vendredi 25 septembre 2026

LA VIE D’UNE FEMME de Charline Bourgeois-Tacquet (2026) par Luc B.


Tout est dans le titre. Au départ, je me suis dit, ouh la, Léa Drucker joue une chirurgienne, on va se la jouer film-docu-drama genre Dossiers de l’écran, z’avez vu comme mon film est documenté, j’ai pu tourner dans un vrai hôpital. Mais non, la chirurgie maxillo-faciale n’est que la profession de Gabrielle Conti. Le film de Charline Bourgeois-Tacquet (son deuxième) s’attache à sa vie dans toutes ses facettes.

Il y a le métier, forcément, Gabrielle est chef de service, et son service est justement en plein travaux. En arrière fond des scènes on entend les perceuses qui percent, les marteaux qui martèlent, c'est le bordel partout, il faut en plus préparer le déménagement dans de nouveaux locaux. Situation non anodine, puisque c’est la vie de Gabrielle qui est chamboulée de partout. Un dérèglement qui culmine dans une séquence extraordinaire sur le parking de l’hôpital, un ballet de camions qui vont et viennent, tandis qu’elle cherche sa place sans se faire écraser et finir la conversation téléphonique, avant de s’écrouler à bout de nerfs. Grand moment de mise en scène.

Il y a cette auteure, Frida (Mélanie Thierry) qui pour documenter son bouquin s’invite dans le service de Gabrielle. Dès le début, sur un plan, un regard, on sait que cette rencontre va changer beaucoup de choses, ouvrir des perspectives. Là encore, jolie scène, dans un appartement en clair-obscur ocre où se joue un ballet, pas anodin non plus, puisqu'on s’approche, on s’éloigne, on se frôlent, on se touche. Il y aura d’abord un « Non », et plus tard un « Encore... ».

Dans les chamboulements, il y a ces grands enfants, ceux de son compagnon Henri (Charles Berling) qui vivent encore dans l’appartement, une présence que Gabrielle commence à ne plus supporter, s'ils restent, c'est elle qui part dans son studio. On ressent les doutes d'Henri sur sa place dans le couple, au côté de celle qu'il surnomme « Robocop » (terme que Gabrielle reprendra à son compte, à la fin) et sa capacité à gérer patients, collègues, gamins, mari. Mais aussi sa mère dont elle prépare le départ en Ehpad (Marie Christine Barrault). Belle scène, drôle et grave devant la juge des protections (Suzanne de Baecque). 

Donc rien ne va. Ceux qui sont censés partir restent, et inversement. Et puis il y a Kamyar (Laurent Capelluto), l’adjoint, l’ami, le complice de toujours, qui pond des gamins à chaque femme qu’il croise, tous ont comme marraine Gabrielle, d’où cette remarque d’une collègue : « mais pourquoi vous ne les avez pas faits ensemble ? ». Car Gabrielle n’a pas d’enfant, n’en veut pas, un refus de la maternité qu'elle est contrainte de justifier, situation rare au cinéma.  

Alors, comment tout cela se traduit dans la mise en scène ? Car des bilans de (mi) vie, des films portraits, on en avait déjà vus, on pense à DOCTEUR FRANCOISE GAILLAND (1976) avec Annie Girardot. LA VIE D’UNE FEMME n’est donc pas d’une originalité folle en soi, boulot, gamins, couple, sexualité. Je me souviens de UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR de Claire Denis (2017) que j’avais beaucoup aimé, bilan sentimental d’une quinqua, qui reposait sur une Juliette Binoche impériale. Ou A PLEIN TEMPS (2021) d'Eric Gravel avec une formidable Laure Calamy, cette fois en mode prolo, qui avait su capter son époque. Ici Charline Bourgeois-Tacquet pose sa caméra dans les beaux quartiers (l'environnement bourgeois n'aide pas forcément à l'empathie) où Léa Drucker impressionne encore, avec ces airs détachés à la Deneuve, Huppert (pas les plus mauvaises), cette capacité à se fondre dans un rôle, une fonction, dans un naturel confondant.

Les premières images font peur, un grain monstrueux comme hérité des pellicules 16 mm (le format est en 1:1.66, norme française des années 60, 70) mais j’ai fait mon enquête, on est sur du numérique 4K, qui visiblement cherche à singer le rendu pellicule. Ca agace au début, mais donne un aspect réaliste aux premières scènes, et une patine intime ensuite. Les scènes à l’hôpital sont heurtées, caméra épaule, up tempo, au plus proche des gestes, des visages, comme lorsque Gabrielle annonce un cancer de la langue à un patient.

