Depuis le temps qu’on l’attendait, la voici enfin la galette de Barth
Sky.
Barth Sky un Guitar-hero est née
Barth, moi et ma progéniture
Pour ceux qui non jamais vu
Franck Carducci & the Fantastic Squad
(Ils se font rares avec le temps), il y a un mec qui ne passe pas
inaperçu c’est Barth Sky et sa guitare.
C’est l’image typique du guitar-héro lumineux, charismatique et
sympathique, toujours présent pour un selfie ou pour tailler le bout de
gras. Et quel guitariste ! Tout comme
Jimi Hendrix, cette dernière fait corps
avec lui. A une époque ou le rock n’est plus que l’ombre de
lui-même, Barth et son groupe vont
nous donner une leçon de décibels.
Dès la première écoute, on est frappé par la qualité de la
production. Chaque morceau est soigneusement orchestré, avec des
arrangements qui mettent en valeur la voix unique de Barth. Celle-ci, légèrement cassée et pleine d’émotion, donne
immédiatement le ton, ce n’est pas un album de frivolité mais bien un
voyage introspectif. "Showtime", un instrumental qui ouvre l’album avec un rythme entraînant et une
énergie brute qui rappelle les grands classiques du rock, tout en y
injectant une modernité palpable.
Le fil conducteur de cet album semble être l’exploration des paradoxes
liés à la célébrité et à la quête de soi.Barth Skydistille dans ses paroles des réflexions sur la superficialité du star
system, mais aussi sur la difficulté de rester vrai dans un milieu où
tout va vite. Avec une écriture à la fois poétique et directe, il
parvient à évoquer ces thématiques sans lourdeur, souvent avec une
pointe d’humour et beaucoup de sincérité. On sent que chaque chanson a
été pensée comme une pièce d’un puzzle personnel.
Parmi les morceaux marquants,
"(Don’t) Do it" se distingue par sa mélodie mélancolique, portée par des arrangements
subtils. Cette ballade introspective offre une pause bienvenue dans un
album rythmé, tout en creusant davantage la dimension émotionnelle de
l’artiste. D’un autre côté, "Let me out" injecte une dose d’énergie avec ses guitares électriques et son tempo
rapide, illustrant parfaitement cette dichotomie entre moments de
doute et bouffées d’euphorie.
Barth Sky
ne s’enferme pas dans une seule couleur musicale. On ressent également
des influences indites et même un soupçon de funk, notamment sur
"Shake yout Bones", où le groove est omniprésent et invite à danser sans réfléchir. Cette
richesse stylistique témoigne du souhait du chanteur de ne pas se
limiter à un format prédéfini, et d’exprimer toute sa palette
artistique avec créativité.
En résumé, tout les titres sonnent comme du hard rock old school
(comme j’aime) avec beaucoup de glam.
L’album bénéficie aussi d’une homogénéité remarquable, malgré
cette diversité de styles. La cohérence est assurée par la
signature vocale de
Barth Sky
et par la direction artistique claire. Chaque titre s’enchaîne
naturellement, racontant une histoire avec des hauts et des bas, des
instants de légèreté et des passages plus graves. Cette conception
fait de
*Rockstar* un disque à écouter de bout
en bout, plutôt qu’à picorer.
En résumé, *Rockstar* est une belle réussite pour Barth Sky. Ce disque démontre que l’artiste a su mûrir, en proposant des
morceaux à la fois accessibles et profonds, portés par une
production moderne et soignée. Que vous soyez amateur de rock, de
pop ou d’électro, il y a dans cet album quelque chose qui saura
vous parler. Sans prétention mais avec beaucoup de talent,Barth Skyfait de
*Rockstar* un incontournable de la scène musicale rock française.
Pour ceux qui cherchent une musique sincère, vibrante et bien
produite, *Rockstar* est un must.Barth Skyconfirme son statut d’artiste à suivre et laisse entrevoir des
choses prometteuses pour la suite de sa carrière. Une écoute
attentive s’impose, idéalement au calme, pour profiter
pleinement des multiples couches de cet album riche et
inspiré.
Barth Skyou le renouveau de la scène rock en France
LUNDI :Claude
a rendu un hommage très
illustré au peintre David Hockney, sa casquette, ses lunettes rondes, so british, et ce style reconnaissable, un dessin franc, des aplats de couleurs
vives, saturées, contrastées,
des lignes de force géométriques.
