vendredi 26 juin 2026

DISCLOSURE DAY de Steven Spielberg (2026) par Luc B.


C’est touchant, 50 ans après RENCONTRE DU TROISIEME TYPE, papy Spielberg revient à ses gentils aliens hydrocéphales aux yeux globuleux, une relecture contemporaine de son grand succès dont on ne manquera pas de remarquer les similitudes. Logique pour un gars quasiment né l’année de l’affaire Roswell, qui sert de trame (éculée) à ce nouveau film. Les aliens, ça travaille le papa d'E.T. depuis tout petit.

Le film commence pied au plancher (au sens strict, avec ce premier plan d’un pied de catcheur qui écrase son adversaire !) en mode thriller d’espionnage, échange nocturne sur un parking à la lumière des phares, tu me files ça et je te rends ta copine, menaces, entourloupes. Le scénario est plutôt bien ficelé dans un premier temps - car ensuite ça se barre un peu en couilles - avec deux intrigues parallèles. D’un côté Daniel Kellner, héros spielbergien par excellence, le brave type que les évènements vont transcender, informaticien ex-hacker embauché par l’agence Wardex, pour protéger des fichiers vidéos ultra méga super confidentiels. Et qui pris de remords (on peut avoir été malhonnête et avoir une conscience politique) va se barrer avec les fichiers en question sous le bras.

De l’autre Margaret Fairchild, présentatrice météo d’une chaine tv de Kansas City, un peu nunuche, soudainement en proie à de drôles de comportements, à l'insu de son plein gré. Elle se met à parler toutes les langues, à lire et exploitée les pensées des autres. Cette partie la concernant est clairement filmée en mode comédie, et ça fonctionne très bien. Spielberg réalise notamment un beau plan séquence lorsqu’elle arrive au boulot, se prépare, sert de traductrice en coréen (!), et une fois à l’antenne s’exprime par des sons inconnus. Un bulletin météo qui ne manque pas d'interpeler les gens de chez Wardex, qui vont s'intéresser de près à cette Margaret.

Deux personnages liés par la même affaire, contraints de prendre la tangente, l’un en connaissant les tenants et aboutissants, l’autre effrayée par ce qu’il lui arrive. Tous les deux marqués à la culotte par d'un côté Noah Scanlon, qui dirige Wardex, prêt à tout pour récupérer ce qu’il pense être sa propriété (les données secrètes) et de l'autre Hugo Wakefield, son ex-bras droit passé du bon côté de la force, qui au contraire veut divulguer les informations au monde entier.

Spielberg entretient l’opacité du récit, quel est ce décor que des charpentiers construisent pour Wakefield, à quoi sert la fameuse commande que recherche Scanlon, pourquoi Margaret Fairchild devient le centre de toutes les attentions (bonne scène parano à l’hôpital), comment se persuade-t-elle de rentrer en contact avec ce Daniel Kellner qu’elle ne connait pas ?

La mise en scène enchaine les poursuites (un peu trop), solidement mais classiquement filmées. Je suis toujours épaté de voir des individus lambda échapper à des dizaines de pros, FBI, tueurs, agent secrets… Mais ne chipotons pas, car on apprécie le spectacle. Spielberg joue sur les reflets, les miroirs, portes vitrées, démultipliant les images sans pour autant changer d'axes. Très joli plan fugace lorsque Margaret prend l’aspect de la veuve de Scanlon, où la sortie de la caserne de pompiers. Certaines scènes rappellent les thrillers paranos 70’s, MARATHON MAN, LES TROIS JOURS DU CONDOR.

