mardi 10 février 2026

ULI ROTH & Electric Sun - ”Fire Wind“ (1980) - par Pat Slade

 


Après ”Animal Magnétism“ de Scorpions, je reste dans le rock teuton avec leur ancien guitariste Uli Roth.



Hendrix est vivant, il est allemand !



 La semaine dernière, j’avais vaguement évoqué son nom. L’ancien guitariste du groupe Scorpions reconnu pour son jeu fluide et rapide où l’on sent bien l’influence de Jimi Hendrix (il est d'ailleurs surnommé le Jimi Hendrix allemand). On se souvient surtout de sa performance sur le titre ”Fly  to the Rainbow“ sur l’album live de Scorpions : ”Tokyo Tapes“. Ce sera son dernier enregistrement avec eux. Il part dans une carrière solo et formera son propre groupe Electric Sun et enregistrera en 1978 son premier album dans la foulée ”Earthquake“. Tous comme The Jimi Hendrix Expérience, Uli Roth va s’encadrer uniquement d’un bassiste et d’un batteur. Pour l’illustration de la pochette, ce sera sa compagne Monika Dannemann qui s’en occupera. Monika Dannemann connue pour avoir été la dernière compagne de Jimi Hendrix.

Fire Wind“ sort deux ans après ”Earthquake“ et quand j’ai découvert l’album, j’ai longtemps cru qu’Electric Sun était le titre de l’album avant de découvrir mon erreur. Alors, Uli Roth est-il meilleur en solo ? Est-il un digne successeur au Voodoo Child ?. ”Cast Away Your Chains“ Un hard rock qui tient bien la route avec des solos efficaces, mais rien de bien nouveau, un titre qui aurait pu convenir aux Scorpions. Avec ”I'll Be Loving You Always“ Le son des arpèges sont proches de ceux d’Hendrix, sa voix ne colle pas du tout (Klaus Meine aurait été parfait sur ce titre !) mais le solo est de toute beauté. ”Prelude in Space Minor“ : pas de mélodie, pas de paroles, juste un long délire, le massacre d’une guitare. ”Just Another Rainbow“ fait beaucoup penser à ”Polar Nights“ de Scorpions.

 Chaplin and I“ : Intro sympa à la spanish guitar, la mélodie est cool mais le hard rock reprend vite ses droits, riffs et solos ravageurs, Roth connait bien le manche de sa Sky Guitar. ”Enola Gay (Hiroshima today ?)“ un morceau en cinq parties. Quand tu sais que l’Enola Gay fut le bombardier B-29 qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima, tu peux t’attendre que ce morceau de 10 minutes 42 va envoyer du lourd ! Après une première partie chantée, un déchainement de décibels ou Uli Roth fait hurler sa guitare tout à fait dans l’esprit d’Hendrix mais pas dans la mouvance, ça ressemble à du Hendrix, ça sent comme du Hendrix mais ce n’est pas du Hendrix et jamais ça ne le sera. Sinon il faut quand même reconnaitre la virtuosité d’Uli Roth. Après avoir réécouté ”Fire Wind“ quelques années plus tard, je lui trouve un goût de poussière, ça sonne comme un hard rock des années 80 (Normal, il est de 1980 !). 

Pour le dire plus simplement, c’est un album qui a prit un terrible coup de vieux (Comme beaucoup de groupes de hard rock de cette époque), je trouve, personnellement, Angus Young complètement ridicule, un vieillard en tenue d’écolier ou Rob Halford de Judas Priest avec sa barbe de père  noël et sa tenue de cuir clouté.

Uli Roth ne fera que trois albums avec Electric Sun avant de continuer sous son nom. Il est considéré avec Ritchie Blackmore comme un des pionniers du métal néo-classique. Il est un touche a tout, sa guitare étant équipée d’une septième cordes et de trente huit frettes, il peut sans problème imiter le son du violon ou celui d'un violoncelle, ce qu'il fait justement sur l'album Metamorphosis Of Vivaldi's IV Seasons“. Même si le guitariste allemand est bon et même très bon, Hendrix est mort déjà depuis bien longtemps !  

lundi 9 février 2026

QUE JUSTICE SOIT RENDUE de Giorgio Fontana (2013) - par Nema M.

 


Sonia écoute l’air « Sempre Libera » de la Traviata de Verdi. Elle soupire et dit :

- Ah, Verdi, ses opéras grandioses, et puis pour moi Milan, c’est la Scala… ou les escalopes 😊

- Tiens Sonia, cet air que tu écoutes, « Sempre Libera », me fait penser à toute autre chose : la liberté de celui qui n’est pas coupable. Et pour ta gouverne, Milan présente bien d’autres facettes que celle de ville de la Scala ou de la célèbre escalope de veau panée.