MARDI :Après
Hendrix, Pat
s’est
intéressé
à un de ses rejetons, le roi de Minneapolis Prince, qui cassait la
baraque avec « Purple rain », qui ne vaut pas que pour ce
long slow blues, mais par ses compositions géniales mixant rock, pop, funk,
r’n'b.
MERCREDI :Bruno
a
salué la sortie du nouveau Stocks, groupe emblématique depuis leur
premier opus (live), la recette reste inchangée, du blues rock, du
boogie, mais pas que, « Flashback Station » emprunte
d’autres chemins moins balisés.
JEUDI :pour
fêter le centenaire de Miles Davis, Benjamin nous a retracé la
carrière de l’homme à la trompette bouchée, depuis ses débuts
dans le bop, jusqu’aux deux révolutions dont il a été
l’instigateur, le jazz modal et le jazz-rock.
VENDREDI :le
réalisateur Philippe
Béziata
truffé l'Orchestre de Paris de micros, de
caméras pour
faire de« Nous,
l’Orchestre » une plongée immersive dans la musique.
Dispositif inédit, mais la mise en scène et les choix de montage
laissent parfois perplexe.
👉 La
liste
de nos invités de la semaine prochaine, Barth Sky qui fête son
premier album, Gabriel Fauré pour une version légendaire de son
Requiem, un grand blond avec une guitare noire (c’est crypté, pour
les initiés), et ni plus ni moins que Steven Spielberg himself.
Une immersion totale, musicale, dans
l'Orchestre de Paris, dirigé par le chef finlandais Klaus Mäkelä.
Le réalisateur Philippe Béziat a investi la Philharmonie de Paris,
avec toutes ses mini caméras et ses micros, pour capter au plus près ce qui constitue un orchestre philharmonique. Il faut un chef, des
pupitres, mais surtout des musiciens, ici au nombre de 120.
L’idée
de Philippe Béziat est de truffer l’orchestre de caméras (vues en contre plongée comme si on était accroupi aux pieds des musiciens) et de micros (90 en tout), pour enregistrer chaque instrumentiste, et
ensuite les confronter à ce qu’ils entendent. Car comme le dit un des
musiciens, dans un tel orchestre, on ne s’entend pas ! Un peu
le voisin, le mec derrière, mais on est un élément de l’ensemble que
seul le public (et le chef) appréhende dans son entier. La force du collectif chère à Aimé Jacquet. Il faut donc
avoir les yeux rivés sur le chef d’orchestre, lui faire confiance,
ou, comme dit un autre, regarder les mouvements de bras des violons
altos pour repérer la cadence.
Les musiciens, on va donc les entendre, jouer et parler. Enfin, presque. Car l’autre idée de mise en
scène, est de filmer les interviews sans le son ! Surprenant effet, on se tourne
vers la cabine de projection pour vérifier s’il n’y a pas de
bug, mais non, c'est fait exprès. Les propos tenus apparaissent dans un second temps, comme les cartons
d’un film muet. Dans le but de ne pas interférer avec la musique ? Pourquoi pas, mais alors dans ce cas, pourtant certains sont muets, et d’autres
pas ? Et pourquoi n'avoir pas sous-titré tout le film pour laisser la place entière à la musique ? C’est dommage.
(à l'attention des lecteurs, le terme "c’est dommage" risque de
revenir souvent dans cette chronique. Je vais gâcher le suspens,
mais je ne suis pas raccord avec les critiques dithyrambiques qui ont
salué ce documentaire).
Ce qui dommage, donc, c’est aussi de ne jamais
entendre Klaus Mäkelä. Un problème d'égo ? Je ne cause pas au même rang que la plèbe ? On le
voit beaucoup à l’image, le film commence sur lui, dans les
couloirs, il est filmé sous tous les angles, suant à grosses
gouttes, diriger par gestes tonitruants. Il aurait été intéressant
d’avoir son ressenti, sur sa conception de la musique, sur l’orchestre et les musiciens, mais
aussi sur le dispositif original de Philippe Béziat.
Le
réalisateur fait des focus sur certains musiciens. Un cornettiste
dont c’est le dernier concert (c’est assez émouvant, on voit la
main de son voisin se poser sur son bras juste après son dernier
solo), cette violoniste venue d’Arménie (mais pourquoi la suivre,
elle, dans la rue ?), le percussionniste du fond inquiet du respect
du tempo, le violoniste vétéran entré dans l’orchestre il y a 45
ans. Assez beau aussi les contrebassistes, dont un jeune gars qui
s’écoute, comme s’il s’entendait pour la première fois, qui refait ses gestes, où le recrutement à l'aveugle d'une altiste.
