MARDI :Pat nous a déniché on ne sait où la pire pochette de disque, celle de
« Jesus use me »
du trio féminin The Faith Tones venu de Caroline du nord, nos
charmantes naïades donnent dans un gospel plutôt folk country, au
répertoire religieux.
MERCREDI :Bruno, en hommage à Mick Abrahams, a ressorti
« Ahead rings out »
de l’éphémère groupe Blodwyn Pig (et sa pochette géniale, elle…)
un concentré de blues épicé de jazz, de rock, une réussite totale, un
classique.
JEUDI :secondé par une Sonia très en verve, Claude nous a présenté
« Toccata et fugue en ré mineur et autres pièces pour orgues »
de Bach, dans un enregistrement légendaire capté à Los Angeles,
sous les doigts experts de Michael Murray, l'organiste
américain le plus talentueux du XXème siècle. Petite histoire de l'orgue en prime... du plus petit au plus grand.
VENDREDI :Luc a revu pour nous
« Impitoyable »
le
quatrième et dernier western réalisé par Clint Eastwood, qui revisite le genre et sa propre mythologie, un film noir, dense, profond, magistralement interprété et mis en scène : chef
d’oeuvre !
👉 La semaine prochaine, entre autres, on recevra George Brassens, pour un album auquel on pense beaucoup… il y aura le folk-rock
de Crosby, Stills and Nash
(ils viennent à trois, y’aura jamais assez de place dans
l’ascenseur), et au cinoche le dernier du (presque) désormais
réalisateur français Jim Jarmush.
Où comment une petite bite accouche
d’une immense tragédie, et d’un film qui ne l’est pas moins,
immense et tragique. Le scénario de David Webb Peoples dormait dans
un tiroir depuis 25 ans, qui a depuis écrit BLADE RUNNER ou L’ARMÉE
DES DOUZE SINGES, on a fait pire.
Clint Eastwood a achète les droits
en 1983 (Coppola était aussi intéressé) et le garde au
chaud, il n'a pas encore l'âge du rôle. L’époque est au héros indestructibles et sans nuance,
Schwarzenegger, Stallone, Willis, Van Damme. Eastwood, qui en a joué
un certain nombre sait de quoi il cause. La réflexion sur le statut
de héros traverse, la soixantaine venue, toute son œuvre à
venir.
Son dernier western en date, PALE RIDER (1985), avait été
fraîchement accueilli par une critique qui n’en avait pas saisi le
second degré. SILVERADO avait bien amusé la galerie, puis
Kevin Costner avait cartonné avec DANSE AVEC LES LOUPS. Il était temps
pour Clint de remonter en selle. Seulement voilà, le temps a passé. Eastwood se filme dès sa première apparition à l’écran, dans
une auge à cochons, vieillissant, pas foutu de grimper sur son
canasson, devant ses deux gamins gênés par cette scène
pathétique.
Pourtant, son personnage, William Munny (le vrai nom de
Billy the Kid !), était un dur. Un tueur impitoyable, célèbre pour
tuer « tout ce qui bouge ou rampe sur cette Terre », y compris les
chiens et les enfants. Mais ça c’était avant. Avant d’arrêter
de boire, avant de connaitre une femme rédemptrice, avant
que la religion devienne sa planche de salut. Le titre original
« Unforgiven » signifie impardonné. Pendant tout le film
on entend Munny implorer « Dieu n’aurait pas voulu ci,
n’aurait pas pardonné ça, il me met à l’épreuve ». Il
accepte donc l’épreuve divine, patauge dans la merde et se recueille sur la tombe de sa femme. Magnifique image
stylisée, un arbre, une tombe, et quelques notes discrètes, Eastwood a aussi composé les thèmes musicaux.
Quand débarque l’insolent Kid de
Schofield, qui lui propose une affaire. Retrouver et tuer deux
cowboys qui ont tailladé une pute à Big Whiskey. La fille avait
pouffé devant la petite bite de l’un d’eux. Le shérif Little
Bill Daggett a filé une rouste aux deux loustics, mais la peine
paraît trop légère pour les filles du bordel local, qui
économisent les dollars pour payer celui qui viendra flinguer les deux
salopards. A court d’argent, Munny finit par accepter, à condition
d’emmener avec lui son vieux complice Ned Logan.
J’adore la scène
du départ, où il dit à ses gosses d’à peine 10 ans « J’en
ai pour une quinzaine de jours, soyez sages ! ». Comme
celle où ils partent avec Logan, sous le regard muet de sa femme, un
plan très John Ford, l’épouse résignée, digne, mais qui n’en
pense pas moins. C’est ce que j’aime dans le western, un regard
en dit plus long qu’un discours d’adieu.
On ne va pas y aller par
quatre chemins, IMPITOYABLE est un des plus beaux films d’Eastwood,
alors au sommet de son art. Un film qui déconstruit le mythe du
western, qui interroge l’idée de héros, la violence, la mort dans
ce qu’elle a de plus dégueulasse, à total rebrousse poil de ce
qu’on voyait sur les écrans alors.
Non, tuer quelqu’un n’est
pas une simple formalité. Regardez comment le premier cowboy est
abattu, de loin, et il faut s’y prendre à plusieurs fois. Et le
mec hurle, chiale, ça fait horriblement mal une balle dans le bide,
ses potes sont terrorisés. Ned Logan, qui se vantait de pouvoir
tirer dans l’oeil d’un oiseau en plein vol n’en mène plus
large, sa main tremble. Il est rongé par la trouille. C’est Munny qui s’y colle. Et le Kid ?
Un branleur, myope comme une taupe, qui a menti sur son CV. Il abat sa victime quand elle trône aux chiottes, pantalon sur les chevilles. Quelle bravoure ! On est loin de l’image de flingueur de l’Ouest.
