mardi 15 septembre 2026

”Catalogue d’objet introuvables“ de Jacques Carelman (1969) - par Pat Slade


Jacques Carelman ou Pierre Dac par l’image, la loufoquerie par l’absurde.




Un Catalogue de Manufrance Farfelu




Mais qui était Jacques Carelman ? Vous avez tous vu au moins une de ses œuvres. Ce dentiste de formation deviendra un illustrateur reconnu, on lui doit des décorations théâtrales, des illustrations de livres, des peintures et des sculptures. Il adaptera en bande dessinée ”Zazie dans le métro“ de Raymond Queneau. Il fera quelques affiches pendant mai 68, la plus connue restera la silhouette noire d’un CRS brandissant une matraque. Le ”Catalogue d’objets introuvables“ sera son œuvre majeure. Il fera aussi un ”Catalogue de timbres-poste introuvables“. 

Le Porte Enclume
Le ”Catalogue d’objet introuvable“… n’est ni un catalogue de soldes chez Castorama, ni une liste de courses oubliée sur un coin de table. Non, c’est l’œuvre joyeusement farfelue de Jacques Carelman, l’inventeur des inventions qu’on ne trouvera jamais en magasin et c’est tant mieux ! 

Parce que franchement, qui aurait envie d’un parapluie inversé qui vous mouille au lieu de vous protéger ? Ou d’une fourchette à spaghetti qui vous catapulte les pâtes à la figure ? 

Dès les premières pages, on comprend que l’on est dans un univers où le bon sens a pris des vacances prolongées, où l’imagination a sauté dans un manège fou et où l’humour pince-sans-rire fait figure de guide touristique. Carelman, c’est un peu le MacGyver du gadget inutile, le Picasso de l’objet absurde, le Jerry Lewis de la dérision pratique.

toilette pour berger landais
Prenons par exemple sa fameuse ”pompe à vélo pour crevaison“. Oui, vous avez bien lu. Un appareil qui, au lieu de gonfler votre pneu, le creuse davantage. Pratique si vous voulez faire un tour en tricycle vintage, mais plutôt gênant pour une balade dominicale en VTT. Mais là où Carelman brille, c’est dans le détail: chaque objet est accompagné d’un dessin précis, parfaitement sérieux, comme s’il s’agissait vraiment de produits révolutionnaires. On croit d’abord à un manuel d’utilisation, puis on éclate de rire aux larmes. 

Ce qui rend ce catalogue irrésistible, c’est qu’il joue avec nos attentes. L’homme moderne est bombardé d’objets prétendument utiles, de gadgets high-tech à démonstration intégrée, et souvent on se retrouve avec plus de questions que de réponses sur leur fonctionnement réel. Carelman, lui, nous renvoie à cette absurdité, si c’est déjà compliqué quand tout est censé servir, imaginez quand rien ne sert à rien !

Parmi mes préférés, il y a le ”couteau suisse pour gauchers maniaques“, qui propose un assortiment d’outils inutiles comme un tire-bouchon qui ouvre uniquement les bouteilles déjà ouvertes (merci du scoop), “La cafetière pour masochisteet son bec verseur inversé, formidablement efficace pour se bruler la main, ça n’existe pas (du moins à ma connaissance) ou encore ”les toilettes pour berger landais“.

À travers ces pages, on sent aussi un amour sincère pour ces bidules bricolés dans les garages, ces inventions loufoques faites à la hâte, avec trois bouts de ficelle et beaucoup d’espoir. Parce que l’inventeur, au fond, est un éternel optimiste, prêt à tout pour améliorer le quotidien, même si c’est souvent une idée saugrenue. Jamais un de ces objets ne se présentera au concours Lépine.

Bref, le ”Catalogue de l’objet introuvable“ est un délicieux antidote contre la morosité. Il nous rappelle que parfois, le meilleur accessoire, c’est un bon fou rire devant l’absurde. Et ça, ça ne se trouve pas en rayon, même chez les meilleurs vendeurs.

