)", - réponse d'un garçon à l'infidélité de sa mère avec Margaret -, a quasiment le même tempérament. Bien que le tempo y soit nettement plus modéré, le chant, les interventions des guitares et de l'orgue Hammond demeurent vives et hargneuses. Même le solo de flûte - joué par Previte - virevolte comme une bécasse (d'Amérique) folle, prête à planter son bec dans la chair.

     Plus lent, un poil pesant, "Uncle Duggie's Fun Bus Ride" - hommage à leur fidèle roadie - pourrait être une forme de proto-Point-Blank copieusement agrémenté de sauce "Bloodrock". On remarque le jeu du batteur, Geno Charles, qui, depuis le début, sait au moment opportun tambouriner comme un forcené, comme un pilote de rallye rétrogradant pour, dans un bruyant dérapage, éviter in extremis la sortie de route. On pense parfois à l'exemple de Ian Paice ; une référence purpleienne qui revient aussi sur quelques interventions d'orgues - avec néanmoins moins de fougue que l'Anglais. Le groupe a d'ailleurs parfois été comparé à Deep Purple, ce qui ne semble aucunement approprié - sauf si on considère qu'une petite poignée de plans d'Hammond pyromanes et qu'une batterie véloce, nerveuse et ample, soient suffisantes. D'autant que même à deux, les guitaristes ne peuvent prétendre rivaliser avec Blackmore, et que Previte n'a pas la puissance d'un Gillan, ni même d'un David Byron. S'il fallait faire un rapprochement avec quelques groupes célèbres, ce serait plutôt vers les USA qu'il faudrait se tourner. Ainsi, dans l'ensemble, ce serait vers la rudesse et l'âpreté des Texans de Bloodrock, et la fougue, la dynamique de Blue Öyster Cult (1) - plus évidente lors des plages instrumentales à la faveur d'envolées guitaristiques de haute volée. En filigrane, on peut supposer que Grand Funk Railroad, alors incontournable aux USA, notamment en arpentant continuellement tous les espaces dédiés à la musique live du continent (nord américain), a eu un certain impact. Plus étonnant, certains mouvements semblent augurer l'énergie et l'approche "right in your face" du Point Blank des années 76-78.

     Avec  "A Time Like Ours", le heavy-rock du sextet se pare de quelques teintes jazzy, avant que la seconde partie ne penche davantage vers une pulsation à la Ten Years After.

   Plus longue pièce de cette très bonne fournée, "Miss Casey" avec ses 7 mn 30, en profite pour prendre son temps, tel un sadique avec son surin devant sa victime, et en variant ses angles d' attaque. Ce qui permet d'estimer et d'apprécier la qualité de jeu de la section rythmique, de Lenny Venditti (basse), et de Geno Charles. 

     C'est certain, Bull Angus, avec ses deux guitaristes à l'unisson ou complémentaires, n'est aucunement un innovateur en la matière. Cependant, pour l'époque, leur approche a indéniablement quelque chose de moderne. Alors que même les six-cordes de Blue Öyster Cult  - qui n'a pas encore sorti de disque - s'appuient encore sur des plans hérités du Blues, enrichis par la culture Jazz de Donald Roeser, LaFalce et Paolillo sont déjà dans une direction proto-Metal. Toutefois, naturellement, sans rien de forcé, et sans la raideur et le manque de chaleur qui pourra, parfois, caractériser certaines formations du Heavy-metal. Une singularité du groupe qu'on peut retrouver la même année, sur les deux albums de Uriah Heep, "Salisbury" et "Look At Yourself", lorsque Ken Hensley et Mick Box se jettent côte à côte dans quelques cavalcades en lâchant la bride à leur Gibson. 

     "Pot of Gold" sort un gros riff bien funky (ça sent la strato), préfigurant le virage que prendra Grand Funk Railroad dès lors qu'il va généreusement agrémenter sa musique de Soul.  Particulièrement à l'aise sur cette pièce, plus que jamais, le chanteur, Previtte, présente alors d'étonnantes similitudes avec les intonations de John O'Daniel (de Point Blank).