Le film aussi une déambulation désabusée mais sans aucune sensiblerie.Eastwood prend le temps de filmer Logan et Munny chevaucher peinards, masser leurs rhumatismes, discuter au coin du feu, évoquer leur
passé violent et leur présent sordide, abordant même l’intime :
« Depuis que ta femme est morte, tu fais comment ? J’veux
dire, heu, tu utilises ta main ? ». Il prend cher le héros
eastwoodien…
IMPITOYABLE est un film en clair-obscur, au
propre comme au figuré. La photo de Jack N. Green, vieux complice du
réalisateur, une douzaine de films ensemble, est absolument superbe. Les
contrastes sont tranchants, c’est à peine si on lit sur les
visages (scène chez Logan) que viennent caresser de rares touches de lumières. C’est
la nuit que la violence et la cruauté prennent le dessus, s’en est
presque irréel, cauchemardesque.
Toutes les scènes avec English Bob, tueur à gages attiré par la récompense, sont superbes, intenses. Admirez la disposition des personnages dans le cadre, Bill d'abord en retrait derrière ses hommes lourdement armés. Une tension palpable dès le départ qui n'augure rien de bon. D’abord un échange affable, sourires entendus - ces deux-là se
connaissent - puis des vacheries, jeu de mot récurent « Duck » / « Duke ». Enfin les coups de bottes dans la gueule. Ca se passe de jour, c'est brutal mais légal à l'aune du farwest : Bob refusait de céder ses armes. Puis la longue scène dialoguée dans la prison, on s'y affronte autrement, avec ironie, chacun d'un côté des barreaux. English Bob est accompagné de son biographe, le binoclard Beauchamp, chargé d'écrire sa légende. English Bob hors jeu, il se trouve
un nouveau héros à célébrer : Little Bill. L'Anglais sera piteusement
renvoyé dans ses pénates, on remarquera que son train croise la route de Munny quand celui-ci se rend à Big Whiskey.
Mais c’est la nuit où Little Bill se
déchaîne contre un Munny affaibli par la maladie, c'est la nuit qu’il fouette Ned Logan à
l’en faire crever, c'est la nuit qu'il expose le cadavre à la lumière d'une torche, pour l'exemple. C’est de jour
que Munny reprend des forces, soignée par Delilah, la pute
défigurée. Merveilleux moment capté en un seul long plan** quand
elle lui propose une contrepartie en nature. Mais c’est la nuit
qu’il retâte du goulot pour retrouver ses sensations de
tueur. A-t-on jamais vu scène plus crépusculaire, apocalyptique,
sous l’orage qui gronde. Ce canon de fusil au premier plan lorsque
Munny entre dans le bar, qui annonce clairement les intentions.
Eastwood renoue avec la fantasmagorie utilisée dans PALE RIDER et
plus encore dans L’HOMME DES HAUTES PLAINES, dont il creuse le sillon, approfondit les thèmes. Le carnage final est filmé sans lyrisme ni héroïsme, mais d'une densité effroyable. Eastwood nous met face à une question
morale inconfortable. Comment appréhender ce héros qui tue de sang
froid le gérant désarmé du bordel, achève consciencieusement les
blessés et menace de revenir massacrer toute la ville.
Et on le croit sur parole.
IMPITOYABLE est un western très noir qui
n’exalte aucun sentiment, rien ne vient souligner
une quelconque beauté morale. Personne n’y gagne quoi que ce soit.
Comment imagine-t-on Munny reprendre sa vie de fermier, regarder dans les yeux ses enfants, la femme de Logan ? La
violence est une addiction, Munny y replonge comme il
replonge dans la bouteille, son seul carburant. Les prostitués du
bordel ont fait entrer le diable à Big Whiskey, imaginaient-elles un
tel épilogue ?
Propos d’autant plus pertinent de la part de
Clint Eastwood qui questionne ici son propre statut d'acteur, qu’il ne renie pas puisque le
film est dédicacé au générique à Sergio (Leone) et Don (Siegel). On peut voir cela comme une mise en abîme, une légende qui filme des héros du farwest (Bob, Little Bill) qui eux-mêmes veulent devenir des légendes sous la plume extatique de l'écrivain Beauchamp. Qui imprime la légende quand Eastwood lui, filme les faits... spéciale dédicace à LIBERTY VALANCE ? Eastwood, fin connaisseur du genre, reprend tous les codes du
western, les grandes plaines, les chevauchées, les feux de camp, le saloon, le bordel,
le shérif... mais il les pervertit. Il n'y a plus rien de romantique, d'héroïque, comme dans L'HOMME DES VALLEES PERDUES (1953)qui avait fait vibrer tant de générations.
IMPITOYABLE
doit évidemment aussi beaucoup à son casting cinq étoiles, Gene Hackman en
tête (qui rechignait au rôle, trop négatif, mais y gagne un oscar), brute perverse et sadique bouffie d’orgueil, le merveilleux Morgan Freeman, le délectable Richard
Harris, Anna Thomson. Succès autant critique que commercial, 4 oscars, véritable film
d’auteur, passionnante réflexion sur le genre, Clint Eastwood qui
est né avec le western, lui offre le plus bel enterrement.
**Eastwood utilise une lentille double focale pour ce plan, ce qui permet d'avoir une netteté à l'avant et à l'arrière plan. La lentille est coupée en deux, chaque côté représente une focale différente. Orson Welles en jouait déjà dans CITIZEN KANE, accessoire souvent utilisé dans les années 70 dans LES HOMMES DU PRESIDENT ou LE MYSTERE ANDROMEDE, péché mignon de Brian de Palma, que Tarantino apprécie aussi. On repère le truc à cause de la ligne très légèrement floue qui divise l'image, séparant les deux segments.
- Claude… Avec M'sieur Pat nous sommes surpris que tu ne nous proposes
pas un récital Bach par Pierre Cochereau ou Marie-Claire Alain plutôt
que cette gravure réalisée à Los Angeles… Qu'a-t-elle de légendaire
?
