Il
existe deux manières de parler de la solitude, de façon tragique ou
comme une transcendance. Regrouper dans un recueil indispensable les
nouvelles « Les
Nuits
blanches » et « Les
Carnets
du sous-sol »
de Dostoïevski illustrent parfaitement ces deux visions de la
solitude.

Isolé de ses semblables, l’anti héros des sous sols
marine dans ses ressentiments tel un poulet dans son jus. Ses
passions tristes brûlent son âme, il ne sait combattre ses regrets
que par la force d’une haine misanthrope. L’homme des sous sols
ne rêve pas d’être libéré du mal qui le ronge, il s’évertue
au contraire à l’entretenir. Puisque la société n’a pas voulu
pas de lui, c’est qu’elle n’était pas assez grande pour le
comprendre. Penser autrement engendrerait pour cet homme trop de
souffrances, trop de peines, il lui faut s’isoler des autres pour
éviter de porter le fardeau de la culpabilité. Blessé par son
indifférence à son égard, l’homme des sous sols a fini par fuir
son prochain, étouffant ainsi toute lumière qui pourrait naître au
bout de son tunnel, pour tenter de se nourrir de ses ténèbres.
Mais
cette nourriture, loin de calmer sa faim, ne fait que l’accentuer
et la pervertir. En refusant d’accepter que l’homme ne peut vivre
totalement seul, le malheureux se laisse ronger par un passé que sa
tristesse et sa colère noircissent sans cesse. Plus résilient, le
personnage de « Les
Nuits
blanches » garde un rituel le rattachant à ses semblables,
parcourir un parc de nuit à la recherche de ce qu’il n’ose plus
espérer. Il finit par le trouver sous la forme d’une jeune femme
qui, comme lui, parcourt ces chemins à la recherche d’un bonheur
perdu. Le solitaire a ceci de grand que, mûri par l’isolement, son
affection n’est pas pervertie par l’agitation grisante d’une
sociabilité riche. Quand elles sont trop nombreuses, les relations
ne font que diminuer l’empathie et nourrir le poison d’une
hypocrisie intéressée. Lorsque la chaleur humaine se fait trop
présente, elle n’est plus pour celui qui en bénéficie qu’un
moyen d’accéder à des plaisirs plus rares.

Les deux solitaires de
« Les
Nuits
blanches » se livrent ainsi l’un à l’autre avec une
innocence d’enfant donnant sans calcul tout ce qu’il peut à
l’objet de son affection, jusqu’au jour où ce même objet doit
partir vers d’autres passions. L’homme renvoyé à son isolement
souligne alors la profondeur de son attachement par ces quelques mots
« Oh mon dieu ! Une minute entière de félicité ! Mais n’est ce
pas assez pour toute une vie d’homme ! ». Les nouvelles de
Dostoïevski montraient une humanité qui, découvrant l’ampleur
d’un mal qui ne fera que croître, cherchait à le combattre ou à
le transcender. Le grand russe étant également un grand mystique,
un tel combat ne pouvait pour lui que s’achever dans la damnation
ou la rédemption.
Comme influencés par la grisaille bétonnée des
paysages modernes, les écrivains qui le suivirent furent de plus en
plus attirés par la description de la première issue. Romain Gary
exprima notamment cette attirance en exprimant son « profond respect
pour la faiblesse ». De ce respect naquit sa grande trilogie de la
solitude : « La vie devant soi », « Gros câlin »
et « L'Angoisse du roi Salomon ». Même si le dernier de
ces livres est un peu plus nuancé que la noirceur mélancolique des
deux autres, les héros de ces romans sont de pauvres martyrs écrasés
par un isolement qu’ils n’ont pas la force de briser.

