mercredi 19 janvier 2022

SPEED QUEEN "Speed Queen" (1982), by Slow Bruno



     Il fut un temps, il y a bien longtemps, où les portables n'existaient pas, les écrans plats et internet non plus; il y avait tout de même le chauffage - mais pas de clim réversible - et la télévision - mais pas plus de 5 ou 6 chaînes disponibles. Et encore, fallait pas habiter trop loin d'une agglomération urbaine pour les capter -. Evidemment, pas de réseaux sociaux pour s'insulter ignoblement et gratuitement sans risquer de prendre des coups, ou tenter de briller sans sortir de son logement. 

     Oh la la, comme cela devait être triste, affligeant, groscacounant (1). Mais que nenni, puisque déjà, en ce temps là, on pouvait électriser l'atmosphère à l'aide de basses, de guitares, de kits de batterie, de claviers. En solo ou à plusieurs... 

Premier essai - 1980

     Ainsi, dans une France déchirée entre une variété mollassonne et très fière d'elle-même, et des envahisseurs anglo-saxons battant régulièrement les campagnes à coups démesurés de décibels (ce qui entraîna la création d'un comité de contrôle - qu'expérimenta et qui amusera d'ailleurs, un certain Theodore Nugent...). Outre l'irraisonnable volume sonore délivré par ces sauvages chevelus (pour qui l'usage du peigne était étranger), leurs tenues débraillées, l'herbe qui ne repoussait plus après leur passage et quelques rares cas de surdité précoce (mais là, on parle de fake news 😉), on leur reprochait de ne pas parler la langue. Qu'à cela ne tienne. Certains jeunes, irrécupérables, subissant l'influence néfaste de cette "musique pas du quartier", ont décidé de mêler la puissance du Roc-Fort à la langue du pays. Espérant ainsi avoir une chance de se faire accepter dans ce pays de traditions et de fromages. Et non, ce n'est pas Téléphone qui fut le pionnier, mais déjà dix ans plus tôt, les excellents Variations (qui, par précaution, alternaient entre l'Anglais et le Français). Et puis, il y eut Triangle, et quelques autres qui préféraient chanter en français plutôt que de massacrer la langue de Shakespeare ou en franglais. 

     Petit problème, allier la langue de Molière aux rythmes et aux sonorités du Rock s'est souvent révélé casse-gueule. Sans oublier que bien trop souvent, ces groupes étaient handicapés par des productions inadéquates, artisanales ou bâclées par des producteurs peu au fait. Finalement rares sont ceux qui ont réussi l'épreuve avec panache. Sans se risquer à mentionner tous ceux qui y sont parvenus, sans dévier vers la variété ou être décalés, on peut raisonnablement estimer que le groupe Océan avec Robert Belmonte, avec leur album éponyme, avait alors probablement réussi l'une des meilleures synthèses. Sinon, il y eut SPEED QUEEN, qui, en 1982, déboule avec un des meilleurs disques de Hard-rock français, chanté en Français. Du moins, dans la sous-catégorie (du Hard-rock) "bluesy" ou "rock'n'roll".

     La genèse de ce quintet d'origine Alsacienne, de Mulhouse, remonte à l'année 1977. Alors nommé "Black Rats" il ne prend le nom définitif de Speed Queen que l'année suivante. La formation se compose d'Agnain Martin et de Joël Montemagni aux guitares, de Terry Smajda à la basse et de Speedy Reischtadt à la batterie. Et surtout, de Stewie, une chanteuse à la voix merveilleusement éraillée, naturellement rauque (rock). Une chanteuse qui aurait dû avoir une grande carrière, avec une reconnaissance au moins nationale. Mais nos médias ont préféré vanter les mérites de poseurs maniérés et anémiés, à la musique qui ne l'était pas moins, et qui, surtout, ne risquaient pas de secouer la ménagère. 


   Bref. Speed Queen, à ses débuts, opte tout de même pour l'Anglais. Ses influences étant avant tout anglo-saxonnes, et ça reste aussi le meilleur moyen pour espérer une éventuelle percée hors des frontières. Assez rapidement, le label Crypto, celui qui a signé Little Bob Story et Ganafoul, remarque la troupe et lui fait enregistrer deux titres pour une compilation regroupant divers groupes prometteurs.