- Bonne question tous les deux. Un enregistrement exceptionnel de la
Toccata et fugue en ré mineur de Bach requiert trois qualités : la
vaillance de l'interprétation, la pertinence du choix des jeux et la
clarté et la dynamique cyclopéenne de la prise de son… Ici nous avons
les trois…
- Heuu, l'organiste s'appelle Michael Murray – un cousin de Bill Murray
de SOS Fantôme, hihi – pas très connu, de moi en tout cas…
- Les critiques jugent Michael Murray comme l'organiste américain le
plus talentueux du XXème siècle, il a joué en France, Vierne notamment…
Deux artistes homonymes mais aucun lien de famille, un nom courant aux
USA… Bill, un acteur que j'aime beaucoup…
- Ah je vois, c'est vrai ce que tu dis, reproduire des grandes orgues
dans son salon n'est pas aisé ! Dans les cathédrales, je me sens toute
petite…
- Bien, Sonia et Pat… Pour finir sans oublier les grands organistes
Français, nous écouterons André Isoir dans une interprétation récente
brillant de mille feux… et plutôt bien enregistrée !
Enceinte Tannoy Westminster
J'ai commencé une saga "disque légendaire". Le mot "exceptionnel" ou l'expression "haut de gamme" serait sans doute plus approprié. Comme le remarque Sonia, de telles
anthologies foisonnent. Je viens de réécouter l'interprétation très inspirée
et héroïque de
Pierre Cochereau
à N.D de Paris en 1974, hélas, la prise de son écrase toute forme de
délié de cette partition si populaire.
Ce billet ne prétend pas établir un classement partial entre organistes de
talents, ni de départager les amateurs d'orgues baroques ou romantiques,
etc. Mais qui n'a pas un jour souhaité ressentir "at home" les vibrations
apocalyptiques après un concert ou un simple passage dans l'une de nos
cathédrales équipées des monstres du facteur "Cavaillé-Coll" du
XIXème siècle ? Difficile de croire que vous n'ayez jamais
frissonné quand se déchaînent la tempête dans les milliers de tuyaux mugissant… pilotés par les quatre ou cinq claviers.
Partie 1 : Les Grandes Orgues dans votre salon, possible ou pas ?
- Excuse moï Claude… avant de commencer, pourquoi illustrer ce billet
avec la photo de ce meuble bizarre ? Un confiturier ? Un coffre-fort
?
- Hihi Sonia. Non une enceinte acoustique Tannoy Westminster Royal avec
son HP central de 38 cm caractéristique de la marque – la taille
d'un frigo de 1,4 m, et de 140 kg. Avec sa bande passante de 18 Hz
à 27 kHz (détail pour les pros), voici l'un des rares HP qui pourraient
reproduire de manière assez réaliste des grandes orgues. Ajoutons un
amplificateur type Cayin Pearl 30i… et un lecteur Rega Isis par exemple
et ça le fait…
- Mouais, et si je présente la note de ta paire de Winchester et des
autres bidules à Luc ?
- Disons… le prix d'une belle Mercédès, mais surtout pensez à trouver
un manoir bien isolé avec une salle de 50m2 au moins. Pour du
Hard-Rock, ça marche aussi façon rave-party… Westminster Sonia, hihi,
pas Winchester… Ça on le réserve aux westerns de Luc.
Arrêtons de rêver. J'ai écouté le disque du jour en appartement.
Maggy Toon a convenu que certes le résultat est techniquement
saisissant mais est resté frustrée de ne pas se trouver dans une nef
d'église ou un vaste studio pour entendre la musique se déployer en majesté.
En effet, malgré un espace sonore très large, l'orgue semble rester engoncé
entre les deux HP (B&W 805).
Donc peu de solution… 1 – Habiter un château et dépenser 100 k€ de matos, 2
– Rester plus modeste en se privant des extrêmes graves, ça peut le faire et
3 – Écouter avec un bon casque à partir d'une source correcte…
Orgue Nieuw Scheemda
Partie 2 : Bach : quels orgues lui conviennent le mieux ?
Cette question a-t-elle réellement un sens ? la partition, très virtuose,
est écrite sur trois portées soit pour deux mains et les pieds donc un
clavier, waouh difficile et un pédalier. Donc on exclut les harmoniums et
les orgues dits "positifs" présentés
dans deux chroniques : Les
Concertos pour Orgue
de
Haendel
et le fabuleux
Art de la fugue
de
Bach
joué sur un trio d'orgues par l'Ensemble Karajan. Sur le premier orgue "privé" que l'on déplaçait vers le lieu de concert,
il n'y avait pas de pédalier ; donc utilisation impossible. Le second a un
petit pédalier mais un seul clavier et quelques jeux de tessitures modestes
disponibles ; pour s'entraîner ? pas sûr 😊…
On peut rigoler en regardant ces beaux instruments de l'époque baroque. Il
y en avait même de plus petit encore, taille harmonium, pour participer à la
"basse continue" pour les œuvres sacrées comme les cantates.
Or nous sommes habitués à entendre cette
Toccata et fugue
jouée sur des orgues modernes avec une puissance qui peut faire vibrer les
vitraux ! Mais de quels instruments disposait
Bach au début de sa carrière, vers 1690 environ… Il n'est pas mignon le
petit orgue de 4 pieds* de l'église réformée de
Nieuw Scheemda (Hollande) du facteur
ArpSchnittger ? Très rococo de style, il a été achevé en
1698, comporte 8 jeux - 1 clavier manuel de 45 notes et un pédalier
de 25 notes (2 octaves). Il demeure une pièce rare entretenue à merveille
dans ses capacités originelles et donnant ainsi un aperçu des orgues
disponibles en cette fin du XVIIème siècle, le début du baroque
tardif. Inutile de préciser qu'un organiste aussi imaginatif et virtuose que
Bach et ses amis rêvait d'un "orchestre symphonique" à tuyaux, chaque jeux de 54
tuyaux en étain, cuivre ou bois étant un instrument à lui tout seul…
(*) 4 pieds soit 128 Hertz, la note la plus grave de la tessiture du basson
qui est un si bémol (ne chipotons pas pour un ton)… le tuyau mesure 1,3 m.