Daniel et Margaret vont entrer en contact et les deux récits n’en feront plus qu’un. La tonalité du film s'assombrit, mais l'action ne ralentit pas. Point d’orgue, cette bagnole encastrée dans un train, trainée sur des kilomètres, un convoi qui arrive en face… Spielberg recycle une figure souvent mise en scène dans les INDIANA JONES mais ça fait toujours son p'tit effet. Pas mal aussi le face à face entre un Noah Scanlon téléporté dans l'esprit de Jane Blakenship (la copine de Daniel) pour lui soutirer des infos. On sait maintenant pourquoi il est important de savoir manier la commande

Un peu plus tôt, Spielberg nous met dans la confidence. Daniel montre à Jane le contenu des fichiers qu’il détient. C’est là que ça commence à foirer. Un mouvement de caméra (Steven, c'est n'importe quoi ton traveling emberlificoté !) s’avance vers Jane pour recadrer ce qu’elle est en train de visionner. Et on voit. Et on n’aurait pas dû ! Parfois le hors champ est préférable. Vous vous souvenez de l’escroc Jacques Pradel et sa vidéo sur l’homme de Roswell ? Spielberg, en RTT ce jour-là, a dû confier sa caméra à Jean-Claude Bourret. Ce n’est pas de la naïveté, mais de la maladresse.

Plus tard dans le film, dans son ventre mou (on aurait pu élaguer vingt bonnes minutes), Spielberg ose des trucs qui laissent pantois en plus d’être moches. Ce flashback sur l'enfance de Margaret et ces bestiaux en 3D, droits sortis de BAMBI ! C’était si difficile de filmer un vrai cerf, un renard, plutôt que d’avoir recours au numérique ? Ou mieux, s'abstenir ? Quand Spielberg filme à l’ancienne, avec ces petits travelling avant sur les amorces, les mouvements de grue, on retrouve sa patte. Quand il use du numérique pour augmenter les effets immersifs, c’est moche. Alfonso Cuarón dans LE FILS DE L’HOMME nous régalait de ces prouesses techniques, mais c’était il y a 20 ans. Dans un Spielberg c'est presque anachronique.

Le film revient sur ses rails le temps d’une dernière course contre la montre vers un studio télé, mais déraille à nouveau lors de l’épilogue gnangnan. Ce qui faisait le charme de RENCONTRE, ne fonctionne plus aujourd’hui. A l’heure des réseaux sociaux, les héros du film choisissent la télévision comme médias d’information, et des journalistes pour la relayer. On comprend bien le message, surtout sous présidence Trump : journalisme, information, démocratie, vérité, mensonge d’état… On retrouve les thèmes de PENTAGON PAPERS

A mon sens il fallait rester dans la veine des thrillers paranos, cultiver le mystère, miser frontalement sur la parabole politique en s'éloignant de la SF et des soucoupes volantes. Fallait-il aussi nimber l’ensemble de spiritualité, de sous-texte religieux ? Pas sûr, mais en bon américain Spielberg a plus d'une fois tremper sa plume dans l’eau bénite (le coup de la sœur au couvent, c’est grandiose !).

DISCLOSURE DAY est souvent divertissant, mais devient trop sérieux ensuite. Les bons moments côtoient les à peu près. Le film doit beaucoup à Emily Blunt en miss météo pétillante et totalement dépassée, Josh O’Connor parait plus terne en hacker taiseux (mais le rôle le veut), Colin Firth est un méchant qui ne fait peur à personne, abdique trop facilement, ses dernières réactions laissent d’ailleurs perplexe.

Ce retour aux sources de la SF rate un peu sa cible, réjouissant au départ, mais pataugeant sur la fin.


couleur  -  2h25  -  scope 1:2.39


jeudi 25 juin 2026

DISQUES LÉGENDAIRES (14) – FAURÉ – Requiem (1888) - Louis FRÉMEAUX (1978) – par Claude Toon


- Ah ah Claude… Retour après le billet de 2011 à propos du Requiem de Fauré dirigé par un chef jamais cité dans le blog je crois. Sûrement pas un choix au hasard… Belge ? Suisse ? Un orchestre anglais. L'Angleterre est le pays expert en oratorio et musique sacrée…

- Heu non Sonia, français, encore un artiste oublié disparu à 96 ans dans l'indifférence totale hormis ce disque placé sur le podium d'une critique comparée… Diapason je crois… Un disque de 1977 pour EMI, mais curieusement réédité en CD bien chichement…

- Je commence à investiguer. Il avait déjà enregistré cet ouvrage populaire en 1962 à… Monte Carlo… C'est presque la France… Tu ne l'as pas choisi comme légendaire…