- Toi, tu vas me sortir un bouquin de derrière les fagots ?

- Pas un mais deux : « Que justice soit rendue » et « Mort d’un homme heureux ». Les histoires de deux juges, amis depuis leurs études, à Milan…  



Palais de Justice de Milan (1930)

Que justice soit rendue. Roberto Doni, substitut du procureur général de Milan a 65 ans. Il est on ne peut plus rigoureux dans son approche du travail de magistrat. Il arrive en fin de carrière, son épouse également. Tous deux issus de la grande bourgeoisie, ils vivent dans un grand appartement dans un quartier chic de Milan et souvent, le soir, Doni écoute de la musique classique en sirotant un verre de vin. Mais avec l’affaire Khaled Ghezal sa façon d’appréhender un dosser et de rendre la justice vont être remises en cause.

Dressons d’abord le contexte. Le Palais de Justice de Milan, pour Doni, « son Palais » depuis déjà quelques années (après avoir exercé son métier dans d’autres régions), est un imposant bâtiment construit dans les années 1930. Les plaques de marbre tiennent désormais grâce à de gros clous en ferraille.

Tout y est fatigué. Usé. Trop de dossiers, trop de poussière, une informatique capricieuse dont Doni doit assurer la supervision. Un univers qui sent la routine et le passé. Bref une justice bien en peine de suivre les évolutions de la société, la violence, le racisme, le terrorisme qui se développent en ce début du XXIème siècle.



Rue du quartier Brera en 1955

Et donc l’affaire Khaled Ghezal. Une affaire d’une triste banalité où la drogue conduit à la violence. Sauf que la victime est une jeune fille de bonne famille, Elisabetta Medda, fille d’un gros entrepreneur milanais. Et malheureusement elle est touchée par une balle perdue et se retrouve en fauteuil roulant. Son petit ami, Antonio Del’Acqua est vendeur dans une boutique de téléphonie mobile. Bon, de temps en temps, il consomme un peu de hachish qu’il achète à des Tunisiens, mais rien de bien méchant à ses yeux. Sauf que… Sauf que peut-être, parfois, il en demande plus que pour sa consommation personnelle et que donc il faut payer le fournisseur… Bref. La police essaie de comprendre ce qui s’est passé le soir où la pauvre Elisabetta a pris une balle. Il y aurait eu un petit groupe de « migrants » qui les auraient agressés dans la rue alors qu’ils sortaient d’un restaurant, elle et Antonio, et voilà. Vite fait, bienfait, confrontation visuelle avec quatre ou cinq personnes de couleurs différentes et une personne est désignée comme étant celui qui a probablement tiré : Khaled Ghezal.

Il se trouve qu’une jeune journaliste indépendante, Elena Vicenzi, s’intéresse à cette affaire et veut que Doni rencontre des personnes de l’entourage de Khaled car, pour elle, il est innocent. Ce n’était pas Khaled Ghezal qui était là à ce moment-là. Elle envoie un mail, puis un autre, puis demande à le voir, puis finit par voir Monsieur le substitut du procureur de Milan qui lui dit simplement que ce n’est pas dans ses attributions de voir ou d’entendre des personnes en lien avec le présumé coupable et que la police a fait son travail. En fait, la presse s’est déchaînée autour de cette histoire : ces migrants tous des assassins etc… Curieusement Doni qui écrit une sorte de testament retraçant les faits marquants de sa vie, repense à Giacomo Colnaghi son collègue et ami juge mort en 1981. Un sens de la justice très poussé (des exceptions oui, des erreurs non), une recherche approfondie de la vérité et du sens que les terroristes des années de plomb pouvaient donner à leurs odieux crimes. 


Et si Elena avait raison ? Si Khaled n’était pas celui qui a tiré sur Elisabetta ? Doni va suivre la quête de preuves d’Elena, l’accompagner dans sa Fiat Uno pourrie (lui qui a un gros 4X4 Audi) dans des quartiers totalement ouverts à la diversité des races, au mélange des pauvretés, à la vie dans la rue et dans les logements plus ou moins salubres, là où vivait Khaled et sa sœur. Il va également éplucher de manière très approfondie ce dossier. Il va même demander conseil à son vieux professeur de droit. Mais même si un témoin est trouvé, cela ne permettra pas forcément de sauver Khaled… En tout cas, Doni n’a plus peur de rien et quitte à flinguer sa fin de carrière, il suivra ses convictions pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’erreur.


Si on découvre Giacomo Conalghi dans ce roman, on peut faire un retour en arrière dans la jeunesse de Doni et mieux comprendre qui était Conalghi avec « Mort d’un homme heureux ». 1980 : le très brillant Giacomo Conalghi est dans le service de lutte contre le terrorisme. Il a à ses côté deux collègues et leurs investigations sont sans relâches pour trouver les assassins masqués qui tirent sans raison apparente sauf celle de détruire le système.