Console de l'orgue d'Atlantic City
- Ils sont trop mimis les angelots joufflus et fessus qui jouent de la
trompette sur les côtés, Claude… Très kitsch…
- Ah Sonia… tu t'amuses d'un rien… Je suis tout à fait d'accord, les
facteurs d'orgue de cette époques osaient tout !
- Heuuu Claude, je vais te pousser à la digression… Déjà que… Où se
trouve le plus grand orgue du monde ?
- Waouh, bonne question, en 2025, un tel instrument géant quasiment
ruiné et irréparable fonctionne enfin après 15 ans de travaux et des
millions de $ dépensés. Le diplodocus se trouve dans le
Boardwalk Hall d'Atlantic City, une sorte de Palais omnisports de
Paris-Bercy de 17000 places. Il a été construit dans les années 30 par
le sénateur Emerson Lewis Richards également facteur
d'orgue.
Écoute ça Sonia ! 33 114 tuyaux connus
😊,non visibles des spectateurs, 449 jeux et sept claviers, les trois du
bas ont la tessiture de celui d'un piano.
Encore plus farfelu, il dispose d'un jeu en bois de 64 à 32 pieds (20 m
de haut et près de 2 tonnes pour le plus grand tuyau). Cela dit ils
sonnent sur un octave entre 8 et 16 Hz, ce sont des infrasons inaudibles
par l'oreille humaine (nocifs ?) !!! Seules les vibrations harmoniques
dans la structure sont perçues. Pour une visite guidée stupéfiante, en
suivant le jeune organiste virtuose et Youtubeur Paul Fey, voir (The organ at Boardwalk Hall).
Incontestablement, ce Godzilla de l'univers des orgues aurait épaté les
meilleurs compositeurs organistes de
Bach
à
Louis Vierne* en passant par
Eugène Gigout*…(Mettez vos casques). Quoique, on fantasme, mais seuls nos amis Yankees
pouvaient construire un instrument aussi monumental… Il m'a semblé entendre
le début de la B.O. de Gladiator…
(*) Chacun auteur d'une cataclysmique Toccata, deux morceaux de bravoure à décorner les bœufs du village 😊.
Orgue de Saint-Cyprien en Perigord
André Isoir (1935-2016)
Revenons à Bach et à sa Toccata et Fugue…
Ce rapide panorama de l'évolution des orgues tant dans les lieux de culte
que les salles de concerts ou de spectacles ne répond guère à la question
initiale : quels étaient les orgues dont pouvait disposer
Bach pour écrire et jouer cette œuvre populaire mais très exigeante en termes de
performances et de virtuosité de l'instrument ?
Rendons nous dans la bonne ville de Köthen où la famille
Bach
réside et travaille entre 1717 et 1723. Köthen, ville
protestante et étape intermédiaire entre son séjour à Weimar et la
longue et ultime fin de carrière à Leipzig. Voir le petit schéma
représentant les pérégrination de Bach dans la chronique dédiée à un groupe de trois cantates sur le thème de la
transfiguration (Clic).
Les musicologues ont établi que la
Toccata et Fugue en ré mineur
aurait été composée entre 1703 et 1708. Elle surprend par son
écriture complexe et très virtuose et, particularité rare chez Bach, sa dimension spirituelle inexistante quoique non dénuée de noblesse. On a
même douté un temps de son attribution à
Bach. Sujet clos de nos jours !
Pouvons-nous parler de divertissement volontairement spectaculaire à propos
de l'œuvre ? Certains érudits ont bâti une théorie séduisante. L'œuvre
serait un "outil de test" musical
sophistiqué pour mettre à l'épreuve les registres des orgues imposants en
cours de construction en ce début du XVIIIème siècle. L'étude
poussée de la partition met en évidence un besoin de disposer de nombreux
jeux pour expérimenter moult techniques de contrepoints ardues dont il faut
se jouer et des trilles mettant à rude épreuve les mécanismes à traction
mécanique… On observe aussi l'absence d'accord nécessitant un tuyau du
"principal" de 16 pieds (5,5 m ! 32 Hz)
pour descendre dans l'extrême grave.
Or, lors de la composition,
Bach
séjourne à Arnstadt, dont l'orgue ne possède pas un tel jeu dans sa
"montre", la montre est cette
majestueuse alignée de grands tuyaux visible en façade, à des fins
esthétiques.
Á Köthen la famille fréquente
l’église luthérienne Sainte-Agnès dont
l'orgue construit en 1708 est riche de deux claviers, 13 jeux et un
pédalier à la tessiture très étendue. L'idée d'une pièce de grande qualité à
propos de la
Toccata et Fugue en ré mineurBWV 565
permettant de vérifier la fin de la période d'accordage n'a rien de
fantaisiste.
Bach
reviendra à Köthen en 1734 jouer la
Toccata et Fugue en fa majeur BWV 540, pièce géniale qui ne se joue que sur les claviers, et sans doute préparée
elle aussi pour mettre en valeur les extensions de registres ajoutées à
l'orgue de l’église Sainte-Agnès. Orgue
qui n'existe plus depuis 1881 et dont aucune gravure ne témoigne de
son architecture.
On pourrait enfin conclure quant au choix de l'orgue idéal pour jouer
Bach
par cette trivialité "qui peut le plus peut le moins". L'orgue de
Saint-Donat donne une idée de
l'instrument apprécié par le compositeur. Les grands interprètes français de
l'œuvre du Cantor que furent
Marie-Claire Alain
et
André Isoir
privilégiaient les instruments de type germanique ou danois à
traction mécanique plus précis semble-t-il que les grandes orgues
romantiques électrifiés… L'orgue de Saint-Donat dans la Drome pour l'une, celui de
Saint-Cyprien en Périgord
reconstruit de A à Z pour le second. "Bach en a rêvé, André Isoir lui a offert post mortem grâce à son
ultime intégrale."