     Sur "Cy", LaFalce et Paolillo dégainent leur gratte acoustique, et, dans un ensemble de chœurs particulièrement maîtrisés, déroulent une bien belle pièce de folk, mêlant le plus intimiste et aérien d'America, de Crosby, Stills & Nash et de Steeleye Span

     Pour clore ce premier chapitre, Bull Angus revient au tout électrique sur une longue pièce, aux parfums de progressif. "No Cream for the Maid"  présente des aspects d'un Jethro Tull aux accents proto-metal. Au contraire de tous les autres, celui-ci s'étire inutilement sur un dernier et long mouvement répétitif. Seule faute de goût de l'album. Rien de salace ici, mais plutôt le malaise, ou la dénonciation de la main mise d'une "élite" méprisant les "petites gens", les écrasant sous leur joug, les reléguant à des outils, des objets. L'atmosphère du morceau est d'ailleurs oppressante, et il aurait suffit d'adjoindre aux guitares une fuzz grasse pour en faire une pièce de proto-doom. 


   L'année suivante, en 1972, Bull Angus sort son deuxième album : "Free For All". Curieusement, ce deuxième essai manque cruellement d'affutage. À croire qu'on n'a pas laissé suffisamment de temps au groupe pour qu'il se constitue un nouveau et solide répertoire à la hauteur du premier. La constitution du sextet est assez récente, remontant au plus tard à fin 69. Du moins pour l'amorce, mais la consolidation se fait au début de 1970. Et dès lors qu'elle s'est attaquée au circuit des clubs de la région, la troupe n'a pas eu à trop galérer. Après la rencontre assortie d'une prestation devant un cadre de Mercury, il n'a fallu qu'un mois pour qu'elle entre en studio. L'album, lui, a été bouclé en une seule semaine. Il a fallu plus de temps pour concevoir la pochette et organiser la distribution. Ensuite, rapidement, elle a été entraînée dans des tournées interminables, sollicitée pour ouvrir pour Rod Stewart, Fleetwood Mac et Deep Purple.

     Composer dans ces conditions de nouvelles pièces est une gageure, et c'est probablement la raison pour laquelle deux reprises ont été incluses. Et c'est probablement cette précipitation qui fait que la force, l'énergie, la vivacité, la pertinence telles qu'on les trouvait sur le premier essai, semblent alors anémiées. À tel point qu'on pourrait croire qu'il s'agit du premier album d'un groupe se cherchant encore. À moins que ce ne soit une volonté délibérée du groupe d'essayer de se rendre plus tendre, plus accessible ? Difficile à croire avec des morceaux tournant autour des 5 minutes, format inapproprié au passage radio, même s'il est vrai que les grosses radios américaines étaient alors plus portées sur des douceurs. Malheureusement, Bull Angus n'a pas réussi la difficile épreuve du second album. "Free For All" est loin d'atteindre le succès du premier, et le groupe, désillusionné, finit par se séparer quelques mois plus tard.

     De ce sextet bien prometteur, il semblerait que seul Frank Previte ait réussi à faire à nouveau parler de lui. Après le split de Ball Angus, et une poignée d'années, il fait un retour médiatique avec Franke and The Knockouts. Groupe du New-Jersey de Pop-rock (avec Tico Torres, futur batteur de Bon Jovi) qui aura eu droit à bien plus de succès que Bull Angus. Plus tard, il est sollicité pour chanter dans la B.O. de "Dirty Dancing", dont sur le hit "(I've Had) The Time of my Life" (oui, celui qui a squatté toutes les radios du monde) qui lui vaudra plusieurs récompenses. "(I've Had) The Time of my Life", "Someone Like You" et "Hungry Eyes" étaient à l'origine des maquettes de Franke and The Knockouts, qui ont été récupérées et réarrangées pour le film. D'après Previte, c'est après fait écouter lui-même la maquette de "(I've Had) The Time of my Life" à l'acteur principal, Patrick Swayze, (en présence d'une autre personne liée au film - Eleanor Bergstein ?), que ce dernier l'adopta immédiatement. Cela aurait été la chanson qu'ils attendaient, qu'ils recherchaient.