Il y a aussi des images impressionnantes de la
grande salle de la Philharmonie (j’ai eu la chance d’y aller, une
fois) filmée sous des angles inédits, des travellings aériens qui
parcourent les couloirs (attention aux reflets les gars, on voit les opérateurs !). Mais il y a aussi des images du très glamour périphérique parisien (Porte de la Villette, Pantin) et là je ne
vois pas trop l’intérêt esthétique. Y’avait pas d’autres lieux où interroger les protagonistes
qu’avec la porte de Pantin taguée en fond ? C’est dommage.
Une
séquence est amusante. Ecran noir sur lequel s’affichent des
citations anonymes de musiciens, qui racontent l’envers du décor,
du genre « mon voisin de pupitre joue super bien, mais quel
con ! », la lassitude après 20 ans, les petites jalousies
(« moi je n’ai jamais de solo ! »), ce sentiment de n'être qu'un rouage de la belle mécanique générale.
Beaucoup de sous-titres dans NOUS L’ORCHESTRE, mais curieusement,
pas quand il faut, c’est dommage. On entend quoi comme œuvres ?
On n’sait pas. Il faut attendre le générique de fin pour
identifier des passages de « Le Sacre du printemps » ou « Petrouchka »
de Stravinsky, le « Concerto en sol » de Ravel, « Le
Mandarin merveilleux » de Bartók, la « Symphonie n°8 »
de Malher, et plein d’autres… C’était compliqué d’incruster
les titres ? Comme le nom des intervenants, les chefs invités ?
Boum, ça débarque comme ça, on ne sait pas qui, pourquoi. Mention à un
ce vieux bonhomme encore gaillard : Herbert Blomstedt, 97 ans
aux pruneaux.
On suppose
qu’il y a des sauts temporels (les vêtements changent) mais
c’est dommage de ne pas avoir daté les moments choisis dans une chronologie, ni indiqué
si c’est une répétition ou un concert (c’est quoi ce blockhaus
de béton en province ? Pourquoi filmer ce trajet en train, puis
en bus ?).
Vous aurez compris que je reste dubitatif par les parti-pris
de mise en scène qui ne rendent pas le film pédagogique. Comme le travail du chef d'orchestre, sa vision de l'œuvre, n'est pas expliquée. Dommage. Seul un
gars comme le Toon y trouverait son bonheur, lui n’a pas besoin de
sous-titre !
Je pensais qu’on assisterait à la création
d’une œuvre, ses rouages, à la chronologie des répétitions, espionnant comme la petite souris comment les
cordes travaillent, les soufflants, comment l'ensemble s'assemble. Et finir sur une captation entière d'un mouvement de symphonie.
Dommage que toute cette technique inédite en terme de prise de son soit
desservie par un montage anarchique, sans lien, sans récit ni réel point de
vue.
Nous
fêtons donc aujourd’hui le centième anniversaire de la naissance
d’un des plus grands musiciens de notre temps, le regretté Miles
Davis. Le drame de sa perte réside surtout dans le fait que,
contrairement à nombre d’artistes de notre époque standardisée,
un tel homme ne se remplace pas. Il y eut bien les rejetons du cool,
dont Chet Baker fut le représentant le plus brillant. L’héritage milesien brilla encore au début des années 2000, grâce au parcours
météorique du jeune Roy Hargroove. Ces hommes ne furent toutefois,
malgré leur indéniable génie, que les artisans consciencieux d’une
beauté qu’ils n’avaient pas inventé.
[ avec Charlie Parker ] La grandeur de Miles Davis
se situa dans sa façon d’évoluer toujours un peu à l’écart
des modes, de se placer dans une voie n’exprimant aucune adhésion
trop franche, aucun rejet trop tranché. Les tendances de l’époque
teintaient son œuvre sans la dénaturer, dépoussiéraient son swing
sans le livrer aux marchands de tapis de la culture pop. La seule
exception à cette règle fut le bebop, auquel ses premiers albums
donnent leurs dernières lettres de noblesse. La musique entendue
dans notre jeunesse nous marquant à jamais, le roi Miles ne se fit
le serviteur que du jazz cher à Duke Ellington et Art Tatum, que sa
mère diffusait en boucle dans la maison familiale.