     En 79, Speed Queen ouvre pour les barbares de Motörhead et une amitié se crée avec Lemmy, qui les invite en Angleterre pour deux concerts. La même année, le groupe entre en studio pour un premier album. Bien qu'enregistré dans les célèbres studios du château d'Hérouville (2), le groupe est fortement déçu par le résultat final. Avec seulement neuf jours pour enregistrement et mixage compris, avec un jeune groupe sans grande expérience des studios, il ne fallait pas s'attendre non plus à des miracles. Dépités, les membres veulent quitter Crypto. L'album est plutôt bon, très bon même, cependant, effectivement, le mixage fort proche des premiers Ganafoul (de 1978) ne met pas suffisamment en valeur le Hard-rock bluesy et Rock'n'roll. Un foisonnement où se mêlent Bad Company, AC/DC, Angels City, Nugent, avec une tonalité plus australienne qu'anglaise. Sauf lorsqu'on y ajoute quelques touches de piano qui l'entraîne alors vers un Faces cossu ("A Nod Is As Good As a Wink... to a blind Horse"), préfigurant Quireboys. Vraiment. Le groupe est très pro, délivrant sans faille son venimeux hard-rock'n'roll. Hélas, les grattes sont sous-mixées, passées par un ampli de faible consistance et la basse est étouffée. Le tout, légèrement mixé en retrait pour mettre Stewie sur un piédestal. Comme on l'aurait fait pour un chanteur de variété prétendument Rock. Un peu du gâchis. Néanmoins, ce premier album éponyme demeure l'une des meilleures sorties françaises de l'année. 

     Après des mois de tractations juridiques, CBS parvient à arracher le groupe à Crypto. Evidemment, là, les moyens financiers ne sont plus les mêmes, et le groupe accède enfin à une production à la hauteur de son talent. Le groupe repart donc avec un nouvel album éponyme, confirmant ainsi un nouveau départ. Pourtant, la musique est sensiblement la même si ce n'est que les musiciens se sont affutés. Il y a aussi une recherche évidente pour aller à l'essentiel, ne pas se perdre en essayant de jouer au guitar-hero. En essayant vainement de marcher dans les pas de Van Halen ou de Nugent. La musique est devenu plus aérée, mais aussi plus mordante et tranchante. Par contre, le chant est désormais en français. Désormais, suite au succès de Trust et de Téléphone - dans une moindre mesure de Starshooter et Warning -, les groupes de l'hexagone sont priés de chanter en français. Une reconversion parfois faite dans la douleur et certains vont y laisser suffisamment de plumes pour ne pas s'en relever. Ce qui n'est pas le cas de Speed Queen. Au contraire.


     CBS a probablement en tête de réitérer le succès de TRU$T, d'autant que c'est l'ingénieur du son Denis Weinreich qui est dépêché ; celui-là même qui avait bossé sur les deux premiers disques de TRU$T. Et tout ce beau monde est attendu à Londres. Sage décision : ce second disque offre un son qui n'a quasiment pas vieilli, et qui, quarante ans plus tard, claque toujours autant (qui, a priori, ne nécessiterait pas de remasterisation). Cette fois-ci, l'équilibre entre les instruments est nickel. Tous sont bien discernables et solidaires. Evidemment, c'est Stewie - alias Martine Himberg Hammerer - qui se distingue particulièrement avec sa voix féminine et rocailleuse, avec son grain cassé de chat de gouttière enrouée, acariâtre et belliqueux. 

     L'entame suit une recette classique du heavy-rock  "à l'australienne", entre Angels City et AC/DC. Comme chez ces derniers, "Haute Tension" ne tergiverse pas, allant droit à l'essentiel avec un son cru, brut, juste modulé par une saturation naturelle. Au goût prononcé de Telecaster ou de P90 branché dans une tête Marshall (sur une archive d'un rare passage à la télévision, les deux guitaristes utilisent chacun une Stratocaster). C'est catchy et bluesy. Tout comme "Contre-courant" qui penche plus du côté des frères Brewster, tandis que "Aeroplane Man" et "Les Maudits" s'en réfèrent aux frères Young. D'ailleurs, ce dernier morceau s'est simplement contenté de reprendre le riff et le groove de la batterie de "Hell Ain't a Bad Place to Be" et de les accélérer. Toutefois, la fougue de Stewie qui rugit comme une féline prête à fondre sur sa proie, excuse largement ce petit détournement. En parlant de batterie, c'est Gérard Jelsch, le premier batteur du groupe Ange, qui est venu à la rescousse remplacer Speedy.

   Les rythmes s'accélèrent avec un "Revanche" qui emprunte la trouée effectuée par le bulldozer Trust, et l'ami Lemmy est invité à appuyer les chœurs de "vengeance" et de "revanche" pour le moins caverneux. 