La seconde intégrale sur trois de
Marie-Claire Alain
à
la Collégiale de
Saint-Donat dans la Drome et sur divers
orgues baroques européens est à privilégier par ce choix d'instruments au
son lumineux. Enregistrement : 1978-1980(Deezer).
En 1980,
André Isoir
fervent expert de
Bach
et passionné par la facture conçoit le projet de recréation d'un orgue idéal
au service de l'interprétation des œuvres de l'époque baroque. Il choisit
l’orgue de l’église de
St Cyprien enPérigord qui possède un
magnifique buffet datant de la fin du 17ème siècle. Le buffet,
très élégant et en bon état, a été classé aux monuments historiques en
1977.
Isoir
fait appel à Gerhard Grenzing, facteur allemand de génie dont
l'atelier se trouve à Barcelone. Entre 1981 et 1982,
Grenzing
transforme complètement l'instrument en conservant le concept de traction
mécanique pour les trois claviers et le pédalier. L'orgue possède désormais
22 jeux. André Isoir
y réalisera six CD pour son intégrale achevée en 1993 plus
l'art de la fugue
de manière isolée. Pour certains la référence absolue dans ce répertoire (8
récompenses prestigieuses.) Il se raconte que le fantôme du Cantor viendrait
en jouer certaines nuits…
- Dis Claude, on part quand à Los Angeles au juste ?
- Maintenant Sonia… Tiens, tes billets classe affaire…
- Luc a accepté de payer à ce tarif ?
- J'ai piraté le compte du Deblocnot… hihi… étape à Philadelphie…
Partie 3 : Orgue Schlicker néo-baroque de l'église congrégationaliste
de Los Angeles
Orgue Schlicker néo-baroque de Los Angeles
Le mot mythique, synonyme de légendaire dans le dico, est plus approprié à
considérer les références techniques et historiques de l'orgue choisi par
Michael Murray
pour enregistrer son programme Bach. Il existe peu d'orgue baroque aux USA,
logique ! Une exception : un orgue de Chicago
(Clic)
équipé de 2 claviers, 1 pédalier, 19 jeux ; donc une grande similitude avec
celui de Köthen. Construit en 1926 il est posé au sol et son
mécanisme est électropneumatique donc moins réactif qu'un système à traction
directe.
Michael Murray
choisira en 1984 un orgue monumental disposant de tous les types de
jeux et de de timbres, notamment ceux utilisés par les baroqueux comme
Bach
ou
Buxtehude.
L'église congrégationniste de Los Angeles
possède deux orgues qui répondent à cette exigence d'un choix quasiment sans
limite dans la registration.
Ne nous attardons pas sur l'orgue de chœur souvent présent sur le côté de
la nef dans les cathédrales, de taille plus modeste que celui de la tribune
et utilisé la plupart du temps pour les offices brefs, en semaine. L'orgue
de tribune et son petit frère du chœur ont été construits en 1932 par
la Manufacture Ernest Skinner de Boston.
En 1969, on commissionne le facteur Herman L. Schlicker de
Buffalo formé à l'école allemande et danoise dans les années 30 pour
modifier en profondeur l'instrument. Il ajoute notamment
les jeux d'anches courtes hérités des orgues baroques. Un mouvement néo-baroque est en expansion aux USA afin de rivaliser avec
le patrimoine européen.
On comprend ainsi la pertinence du choix de
Michael Murray. L'orgue possède 5 claviers, 1
pédalier, 163
jeux sur 207
rangs et une
traction électrique. Sur un orgue de
cette taille, la traction mécanique est irréalisable… De nos jours, la
technique n'est plus un handicap pour l'organiste. Il devance en capacité
l'orgue de N.D. de Paris et ses 115
jeux. Il possède 20 147 tuyaux
😊! Dernière indication sans doute évidente. Il est possible de combiner des
jeux ensemble (mixture), de coupler les claviers… etc. En un mot, toutes les
partitions de l'histoire peuvent être magnifiées sur cet orgue. La console
est vertigineuse de complexité, un chef-d'œuvre du genre.
Console de l'orgue Schlicker
Partie 4 : Michael Murray (1943-2024)
Rien de surprenant que l'Europe n'est plus l'exclusivité de rassembler les
meilleurs organistes de la planète. Les claviéristes de jazz sont nombreux
et célèbres, deux exemples :
Eddy Louiss
et Lou Bennett. Côté classique aux USA, citons
E. Power Biggs
(anglais d'origine, 1906-1977),
Scott Ross
mieux connu comme un prodigieux claveciniste et d'autres talentueux mais
dont les discographies ne franchissent par l'Atlantique. Sonia ajoute "on a déjà ce qui faut".
Un peu cocardier, mais objectif 😊.
Michael Murray
est né dans l'Indiana en 1943. Il fréquente le conservatoire de
Minneapolis de cet État, puis celui de l'Ohio. Puis, bonne idée, il vient à
Paris où
Marcel Dupré
l'accepte comme dernier élève.
Dupré
(1886-1971) qui partagea la tribune de Saint-Sulpice avec son maître
Charles-Marie Widor, deux titulaires pendant un siècle 😊. Il avait enseigné à
Marie-Claire Alain,
Pierre Cochereau, Jean Guillou,
Olivier Messiaen, liste des "vedettes" qui justifie sur le fond la remarque de Sonia.
Marcel Dupré
pouvait interpréter toute l'œuvre de
Bach
de mémoire ! En 1968-1969,
Michael Murray
fera de même en 12 récitals à Cleveland. Il a 25 ans… Il deviendra le
biographe de
Marcel Dupré. Nous l'entendrons dans une chronique à venir dédiée à une gravure
Telarc de deux symphonies de Louis Vierne
enregistrées en France sur le
Cavaillé-Coll de Rouen. Sa discographie
comprend une trentaine de disques mal distribuée hélas.