Alors, si vous cherchez un livre qui décoiffe, qui fait cogiter en rigolant, et qui vous donne envie de regarder vos propres objets du quotidien sous un angle complètement déjanté, foncez chez votre libraire. Et surtout, ne cherchez pas à commander les objets présentés : ils sont, par définition, introuvables. Mais ça ne nous empêche pas de rêver de la fourchette à spaghetti explosive ou du sèche-cheveux qui fait pousser les cheveux… Malheureusement Jacques Carelman ne nous fera pas de suite, ce dernier est décédé en 2012, il n’existe que deux tomes, mais ce catalogue restera dans les mémoires avec ses inventions délirantes ! 

Mais il n'est pas interdit d'en inventer soit même comme : la lime à épaissir, les sacs de bulles à niveau ou la calculatrice à compter les moutons pour insomniaques fainéants.

dimanche 13 septembre 2026

LE BEST-OF À L’ÈRE DU MÉSOZOÏQUE


MARDI :
Pat a rendu un hommage mérité à l’acteur britannique Tim Curry, que tout le monde a vu en porte jarretelles dans « The rocky horror… », mais ce comédien très polyvalent jouait aussi les méchants, les excentriques, les comiques, les vulnérables, et les clowns démoniaques.

MERCREDI : dans la série quand ça veut pas, Bruno nous a déniché une rareté, le groupe Bull Angus, très prometteur à l’écoute de la première galette, du proto-métal proche d’Uriah Heep, basé sur une doublette de guitaristes. Hélas ils n’ont pu rééditer l’exploit.


JEUDI : les « Quatre chant sérieux / opus 121 » sera l’ultime chef d'œuvre de Johannes Brahms, c’est ce que nous apprend le Toon dans son billet, d’autant que la version choisie affiche la bouleversante contralto anglaise Kathleen Ferrier accompagnée au piano par le québécois John Newmark. Une gravure légendaire de 1950 de bonne facture…

VENDREDI : quelques frissons cinématographiques avec ces bons vieux T-Rex lâchés dans un quartier paisible, « La fin d’Oak street » de David Robert Mitchell ne manque pas d’évoquer tonton Spielberg, en plus modeste, un aimable divertissement sacrément tiré par les cheveux sur la fin.

👉 La semaine prochaine, voyage en Absurdie avec les drôles objets de Jacques Carelman, le rock de Brownsville Station, le jazz de Jan Garbarek, et du très très sanglant avec un énième Evil Dead. 

vendredi 11 septembre 2026

LA FIN D'OAK STREET de David Robert Mitchell (2026) par Luc B (comme brontosaure)


La bande annonce fleure bon le blockbuster fantastique comme il en sort tous les trois quatre matins. Mais ce qui interroge, est que celui-ci est écrit produit et réalisé David Robert Mitchell. Ah tiens ? Le gars est plutôt qualifié d’auteur, qui reçoit les éloges de la critique pour IT FOLLOWS (2014) et confirme avec UNDER THE SILVER LAKE (2018) féroce satire foutraque qui m’avait fortement impressionnée (lien en fin d'article).

Le réalisateur allait-il marquer de son empreinte un genre remis à l’honneur par Spielberg avec JURASSIC PARK ? Presque oui et… non ! Dès les premières scènes, on plonge dans l’univers de Spielberg, (JJ Abrams, autre héritier, est co-producteur) banlieue populaire, quartier aux pelouses bien taillées, fête des voisins, barbecue, gamins à vélo, parents Greg et Denise Platt au bord du divorce, ados chamboulés, tout ça rappelle bougrement E.T. ou RENCONTRE DU TROISIÈME TYPE. L’action se situe en 1982 (photo du film, décors et vêtements ad hoc) année de sortie de E.T. est-ce un hasard ? Quelques mouvements de caméra à la grue découvrant la rue principale, et plus tard ces étranges phénomènes nocturnes, bourrasques et flashs lumineux, renforcent furieusement cette impression.

Rires d'enfants, odeurs de viandes grillées, bières fraiches, couleurs acidulées, un monde tranquille, serein. Et puis la vieille et charmante Mme Huddleston découvre dans son jardin une plante énorme qui semble avoir poussée en une nuit. Et puis le chien de la famille, le brave Starbuck, aboie contre une menace invisible. Et puis le voisin hargneux découvre une tonne de merde odorante sur sa pelouse. Et puis un matin, plus d’eau courante, plus d’électricité, dehors une chaleur étouffante et un silence de plomb…

Il s'est visiblement passé un truc pas net pendant la nuit. Des bestioles à priori disparues de la surface terrestre depuis 60 millions d’années arpentent les rues. Le quartier d'Oak Street, isolé du reste du monde, est revenu au temps de la préhistoire !