   Indéniablement, le passage aux français est des plus réussi. Les mots sont parfaitement intégrés à la musique du groupe, à son hard-rock, - ce qui n'est pas une mince affaire -, Stewie sachant moduler son chant en fonction de l'intonation de l'orchestration. Ou l'inverse. Appuyant ses mots, ou les susurrant, pour leur donner du sens. Tant bien même c'est loin d'être du Rimbaud, Stewie y met suffisamment de cœur pour que l'on y adhère. La langue française a toujours eu de mal à épouser les sonorités et les rythmes du Rock, en particulier lorsqu'il s'agit de Hard/Heavy-rock. Speed Queen y est parvenu avec brio.

   Toutefois, tel un pied de nez, le seul titre chanté en anglais, "Cool It Down", s'avère être une pièce de choix. En apparence, ce serait la plus intéressante de l'album, parce qu'elle se distingue par son approche Rhythm'n'Blues et aussi par la présence de Bobby Tench. Le monsieur qui chantait avec Steve Marriott pour la reformation d'Humble Pie, et auparavant dans le Jeff Beck Group deuxième du nom.

   Hélas, un bémol avec "Viens faire un Tourqui écarte le sans faute. Même si les guitares ronronnent comme une petite tronçonneuse, cette subite plongée dans un Rock'n'Roll d'obédience 50's des plus classique, a de quoi surprendre. Et ces paroles niaises, maintes fois répétées dans les chansons françaises du style rock ou yé-yé, n'arrangent rien. Bien plus proche des débuts des Eddy Mitchell et Hallyday que de Trust ou Océan.

      Alors que depuis une quinzaine d'années, diverses rééditions de disques de Rock français ont pu voir le jour, et que le premier essai a pu profiter d'une réédition cd en 2003, étonnammentce "Speed Queen" de 1982 est honteusement boudé par les maisons de disques (la faute à CBS ? Pas suffisamment rentable ?).

Face 1

  1. Haute Tension                                        -    4:08
  2. Revanche                                               -    3:33
  3. Travesti                                                   -    4:34
  4. Contre-courant (Stewie / Joël Montemagni)  -    3:08
  5. Cool It Down                                           -    4:56

Face 2

  1. Aéroplane Man (Stewie / Montemagni)       -    4:19
  2. Les Maudits                                           -    2:50
  3. Viens faire un tour                                  -    2:16
  4. Pas tout seul                                          -    3:46
  5. Rien qu'une histoire (Stewie)                       -    4:22

Chansons de Stewie et Agnain Martin, sauf 1.4, 2.1 et 2.5

(1) auto-censure / un mot en six lettres 

(2) D'où sont sortis les albums "Pin Ups" et "Low", "Camenbert électrique", "The Idiot", "Nina Hagen", "Assault Attack" (👉 lien), "Long Live Rock'n'Roll", "Sweet Freedom", "Irradié" et "Champagne..." , "Mirage" de Fleetwood, "Memphis Heat", "Honky Château", "Goodbye Yellow Brick road" et même "Saturday Night Fever" 😮. Et bien d'autres


🎶👑

6 commentaires:

  1. Aeroplane Man c'est un décalque de If you want blood, non?

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    1. Aaaahhhh... ouais, c'est pas faux.
      Mais, il y a quelques menues différences (heureusement 😊). Notamment le "petit pont", le liant entre les répétitions du riff qui donne alors une saveur un peu plus rock'n'roll. Et, dans l'ensemble, ça s'extirpe - ou essaye - du giron AC/DC. Quoi qu'il en soit, il est indéniable que la scène australienne a eu un impact notable sur ces alsaciens (devenus parisiens dans les 80's pour essayer de décoller leur carrière).

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  2. Le nom du groupe, Speed Queen, est-il une réponse, une allusion, au "Speed King" de Deep Purple ?

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    1. sincèrement, aucune idée. Et j'ai beau fouiller dans ma mémoire - un peu défaillante ces derniers jours 😁 -, je ne me souviens pas avoir lu quoi que se soit à ce sujet (c'était au XXème siècle ! 😲)
      A un moment, j'ai cru que c'était en hommage à "Tommy" des Who. "Acid Queen"... 😊

      La musique n'a rie nde "speed", d'ailleurs. REO Speedwagon non plus 😁

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  3. Au fait, meilleurs vœux à tous au deblocnot, et que saint Rock n'Roll (jazz et classique...) nous préserve d'un président facho! Hugh !

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    1. Bonne année Juan, et meilleurs vœux. 🍻🥂

      (Qu'on nous préserve surtout de la connerie, de la cupidité et de la folie humaine 😪 mais, on est mal barré)

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