- Non car le son est atroce… j'y reviendrai… Là : l'inspiration mystique, la définition de chaque voix du chœur, l'élégance de l'orchestre qui deviendra celui de Simon Rattle, et l'hallucinante transparence de la captation… font que cette gravure coche toutes les cases de la réussite…

- Il a beaucoup voyagé cet artiste…

- logique pour un gars de la légion étrangère qui lâchera son fusil et les guerres pour diriger des orchestres sur toute la planète…

 

1 – Louis Frémeaux ou une opportunité manquée, une habitude bien française

Louis Frémeaux 1975

Dans l'histoire des maestros français, pour les mélomanes, Pierre Monteux, Charles Munch, Jean Martinon (et encore) représentent l'école française de la direction du début du XXème siècle. Paul Paray a gagné une séance de rattrapage il y a peu… Après-guerre : Pierre Boulez très actif en France à l'IRCAM est un peu la rare personnalité qui marque la mémoire nationale contemporaine, dommage pour Michel Plasson, le grand-maître de l'orchestre de ToulouseJean-Claude Cassadessus à Lille n'est pas non plus étranger à notre culture musicale. Je crois que nos amis moins passionnés ne penserons pas à un chef fascinant : Louis Frémeaux. La plupart de nos compatriotes résument la musique symphonique à un certain Karajan mais Louis Frémeaux, bah heu… pas trop… sans acrimonie, mais le fait est ! Louis Frémeaux ou un parcours peu banal vu du parisianisme…

Un détail me titille. Sur une idée d'André Malraux, L'Orchestre de paris est créé en 1967 par Charles Munch et Serge Baudo mais ne sera dirigé qu'un an par Munch qui meurt dès la première tournée aux USA en 1968. L'orchestre parisien nouveau-né, sensé devenir le fleuron symphonique français, sera balloté au gré des passages d'experts, Karajan puis Solti, détachés de Berlin ou Londres pour tenter d'élever le niveau. Rien de miraculeux ne se produira et la phalange ne sera jamais classée dans le top 20 des orchestres de la planète (Aucun ensemble français d'ailleurs)… La direction ne sera jamais assurée par un chef français. Elle restera internationale et de qualité inégale avec des hauts, comme Paavo Järvi, et des bas (pas de nom). Pourquoi le déjà renommé Louis Frémeaux ira mener au sommet l'orchestre de Birmingham de 1969 à 1978… et non celui de Paris, encore un mystère des décisions du gotha de la capitale… ? Ou, plus plausible, un choix personnel de notre chef du jour possiblement rebuté par le chaos politique qui entoure la naissance de l'Orchestre de paris. Tout cela n'est que conjecture de ma part…

Digression et histoire de ma vie : J'assistais à mon premier concert symphonique à 16 ans au Théâtre Jean-Vilar* à Suresnes en 1968. L'Orchestre de pParis étant dirigé par… Carlo Maria Giulini ("C'est qui ce gars-là me dis-je en voyant les affiches ? J'aurais préféré Karajan". On ne rigole pas ! Ma culture musicale était encore bien légère 😊), un programme Beethoven, le concerto pour violon, et Stravinsky, l'oiseau de feu… Les années suivantes, l'orchestre bénéficiera de maestros moins illustres… (dont un chef qui s'endormira à la fin de la cadence du concerto N°21 de Mozart 😝). Le très talentueux Serge Baudo, cofondateur de l'orchestre, ne reste qu'assistant (!) et reprend en 1969 et pour 22 ans, la baguette de l'Orchestre de Lyon des mains de Louis Frémeaux auquel Birmingham a fait les yeux doux après seulement 2 ans passés dans la capitale des Gaules… Serge Baudo aura 99 ans en juillet.