C’est dans
« Gros câlin » que, recevant le personnage principal en
pleine crise d’angoisse existentielle, un psychologue lui lance ce
constat glaçant
« Comprenez que vous êtes des milliers dans le
même cas ». Que peut devenir une société de milliers d’êtres
ainsi isolés ? Où trouvera-t-elle un exutoire à son abyssal vide
existentiel ?
Ce sont les réponses à ces questions que découvrit
Bret Easton Ellis lorsque, pour trouver l’inspiration nécessaire à
l’écriture de son prochain roman, il se mit à fréquenter ceux
que l’on nommait alors les yuppies. Propulsé sur le devant de la
scène par le succès du roman « Moins que zéro »
(1985),
l’auteur n’eut aucun mal à être accepté de ce milieu ne
respectant que la popularité et le succès. Tout chez ces hommes
n’était qu’apparence et faux semblants, leur milieu actait le
règne d’une écœurante médiocrité intellectuelle et morale.
L’écrivain, lui, a ceci de perturbant pour son entourage que,
alors que les autres oublient leur travail à la sortie du bureau,
lui ne vit que pour poursuivre le sien. Ces yuppies ne se doutent
sans doute pas, en étalant leur vacuité à coté de ce qu’ils
considèrent comme « le dernier écrivain à la mode », que
celui-ci est en train de disséquer leur âme pour en révéler toute
la laideur putride.
Ce que Bret Easton Ellis découvre alors, c’est
un monde où le marché définit aussi bien la valeur des produits
que celle des œuvres et des hommes, un univers où l’homme est
broyé par les exigences de son groupe. Obnubilés par leurs corps,
ces gens laissaient pourrir leurs cerveaux, créant ainsi une société
d’esprits séniles dans des corps d’athlètes. L’obsession
sexuelle remplaça l’amour, la culture commerciale remplaça l’art,
les anti dépresseurs et la drogue se chargeant d’étouffer la
souffrance d’âmes meurtries par le déchaînement de leurs
pulsions les plus bestiales. Ces gens furent nommés yuppies aux
Etats Unis, bobos en France, avant que le poison de leur bêtise
matérialiste et narcissique ne se diffuse dans toutes les classes
sociales.

En introduction de la dernière édition de AMERICAN PSYCHO,
Frédéric Beigbeder parlait de ce livre comme de « l’apocalypse
de notre temps », il ne croyait pas si bien dire. Voyant émerveillé
la plastique irréprochable de l'acteur Christian Bale et l’étalage de sa
réussite matérielle, une nouvelle génération asphyxiée par le
torrent de ses désirs les plus bas prit (le héros) Patrick Bateman pour un
modèle. En autorisant que son chef d’œuvre soit adapté en film
(2000,
Mary Harron),
Easton Ellis fit la démonstration malgré lui que le mal qu’il
moquait était devenu général en occident.
Posons donc ici la
question essentielle : Patrick Bateman est-il un con ? La réponse
est bien sûr oui, mais on déconseillera aux lecteurs taquins
d’inviter ce genre d’homme comme Monsieur Pignon pour amuser les
convives d’un dîner. Si les admirateurs de cet illustre con
allaient au-delà des apparences, ils comprendraient d’ailleurs
qu’il incarne l’inverse de la virilité qu’ils pensent voir en
lui.
Obsédé par son apparence, sans cesse tourmenté par le torrent
de son hystérie haineuse, subissant les revers d’un destin sur
lequel il n’a que peu prise, ce personnage de roman ressemble à la
caricature la plus misogyne qu’un homme puisse faire de l’esprit
féminin. Prisonnier d’un emploi qu’il n’aime pas, massacrant
des femmes parce qu’il ne parvient pas à faire naître en elle un
amour sincère, mourant de jalousie pour les motifs les plus futiles,
monsieur Bateman mériterait presque d’être rebaptisé madame
Bateman, si ce sobriquet n’était si offensant pour la gente
féminine. Le mépris de l’auteur pour ce nouveau symbole de la
vacuité moderne est d’ailleurs clair. Par la crudité écoeurante
de ses scènes de barbarie, Bret Eston Ellis ne fait que souligner
l’impuissance d’un homme pour qui cette sauvagerie bestiale n’est
que le prolongement de l’abrutissement procuré par les drogues et
les anti dépresseurs.

Les rares scènes du livre pouvant être
qualifiées d’amour sont toujours interrompues par le caprice de la
partenaire ou les humeurs de la mijaurée Bateman. Seul l’argent
permet à cet homme de couvrir sa médiocrité, seul l’argent lui
donne l’illusion de puissance qui lui permet de porter le masque
cachant sa ridicule faiblesse d’enfant sadique. Conscient de cette
faiblesse, il massacre d’ailleurs surtout les femmes dont la
cupidité lui rappelle sa propre impuissance.
AMERICAN PSYCHO c’est
le pamphlet révélant une bêtise qui ne tardera pas à se
généraliser, la description d’un enfer où les classes dominantes
ne justifient plus leurs privilèges par une supériorité
intellectuelle ou morale. Patrick Bateman enfin, c’est le symbole
d’une humanité devenue trop stupide pour prendre du recul sur la
folie du groupe. Avec des hommes tels que lui, la solitude n’est
plus qu’une menace ne pouvant mener l’homme qu’à la folie. Si,
au bout du compte, on reconnaît la grandeur d’un homme à ce qu’il
fait de sa solitude, alors une société inspirée de la
superficialité d’un Bateman ne pourrait être qu’une société
en perdition.
Edition
Poche 10x18, 528 pages