Là où David Robert Mitchell réussit son coup dans un premier temps, c’est dans cette ambiance familiale tendue, ces petits dérèglements. La présence des dinosaures est fugace, une crête qui passe derrière un toit à l’arrière-plan, une queue qui se faufile, une ombre sur une cabane. Le réalisateur privilégie les plans larges, les habitants sont comme des petits pions sur son échiquier, confrontés à une situation qui les dépasse.

On se doute que l’angoisse montera crescendo (on est venu pour ça) et les morceaux de bravoure avec. On ne sera pas déçus. Après quelques amuses bouches avec les phorusrhacos (des grosses poules d'eau carnivores), les T-Rex s’invitent à la fête, que l’on combat avec ce qu’on a sous la main, marteau, tournevis, batte de baseball. Heureusement, en Amérique, on a aussi dans ses placards une winchester. Cela nous vaut de bonnes séquences rigolotes comme tout, quand Denise-mère courage et ses mômes sont encerclés par des crocodiles chez la bibliothécaire, ou ce titanoboa géant qui serpente silencieusement la maison, terrassé à coups de couteau de cuisine.

David Robert Mitchell ose sacrifier des personnages en cours d’intrigue, on se dit alors que le film va évoluer dans un sens inédit, que la patte de l’auteur va (enfin) débroussailler un récit d’épouvante convenu. Mais non. Un tour de passe-passe scénaristique remettra tout cela sur les bons rails.

Car si le film se suit avec plaisir, comme on regarde en souriant ces séries B des années 50 où les fournis géantes envahissaient la terre, on est frappé par le conservatisme des situations. Voilà un quartier en pleine fête des voisins, donc des centaines de gens, et quand les dinos débarquent, y’a plus personne ! Chacun pour sa gueule. On célèbre les valeurs familiales, mais les amis, les voisins, la communauté on s’en branle ! Ah si, la jeune voisine Jeannette dont le papa a été croqué sera accueillie par les Platt.

On peut rester dubitatif devant deux scènes zizi-caca, celle donc des étrons géants (un T-Rex qui défèque fait des dégâts) et celle où Denise Platt prend une photo de son mari posant fièrement devant un diplodocus en rut, qui enfile sa femelle. A noter tout de même que les effets spéciaux sont bien foutus, utilisés avec parcimonie, les bestioles sont très réalistes. Par contre, Mitchell abuse de la fameuse double-lentille (dont je vous avais expliqué le principe, fallait prendre des notes…) qui permet dans un même plan une netteté tout devant et tout au fond. Autant pour déceler des trucs chelous qui se passent loin dans le jardin à travers une fenêtre, ça le fait, autant l’utiliser pour filmer quatre acteurs dans une pièce de 20 mètres carrés, c’est assez moche.

J’avoue une tendresse particulière pour LE PIC DE DANTE, dont je ne me lasse pas, film catastrophe hyper codifié mais tellement drôle au second degré. Notamment avec le chien et la grand-mère-courage (bis) lorsqu’elle se sacrifie en plongeant dans le lac acide. Grande scène. Et bien LA FIN D'OAK STREET nous resserre la même soupe réchauffée (idem pour TWISTER et autres trucs du même genre), le brave Starbuck wouaf wouaf qui réapparaît sauver le gamin, et le sacrifice de la vieille bibliothécaire. On ne sait plus s’il faut frémir ou rire. J’ai ri.