Et puis on prend de l’espace, les paysages s’ouvrent, les plans prennent plus leurs temps, comme dans les scènes en Italie où Gabrielle et Frida prennent quelques jours au bord d’un lac (avec Erri De Luca, écrivain italien dans on propre rôle). Il y a ce colloque avec un beau mouvement à la grue, qui part de la salle, recadre Gabrielle à la tribune pour finir sur Frida, assise dans l’ombre de la salle. Ou ce beau plan long sur Henri et Gabrielle marchant de nuit, cette caméra qui les enveloppe amoureusement, les laisse partir au loin.

Le film vaut pour l’interprétation des comédiens. Bien sûr Léa Drucker éblouit, on le sait depuis un moment, on retrouve cette distance, ce détachement, être là sans y être, cette petite voix fielleuse, au-delà des compositions que les acteurs américains affectionnent. Mais toute la distribution impressionne, Marie Christine Barrault en tête.

Je reprocherai à LA VIE D’UNE FEMME ce chapitrage redondant (comme JULIE EN DOUZE CHAPITRES de Joachim Trier) dont chaque titrage annonce le contenu de la séquence qui suit. Et où à chaque fondu au noir on se dit que c’est fini, et non, ça recommence. Sinon, on ne peut rien reprocher de particulier à ce film, si ce n'est d'aborder des thèmes rebattus, sans y apporter une touche d'originalité. 



Couleur - 1h40 - format 1:1.66 

jeudi 24 septembre 2026

La prétention des suprémacistes de la musique classique est-elle absurde ? – par Claude Toon

Caricature d'Hector Berioz

Caricature d'un rocker classique


- Essai sur les goûts et les couleurs musicaux, Claude, les intentions des musiciens de tous les genres, un article d'opinion ? Une première dans le blog…

- En effet Sonia, un texte sur mes interrogations au sujet des inconditionnels et fans s'opposant à propos de la valeur d'un genre musical par rapport à un autre. D'ailleurs sans réellement savoir de quoi ils parlent, le rejet par principe ! Mélomanes, rockeurs, bluesmen, etc. de tous les pays, unissez-vous 😊

- Bigre, j'impose un commentaire de texte composé de la part des lecteurs, je ramasse les copies dans 2 heures, hihi !

 

Partie 1 : La musique classique est-elle morte ? 


Bach et un théorbe bizarre...
 

 

Je pourfends cette idée reçue : la musique classique n'a pas disparu ! L'univers musical de la civilisation occidentale s'est remodelé profondément suite aux inventions d'Edison et de Charles Cros (les disques), de Guglielmo Marconi (la radio), et des recherches acoustiques de musiciens créant des techniques de compositions nouvelles (sérialisme, polyrythmie… électroacoustique). 

Les gravures des chansons populaires sont entrées dans les foyers avant-guerre et que dire depuis. Dans les années 50, la muse Euterpe a pris de multiples visages et on a assisté à  l'éclosion d'une myriade de genres pour des publics très larges : le jazz, le rock, la pop, etc. Les salles de concert et l'écoute attentive et silencieuse (pas toujours, il y a eu des rixes) s'est vue concurrencée par la folie enflammée dans des stades gagnés par une ambiance électrique (sans jeu de mot 😊). Le Deblocnot reflète par ses billets cette large variété de styles… Sauf que les rédacteurs et nos lecteurs ne se "bouffent pas la tête" pour imposer leurs passions comme référence !

Depuis le Moyen-Âge jusqu'au début du XXème siècle cohabitent la musique dite "savante", celles des concerts chics des châteaux, des cathédrales, des salons ou salles de concerts, avec la musique plus "festive" des traditions villageoises. Pourquoi ce qualificatif doctoral "Savante" ? 