(*) Pour les cinéphiles qui aiment des loufoqueries des années 50 où l'on osait absolument tout, l'inclassable et délirant film des branquignols, Ah ! les belles bacchantes, a été tourné dans cette salle…


2 – Louis Frémeaux, de l'Indochine à Monaco, Birmingham et Sydney…

Intégrale des gravures au CBSO

Issu d'une famille modeste, une mère couturière et un père mécanicien-usineur qui dans les années 20 joue du jazz avec des potes… le petit Louis naît en 1921 dans la petite bourgade ouvrière de Aire-sur-la-Lys dans le Pas de Calais ! Devenir un maestro n'est pas une évidence pour un gosse issu d'un milieu social d'une France qui réserve de telles carrières à des gamins de bourgeois ou de famille d'artistes. Pierre Monteux, Charles Munch et Paul Paray bénéficiaient d'une origine sociale élevée et cultivée. Le père de Serge Baudo est professeur au Conservatoire… Parler d'une exception dans ce monde élitiste des musiciens "classique" est un euphémisme.

Néanmoins, ses parents sont admirables et feront suivre à leur fils des études à Denain et au Conservatoire de Valenciennes… En 1940, le jeune Louis Frémeaux a 19 ans, et avec sa famille fuit la débâcle et connaît l'Exode en Vendée. Louis entre dans un réseau de résistance. En 1945, il est engagé dans la légion étrangère et rejoint le bourbier indochinois. Démobilisé en 1947, il peut enfin intégrer le Conservatoire de Paris dont il sort en 1952 lauréat du premier prix de direction. L'armée le réengage comme officier pour servir dans un autre merdier, plus desséché, en Algérie.

En 1956, son passage brillant au Conservatoire a dû lui permettre de tisser des liens dans le "beau monde" car le Prince Rainier III de Monaco lui propose la direction de l'Orchestre de Monte Carlo quasiment en déshérence depuis le départ en 1933 de Paul Paray, son premier chef (Clic). Louis Frémeaux accepte le défi et en 9 ans transforme la formation : élévation sensible du niveau instrumental, extension d'un répertoire symphonique et lyrique solide. Il constitue pour EMI et ERATO une discographie encore éditée… En 1965, il cède la place à Igor Markevitch (Clic). C'est dire quelle réussite artistique Frémeaux a obtenue dans la principauté. De 1965 à 1969, il travaille pour l'Orchestre de Lyon avant de céder la place à Serge Baudo (voir avant).


Louis Frémeaux jeune
 

Fondé en 1920 l’orchestre City of Birmingham (CBSO) par Neville Chamberlain (industriel, futur premier ministre et négociateur pleutre à Munich en 1938). Cette initiative répond au souhait d'une grande ville anglaise de posséder un formation symphonique et chorale destinée à satisfaire un public traditionnellement amateur d'oratorios et autres grandes œuvres plus ou moins sacrées. Cet engouement date de l'époque Haendel, et s'accentue lors des visites de Mendelsohn qui donnent ses oratorios Paulus et Elijah traduits en anglais… Edward Elgar et William Walton ont complété sans excès un répertoire d'un genre disons… national. Pendant des décennies, le rayonnement de la formation reste local. Entre 1924 et 1930, puis pendant une saison en 1959-1960, le célèbre maestro Adrian Boult tentera de la doper, mais ces deux piqûres de rappel ne suffiront pas. En 1969 les financiers font appel à Louis Frémeaux pour tenter de réitérer le prodige monégasque 😊. Ce qu'il fera en appliquant les mêmes méthodes. Il s'est fait une réputation dans l'interprétation de la musique française du XXème siècle en enregistrant 30 disques dont 8 reçurent le Grand Prix du Disque. Il sort gagnant d'un concours qui ne dira pas son nom opposé à des chefs aussi différents que Norman Del Mar ou Walter Susskind, anglais de surcroit. Le public british aime la musique française, au moins autant que le public de l'hexagone méprise la belle musique anglaise*, pff 😊.