L’épilogue triture les neurones, source de débat. Avec ce tour de passe-passe dont je parlais, que même les acteurs, en interview, ont trouvé étonnant : le coup de faille spatio-temporelle. Une fin énigmatique (dernier plan à la SHINING avec la photo du père au mur) avec cette famille réunie autour d’un barbecue où l'on croit voir deux Jeannette, donc issues de deux temporalités… Cartésiens s'abstenir. Si vous avez vu NIMITZ avec Kirk Douglas, vous comprendrez de quoi je cause…

La sortie de LA FIN D'OAK STREET a été repoussée plusieurs fois, ce n’est jamais bon signe. Est-ce le nanar de l’année, une comédie horrifique à prendre au trente-sixième degré, ou un projet personnel raté (dédié au père du réalisateur) que les studios ont reformaté en blockbuster estival ? Anne Hathaway et Ewan McGregor assurent le job, le rythme est soutenu, la mise en scène évite le grandiloquent, on reste dans le modeste, le divertissant, donc ne boudons pas notre plaisir.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

lien vers : UNDER THE SILVER LAKE



Couleur - 1h40 - format scope 1:2.39 (+ Imax 1:1.90, décidément, c’est la grande mode)


jeudi 10 septembre 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (15) – Kathleen FERRIER et John NEWMARK – BRAHMS – 4 Chants sérieux (1950) - par Claude Toon


Brahms en 1896
 

L'idée de ce bref article m'est venue en revoyant un film cruel de Claude Chabrol "Que la bête meurt" avec un Jean Yanne atteignant les limites absolues de l'infamie dans le rôle d'un type immonde qui tue accidentellement un gamin en voiture et s'enfuie. Le père, interprété par un glacial Michel Duchaussoy, ignorant toute forme de pardon, décide d'éliminer la "bête", œil pour œil, dent pour dent. L'un des films de Chabrol dénués de tout humour. À voir…

Le lien avec Brahms  : dans la Bande Originale, le compositeur Pierre Jansen choisit comme musique générique l'un des lieder les plus sombres du cycle quatre chants sérieux de Brahms dans l'interprétation bouleversante de Kathleen Ferrier en 1950.  

En s'inspirant d'une citation d'E. T. A. Hoffmann (1776-1822, l'auteur des contes) les mélomanes disent parfois à propos du choral final de la 5ème symphonie de Bruckner "Celui qui n'est pas ému par le choral final de la 5ème n'a pas de cœur ou n'est pas un homme". Une remarque non officielle qui peut s'appliquer à ces lieder et plus encore à l'interprétation de Ferrier, et ce pour tous, quelques soient leurs goûts musicaux… Juste un sentiment perso, le débat reste ouvert 😊… Précisons que Bruckner achève une symphonie de 1H30 par un choral de cuivre d'une puissance spirituelle dionysiaque. Le lieder est une méditation intime sur la mort et ses inconnues…

 

Lorsque l'on parle de lieder (mélodie en français) notre pensée ne va pas immédiatement à Brahms. On évoque Schubert, le voyage d'hiver notamment ou La Belle Meunière, Schumann et Les Amours du poète ou encore l'Amour et la vie d'une femme, et même Richard Strauss assidu à poursuivre ce style au crépuscule du postromantisme. Pourtant on dénombre 200 à 300 lieder de la plume du compositeur hambourgeois plus connu pour ses symphonies, son requiem allemand, et sa musique de chambre, etc. Notons que les cycles sont notés Lieder opus x, ce qui ne permet pas de se souvenir des titres aussi facilement que ceux de Schubert. En ce jour, parmi ce catalogue considérable, nos écouterons un cycle précis et à l'inspiration inhabituelle titré Quatre chants sérieux". 


Couverture hébraïque de l'Ecclésiaste
 

Oui, inhabituel car la plupart des milliers de lieder romantiques consistent en la musique de textes de poètes du XVIIIème et du XIXème siècle : Goethe (Le Roi des Aulnes ou Marguerite au rouet par Franz Schubert), Heinrich Heine (Les Amours du Poète de Robert Schumann). Wilhelm Müller (Le Voyage d'hiver et La Belle Meunière de Schubert), Joseph von Eichendorff (Schumann et Richard Strauss). Friedrich Rückert (Schumann) et plus tard les Kindertotenlieder de Gustav Mahler. La thématique se réfère à l'amour, la nature, les saisons, les contes populaires…

Or les Quatre chants sérieux illustrent des extraits bibliques, un cas rare dans le genre Lieder ! Citons trois exceptions par soucis d'équité : Dvořák et ses Chants bibliques, le recueil le plus proche de celui de Brahms ; Ludwig van Beethoven et les Six lieder sur des poèmes du fabuliste mystique Christian Fürchtegott Gellert ; et enfin Schubert et deux lieder dont le psaume 23. Un article de 2023 permettait d'écouter trois Chœurs avec orchestre de Brahms (textes profanes de poètes allemands) et la Rapsodie pour Contralto chantée par Maryline Horne (Clic).