Les quatre saisons de Vivaldi n'exigent aucune formation solfégique académique pour nous charmer, en tout cas guère plus que pour apprécier un beau standard de Jazz, un hit de Rock, ou une chanson des Beatles. La musique dite classique a porté longtemps le statut d'art et de musique de "classe", comme l'affirme encore notre ami sh**le M**r, un lecteur historique fidèle. Comprendre par-là que la musique "classique" se voulait exclusivement réservée à : la noblesse, le clergé, les intellectuels, son écoute dépendant d'une éducation bourgeoise. Quid de nos jours, tu parles ! (Comme si la musique votait conservatrice, on dit à droite je crois, une idée saugrenue qui aurait fait hurler Beethoven républicain et révolutionnaire😊.)

Dans les villages, danses et chansons constituaient un patrimoine rarement écrit, transmis par tradition orale, sauf quand des compositeurs éclairés (Dvorak, Bartók) viendront les transcrire voire les enregistrer… puis les métamorphoser en œuvres "savantes".

Dernier nota : ne nous leurrons pas au sujet d'une musique classique qualitativement dominatrice. Une idée de génie comme Pam Pam Pam Paaaam de Beethoven ne surgit pas chaque matin, y compris chez l'intéressé. Des centaines de compositeurs de cour ont disparu et leurs piètres partitions avec. Certaines injustement oubliées ressurgissent... et apportent de la nouveauté dans le catalogue ancien.


The Beatles

Au fil du temps, en parallèle de l'écriture d'œuvres de cabaret (café Zimmermann de Leipzig) comme les concertos brandebourgeois de Bach, la création d'ouvrages vraiment "savants" exigeait du public des connaissances en philosophie, en histoire, en littérature et sollicitait notre mémoire pendant 1 à 4 heures. Et là, je pense à certains opéras de Wagner ou aux symphonies de 1H20 de Mahler, ou de Bruckner, et d'autres… Combien de "nantis" ont souffert à Bayreuth, le temple wagnérien, à cause de leur incapacité naturelle à apprécier les mystères des partitions de 500 pages, en fait simplement parce qu'ils  devaient s'y montrer, quitte à critiquer l'innovation ! Si j'ose dire, la bourgeoisie bavaroise ou viennoise respectaient des obligations mondaines érigées en règles sociales leur donnant droit de se faire ch**er 😖😄ou somnoler !! Des étudiants désargentés mais fascinés restaient à la porte.

 

Et oui, des durées et des complexités du texte et du discours musical rebutantes (100 motifs mélodiques et 14 Heures pour le Ring de Wagner) et non une heure comme dans l'enchaînement des morceaux de Rock de 5-6 minutes interprétés par des groupes rivalisant d'imagination, des plus sages au plus barbares, de blues, etc.. Ces générations de musiciens participeront ainsi dès 1960 à l'éclosion d'une culture à part entière mêlant lesdites "classes". Notez que ces durées sont aussi celles de chacune des 555 sonates de Scarlatti. Parle-t-on ici de compétition qualitative entre musique pour intellectuels vs celles pour distraire la populace ? NON !!!! ABSOLUMENT NON.

 

Attention à ne pas se méprendre sur mon propos !! Dans nos choix musicaux, la réceptivité face à un style musical défini varie beaucoup d'un auditeur à un autre. Certains de nos contemporains se passionnent pour la rage à vocation militante, l'expression des révoltes à travers des morceaux musicalement rugueux voire agressifs (souvent du Rock, parfois du classique moderne1) ? À l'inverse, d'autres publics préféreront la légèreté colorée d'une musique classique (parfois certains rocks progressifs) aux accents épiques, mystiques ou poétiques (Beethoven, Messiaen, Ravel ?). Attention je ne parle pas des niaiseries dédiées aux Concours de l'Eurovision, la platitude au service du mercantilisme…

1 – les compositeurs Henryk Henrik Górecki, Krzysztof, Penderecki et Dmitri Chostakovitch, tous antinazis, antistaliniens, anti guerre à l'instar des groupes U2 ou Rage Against the Machine… Voir les spécialistes du blog…



Pochette Lp 45 tours U2

Partie 2 : Classique et Rock, même combat contre la folie humaine

Écoutons la férocité du scherzo de 4 minutes de la 10ème symphonie de Chostakovitch, écrite après l'agonie et la mort de Staline, Dmitri n'a jamais caché que cette musique de cirque frénétique avec sa marche sardonique [Trio à 2:20] dépeint la nature sadique et exterminatrice du dictateur. Au pupitre de la philharmonie de Leningrad, l'ami maestro de toujours, Evgeny Mravinski très motivé et très satisfait de la descente aux enfers du père Joseph… (Article) La vidéo exacerbe le sarcasme musical par des images témoignant de l'imbécilité du culte de la personnalité voué au tyran.
Effectif : 120 musiciens…