Après un carrière éclectique comme concertiste et titulaire de l'orgue de
Columbus, dans l'Ohio,
Michael Murray
a pris sa retraite vers 2014, se consacrant à l'écriture. il nous a
quittés dans cette ville en 2024.
Michael Murray
Partie 5 : Programme Bach
Michael Murray
a sélectionné quatre des ouvrages majeurs de
Bach
parmi les plus populaires et faciles à écouter. Des analyses techniques sur
leurs compositions sont disponibles sur le web. En ajouter d'autres de mon
cru serait présomptueux et sans aucune plus-value. Le discours toujours
riche et les lignes mélodiques nuancées nous montrent un
Bach
cherchant des voix nouvelles, animées, radieuses car peu élégiaques. Aucune aide didactique ne s'avère nécessaire pour apprécier ces partitions. Rester
de marbre à l'écoute ne serait pas dramatique en soi, quoique inhabituel.
Peut-on évoquer un manque de sensibilité musicale avérée ? Non sauf si le
symptôme s'étend à tous les genres artistiques de qualité…
❶Toccata & [02:50] Fugue en ré mineur, BWV 565 (1703-1707 à
Darmstadt)
Concerto No. 2 en la mineur, BWV 593 (1713-1716 d'après Antonio Vivaldi
RV 522)
❷I. Allegro
❸II. Adagio
❹III. Allegro
❺Prélude & [06:54] Fugue en si mineur, BWV 544 (1727-1731 à
Leipzig)
❻ Prélude & [05:23] Fugue in ré majeur, BWV 532 (1709-1717 à
Weimar)
Le disque aborde toutes les techniques affinées par
Bach
lors de ses différentes fonctions. La
Toccata & Fugue en ré mineur
demeure la source de milliers d'exécutions, d'adaptations plus ou moins
opportunes et de transcriptions pour orchestre comme celle de
Stokowski
pour Fantasia.
À propos de cette captation, j'ai lu cette critique : "La célèbre Toccata et Fugue en ré mineur bénéficie d'une interprétation
d'une virtuosité incroyable, et le jeu d'une précision et d'une aisance
exceptionnelles de Murray est tout simplement époustouflant ! De plus,
ses registrations sont d'une grande richesse tout en respectant
l'intention originale de Bach." Merci à
Andrew Larson
de suppléer mon opinion.
Je confirme que l'attaque des notes avec une telle précision apporte une
transparence étincelante au discours. Le jeu sur l'orgue est difficile. Tant
que le doigt enfonce la touche, le tuyau via son clapet reçoit l'air et
vibre, la durée de la note peut-être infinie 😊.
Une difficulté existe cependant : il faut un certain temps pour que le tuyau
entre en résonance, surtout dans les registres graves.
Michael Murray
maîtrise le phénomène à la milliseconde près ! Quelle clarté dans la
polyphonie (souvent les différentes voix se confondent), on distingue aussi
très finement spatialisés tous les jeux employés. L'instrument occupe la
largeur de l'espace sonore, y compris en profondeur, encore une
exceptionnelle réussite.
La prise de son tient du miracle. Les accords dans l'extrême grave de la
Toccata BWV 565 sont puissants mais non caverneux. Mille bravos à l'ingénieur du son
que je ne cite jamais : Robert Woods, également président fondateur de Telarc. J'ajoute la vidéo de l'interprétation de André Isoir, un régal de poésie.
Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que
conseillée.Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la
musique…
Connecter le PC via un port USB et un adaptateur à lune entrée
audio d'un ampli audiophile donne un résultat spectaculaire. Quant
au CD… no comment !
INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool.
Pour les amateurs d'intégrale, je conseille la 2ème de
Marie-Claire Alain, l'édition ultime par
André Isoir
et n'oublions pas celle d'Helmut Walcha
qui n'a guère vieilli...
Un groupe qui, bien qu'éphémère, réussit à convaincre autant la presse anglaise qu'américaine. Une reconnaissance qui arrive promptement, avec deux albums, sortis avec seulement huit mois d'écart, et qui s'installent sans forcer dans les charts. Le groupe traverse même l'Atlantique, se faisant un nom au Canada et aux USA. Son guitariste, également chanteur et compositeur, est alors considéré comme parmi les meilleurs du British blues. Une carrière qui s'annonce des plus prometteuses, et puis voilà que le fondateur, éternel insatisfait, décide dans le courant de l'année 1970, quelques mois après la sortie du second album, d'aller voir ailleurs. De laisser ses compagnons de route continuer seuls. Ce n'est donc pas l'absence de succès qui motive son départ impromptu, d'autant que le second disque se vend encore mieux que le précédent. Hélas, le groupe ne survit pas à la défection de son leader et principal compositeur.
C'est que monsieur Mick Abrahams est une forte tête. Plutôt que de faire ce qui lui semblerait être des concessions, il préfère tourner les talons et claquer la porte. Ainsi, après une dispute avec Ian Anderson quant à la direction musicale de Jethro Tull, peu de temps après la sortie du premier disque, "This Was", il lâche le groupe pour suivre sa voie. Anderson avait déjà une autre vision qui diffèrait de celle de Mick qui, lui, voulait ancrer, autant que possible, le groupe dans le Blues et Jazz. C'est de cette dissension que nait Blodwyn Pig.