Frémeaux fait travailler la rigueur du déchiffrage au CBSO, la fidélité aux partitions, les contrastes et climax sans perte de timbré… Le jeu gagne en vitalité et en intelligibilité concertante. Il recourt aux répétitions pupitre par pupitre, devient un rigoriste tel un Mravinsky mais sans l'autoritarisme du russe. Il conduit 900 auditions de jeunes solistes motivés, ajoute un chœur professionnel qui reste un des meilleurs d'un pays où la concurrence est rude. L'orchestre sort d'une léthargie académique et la presse critique s'en fait l'écho. Dans le Guardian, dès un an de concerts, on peut lire : "Il n'y a pas de meilleur orchestre britannique en dehors de Londres". Deux ans plus tard, le même journal : "Sous la direction de Frémaux, ils allient une pureté d'intonation, que les orchestres métropolitains pourraient envier, à un phrasé fluide et spontané.". Bel enthousiasme, mais je pense à un certain Sir John Barbirolli qui obtient des miracles du Hallé Orchestra à Manchester de 1943 à 1970 (Ok un peu avant). 

En 1969, horripilé par des controverses sur ses engagements pédagogiques dans une Angleterre vieux jeu et des querelles syndicales au sein de l'orchestre, il démissionne en une semaine au grand damne de nombreux musiciens. Son successeur Simon Rattle surnommera la formation "the best French orchestra in the World". Frémeaux part aux antipodes de Londres diriger jusqu'en 1982 l'excellent Orchestre symphonique de Sidney. (la belle salle formée de coquilles au-dessus de la mer…). Il se retirera doucement de la vie musicale sans poste attitré, dirigeant le symphonique de Londres comme invité ente autres. Il s'établit en Sologne et nous quitte âgé de 95 ans en 2017 dans un silence médiatique assourdissant sauf Radio-France (Clic).

Il lègue une discographie captée avec le CBSO éblouissante et originale rééditée par Warner Classic en 12 CD sur laquelle je reviendrai…

(*) Arne, Vaughan-Williams, Delius, Bax, Walton, Elgar… (Index).

 

3 – Le Requiem de Fauré et sa pléthore d'éditions et d'orchestrations 

Orgue de La Madeleine à Paris

Je suis passionné de cette œuvre depuis sa découverte dans les années 60 dans la version pour EMI de 1963 d'André Cluytens, Victoria de los Ángeles (soprano), Dietrich Fischer-Dieskau (baryton), des chœurs Élisabeth Brasseur et de l'Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire (futur orchestre de Paris). À consulter l'imposante discographie dressée par Wikipédia, je ne suis pas le seul… (Nombreuses coquilles de dates dans cette liste).

En 2011, année d'arrivée dans le blog, j'avais sous-titré la chronique "Le requiem de Fauré, oui, mais lequel ?". Question indiquant l'existence de nos jours de trois éditions différentes. (Clic) J'invite les esprits curieux à lire le chapitre expliquant comment depuis l'an 2000 on dispose de trois versions établies à partir de manuscrits de la BNF dont une, la plus jouée, dite "de concert", plus orchestrée de la main de Jean Roger-Ducasse, suppose-t-on, permet à l'œuvre de s'évader de l'intimité de l'église, celle de la Madeleine entre autre, où le Requiem fut créé. Donc en résumé :

1 – Composée entre 1885 et 1887. Dite de "1888", elle ne comporte que 5 parties et n'est quasiment jamais enregistrée.

2 – En 1899-1900, une version plus grandiose dite "de concert" est orchestrée. Elle sera en usage jusqu'en 1980 et c'est celle que l'on entendra ce jour. Néanmoins, l'extension de l'orchestre conduit à peu de jeu à l'unisson. On a recensé 49 enregistrements dont seulement 3 avant l'ère du microsillon.

3 -  Le compositeur anglais John Rutter découvre en 1980 l'original de la main de Fauré. Datée de 1893, sa légèreté orchestrale montre que Fauré ne souhaitait pas composer dans la tradition sulpicienne et larmoyante. J'avais présenté cette recréation de 1988 de Philippe Herrewege qui fut admirée puis dénigrée ! Ah les critiques et leur manie de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il en est de même pour celle d'André Cluytens estimée un chouia sulpicienne désormais, ce qui est assez vrai, mais quelle spiritualité...

Orchestration de Jean Roger-Ducasse (Probablement) : pour l'édition de concert : 2 flûtes, 2 clarinettes, 2+2 cors, 2 trompettes, 3 trombones, harpe, grand orgue, cordes. Soprano (femme ou garçon), baryton, chœurs mixtes. Les flûtes ne jouent que pendant 3 x 2 mesures dans le Pie Jesus 😊.