Au piano, le
jeune Miles préféra pourtant la trompette, qu’il jouait avec une
finesse qui attira vite l’attention d’un saxophoniste aussi
méprisé de la critique qu’adoré du public jazz. Surnommé le
loup solitaire, Sonny Stitt fut sans cesse accusé de plagier le plus
bel oiseau des steppes bebop. Charlie Parker était alors l’obsession
des musiciens de cette époque, nombre d’entre eux ayant sombré en
cherchant la source de son génie dans l’héroïne qu’il
consommait sans modération. Huxley n’avait rien inventé en
prétendant que la drogue « ouvrait les portes de la
perception », des délires similaires avaient déjà décimé
le monde du jazz des années avant la sortie de son livre.
Le talent
de Charlie Parker semblait si surnaturel, que ses auditeurs pensaient
qu’il ne pouvait qu’être du à la drogue. Prouvant le contraire
grâce à la vivacité gracieuse de son jeu, Sonny Stitt vit une
critique illuminée préparer son bûcher. L’homme parvint tout de
même à lancer la carrière du jeune Miles, qui participa également
aux concerts d’un certain Illinois Jacquet. Après avoir connu le
disciple, Miles Davis joua avec le maître lors de ses études
musicales à Saint Louis. A cette époque, deux noms semblaient
résumer l’énergie gracieuse d’un son qui conquit vite les clubs
de toute l’Amérique. Pour les patrons de ces salles, les quintets
et quartets de bebop furent en effet moins onéreux que les grands
big band d’antan.
Le jazz était passé du collectivisme à
l’individualisme, célébrant ainsi la dextérité de ses premiers
héros. Parmi eux s’imposa un poète au swing nuageux, le président
adoré des saxophonistes ténors. Lester Young fut l’autre pôle du
swing bebop, l’homme préférant la douceur et la légèreté au
festival sonore de Charlie Parker.
[ John Coltrane, au fond ] Grâce à lui, Miles Davis apprit
comment laisser résonner ses notes pour qu’elles imprègnent mieux
les mélodies. Le trompettiste maîtrisait mieux que quiconque l’art
de se faire désirer, les longs échos de ses notes furent des
souvenirs voluptueux faisant chavirer le cœur des mélomanes. Son
jeu représentait finalement la réconciliation entre la vision
individualiste et la vision collective du jazz, il se mettait en
valeur en servant la mélodie. Rassurés par la discrétion gracieuse
de ce trompettiste embellisseur de mélodies, des monstres sacrés
tels que Coleman Hawkins, Sarah Vaughan et Thélonious Monk vinrent
baigner leur swing dans la marée cotonneuse de son souffle
séduisant.
Miles n’avait pourtant pas un caractère d’humble
serviteur, sa discrétion musicale fut proportionnelle à ses
ambitions artistiques. Son jeu léger exprimait également et surtout
son envie de sortir le jazz de l’ornière des clubs pour l’offrir
au grand public. Ainsi naquit « Birth of the cool »
lumineux big bang né de l’union du swing de la musique noire et du
génie mélodique occidental. A peine sorti du bain bouillonnant du bebop, le roi Miles engendrait une série de dauphins dédiant leurs
vies à ce qui ne fut qu’une passade.
Vite revenu au bebop, il pensa
enfin avoir fixé son orchestre lorsqu’il fut rejoint par
l’imposant Sonny Rollins. Aussi parkerien que le trompettiste était
lesterien, colosse véloce auquel la douceur milesienne donnait une
certaine légèreté, Rollins ne fut malheureusement qu’une lueur
d’espoir dans un début de carrière en dents de scie. Epuisé par
l’héroïne, le saxophoniste quitte finalement l’orchestre pour
entamer une rude cure de désintoxication. Mis au pied du mur, Miles
Davis se souvint d’un jeune musicien que son colosse avait humilié
lors d’une homérique joute instrumentale. John Coltrane n’était
alors qu’un apprenti hésitant, dont la timidité servile irritait
un Miles ayant l’impression d’avoir perdu la clef de son
orchestre. Lorsque, à peine commencé les séances de « Workin
with the Miles Davis quintett », Coltrane eut l’inconscience
de demander ce qu’il doit jouer, Miles lui répondit d’un
cinglant « si tu as besoin qu’on te le dise alors tu n’as
rien à faire ici ».