 

Le contexte de composition du cycle des quatre chants sérieux est dramatique. Il y a dans les destins des êtres proches des coïncidences temporelles troublantes. Combien de fois ai-je évoqué la proximité affective entre Clara Schumann et Johannes Brahms après la mort dans la folie de Robert en 1856… amitié sans faille, platonique ou plus intime… nul ne le sait ? Quarante années ont passé, en cette année 1896, le beau et svelte Johannes des années 1850 n'a que 63 ans mais fait songer à un vieillard ventripotent à la barbe de prophète.

Clara a 76 ans, elle ne s'est jamais remariée. En mars, elle est victime d'un AVC et meurt le 20 mai. Evidemment, elle aussi n'est plus celle dont les portraits de jolie jeune femme des années 1830-40 justifiaient le béguin envers elle des deux compositeurs. Johannes sent que la mort étend ses ailes et sa faux pour lui aussi. Il décline, maigrit, souffre et achève en mai le cycle de Quatre chant sérieux, méditation mystique sur le trépas, à partir de textes extraits de la bible, ancien et nouveau testament. En juillet, ses craintes se justifient par l'apparition d'un ictère tenace. La faculté préfère lui cacher le diagnostic terrible d'un cancer pancréatique qui l'emportera en 1897. Johannes n'est pas dupe et se sait condamné à rejoindre Robert, Clara et des amis déjà partis dans l'au-delà…


John Newmark (1904-1991 )

Quatre chant sérieux opus 121 sera son ultime chef d'œuvre. L'opus 122 est une suite de chorals pour orgue composée fin 1896. Brahms avait certes marqué un grand coup avec son requiem allemand en 1865. Il poursuivit toute sa vie l'écriture de motets et chœurs pour voix mixtes, ou pour soliste, pour orgue, la liste est longue. Tous ces ouvrages sont en allemand vernaculaire, choix logique pour un artiste issu de la communauté luthérienne même s'il deviendra libre-penseur.

Il est d'usage que je commente dans un but informatif et musicologique les disques présentés. Là, la clarté des textes (traduits ci-dessous en français) écarte de facto une telle ambition. Les lieder sont composés pour voix de basse ou alto même s'il existe des adaptations pour soprano et même avec orchestre…


Curieusement Brahms puise les trois premiers textes dans le livre de l'Ecclésiaste ou Livre de la Sagesse voire Le Livre de Ben Sirac le Sage, dernier livre dans l'ancien testament selon la tradition, reconnu comme inspiré par les Églises catholiques et orthodoxes mais pas par les protestants… Un chouia de catéchisme : il rassemble des pensées philosophiques, des maximes, si je peux me permettre, voyons-le comme le guide du routard de la Bible. De plus l'orignal fut écrit en grec et non en langage hébraïque… bref, il se concentre sur la sagesse exigée de l'homme et l'immortalité de l'âme. Donc, les sources d'inspiration de Brahms sont :

1 - Car c'est de l'homme qu'elle procède (Ecclésiaste 3:19-22)

2 - Je me suis retourné et j'ai regardé (Ecclésiaste 4:1–3)

3 - Ô mort, que tu es amère de la part de Jésus ! Siracide (Ben Sirac le Sage) 41: 1-2

4 – "Lorsque je parle aux gens" de la première lettre de Paul aux Corinthiens 13 :1–3, 12–13 (Bible de Luther)


Kathleen Ferrier en 1950

La création eut lieu en novembre 1896 à Vienne avec succès. La difficulté d'interprétation est inouïe. J'entends par là que contrairement aux lieder nourris de poésie destinés aux schubertiades et autres soirées culturelles, ce cycle n'a rien de divertissant. Le chanter avec un excès de lyrisme, comme une prouesse digne de l'opéra, sera un contresens.