(1) Les deux groupes se sont forcément croisés, voire même côtoyés. Les séances d'enregistrement du premier disque du BÖC - sorti en 1972 - se déroulent en 1971, la même année que l'enregistrement et la sortie de l'éponyme de Bull Angus. Mais le quintet de Long Island officiait depuis plus longtemps que Bull Angus.



🎼🐄
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💢 POINT BLANK 👉" First - Same " (1976) 👉 " Second Season " (1977)
💢 BLOODROCK  👉 " Bloodrock - 2 " (1970)
💢 URIAH HEEP  👉  " Salisbury "  (1971) 👉  " Look At Yourself  " (1971)

mardi 8 septembre 2026

RIP Tim Curry (1976 2026) par Pat Slade



Pour ma 700ème chronique, un hommage à Tim Curry, une “tronche” du cinéma, l‘œil globuleux et son sourire inquiétant on fait de lui l’acteur d‘une génération.



Ça (c’est vraiment lui !)




Pour les incultes en cinéma, Tim Curry n’est pas le créateur d’une sauce  pour accompagner le poulet, l’acteur s'est fait connaitre auprès de plusieurs générations et d’un public des plus variés. Pour ma part, ce n’est ni avec le “The Rocky Horror Picture Show“ ni dans ”Ça“ mais son 1994 dans le film “The Shadow” avec Alec Baldwin .

                                                                    

Il est des carrières qui se racontent comme une succession de rôles. Celle de Tim Curry se raconte plutôt comme une traversée des genres, des époques et des imaginaires. Acteur, chanteur, interprète de théâtre et figure culte du cinéma, il a construit une œuvre d’une richesse singulière, portée par une voix immédiatement reconnaissable, une présence magnétique et cette capacité rare à rendre fascinants les personnages les plus extravagants. De la scène londonienne aux productions hollywoodiennes, des comédies musicales aux films d’horreur, Tim Curry n’a jamais cessé de surprendre. Son parcours mérite autant l’admiration que l’affection.

Né en 1946 en Angleterre, Timothy James Curry grandit dans un environnement marqué par la musique et la culture. Très tôt, il manifeste un intérêt pour le spectacle et suit une formation artistique qui le conduit vers le théâtre. Dans le Londres des années 70, il découvre un univers théâtral en pleine transformation, où les conventions sont bousculées et où l’interprète doit savoir tout faire : jouer, chanter, danser, provoquer et émouvoir.

C’est sur scène que Tim Curry se fait véritablement remarquer, notamment grâce à son rôle dans “The Rocky Horror Show”. Créée en 1973, cette comédie musicale débridée mélange science-fiction, parodie de films de série B, sensualité et rock’n’roll. Curry y incarne le docteur Frank-N-Furter, un savant excentrique et ouvertement séducteur, dont l’entrée en scène est devenue légendaire. Vêtu d’un corset, de bas résille et de talons hauts, il interprète “Sweet Transvestite” avec une assurance et une ambiguïté qui défient les normes de l’époque.

Le personnage aurait pu sombrer dans la simple caricature. Tim Curry lui donne au contraire une dimension presque aristocratique, faite de glamour, d’humour, de danger et de vulnérabilité. Sa voix grave, son accent maîtrisé et son regard intense transforment Frank-N-Furter en icône. Lorsque le spectacle est adapté au cinéma en 1975 sous le titre “The Rocky Horror Picture Show”, Curry reprend le rôle et contribue à faire du film l’un des phénomènes les plus durables de la culture populaire. D’abord accueilli de façon mitigée, le long-métrage devient progressivement un film culte, projeté durant des décennies en séances de minuit et accompagné de rituels collectifs par des générations de spectateurs.
             