Rapidement, Mick recrute le bassiste Andy Pyle, avec lequel il jouait déjà auparavant, au sein du McGregor's Engine (anciennement Jensen's Moods), avant d'intégrer Jethro Tull, le batteur Ron Berg, et un troisième larron qui va faire tout le sel de ce quatuor. Le saxophoniste Jack Lancaster, qui, au besoin, dégaine sa flûte ou son violon pour explorer d'autres espaces. Jack, omniprésent, donne de l'ampleur et du relief au blues-rock d'Abrahams. Le faisant décoller pour atteindre des cimes que bien des groupes de british-blues n'ont pas le gabarit requis pour les atteindre. Grâce à Lancaster, il souffle (c'est le cas de le dire) un vent de liberté sur la musique de Blodwyn Pig, une absence de contrainte commerciale qui fait trop souvent défaut aux productions des dernières décennies - du moins sur les majors. À savoir que c'est Island Records qui signe le groupe. Label alors connu pour laisser une large autonomie à ses poulains. La même boîte qui a adopté Jethro Tull, et qui n'a probablement pas voulu lâcher un talent comme celui d'Abrahams.
Évidemment, le Blues mixé à des éléments de Jazz n'est pas nouveau. Il est même plutôt en vogue à la fin des années 60. Un an plus tôt, le Aynsley Dunbar Retaliation a déjà réalisé un excellent disque dans cette optique. Toutefois, la trompette de Victor Box, également chanteur, guitariste et claviériste, n'intervient qu'épisodiquement. Bien sûr, il y a le Keef Hartley Band, qui, lui, traîne carrément une section de cuivre (qui sera réduite à deux éléments). Sans oublier John Mayall, qui apporta tant au blues anglais, et qui, en 1967, une fois de plus, modifie le paysage musical avec l'album "Crusade" (avec Mick Taylor).
Ainsi donc, Blodwyn Pig n'est pas vraiment novateur, il prend le train en marche. Ce qui n'enlève rien à la fraîcheur et l'éclat de ce premier jet. De plus, au contraire de ses collègues, même les plus illustres, Blodwyn Pig est alors un des rares groupes à ne proposer que du matériel original. Poursuivant ainsi le développement des nouvelles voies entamées par les prédécesseurs susnommés, en plus de celles, évidemment, ouvertes par l'Electric Flag et le Paul Butterfield Band. Of course. Ce n'est pas sans raison qu'en dépit de la brièveté du groupe, "Ahead Rings Out" a maintenu à travers les décennie son aura de classique. Suffisamment pour être honoré de régulières rééditions - la première dès 1975, et la dernière en 2018 pour une version "De Luxe".
Alors qu'une large majorité de groupes de british-blues débutent alors par un disque respectueux envers les pères fondateurs - bien que parfois un peu maladroit et timide -, "It's Only Love" impressionne par son énergie et son adresse. À l'évidence, Blodwyn Pig maîtrise son art. Non seulement c'est parfaitement contrôlé, mais c'est également interprété avec une décontraction propre aux grands musiciens. Ceux aptes à jouer les yeux fermés, en toute nonchalance. Cette première pièce enlevée évoque Keef Hartley Band, d'autant qu'Abrahams possède un timbre vocal assez proche de celui de Miller Anderson. Toutefois, bien que Blodwyn Pig ne soit qu'un quatuor, il s'en dégage une puissance digne d'un orchestre plus nombreux. Une sensation probablement engendrée par Lancaster qui est capable, tout comme Roland Kirk, David Jackson et Dick Heckstall-Smith, de jouer simultanément de deux instruments à vent.
De façon assez surprenante, après cette bourrasque de rhythm'n'blues enfiévré, la troupe enchaîne avec un slow-blues dépouillé, profitant autant de la résonnance des notes que des silences. Bien que d'apparence on ne peut plus simpliste et classique, "Dear Jill" saisit, impose l'attention. Et démontre qu'avant tout, c'est l'intention et l'émotion que l'on donne qui prévaut. Et non le déferlement de notes. Une chanson qui restera l'une des préférées d'Abrahams et récupérée ensuite par Cameron Crowe pour son film "Almost Famous".
On retrouve ce brio des slow-blues avec "Up And Coming", qui nous donne envie de se relâcher, d'éteindre les lumières, de fermer les yeux, et se laisser totalement absorber par la musique. Lancaster y fait des merveilles avec une flûte brumeuse...Même le sobre country blues acoustique, "The Change Song", où Lancaster dégaine son violon, apaise et séduit. "Le temps est venu où l'homme changera. Empruntez le chemin qui apaise un esprit troublé. Je n'ai que faire des illusions et richesses illusoires, chérie. Je ne peux déplacer l'or d'un imbécile."
Sur "Sing Me A Song That I Know", la section rythmique semble avoir digéré le premier opus de Taj Mahal, cependant le jeu d'Abrahams et de Lancaster font décoller le morceau vers d'autres espaces ; quelque part entre proto-hard et blues progressif. Sur d'autres morceaux, le jazz lutte pour supplanter le Blues, ou plutôt pour le rallier à sa cause. Les plus marqués sont ceux de Jack Lancaster. Deux instrumentaux plein de swing où il a les coudées franches pour s'exprimer. Le heavy-bop "The Modern Alchemist", avec quelques improvisations jazz au saxophone soprano, et "Leave It With Me" où il lâche la bride à sa flûte, concurrençant, voire supplantant Ian Anderson...
Par ailleurs, "See My Way" - absent de certaines versions (et on se demande bien pourquoi) mais présent sur d'autres de "Getting To This", le second album (??) -, taquine le proto-hard, curieusement coupé par des velléités orientales, un poil dissonantes. De même que "Ain't Ya Comin' Home, Babe ?", avant que ça ne parte dans des improvisations où le jazz - représenté par le saxophone - lutte contre le blues - la guitare -, évoquant pour le coup une jam entre le Ten Years de "Stonehenge" (68-69) et le Chicago Transit Authority, voire le Blood, Sweat & Tears. La majorité des morceaux sont enregistrés live, ouvrant ainsi la porte à quelques semi-improvisations. Ce qui explique - ou excuse - quelques trébuchements sur cette dernière pièce.