Autre dégoût, autre style : Une mécanique implacable, un cri de rage du groupe irlandais U2 dans la chanson Sunday Bloody Sunday (dimanche de sang) de 1982 dénonçant le massacre de 14 manifestants non armés en 1972 à Derry par des soldats britanniques. La rythmique obsédante ne cesse de s'amplifier, scandant une ligne mélodique fracassante, un carnage inter musicos. Le texte ne laisse aucune ambiguïté :

Bono – chant principal, The Edge – guitare, chœurs, Adam Clayton – guitare basse, Larry Mullen Jr. – batterie, Steve Wickham – violon électrique.






Labo moderne de composition 😀
 
 

Partie 3 : Le menuet des snobs et la valse des faussaires 😅

L'une ou l'autre des attirances, et même les deux, ne dépendent en aucun cas de dieu sait quel QI analytique nourri de connaissances académiques pointues en solfège, contrepoint, chromatisme, etc.. En un mot, établir une théorie élitiste dédaigneuse envers ceux que la musique classique n'émeut pas n'a aucun sens en psychologie et dans l'étude de la sensibilité artistique (précepte pédant pourtant professé un temps par René Leibowitz ou Antoine Goléa). Professer cette doctrine est méprisable. Certes, on doit admettre que naître dans un milieu de bon niveau éducatif peut être un atout (notamment financier ?) pour la sensibilisation des jeunes à l'esthétique classique et à toutes les formes d'arts en général ; et encore…

 

Un défi a ainsi été lancé aux musiciens de "conservatoire" face à cette nouvelle donne socioculturelle : se renouveler ou disparaitre. Écrire un concerto grosso pour guitares, basse, batterie et voix serait une idée grotesque et hors sujet. Mais attention aux resquilleurs plus ou moins bien intentionnés...

Pour les "copy cat" comme Federico Maria Sardelli et sa musique baroque "à la manière de", un passionné ne doute pas très longtemps de la supercherie face à la banalité de ses compositions qui, écrites au XVIIIème siècle auraient terminées oubliées dans une bibliothèque poussiéreuse. Cela dit, respectons l'humoriste et le maestro qui connait son Vivaldi, "le vrai", sur le bout des doigts. Merci pour la première gravure de l'opéra l'Atenaide de Vivaldi avec Nathalie Stutzmann, quand même.

Je ne m'étends pas sur les trahisons musicales d'André Rieu. Je l'avais déjà habillé pour l'hiver en 2011, le violoneux et ses caviardages de chefs-d'œuvre authentiques, façon made in China (Maestro ou Classic’ en toc ?) ; le délit de contrefaçon de la partition...




Partie 4 : Chacun sa passion, qu'on se le dise !

Hormis quelques titres qui me passionnent (voire mon billet sur Old River de Springsteen chanté en live en plus de dix minutes ou bien la musique inclassable de Steve Wilson, le Rock, même défendu avec conviction par mes camarades, me laisse sur ma faim au bout de trois titres car ressenti comme trop répétitif tant sur l'inspiration que sur la forme… Il en est de même pour les caprices de Paganini… Je n'ai aucune explication rationnelle à ceci ; précisons que je suis d'origine du monde ouvrier et que mon goût inattendu pour le classique contamina mes parents, les conduisant de Yvette Horner à Debussy et Beethoven, et même au concert  😊. Le monde à l'envers.


John Adams et… la bonne vielle méthode du papier

Pour se recentrer sur le propos, l'art classique moderne perdure intensément. Les compositeurs ont inventé de nouveaux langages : le sérialisme, les modes minimalistes-répétitifs, etc. Dans un premier temps, les créateurs ont eu tendance à s'enfermer dans ces nouveaux cadres très conceptuels voire trop abscons pour le public.