Frank-N-Furter aurait pu devenir une prison dorée. Tim Curry en fait au contraire un tremplin. Il démontre rapidement qu’il ne se résume pas à cette figure flamboyante et transgressive. Sa carrière cinématographique s’enrichit de rôles très différents, souvent marqués par une certaine étrangeté. Il apparaît notamment dans “Cluedo”, comédie policière adaptée du célèbre jeu de société, où il incarne un majordome aussi nerveux qu’énigmatique. Le film, devenu lui aussi culte, repose en grande partie sur son rythme et son énergie. Curry y révèle un talent comique remarquable, capable de passer de l’ironie au burlesque en une fraction de seconde.

Dans “L’Histoire sans fin 2”, il participe à l’univers fantastique avec une intensité qui rappelle son goût pour les mondes imaginaires. Dans ”Maman, j’ai encore raté l’avion“, il apparaît dans un registre plus léger, tandis que dans ”Les Trois Mousquetaires”, il fait preuve d’un sens du panache qui lui est propre.

Mais c’est sans doute son interprétation de Pennywise, le clown maléfique de la mini-série ”Ça“, adaptée du roman de Stephen King, qui a durablement marqué l’imaginaire collectif. Diffusée en 1990, cette œuvre met en scène une créature capable de prendre l’apparence des peurs les plus profondes de ses victimes. Sous les traits de Tim Curry, Pennywise devient une figure d’épouvante inoubliable. Son maquillage, son sourire inquiétant et ses mouvements presque enfantins composent un personnage terrifiant précisément parce qu’il semble osciller entre le jeu et la menace.

Curry comprend que l’horreur ne réside pas uniquement dans les cris ou les effets spectaculaires. Elle naît aussi d’une voix, d’un silence, d’un geste légèrement trop lent. Sa performance dans “Ça” repose sur cette maîtrise de la suggestion. Il peut paraître grotesque, puis soudain glacial. Il amuse l’espace d’un instant avant de faire basculer la scène dans le cauchemar. Des années plus tard, son Pennywise demeure une référence pour les amateurs du genre, et l’interprétation continue d’être citée parmi les grandes incarnations de la peur à l’écran.

L’une des forces de Tim Curry tenait à son exceptionnelle polyvalence. Il était capable de jouer les méchants, les excentriques, les figures autoritaires, les personnages comiques ou les êtres vulnérables, sans perdre cette signature qui le rendait identifiable dès les premières secondes. Son apparence, son phrasé et sa voix pouvaient le cantonner à un type de rôle. Il choisissait au contraire d’en faire des instruments modulables. Chez lui, le grotesque pouvait cacher une profonde mélancolie, et une véritable sensibilité.

Sa carrière était également marquée par une présence constante dans la culture populaire. Tim Curry n’était pas seulement un acteur apprécié, il est devenu une référence, une source d’inspiration et une figure de ralliement pour tous ceux qui refusent les catégories trop étroites. Son Frank-N-Furter a offert une visibilité rare à une expression libre du genre et de la sexualité. Son Pennywise a prouvé qu’un acteur pouvait transformer une créature de cauchemar en personnage inoubliable. Ses rôles comiques ont montré qu’il maîtrisait aussi la précision du timing et l’art de l’autodérision.

En 2012, Tim Curry sera victime d’un accident vasculaire cérébral. L’épreuve bouleverse sa vie et réduit considérablement ses apparitions publiques. Pourtant, elle ne diminue ni l’importance de son œuvre ni l’attachement que lui portent ses admirateurs. Avec courage et dignité, il poursuivra certaines activités artistiques, notamment dans le domaine du doublage et de la lecture. Sa voix, justement, demeurera un lien précieux avec le public : profonde, théâtrale, immédiatement reconnaissable, elle continuera de faire vivre l’artiste.