C’est l’époque des Brigades Rouges, dont la violence a commencé avec l’assassinat d’un procureur en 1976, puis avec l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro (démocrate-chrétien) en 1978.  Alors qu’au départ la révolution était celle des ouvriers ou des paysans pauvres, une révolution pour mettre définitivement un terme au fascisme et à l’exploitation du prolétariat. Conalghi vient d’une famille pauvre, d’un petit bourg, du nord de Milan, ce qui aurait pu le faire basculer du côté des révolutionnaires mais sa foi et ses convictions, le motivent pour que la justice soit rendue et pour apporter aux familles des victimes un peu d’apaisement.

 

Ces deux romans sont extrêmement intéressants à la fois sur le plan de l’histoire qui est racontée mais aussi pour une découverte de l’Italie, sans complaisance mais non sans délicatesse. Les deux juges sont de beaux personnages. Des héros de notre temps. Merci aux traducteurs de ces deux beaux textes. A ce jour, Giorgio Fontana n’a que ces deux romans qui sont traduits en français, dommage…

 

Bonne lecture !

 

Romans Seuil

310 Pages


dimanche 8 février 2026

LE BEST-OF FAIT SA PIQÛRE DE RAPPEL


MARDI : premier coup de semonce des teutons, avec Pat et ce « Animal magnetism » de Scorpions, de la période Matthias Jabs, un disque aux riffs saignants et à la tonalité sombre, beau succès à sa sortie.

MERCREDI : amitié franco-allemande oblige, Bruno a aussi écouté du Scorpions, celui de la fin de l’ère Uli Von Roth, « Taken by Force » est un peu le mal aimé, à ne pourtant pas négliger. Hommage au passage à Francis Buchhloz, le bassiste historique du groupe.


JEUDI : une page se tourne… l’article de Claude clôt l'intégralité des chroniques dédiées au catalogue de Gustav Mahler (le Toon aurait pu payer son coup, pfff) avec « 4 cycles de Lieder », chantés par l'illustre Dietrich Fischer-Dieskau, et taille un costard à cette chère Paule Druilhe, le bourreau des collégiens dans les années 50-60…

VENDREDI : adapté du best seller éponyme « Le Mage du Kremlin » dissèque les rouages de la communication politique avec un Raspoutine issu de la télé réalité. Olivier Assayas affronte Poutine, avec un Jude Law parfait dans le rôle.

👉 La semaine prochaine, dès lundi, Nema nous fera lecture de « Que justice soit rendue » de Giorgio Fontana, Pat restera dans sa thématique avec un disque solo de Uli Von Roth, Bruno a écouté du… rock (ah oui ?), Benjamin s’intéressera aux débuts de Bruce Springsteen, et Luc nous dira s’il a été ensorcelé par le « Gourou » de Yann Gozlan. 

Bon dimanche.

vendredi 6 février 2026

LE MAGE DU KREMLIN de Olivier Assayas (2026) par Luc B.


Olivier Assayas et Emmanuel Carrère (qui fait une petite apparition dans le film) ont adapté le roman éponyme de Giuliano da Empoli, gros succès de librairie, mais qui honnêtement ne m’avait pas passionné plus que cela. Faute à une construction qui m’avait paru labyrinthique. Le défi du cinéaste consistait à fluidifier pour l’écran une histoire de gens qui discutent assis autour d’une table.

Bien que tout de même un peu longuet, LE MAGE DU KREMLIN se suit avec intérêt, même assez passionnant dans sa première partie. Assayas a choisi de garder la construction du roman. Je n'suis pas convaincu. 

Le film commence par une série de travellings élégants dans un parc enneigé, le personnage de Baranov rentre de ballade avec ses chiens, avant d’accueillir un américain, Rowland, pour lui raconter son histoire. Le problème est que ces entretiens dans une datcha cossue, lumière feutrée, service à thé impec, auxquels on revient (trop) entre deux flash-back, manquent cruellement d’énergie.

La confrontation tourne au monologue, le point de vue de Rowland (mais c’est qui, en fait ?) sur les évènements montre peu de conviction. J’adore l’acteur Jeffrey Wright (au minimum syndical ici, le pauvre n’a rien à jouer) mais avait-on besoin de lui puisque Baranov raconte son histoire en voix-off. Le double effet kiss Cool.