L'échec relatif de certains parcours (Boulez au hasard) a donné lieu à une libération des formes (John Adams). Certes l'écoute peut se révéler difficile, provocante, foutraque… Ceci est le lot de toutes les nouveautés artistiques. Aux mélomanes de faire l'effort d'affiner leurs capacités d'écoute, de laisser vagabonder leurs imaginaires par rapport à ce ce qu'ils écoutent, et ce qui déroute finit souvent par manifester son objectif expressif, sa logique conceptuelle et sa poésie…

 

Dans la prochaine chronique, nous mettrons en illustration ces quelques idées lors de l'écoute d'un concerto pour violon de l'anglais Thomas Adès, utra moderniste mais diablement intrigant…

 

J'en ai parlé, on les écoute !

1 – John Adams : Common Tones in Simple Time de 1979 - Orchestre symphonique de Montréal - Kent Nagano ("Tons communs en mesure simple". On ne sait pas de quoi il s'agit 😊mais quelle poésie méditative !!! (Style : minimaliste - répétitif)

2 - Steve Wilson : Deform to Form a Star extrait de l'album Grace for Drowning, un double CD de 12 titres de 2011. (style : rock progressif avec, à mes oreilles des incursions jazz, un univers étrange… qui fusionnent diverses influences musicales). Une douzaine de musiciens sont à l'œuvre dont Steve Wilson jouant d'environ trois instruments à lui seul. (Bach faisait pareil 😊)






Liste des compositeurs contemporains chroniqués dans le blog
A
ADAMS John
ANDRIESSEN Hendrik
B
BARBER Samuel
BART K Bela
BERG Alban
BERNSTEIN Leonard
BOULEZ Pierre
C
CHOSTAKOVITCH Dmitri
CORIGLIANO John
CRUMB George
D
DUTILLEUX Henri
G
GLASS Philip
GORECKI Henryk
H
HERRMANN Bernard
HIGDON Jennifer
HORNER James
HOVHANESS Alan
L
LANGGAARD Rued
LIGETI Gy rgy
M
MARTYNOV Vladimir
MESSIAEN Olivier
P
PÄRT Arvo
PENDERECKI Krzysztof
PRICE Florence
PROKOFIEV Serge
R
REICH Steve
S
SAARIAHO Kaija
SCHNITTKE Alfred
SCHOENBERG Arnold
SORABJI Kaikhosru Shapurji
V
VAR SE Edgar
VASKS Peteris
W
WELLESZ Egon

mercredi 23 septembre 2026

ALBERT KING " Born Under A Bad Sign " (1967), By "Velvet" Bruno



   Lorsqu'on parle de Blues, de Blues moderne d'après-guerre, invariablement, les trois "King" s'immiscent. Trois "King" qui ont marqué à jamais - directement ou indirectement - des générations de chanteurs et de guitaristes. Et pas nécessairement des apprentis bluesmen. Le jeu raffiné de B.B., allié à une voix de stentor, l'incroyable énergie et vivacité de Freddie, mariées à une fluidité et une vélocité alors peu commune, et enfin le jeu ferme et puissant d'Albert King, tranchant avec une voix de crooner.

     Albert King qui est le seul des trois à avoir usurpé son patronyme. Né Albert Nelson, un 25 avril 1923 (ou 1924, suivant les biographies), à Indianola (ou à Itta Bena, ou à Aberdeen,  suivant les biographies), il est, comme bon nombre de ses pairs afro-américains, initié très tôt à la musique ;  celle jouée lors des offices à l'Église. Dans la formation de la congrégation, il y chante du Gospel, et le guitariste n'est autre que son père. Un père qui s'éclipse alors qu'il n'a que 5 ou 6 ans. Une absence forçant le jeune Albert à s'engager précocement dans la vie active. La précarité dans laquelle il survit lui impose d'être débrouillard. Ainsi, il conçoit lui-même son premier instrument , un diddley bow, à l'aide d'une boîte de cigares, de fil de fer et d'un bout de bois. Évidemment, avant de pouvoir vivre de la musique, il doit cumuler divers emplois, allant des champs de coton (dans sa prime jeunesse) aux travaux de construction - où il aurait appris à conduire les engins de chantiers -, et partant aussi dans le Nord pour bosser dans une fonderie. Son travail incessant dans les champs, les chantiers et les usines lui aurait forgé sa carrure. Avec sa taille approchant les deux mètres, ses larges épaules, ses paluches comme des battoirs, et un poids dépassant les 100 kilos (tranquille), le tout lié au flegme de l'homme tranquille, serein, il imposera le respect naturellement, sur scène comme en coulisse.