Rendre hommage à Tim Curry, c’est célébrer bien davantage qu’une collection de personnages célèbres. C’est saluer une conception de l’interprétation fondée sur la liberté, la générosité et le refus de la monotonie. Il a su transformer l’excès en élégance, l’étrangeté en force et la différence en langage artistique. Peu d’acteurs ont traversé autant d’univers avec une identité aussi forte.

Tim Curry appartient à cette catégorie rare d’artistes dont les performances ne s’effacent pas lorsque le générique se termine. Elles restent dans la mémoire, parfois sous la forme d’une chanson, d’un sourire inquiétant, d’un éclat de rire ou d’une réplique prononcée avec une musicalité incomparable. Sa carrière est une invitation à ne jamais se laisser enfermer dans une définition unique. Et c’est peut-être là son plus bel héritage : avoir rappelé, par son talent et son audace, que l’art véritable commence souvent là où les frontières cessent d’exister.    



dimanche 6 septembre 2026

UN BEST-OF ÉNERGIQUE ET POSITIF


LUNDI : on a rendu hommage à l’icône Dolly Parton, qui était bien plus qu’une star de la country, une compositrice prolifique et accomplie qui a traité des thèmes nouveaux, intimes, féminins, une des rares artistes à faire l’unanimité dans un pays aujourd’hui divisé.

MARDI : le blues de Bill Deraime, chez Pat, avec l’album « Énergie Positive » qui mêle passages électriques et moments plus intimistes, les textes traitent de thèmes chers à Bill, l’espoir, la fraternité, un incontournable de sa discographie, sincère et énergisant.

MERCREDI : du rock avec Bruno, et The Party Boys, un groupe australien à géométrie variable, sorte de super groupe où ont transité un bon nombre de sommités nationales, l’album éponyme propose une sélection de reprises classic-rock, sans prétention, ni chichi non plus.


JEUDI : du jazz avec Benjamin et un hommage au pianiste sud africain Adolph Johannes Brand, devenu Abdhullah Ibrahim, son piano bâtissait des symphonies à lui tout seul, sa musique respirait la grâce mystique, une profondeur spirituelle vouée au culte de la belle mélodie.

VENDREDI : du cinéma, comme d’hab' avec un film rare réalisé par Abraham Polonsky, victime de la chasse aux sorcières maccarthyste, qui revenait à la caméra avec « Willie Boy », western en fin de vie, pamphlet politique, un des grands rôles de Robert Redford.

👉 La semaine prochaine, nouvel hommage, cette fois au comédien Tim Curry, Bruno accueillera le sextet Bull Angus, chez Claude, chantés par la légendaire Kathleen Ferrier, quatre chants sérieux de Brahms (il manquerait plus qu’ils soient idiots et bâclés !), et Luc s’est fait peur avec David Robert Mitchell et plein de T-Rex. 


Et puis, décidément, la chronique nécrologique ne désemplit pas, on salue bien bas Jean Paul Rappeneau, 94 ans aux bonbons, sans doute un des meilleurs auteur-réalisateur de comédie en France, il tournait peu (9 films en 50 ans!) car il peaufinait les détails. Résultat, une filmographie sans déchet, que des classiques ou presque, LA VIE DE CHÂTEAU, LE SAUVAGE, LES MARIÉS DE L'AN II, TOUT FEU TOUT FLAMME, CYRANO DE BERGERAC, BON VOYAGE... Des films qui ont pour points communs une écriture ciselée, une certaine sophistication, un rythme effréné issu des screwballs comedy américaines (point commun avec son pote de Broca pour qui il écrivait aussi) et des stars aux génériques : Bébel, Montand, Deneuve, Adjani, Depardieu, Noiret... 