Thélonious Monk eut plusieurs fois
l’occasion d’assister à ces séances où, convaincu
d’avoir du accepter un saxophoniste au rabais, Miles Davis traitait
Coltrane avec une sévérité flirtant avec la tyrannie. Le pianiste
se fit alors professeur, les espaces irréguliers de son jeu atypique
montrant progressivement à Coltrane le chemin de sa virtuosité
hyperactive. Des jours durant, Monk improvisa avec le saxophoniste,
quittant plusieurs fois la pièce en lançant un renfrogné « tu
ne l’as pas ». Vint enfin le jour où, dansant près du piano
sa célébration d’ours bien léché sur le rythme du swing coltranien, il s’écria sur un ton euphorique « tu l’as ! ».
Ce que Coltrane avait, Miles Davis le découvrit lorsqu’il
rejoignit sa formation au festival de Newport. Surpassant
l’impressionnante vélocité parkerienne, le saxophoniste liait ses
notes dans de somptueuses tapisseries sonores. Pour Miles se fut une
révélation et, vite rejoint par le tout aussi nerveux Cannonball
Adderley, Coltrane fit partie de la plus grandiose section de cuivre
de l’épopée milesienne. Toujours soucieux de donner au jazz une
certaine élégance mélodique, le roi Miles se trouva un partenaire
idéal en la personne de Gil Evans. Grâce à lui, il redonna au jazz
son rang de musique classique moderne. « Kind of blue »
naquit d’abord d’une idée de Miles Davis, enregistrer un album
restituant la profondeur mystique de ces églises où naquit sa
vocation musicale.
Il donna donc à ses musiciens quelques vagues
indications, laissant ainsi la rencontre de leurs inspirations les
mener sur des chemins inattendus. Aussi discret que lui, le pianiste
Gil Evans constella le souffle nuageux du trompettiste de ses étoiles
cristallines. Si Monk utilisait aussi bien le piano comme un
instrument percussif que mélodique, le tendre Gil Evans préférait
le cantonner dans le rôle de propagateur de douceur céleste. Si
Monk attisa les premières flammes du génie coltranien, c’est bien
le mysticisme de « Kind of blue » qui lui montra sa voie.
Ce que le trompettiste voyait alors comme un sommet à perpétuer, le
saxophoniste le prit pour une révélation, le point de départ de
son grand pèlerinage mystico jazz.
[ avec le batteur Tony Williams ] Après avoir trouvé son Gil
Evans en la personne de Mccoy Tyner, Coltrane ne tarda pas à partir
écrire sa propre légende. Des disques tels que « My favourite
things », « Ballads » , « Coltrane sound »
et « Someday my prince will come » ont la beauté
crépusculaire des fins d'âge d'or. Pour Coltrane, le jazz modal fut
une rampe de lancement, pour Miles il était un Eden trop vite perdu.
Privé de la vélocité du swing coltranien, sa muse s’étiolait au
point d’accoucher de la platitude soporifique de « Quiet
night ». Si « Seven step to heaven » fut un
sursaut, il n’annonçait rien du virage radical que Miles
s’apprêtait à prendre.
Les choses commencèrent à prendre forme
sur l’album « ESP », disque trop méconnu où se
dévoile le talent de composition du jeune Tony Williams. Le jeu de
ce batteur, véloce et percutant, éloigna Miles de la douceur modale
pour le rapprocher de plus en plus de la violence des musiques
électriques. Le bouillonnement fiévreux de « Miles smile »
annonça ensuite le déchaînement d’une révolte, celle d’un
jazz bien décidé à contester au rock son titre de musique la plus
populaire du siècle.
Le rock, Miles Davis le découvrit lorsque sa
compagne de l’époque l’incita à assister à un concert de Jimi
Hendrix. Revenu au pays couvert de gloire après son voyage en
Angleterre, le guitariste lui parut possédé par sa musique. Agité
par les vagues sismiques d’une rythmique heavy blues, le voodoo
child donnait vie à une guitare hurlant de déchirants orgasmes
mystiques.
Du jazz, Hendrix avait gardé le goût des improvisations
sans filets, sa prestation ayant la magie d’une série de
fulgurances miraculeuses. Lorsqu’ils se parlèrent après le
concert, Hendrix avoua à Miles Davis qu’il avait appris à jouer
en reproduisant les chorus de l’album « Kind of blue ».