      Lorsqu'il s'implique dans des groupes jouant la "musique du diable", il le fait derrière un modeste kit de batterie pour divers petits combos. Il devait probablement être assez bon batteur pour finir par jouer dans l'orchestre de Robert Nighthawk - où, d'ailleurs ce dernier lui transmet une partie de son savoir à la guitare des douze mesures. Ainsi que dans celui de Jimmy Reed, avec lequel, en 1953, il effectue ses premières séances studio.


   Par nécessité, autant pour les opportunités musicales que pour subvenir à ses besoins, il passe une bonne partie des années 50 à changer de villes et d'états de résidence. Oscillant un temps entre Osceola (en Arkansas) et Gary (en Indiana), il finit par tenter sa chance à Saint Louis, dans le Missouri, où il commence à gagner une sérieuse réputation (1). Suffisamment pour que Little Milton - ou son label, Bobbin Records, qu'il vient de fonder -, lui fasse enregistrer ses premiers singles. Et puis, enfin, en 1959, à près de 35 ans, le succès frappe enfin à sa porte. D'abord bien timide, il prend de l'ampleur en 1961 avec le single "Don't Throw Your Love on Me so Strong" (avec Ike Turner au piano), qui séduit les radios "R&B", et déborde des frontières du Missouri et de l'Illinois. L'année suivante, c'est le grand saut avec un premier album : "The Big Blues". Malheureusement, Albert King n'y est pas toujours mis en valeur, empêtré dans une orchestration trop riche ou mal dosée - il n'est pas le seul à en avoir fait les frais. Et on sent toujours l'influence de B.B. King qui lui colle encore aux semelles. Influence d'autant plus lourde qu'à ses débuts, mister Albert Nelson se faisait passer pour son demi-frère (ou le frère, suivants les biographies), d'où le changement de patronyme. Une façon innocente, et peu coûteuse, de se faire de la publicité dans l'espoir de se créer un public qui constaterait par lui-même, sur place, que cet Albert avait ce qu'il fallait pour mériter ce nom (d'emprunt). Mais de là à baptiser sa guitare "Lucy"... sachant que BB King avait baptisé la sienne "Lucille", dès 1949 (2)... Quoi qu'il en soit, malgré ses défauts, ce premier album est tout de même une réussite. 

     Mais c'est en 1967, qu'Albert King s'affirme définitivement comme un bluesman majeur avec un second album qui a non seulement marqué son époque, mais qui demeure aujourd'hui encore une référence du Blues moderne. 

     C'est Estelle Axton, co-fondatrice de Stax Records avec son frère Jim Stewart, voulant étendre leur catalogue au Blues, aurait souhaité que le label enregistre ce grand gaillard qui en dépit d'un premier album bien prometteur, n'était alors plus sous le moindre contrat. C'est une aubaine pour Albert qui en 1966, a l'opportunité d'enregistrer dans un studio qui a déjà fait ses preuves avec des artistes tels que Rufus Thomas, Booker T & The MG's, Sam & Dave et bien entendu Otis Redding. Opportunité aussi d'être soutenu par les musiciens "maison", alors souvent considéré comme ce qu'il y a de mieux dans le milieu de la soul et du Rhythm'n'blues - du moins dans le sud des USA. Soit pas moins que la troupe de Booker T & the MG's. Un groupe, multiracial (ait il besoin de l'évoquer, dans le sens où les principaux intéressés, liés par un indéfectible amour de la musique, ne faisaient pas de différence), qui ont enregistré et/ou accompagné en concert, des chanteurs aussi illustres que Wilson Pickett (qui n'aurait pas été particulièrement apprécié), Rufus Thomas, Otis Redding, Carla Thomas, Sam & Dave. Un groupe qui a aussi composé un beau petit lot de hits, dont certains sont devenus des classiques de la Soul et du R&B (3). La crème de la southern-soul avec Steve Cropper, Al Jackson Jr, Booker T Jones et Donald Dunn (fraîchement incorporé, en 65) solidement soutenus par une section rythmique emblématique : The Memphis Horns. 