(Partition)


4 – Casting et interprétation à Birmingham 

Bryan Rainer Cook
Norma Burrowes 

J'avais le choix entre deux disques gravés par Louis Frémeaux, celui de Birmingham et un premier enregistré à Monte-Carlo en 1962 avec le Chœur d'excellents amateurs (des étudiants) créé par Philippe Caillard en 1944 (l'homme aura 102 ans en juillet). Le chef choisit pour le solo du Pie Jesus un soprano préado, Denis Thilliez, une initiative rare. Le disque obtient un grand prix mais j'avoue être allergique à une prise de son brouillonne tant instrumentale que chorale et au bambin à la voix acide captée trop près du micro. Sonorité fausse ou distordue, impossible à dire, Maggy Toon a craqué 😬. Un disque qui n'est plus édité malgré des qualités spirituelles indéniables, mais dont on ne profite guère. Dans le disque de 1972 de Michel Corboz, le jeune Alain Clément est plus convaincant, une voix séraphique avec un effet d'écho propre à un lieu de prière soigné par les ingénieurs, une référence.

En 1978, Louis Frémeaux fait appel au baryton Brian Rayner Cook né à Londres en 1945. Sa carrière se déroulera essentiellement dans son pays d'origine, ce qui explique qu'il soit peu connu internationalement (même pas un entrefilet Wikipédia). Il participera à de nombreuses créations d'oratorios contemporainss (Passion Saint Luke d'Andew Downes). Il chantera Haendel à l'opéra dans Ariodante. Il est également chef d'orchestre…

Pour le si périlleux Pie Jesus, Frémeaux aurait pu recruter le soprano soliste d'une maîtrise anglaise (ce n'est pas ce qui manque, au hasard : choeur du King's College 🙎). Il porte son choix sur une soprano colorature irlandaise de la même génération que le baryton, Norma Burrowes, connue pour avoir merveilleusement interprété Mozart, Purcell et Haendel. Au disque elle chante souvent les solos "astrales" des symphonies de Vaughan-Willams, sa voix pure et cristalline étant en accord total avec l'esprit "musique des sphères" souhaité par le compositeur anglais.

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Écoute au casque ou avec des enceintes additionnelles plus que conseillée.

Le son des PC, sauf exception, est vraiment une injure à la musique…


INFO : Pour les vidéos ci-dessous, sous réserve d'une écoute directement sur la page web de la chronique… la lecture a lieu en continu sans publicité 😃 Cool. 


4 – Écoute

Maurice Denis : le baiser de la vieger (Clic)
 
 

Lors de l'extension de l'effectif orchestral à l'intention des exécutions en concert, on constate que Fauré qui n'aimait guère les débordements orchestraux sulpiciens a veillé à ce que le chœur et chaque soliste ne soient accompagnés que par un groupe limité de pupitres. L'ouvrage conservait ainsi son esthétique spirituelle éthérée et céleste (Sanctus, in paradisium), sans perdre, dans quelques climax crescendo la puissance incantatoire d'une messe des morts (Agnus Dei).

Ainsi le Requiem enchaîné au Kyrie n'emploie que la petite harmonie des bois sauf les flûtes (pas de cuivres ténébreux), les cordes, l'orgue et le chœur, les voix ne chantent pas à l'unisson en style grégorien. L'entrée lumineuse des sopranos à [03:29] témoigne du rejet des lamentations au bénéfice de l'espérance. (Voir dans la playlist : " C’est de la montagne de Sion…"). On appréciera l'intelligibilité du phrasé et la spatialisation des différentes voix du chœur. L'orgue se révèle audible, au bon niveau sonore ; avec un casque ou des enceintes à bande passante large, on entend la sombre pédale d'orgue conclusive…

L'offertoire, tant pour la partie choral que l'Hostias, chanté généreusement et humblement par le baryton* exclut tous les vents, seuls les cordes et l'orgue interviennent. La mélodie gagne une homogénéité au niveau des timbres. Les cordes de Birmingham sont splendides d'unité…

Le sanctus débute par un échange chœur et harpe, toute la tendresse de cet hymne. Par contre la clameur du Hosanna ne peut s'astreindre de la fanfare cuivrée…

On attend toujours un peu anxieux le soliste du Pie Jésus. La voix angélique de Norma Burrowes sonne avec tendresse et force. La soprano irlandaise s'affranchit de toute coquetterie des scènes lyriques. L'un des plus beaux Pie Jésus jamais entendus. Petite Harmonie, harpe, orgue et quelques cordes légères forment l'écrin musical.