Je dois dire que peu d'enregistrement me touchent car rares sont ceux qui ne s'égarent pas, même légèrement, des règles énoncées ci-avant…

La voix idéale de Kathleen Ferrier, à la gravité élégiaque et la plasticité du discours sans affectation héritée du fait qu'elle suivit peu de formation académique du chant après ses études de piano, entre en communion avec mon tempérament mystique et émotif… (Ce phénomène est connu par chacun de nous dans tous les genres musicaux.) Ferrier se joue avec une facilité déconcertante des exigences imposées par une partition diabolique (si je puis dire 😊) : une tessiture très large dans les basses et des possibilités de sauts dans l'aigu qui ont dû être travaillées ardûment pour ce disque, l'absence totale de ligne de chant opératique hors sujet, une technique sans faille pour aborder les phrases longues écrites par Brahms. Enfin, l'osmose est parfaite entre son expression poignante et la complicité du jeu pianistique dense assuré ici par le pianiste québécois John H. Newmark (1904 - 1991).


Autre disque qui me plait : En 1951, Hans Hotter accompagné par le légendaire Gerald Moore ! On retrouve en version masculine une profondeur de grande classe. Janet Baker et André Previn sont, une fois de plus une alternative passionnante avec une plus-value sonore évidente, EMI 1978.

La gravure de Kathleen Ferrier n'a jamais quitté le catalogue et les lieder complètent la Rhapsodie pour alto et chœur d'hommes déjà commentée en 2019 (Clic). Une biographie de la chanteuse anglaise disparue la quarantaine venue, célèbre pour son interprétation fabuleuse du chant de la Terre de Mahler avec la Philharmonie de Vienne dirigée par Bruno Walter était à lire dans ce billet.


Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 

Jaquette de la réédition en CD


Texte en allemand dans le site Vier ernste Gesänge, op. 121 (La traduction en français du lied 1 est du charabia 😊)

Je propose celle-ci :

[1] Denn es gebet dem Moschen

 

[2] Ich wandte mich und sahe an

Car le sort des fils de l'homme est le même

que celui des bêtes,
comme l'une meurt,
ainsi meurt l'autre ;
ils ont tous un même souffle,
et l'homme n'a rien de plus que la bête ;
car tout est vanité.

Tout va dans un même lieu ;
tout a été fait de la poussière,
et tout retourne à la poussière.
Qui sait si l'esprit des fils de l'homme monte en haut,
et si le souffle de la bête descend en bas
dans la terre ?

C'est pourquoi j'ai vu qu'il n'y a rien de mieux
pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres,
car c'est là sa part.
Car qui le conduira pour voir
ce qui sera après lui ?


« Je me suis tourné et j'ai regardé tous ceux
qui souffrent de l'injustice sous le soleil ;
Et voici, il y avait les larmes de ceux
qui subissaient l'injustice et n'avaient point de consolateur ;
Et ceux qui leur faisaient du tort étaient trop puissants,
de sorte qu'ils ne pouvaient avoir de consolateur.

Alors j'ai loué les morts,
qui étaient déjà trépassés,
plus que les vivants
qui étaient encore en vie ;
Et celui qui n'existe pas encore est meilleur que tous deux,
car il ne s'aperçoit pas du mal
qui se produit sous le soleil. »

 

 

[3] O Tod, wie bitter

 

[4] Wenn ich mit Menschen

« Ô Mort, combien tu es amère,
quand pense à toi un homme
qui vit des jours heureux et dans l'abondance,
et qui vit sans souci ;
et à qui tout réussit en toutes choses,
et qui peut encore bien manger !
Ô Mort, combien tu es amère.

Ô Mort, combien tu fais du bien à l'indigent
qui est faible et vieux,
qui est plongé dans tous les soucis,
et qui n'a rien de mieux à espérer
ni à attendre !
Ô Mort, combien tu fais du bien ! »

 

 

1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges,
si je n'ai pas l'amour,
je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.
Et quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères
et toute la connaissance, et que j'aurais toute la foi
jusqu'à transporter des montagnes,
si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.
Et quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres,
et quand je livrerais mon corps pour être brûlé,
si je n'ai pas l'amour,
cela ne me sert de rien.
...
Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir,
d'une manière obscure,
mais alors nous verrons face à face.
Aujourd'hui je connais en partie,
mais alors je connaîtrais comme j'ai été connu.
Maintenant donc ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour ;
mais la plus grande d'entre elles, c'est l'amour.