   Alors que pour son premier album, Albert avait composé la majorité des morceaux - dix sur douze -, cette fois-ci, c'est carrément l'inverse avec seulement deux titres de sa main sur onze. Mais qu'importe. Albert imprime sa patte et décline de nouvelles lois du Blues - ou les consolide. Cet album combine la rugosité d'un Blues puisant sa source dans le Delta et durci par le tumulte quasi incessant des métropoles industrielles, que le velours de la southern-soul, étoffée par des cuivres omniprésents. Le rythme lui-même, la cadence, est d'ailleurs souvent plus proche de la Soul (prisée par les studios Stax) que de celui du Blues. La Flying d'Albert est incisive et vigoureuse, s'imposant comme une force tranquille, allant à l'essentiel en peu de notes. Elle compense un vocabulaire limité en triturant les cordes, avec des glissando et surtout des bends profonds parfois à la limite de la rupture. Gaucher, Albert a toujours joué sur des guitares de droitier sans inverser les cordes (4), ce qui lui permet d'avoir plus de fermeté, de force et de facilité pour effectuer ses bends, en tirant les cordes vers le bas (le mi aigü étant en haut, à la place du mi grave, et ainsi de suite...). Son petit Fender Twin Reverb (où la reverb ne semble guère sollicitée) paraît ne pas être ménagé, menaçant de tomber dans la saturation grasse - surtout dès qu'il joue sur les cordes de Sol et de Ré. Non pas à cause du niveau sonore, mais par son attaque franche aux doigts, principalement joué avec un pouce mastard. Autant sa tonalité, son timbre, que ses plans (récurrents) vont être pillés pour nourrir tous les slow-blues du British blues et de ses descendants. 

     Et puis, bien sûr, il y a cette voix, impérieuse (royale ?), autoritaire, à la croisée du Blues et de la Soul sudiste, profonde et chaleureuse (en accord avec la carcasse d'Albert). S'il n'a pas autant de coffre que son "demi-frère" (5), Albert n'en est pas moins un bon chanteur, récitant ses paroles en restant accroché au tempo. Parfois avec véhémence, mais parfois aussi avec une telle retenue que ça frôle la timidité. À croire qu'à ces moments-là, il chante loin du micro, craignant de prendre l'ascendant sur la musique. Comme sur le vivifiant et latin "Crosscut Saw", où on peine à l'entendre. Et pourtant, sur les slow-blues, quand l'orchestration est plus aérée et feutrée, modérée, sa voix est là, s'affirmant comme une autorité fondamentale, imposant sa loi, ordonnant à l'auditeur de cesser toute activité (ou de monter le volume) pour se laisser envoûter. Ce que prouve le triptyque final, "Laundromat Blues", "As The Years Go Passing By" et "The Very Thought of You". Trois bijoux portés aux nues par Albert - bien aidé aussi par le piano de Booker T et les cuivres implorants, en particulier le saxophone ténor d'Andrew Love. Le premier pourrait être l'archétype, l'étalon du slow-blues sobre, intense et viril, le second demeure la version jamais réalisée et le troisième dévoile un Albert en parfait crooner.  Trois boîtes à frissons. Dans le genre, "I Almost Lost My Mind" n'est pas en reste, mais est en deçà, peut être parce qu'il est dépouillé d'attributs du Blues.

    Autre parangon du slow-blues, avec "Personnal Manager" où Albert lâche la bride à sa Lucy qui finit par ululer comme une harpie à la lune. 


 Évidemment, il y a les classiques, dont le titre éponyme. Une composition de Booker T et William Bell, spécialement à l'intention d'Albert. Un morceau tellement de fois repris - dès 1968 par Cream -, qu'il est devenu un standard. Tout comme "Crosscut Saw", le chaloupé et latin "Oh, Pretty Woman" (absolument aucun rapport avec la jolie donzelle de Roy Orbison) et le proto-hard-blues "The Hunter", porté à bout de bras par la basse (ici) fuzzy de Dunn. Également composé spécialement pour Albert - par les MG's au complet -, ce morceau a rapidement séduit un très large public. Dès l'année suivante, les brutes de Blue Cheer le reprennent, suivit par Pacific Gas & Electric ; en 1969, Free se l'accapare pour en faire un incontournable de son répertoire scénique. Il est d'ailleurs bien probable que le jeu soliste de Paul Kossof se soit en partie construit sur celui d'Albert King. "The Hunter" va passer tranquillement les années, les décennies, au travers d'innombrables reprises - celles des Ike & Tina Turner, Koko Taylor, Blue Magoos, bobby Harrison, Danzig, Great White, Canned Heat, Doyle Bramhall, Jimmy Hall, Gov't Mule, V. Campbell, Schenker-Pattison, Jane Lee Hooker, et bien d'autres.