Une fois n'est pas coutume, mais les rééditions CD ne sont enrichies de bonus suffisamment opportuns pour donner de la valeur ajoutée - à un disque qui n'en avait pas nécessairement besoin. Celle d'EMI semble la plus intéressante avec sept pièces composées de "face B de 45 tours", d'inédits et du "Backwash", interlude à la flûte. "Backwash" qui remplace "See My Way" sur d'autres versions. Toujours d'un haut niveau, cela semble néanmoins un petit cran en dessous, probablement parce que c'est dans l'ensemble plus conventionnel et que l'empreinte de Lancaster y est ténue. Sur le robuste "Summer Day", on comprend mieux l'affiliation avec Clapton et Green. Plus étrangement, "Same Old Story" évoque un Steppenwolf (celui de "At Your Birthday Party") enrichi de cuivres frénétiques. En fait, le seul morceau dont on aurait pu se passer, est l'unique reprise de la réédition, "Slow Down" de Larry Williams, qui dénote avec son orientation franchement rock'n'roll.
La presse anglaise est unanime pour saluer ce premier effort - avec des commentaires parfois carrément élogieux - qui supplante commercialement (à l'époque) le second album de Jethro Tull, "Stand Up". Une petite revanche pour Mick Abrahams, qui est alors inclus dans le cénacle des Clapton, Peter Green et Mick Taylor.
"It's Only Love" (Mick Abrahams) – 3:23
"Dear Jill" (Abrahams) – 5:19
"Sing Me a Song That I Know" (Abrahams) – 3:08
"The Modern Alchemist" (J. Lancaster) – 5:38
"Up and Coming" (Abrahams, Lancaster, A. Pyle, R. Berg) – 5:31
Quelques mois plus tard, en 1970, suit un second et tout aussi brillant album, "Getting to This", qui se vend encore mieux. Curieusement, bien que parfois considéré comme meilleur (plus rock dans l'ensemble), ce successeur n'a pas eu les mêmes faveurs en terme de réédition, et, à ce jour, n'a toujours pas eu l'honneur d'une juste remasterisation. Le groupe avait été récupéré par Chrysalide. En fait, il y a bien une remasterisation, de 2009, éditée par l'indépendant Reservoir Media, mais elle est introuvable depuis longtemps (avec "Same Old Story" remplaçant "See My Way"). Il est vrai que dès le début, c'est un album qui n'a jamais été convenablement promu. Mick Abrahams, déjà l'esprit ailleurs, plausiblement troublé par la forte présence de Jack Lancaster, décide de lâcher ses compagnons avant la fin de l'année. S'ensuit une carrière des plus erratiques. Après un groupe, Wommett, qui n'enregistra jamais rien, il enchaîne prestement avec le Mick Abrahams Band, auquel il supprimera plus tard le "band". Il continue sa carrière musicale en sortant des disques quand bon lui semble, ou plutôt lorsqu'il en a l'opportunité. À l'occasion, il remonte Blodwyn Pig, pour quelques concerts et même deux disques (en 1994 et 1996), hélas policé et dénaturé de sa saveur originelle... Ne pouvant plus vivre de sa musique, même si les premiers disques de Blodwyn se vendent encore, il doit se recentrer sur des emplois alimentaires. Néanmoins, il garde une solide fan base - reposant essentiellement sur son travail des 70's - qui lui permet encore, occasionnellement, de faire des concerts - et quelques disques introuvables sur d'obscures labels. En 2009, il fait une crise cardiaque, et en 2010, il déclare être atteint de la maladie de Ménières (infection du conduit auditif entraînant nausées, vertiges et pertes auditives). En 2015, il fait un retour discographique inattendu avec disque pépère chargé d'invités et de reprises. On y retrouve John Paul Jones, Mark Flethman, Bernie Marsden, Geoff Whitehorn, Bill Wyman, Terry Taylor, Graham Walker, son fils Alex et même Martin Barre, son remplaçant dans Jethro Tull.
Bien que composant peu, le bassiste Andy Pyle a connu une carrière plus riche se prolongeant jusqu'aux années 90. On le retrouve entres autres derrière Rod Stewart, Juicy Lucy, Savoy Brown, Alvin Lee, Gary Moore,, Wishbone Ash et Ken Hensley. En plus de divers coup sde main en studio.
De son côté, Jack Lancaster ne fait guère de vague mais reste attaché à la scène musicale anglaise. On retiendra sa collaboration à l'adaptation rock de "Pierre et le Loup" (avec Gary Moore, Brian Eno, Stéphane Grapelli, Manfredd Mann, Alvin Lee, Chris Spedding, Gary Brooker, Phil Collins, Cozy Powell, ...), le projet progressif Aviator, son album assez novateur "Skinningrove Bay" (avec Wayne Kramer, Rod Argent, Phil Collins, Gary Moore et Clive Bunker). Pendant des années, il se contente d'un travail de studio, en qualité de musicien, arrangeur et producteur. En 2015, il retrouve Mick Abrahams pour son adaptation du "Carnaval des Animaux". Jack Lancaster est décédé le 4 mai 2025.
En hommage à Michael Timothy Abrahams, né le 7 avril 1943 à Luton, et décédé le 19 décembre 2025 à l'âge de 82 ans. Mick Abrahams qui avait la capacité pour poursuivre une belle carrière - au moins dans les années soixante-dix -, qui aurait pu se placer entre Rory Gallagher et Kim Simmonds, semble avoir rapidement perdu pied après la courte - mais riche - aventure Blodwyn Pig et le premier et excellent album du Mick Abrahams Band (parfois attribué à son seul nom).
P.S. : Blodwyn est un vieux prénom d'origine galloise, qu'on pourrait traduire par "belle fleur". Parfois écrit Blodwen. On y retrouve sa racine écrite dans les Quatre Branches du Mabinogi (ou Mabinogion) avec la divinité Galloise Blodeuwedd. Déesse du printemps créée à partir de fleurs par Math Ap Mathonwy et Gwydion, plus tard transformée en hibou en guise de punition pour avoir conspiré contre son époux, Lleu. C'est dans ce même Mabinogi qu'on trouve les origines de Perceval, alors nommé Peredur.