Et dernier salut (encore ?) au réalisateur Tony Gatlif, cinéaste du voyage, des gitans, avec notamment LES PRINCES et GADJO DILO.

vendredi 4 septembre 2026

WILLIE BOY de Abraham Polonsky (1969) par Luc B.


Le réalisateur Abraham Polonsky est un cas tristement célèbre. Il écrit et tourne en 1948 un Film Noir, féroce et engagé, L’ENFER DE LA CORRUPTION avec John Garfield, ignoré des distributeurs, mais devenu un classique du genre. Puis plus rien pendant 20 ans. L'explication est à trouver du côté de ses sympathies politiques, les mêmes que Garfield, qui le paiera cher aussi. Au début des années 50, sévit aux US le maccarthysme, une chasse aux sorcières qui ciblait notamment les milieux du cinéma, accusés d'être gangrénés par les bolchéviques. Polonsky en sera une des premières victimes. Inscrit sur la liste noire, il est banni de la profession. Il travaillera sur quelques scripts comme scénariste, sous pseudonyme, mais ne retouchera une caméra qu’en 1969 pour ce WILLIE BOY. Deux ans tard il propose LE ROMAN D’UN VOLEUR DE CHEVAUX, coproduction bigarrée, une histoire de cosaques avec Yul Brunner et Serge Gainsbourg. Puis plus rien.

L’homme qu’on voit, au générique, descendre d’un train comme un clandestin, dans des décors qui fleurent bons le western classique américain, c’est Willie Boy, un indien qui revient dans sa réserve fédérale. Mais c’est aussi évidemment Polonsky lui-même, le cinéaste qui revient prendre la place qu’on lui a volée. Plusieurs scènes du film ont cette double lecture. WILLIE BOY s’inscrit dans ses films du Nouvel Hollywood qui revisitent l’Histoire de l’Amérique, du peuple indien, comme le fera Arthur Penn dans LITTLE BIG MAN l’année suivante.

C’est parce que Robert Redford venait de triompher dans BUTCH CASSIDY ET LE KID, que les studios décident de ressortir WILLIE BOY pourtant tourné juste avant. L’acteur, dans ses souvenirs, reste perplexe sur l’implication réelle de son metteur en scène, comme absent, dénué d'émotion (à l’image du film) et parfois spolié de son autorité sur le plateau par son directeur photo Conrad Hall. Qui était le mari de la star féminine Katharine Ross (ceci pouvant surement expliquer cela), célèbre depuis LE LAUREAT, et... partenaire de Redford dans BUTCH CASSIDY. L'acteur, qui trouve ici un de ses grands rôles, affiche un visage fermé, un masque froid. On ne manquera pas de comparer ce film à BUTCH CASSIDY, en mode inversé, qui mettait en scène une course poursuite parfois burlesque, où Redford y était cette fois la proie. 

WILLIE BOY est un western en fin de vie, l’action se passe en 1910. On est surpris par ce plan, au début, où Willie Boy qui traverse le désert, y croise une automobile. Le rôle est tenu par Robert Blake (un faux air de Charles Bronson parfois) connu pour DE SANG FROID (Richard Brooks, 1967) ou ELECTRA GLIDE IN BLUE (1973) et plus tard à la télé dans la série BARETTA

Willie est un indien qui revient dans sa réserve pour retrouver Lola, sa fiancée (Katharine Ross). Le couple s’était enfui une première fois, mais avait été rattrapé, et Willie puni, exilé. Dès les premières scènes on sent l’animosité autour de lui. Un malaise. Il est menacé de mort par la famille de Lola et victime de racisme par les blancs. Lors d’une partie de billard, on refuse de jouer avec lui : « Retourne dans ta réserve ! ». Willie s’emporte, casse la gueule au type. Le shérif Christopher Cooper (Robert Redford) n'intervient pas, blasé, il a d’autres chats à fouetter, comme foutre une râclée à des revendeurs de whisky. Les deux jeunes amants s'organisent pour fuir à nouveau cette communauté qui ne veut pas d'eux. 