     Injustement omis, le travail de Donald "Duck" Dunn est pourtant essentiel à cet album. En effet, sa basse impose le rythme, invitant suivant les situations à la danse ("Crosscut Saw") ou au recueillement ("As the Years Go Passing By"). Elle est d'ailleurs, bien des fois, légèrement en avant, comme si c'était elle qui conduisait la mesure de l'orchestration. Jusqu'à, occasionnellement, faire vibrer les membranes d'enceintes. Un brin avant-gardiste, elle s'aventure, avec "Oh, Pretty Woman" et "The Hunter", en des lieux peu explorés où bourgeonnent des tonalités fuzzy ; préfigurant peut-être là, la basse rock, voire proto-hard-blues. 

   Sans oublier non plus l'important de la production impeccable, au cordeau, attribuée à Jim Stewart, mais qui, serait, officieusement, plutôt le fruit d'un travail minutieux effectué en binôme par Steve Cropper et William Bell.

Side one




1."Born Under a Bad Sign"W. Bell, Booker T Jones2:47
2."Crosscut Saw"R.G. Ford2:35
3."Kansas City"J. Leiber, Stoller2:33
4."Oh, Pretty Woman"A.C. Williams2:48
5."Down Don't Bother Me"Albert King2:10
6."The Hunter"Booker T. Jones, Carl Wells, Cropper, Dunn, Jackson Jr2:45
Side two




7."I Almost Lost my Mind"Ivory Joe Hunter3:30
8."Personal Manager"Albert King, D.Porter4:31
9."Laundromat Blues"Sandy Jones3:21
10."As the Years Go Passing By"Deadric Malon3:48
11."The Very Thought of You"Ray Noble3:46


(1) En fait, il s'installe de l'autre côté du fleuve, du Missouri, dans une bourgade, Brooklyn dans l'Illinois, où les loyers sont probablement plus abordables et où il n'est qu'à un quart d'heure de route de Saint-Louis. 

(2) La guitare d'Albert, "Lucy", est une Gibson Flying V de 1959 (ou 1958, suivant les biographies...). Ainsi, Albert est, avec Lonnie Mack, l'un des premiers utilisateurs de la Flying V à devenir célèbre. Une guitare qui, à l'époque, avec l'Explorer et la Marauder, était jugée trop futuriste par les musiciens. 

(3) À commencer pour eux-mêmes, avec l'instrumental "Green Onions" qui fait un carton en 1962, et qu'on peut encore entendre aujourd'hui, plus de soixante ans plus tard, passer à l'occasion sur la radio (même sur le territoire Français). 

(4) Et même lorsque le luthier Dan Erlewine lui en concevra une en gaucher, - la Flying avec son nom sur le manche et la tête de Les Paul -, avec donc les potentiomètres en bas de caisse, qui ne risquent plus d'être bougés par inadvertance par son avant-bras, il gardera un montage à l'envers.

(5) Quand on pose la question à BB King sur l'hypothétique parenté qu'il aurait avec Albert, il rie doucement, niant évidemment tous liens familiaux. Toutefois, malicieux, il réplique que, par contre, dans la musique ils sont bien frères. Leur Blues ayant effectivement bien des similitudes.

(5) "The Very Thought of You" a été écrit - et sortie - en 1934 par Ray Noble (musicien, compositeur et chef d'orchestre de Jazz). La chanson est assez vite devenue un classique du Jazz, reprise et réenregistrée régulièrement par divers chanteurs. Notamment par Billie Holliday, Fitzgerald, Frank Sinatra, Sara Vaughan, Bing Crosby et Nate King Cole. On l'a retrouve aussi dans le film "Casablanca". Celle d'Albert s'appuie sur la version de Nate King Cole. Plus récemment, en 2002, c'est Rod Stewart qui l'a reprise sur son "The Great American Songbook", et en 2006, McCartney avec Tony Bennett.




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Du KING (Blues) à toutes les sauces (liens divers) :
💢 Earl King 👉 "Sexual Telephathy" (1990) 
💢 Freddie King 👉 "Getting Ready" (1971) 👉 "Getting Ready..." (1971) 
💢 King King 👉 "Reaching for the Light" (2015)