Beaucoup plus intéressant par contre, la plongée dans la Russie du début 90’s, sous la présidence de Boris Eltsine. La caméra d’Assayas, cette fois portée à l’épaule, rend compte de l’effervescence des milieux underground, des soirées chics. On y découvre le jeune Vadim Baranov, metteur en scène de théâtre d’avant garde, qui passera ensuite à la production de télé réalité, aussi vulgaire que rentable. Baranov se met en couple avec l’actrice Ksenia, qu’il fera l’erreur de présenter à son pote Dmitri Sidorov

Assayas réussit une belle scène de dîner (et plus tard dans une voiture) captant les jeux de regards. Il devient évident que Ksenia fera finalement sa vie avec le virevoltant Sidorov, champagne et caviar servis sur des yachts au large de Monte Carlo. Mais pourquoi nous tartiner ces scènes de voix-off ? Tout était très clair à l’écran.

Vadim Baranov est repéré par Boris Berezovsky, un oligarque aux relations douteuses (pléonasme) actionnaire de la plus grande chaîne de télé russe. Paul Dano, au visage poupin, crée un Baranov apathique, discret, affable, sans charisme, voix suave et monocorde, donc d’autant plus redoutable. Scène fameuse, les vœux télévisuels de Eltsine, complètement saoul ou impotent, incapable de sortir de chez lui. Baranov fait reconstruire son bureau du Kremlin à domicile, Eltsine sera harnaché à sa chaise pour éviter de se casser la gueule. Incapable de lire le prompteur, les vœux seront reconstitués en taillant dans d'anciens discours.

C’est là que l’idée germe dans l’esprit de Berezovsky de fabriquer de toutes pièces un successeur à Boris Eltsine, et revenir au concept de verticalité du pouvoir. Il a déjà repéré son poulain, un colonel du FSB (anciennement KGB), le psychorigide Vladimir Poutine. A Baranov de mettre toute sa science de producteur et communicant au service du futur candidat. Des séquences très bien faites, la composition de Jude Law est sans faute (on le voit finalement peu), un regard acier et quelques tics de bouche suffisent pour asseoir l’autorité du personnage.

Si Berezovsky voulait en faire sa marionnette, la marionnette refusera de se faire manipuler. Une scène dans un restaurant suffit à sceller le destin du milliardaire (superbe travelling sinueux vers le tsar), bientôt forcé à l’exil sur la côté d’Azur. Ce qui vaut mieux que d'exploser dans sa voiture comme d’autres oligarques, ou se faire expédier dans un goulag de Sibérie, comme Dmitri Sidorov, dont l’ascension qui déplaît au pouvoir. 

Une fois Poutine au pouvoir, le film tourne un peu au livre d’Histoire didactique et chapitré : la Crimée, le sous-marin Kourks, les jeux olympiques de Sotchi, l’Ukraine... Et à chaque fois l’ombre de Baranov qui plane sur les événements. On le voit flatter et mettre en concurrence les pires bandes nationalistes (Les Loups, Hell’s Angels locaux), visiter les usines à trolls. Tout est fait pour grandir le prestige de Poutine, désinformer le monde, modeler l’opinion publique. Des aspects qu’Assayas, à mon goût, aurait pu techniquement décortiquer davantage.

Poutine qui déteste les intellos, s’avoue dans une humilité feinte piètre orateur, aura tout de même cette formule qui fera sa gloire : « j’irai chercher les terroristes jusque dans les chiottes ». Presque du Pasqua dans le texte !

L’intérêt du film fléchit donc un peu sur la fin. Des chapitres toujours entrecoupés par les scènes entre Rowland et Baronov qui nuisent à la fluidité du récit. La fin n’est pas claire, pourquoi le mage perd-il son influence auprès de Poutine, l’élève n’a-t-il plus rien à apprendre du maître ? Il n’est jamais dit pourquoi Baranov a renié ses idéaux progressistes pour se mettre au service du Diable. Ce n’est pas pour l’argent, il s’en fout. Est-ce pour le pouvoir, par ambition (laquelle, il se plait dans l'ombre) par vengeance, par jeu ? Et si le dernier plan, superbe, digne de Polanski, est glaçant, on se demande : pourquoi lui, ici et maintenant ?

La mise en scène d’Olivier Assayas est toute en élégance, une caméra sinueuse, une belle lumière, un format scope bien exploité. Bien qu’à plusieurs moments j’ai repéré une mise au point douteuse (les scènes d’ensemble dans des restaurants trop floues). Assayas a aussi recours aux images d’archive, format et texture de vieille VHS, avec visiblement des incrustations de Jude Law. Le film survole 30 ans de la Russie, mais au-delà, décortique les arcanes nébuleuses et cyniques du pouvoir. Entreprise salutaire. 

Olivier Assayas a eu un mal fou à financer son film, les co-producteurs bottaient en touche les uns après les autres. Poutine fait peur. Le film a été tourné à Riga, sans acteur russe évidemment, ils devaient avoir piscine. Il lui fallait une star, ce sera Jude Law, très bon choix. Et pour être distribué, le film devait être tourné en anglais, un compromis pas si gênant que cela. 


Couleur - 2h35 – format scope 1:2.39