Polonsky va filmer deux scènes d’amour en montage parallèle, mêlant obscurité et nudité. Le shérif Cooper et la directrice de la réserve Elizabeth Arnold (Susan Clark, visage connu, actrice peu exploitée), puis Willie et Lola. Le cynisme de la première contraste avec le romantisme de l’autre, vue comme une parenthèse enchantée avant le drame. Surpris en plein coït, Willie tue le père de Lola. Cette fois le shérif Cooper est contraint de réagir, se lance à leur recherche, secondé par une milice vindicative. Car il faut régler cette affaire rapidement et sans bavure : le président américain est attendu à la réserve dans quelques jours…

WILLIE BOY n’est pas un film facile, qui suinte le malaise. S’il a les atours du western (paysages, chevaux, colts) il en pervertit les codes, refuse le spectaculaire, les scènes d'actions attendues. Chaque sentiment semble être refoulé. C’est un film peu bavard, les visages y montrent peu d’émotion. C’est à peine si on prend fait et cause pour le fugitif, qui s’enferme dans sa colère. Quand Lola lui dit qu’il court à sa perte, Willie répond : « Au moins ils sauront que j’ai existé ». Le réalisateur avait filmé une longue séquence de poursuite dans les montagnes de presque trente minutes, sans dialogue. Que les studios ont sérieusement rabotée au montage. 

Cooper a maille à partir avec la milice, entre les modérés et les réactionnaires. Il finit par ne plus croire en sa mission, empêtré dans sa relation ambiguë avec Elizabeth Arnold. Il est assez odieux, la contraint à des rapports sexuels : « - qu’est ce que tu fiches ici ? - j’attends que tu viennes te mettre au lit ». Et une fois Elizabeth déshabillée, il s’en va. Ces deux personnages représentent la face progressiste, pro-indienne, mais non sans un certain cynisme, ils peuvent avoir aussi une responsabilité dans le drame. 

Rien n’est clair, les intentions sont brouillées, cryptées. Il y a des scènes très belles, comme ce cadavre souriant d'une jeune femme en robe blanche de mariée*. Mais qui, pourquoi, comment ? Le réalisateur a-t-il eu le contrôle de son montage, ou est-ce une volonté de laisser une part de l'histoire dans l'ombre. La dimension politique éclate dans les rares dialogues. A Lola qui s’imagine devenir institutrice, Willie rétorque : « Pour enseigner des mensonges ? ». Et ces répliques finales, quand le shérif exige de brûler le corps de Willie, le chef de la milice objecte : « Mais on aura rien à montrer aux gens, tu sais que les gens aiment voir ? », le shérif répond : « Tu leurs diras qu’on a plus de souvenirs ».

On retrouve la facture des films de cette époque, utilisation de longues focales (les herbes floues en amorce des plans sur Katharine Ross), les zooms, et une musique dissonante qui sonne comme dans un thriller étrange (on pense à la partition de MARATHON MAN) agrémentée de motifs indiens, de folk. Le format scope magnifie les paysages, rend les hommes tout petits. WILLIE BOY est un film désenchanté, grave, inconfortable, anti-hollywoodien par excellence. 

Abraham Polonsy filme un héros ostracisé, accusé, contraint de fuir, dont on veut effacer la trace dans l’Histoire. Tout comme lui. Le dernier plan montre un bûcher enveloppé de fumée, qui altère la vision, suivi par un flou caméra, comme si toute cette histoire et ce personnage n’avait jamais existé. Le titre en VO reprend une réplique de Willie : « Tell them Willie Boy is here ».


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* le scénario est tiré d'une histoire réelle, bien des années plus tard le cadavre de cette jeune femme a été autopsié pour découvrir les circonstances exactes de sa mort. Dans le désert californien, est érigé un monument à la mémoire de Willie Boy. 

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