L'Agnus dei débute lui aussi avec solennité. Pièce majeure, il prendra la forme d'un immense crescendo conduisant à un hymne d'une force rare chez Fauré clamée par l'orgue et les cors. (3ème "donne-leur le repos éternel.")

On retrouve la simplicité, la foi du charbonnier disait-on, dans le Libera me et la seconde intervention du baryton. Toujours étrange, les groupes instrumentaux se poursuivent sans jamais s'entrecroiser. Le Requiem n'acquiert pas pour autant une couleur monochrome mais ne devient pas ainsi une œuvre sacrée au ton orchestral surchargé.

Le céleste In Paradisium débute avec les voix pures des sopranos, des arpèges guillerets de la harpe et une mélodie délicate des cordes. L'organiste a pris congé… Le secret de la réussite de Louis Frémeaux réside dans la régularité et le choix opportun des tempos et des nuances…


Traduction du texte latin :

Introïtus

Agnus Dei

Donne-leur le repos éternel, Seigneur ;

et que la lumière brille à jamais sur eux ;

C’est de la montagne de Sion
que notre louange doit s’élever vers toi,

c’est de Jérusalem qu’il faut offrir nos sacrifices.

Exauce ma prière :

et tout être de chair parviendra jusqu’à toi.

 

Kyrie

Seigneur, ayez pitié.

Christ, ayez pitié.

Seigneur, ayez pitié.

Agneau de Dieu, qui porte les péchés du monde :

donne-leur le repos.

Agneau de Dieu, qui porte les péchés du monde :

donne-leur le repos.

Agneau de Dieu, qui porte les péchés du monde :

donne-leur le repos éternel.

 

Que la lumière étenelle luise pour eux, Seigneur

En compagnie de vos saints durant l ’éternité,
grâce à votre bonté.

Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel.

Offertoire

Libera me

Seigneur Jésus Christ, Roi de gloire :

délivrez les âmes de tous les fidèles défunts

des peines de l’enfer et des marécages sans fond.

Délivrez-les de la gueule du lion ;

qu’ils ne soient pas engloutis par l’abîme,

qu’ils ne tombent pas dans la nuit.

Mais que saint Michel, avec son étendard

les introduise dans la lumière divine

que jadis vous avez promise à Abraham et à sa descendance.

Nous vous offrons, Seigneur, ce sacrifice et ces prières.

Acceptez-les pour ceux dont nous faisons mémoire.

Faites-les passer, Seigneur, de la mort à la vie,

que jadis vous avez promise à Abraham et à sa descendance.

Délivre-moi, Seigneur, de la mort éternelle,

en ce jour redoutable:

où le ciel et la terre seront ébranlés

quand tu viendras éprouver le monde par le feu.

Voici que je tremble et que j'ai peur,

devant le jugement qui approche,

et la colère qui doit venir.

Ce jour-là doit être jour de colère,

jour de calamité et de misère,

jour mémorable et très amer

Sanctus

In Paradisum

Saint, Saint, Saint, Seigneur Dieu de Sabaoth.

Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire.

Hosanna au plus haut des cieux !

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.

Hosanna au plus haut des cieux !


Pie Jesu

Bon Seigneur Jésus :

donne-leur le repos éternel.


Que les Anges te conduisent au Paradis;

que les Martyres t'accueillent à ton arrivée,

et t'introduisent dans la Jérusalem du ciel.

Que les Anges, en chœur, te reçoivent,

et avec celui qui fut jadis le pauvre Lazare,

que tu jouisses du repos éternel