Celui qui se pensait alors fini était loin de se douter que, à
quelques kilomètres de là, un jeune homme s’inspirait de son jeu
pour créer une virtuosité qui allait lui révéler la voie de sa
renaissance. Enregistré peu de temps après, l’album « Filles de kilimanjaro » sonne comme la reprise en main d’un héritage
vampirisé par les rockers les plus virtuoses. Le jazz fusion
répondait ainsi au jazz rock, Miles Davis se faisait le souverain
des jazzmen refusant de laisser les rockers faire de leur art un
folklore désuet.
[ avec John Mclaughlin ] La profondeur mystique de « Kind of blue »
disparut ainsi momentanément dans une fièvre funko jazz rock qui,
contre toute attente, ne devait pas durer. C’est que, rebuté par
l’extrémisme strident des insurgés du free jazz, le grand Miles
se remit à rêver d’une musique aussi moderne que profonde. Dans
l’ombre des studios, la rythmique de son orchestre imprima une
boucle nonchalante et hypnotique, derniers relents fascinants d’un
psychédélisme déjà moribond. Frères artistiques déployant un
écho aqueux digne de Tangerine Dream, Chick Corea et Herbie Hancock
enrobèrent ce mantra sous un régénérant édredon spirituel et
futuriste. Comme apaisé par ce bain spirituel, la trompette du roi
Miles retrouva la légèreté fascinante de « Flamenco
sketches ».
« In a silent way » est aussi la
grande réussite de Teo Macero, le producteur qui montra à Miles
Davis la magie du cut up. Après avoir laissé l’orchestre
improviser à sa guise, l’homme convoquait Miles pour couper et
recoller les bandes de manière à créer une musique aussi
authentique qu’avant-gardiste. C’est ainsi que, réarrangeant les
improvisations comme on assemble les éléments d’une structure
monumentale, Miles Davis et Teo Macero dessinèrent les décors
vertigineux de « Bitches brew ».
Séduisant aussi bien
les amateurs de Soft Machine et King Crimson que les admirateurs de
Charles Mingus, le disque acheva de réunir les rockers les plus
élitistes et les jazzfans les plus ouverts. L’immense succès
auquel aspirait le roi Miles n’était pourtant pas advenu, ce qui
le cantonnait dans le rôle ingrat du parrain aussi respecté des
critiques qu’ignoré du grand public.
Mort en 1967, John Coltrane
voyait son œuvre célébrée par les insurgés du free jazz qu’il
influença tant. De son coté, à peine sorti de l’orchestre du
trompettiste, Tony Williams surfait sur la vague d’un rock aussi
populaire que virtuose. N’ayant jamais voulu réellement entrer
dans un mouvement populaire, Miles Davis semblait condamné à rester
un génie à la popularité modeste. Bien décidé à récolter les
fruits de sa notoriété, Miles travailla sur un album s’inscrivant
dans la lignée des blockbusters funky de « Sly and the family
stone » et autres « Band of gypsys ».
Le succès
aurait sans doute été au rendez-vous si, venant tout juste de
quitter son orchestre, Herbie Hancock n’avait pas eu la même idée
quelques jours plus tôt. Rendu inaudible par l’intensité groovy
des Headhunters, l’album « On the corner » fait
aujourd’hui partie de ces pépites oubliées que l’histoire n’a
pas encore réhabilitée. Cet échec commercial engendra un certain
silence de la part du trompettiste, qui parvint tout de même à
sortir de ses tiroirs la matière composant l’excellent « Get
up with it », son dernier grand album. Ce disque s’affirmait
comme le dernier où, perché sur le trône d’une notoriété
dépassant les frontières du jazz, Miles Davis se nourrissait des
modes de son temps sans s’y soumettre.
Affaibli par des problèmes
de santé, il disparut ensuite durant six longues années. De retour
au début des piteuses eighties, il livra une triste soupe
commerciale aussi rejetée par la critique que par le grand public.
En guise de chant du cygne, Miles Davis parvint tout de même à
mêler le jazz au rap et à l’électro dans un swing que ne
manqueront pas de reprendre les RH factors de Roy Hargroove.
Telle
fut la grandeur d’un Miles qui, tout au long de sa carrière,
chercha à faire du jazz une musique aussi riche que populaire. Si
aucun de ses disques n’atteignit les sommets commerciaux d’un
« Abbey road » ou d’un « Dark side of the moon »,
cette quête de gloire eut au moins le mérite de donner naissance à
une des œuvres musicales les plus fascinante de l’histoire
musicale moderne.