samedi 6 avril 2019

BEETHOVEN – Trio N°7 "Archiduc" (1811) – W. Kempff, H. Szering, P. Fournier (1970) – par Claude Toon



- Ouf M'sieur Claude, j'arrive, j'accours… Je viens de photocopier les notes de frais pour M'sieur Luc depuis 2016… Une urgence ! Tu parles il chipote sur celles de 2014-2015 toujours pas signées…
- Du calme Sonia, vous savez bien que notre mentor échiniculteur au niveau des poches veille à un équilibre financier très strict… Écoutez donc cette musique reposante…
- Voyons : un piano, un seul violon et un violoncelle, donc un trio. Au style je dirais classique mais presque romantisme… Je commence à toucher ma canette… Non ?!
- Bien Sonia, et une idée concernant le compositeur ? C'est facile…
- Humm… Je dirais Schubert, mais vous avez déjà clôt le sujet en chroniquant ses deux trios… Mozart ? Non le style est quasi symphonique… Je me lance : Beethoven ?
- Bravo, le trio l'Archiduc en effet assez long et de style plutôt olympien… l'occasion d'écouter trois artistes mythiques réunis pour cette interprétation.

Beethoven vers 1816
22ème article à propos de l'ami Beethoven (24 œuvres commentées). Mérite-t-il un tel engouement de ma part ? Je pense qu'il est difficile de contester que Ludwig van ne soit pas l'un des compositeurs parmi les plus immortels… Et j'avoue qu'il a été ma première idole "classique" au point que j'avais encadré le portrait ci-contre pour l'accrocher au-dessus de mon lit fin des années 60. Pour certains, c'est Dieu le fils en croix😇. Par ailleurs le catalogue opus qui se termine au N° 138 est trompeur à double titre : certains opus comportent plusieurs ouvrages dans le même genre – l'exemple le plus connu est l'opus 59 et ses trois quatuors Razoumovsky très inspirés -, et d'autre part, les musicologues complètent depuis la mort du maître un second catalogue nommé WOo établi par Georg Kinsky et Hans Halm en 1955, des ouvrages de jeunesse ou posthumes non publiés au XIXème siècle et qui comporte 228 numéros, eux-aussi compilant parfois plusieurs titres. Le diable de compositeur nous a donc légué au moins 366 œuvres, surement plus. Car si tout cela ne suffisait pas, il faut mentionner deux travaux complémentaires, les catalogues Hnh et Hess qui s’ajoutent à la liste WOo. J'ai du pain sur la planche, car si le recueil WOo et ses deux ajouts n'ont pas l'envergure de leur camarade Opus "officiel", il y a relativement peu de déchets, d'ouvrages alimentaires. Nous avons ainsi terminé d'explorer les 9 symphonies en début d'année, l'un des chefs-d’œuvre absolus de Beethoven.
Le répertoire pour trio de Beethoven est assez vaste même si à l'image de l'album du jour le Trio Opus 70 n°1 "Des esprits" (Clic) et ce trio Opus 97 sous-titré "Archiduc ou Erzherzog" sont les plus joués et enregistrés ensemble sur des albums simples. Cinq autres trios du catalogue opus, deux autres du catalogue WOo et deux suites de variations complètent un patrimoine qui n'occupe pas moins de quatre CD dans l'intégrale du Trio Stern des années 60. Le compositeur s'est très tôt passionné pour le genre puisque son Opus 1 est précisément un triptyque de trios déjà élaborés et attachants…
Je ne reviens plus sur la biographie de Beethoven esquissée dans la première chronique centrée sur le concerto pour piano N°5 "Empereur" puis complétée à chaque nouvel article. Mes sources : l'ouvrage de Jean Massin dédicacé lors d'un repas amical avec le sympathique musicologue et de articles du Web dont celui de Wikipédia, assez exhaustif pour une fois (Clic). Je ne vais pas réinventer la vie du génie né à Bonn en 1770 et mort à Vienne en 1827 après avoir fait franchir la haie du romantisme à l'art musical en 1805 avec la symphonie "Héroïque". Évidement le drame de la surdité, les passages dépressifs, les amours contrariés, la célébrité de son vivant… La littérature sur cet homme d'exception est intarissable…
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Archiduc Rodolphe d'Autriche
1811 : Beethoven n'entend plus ou si peu… Et pourtant la période 1810-1812 sera l'une des plus fécondes en chefs-d'œuvre : l'ultime concerto pour piano "Empereur", le 10ème quatuor "les harpes", la Sonate pour piano "les adieux", les 7ème et 8ème symphonies si opposées dans l'esprit et si modernistes dans la forme et enfin le Trio n°7 "l’Archiduc" aux proportions inhabituelles. Hormis la sonate, toutes ces œuvres ont donné lieu à une chronique. Et ce ne sont que des hits !
Beethoven travaillera rapidement sur son trio début 1811, la partition est terminée en un mois. Il dédicace le manuscrit à l'Archiduc Rodolphe d'Autriche (1788-1831), l'un de ses mécènes les plus fidèles et même l'un de ses élèves. Une dédicace qui explique le sous-titre du trio, le noble personnage étant fin musicien. Beethoven compose en parallèle sa 7ème symphonie, ce qui peut expliquer l'importance égale donnée aux scherzos dans les deux partitions. La création attendra mars 1814 et une soirée privée qui réunit Beethoven au piano, et ses amis Ignaz Schuppanzigh (17761-1830) au violon et Joseph Linke (1783-1837) au violoncelle. On retrouvera dix ans plus tard ces deux artistes pour la création des ultimes et exemplaires quatuors de Beethoven. La surdité sera désormais totale et plusieurs admirateurs seront peinés de voir le compositeur à peine à la hauteur pour interpréter l'une de ses compositions majeures de musique de chambre. À vrai dire, c'est la dernière fois que Beethoven se produira pour une création ou un concert important.
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La discographie des trios opus 70 & 97 est vaste. La gravure réunissant Wilhelm Kempff au clavier, Henryk Szeryng au violon et Pierre Fournier au violoncelle en 1970 pour le label hambourgeois DG n'a jamais quitté le catalogue.
Wilhelm Kempff
Nous avions déjà écouté un florilège de sonates pour piano avec sous-titre de Beethoven sous les doigts de Wilhelm Kempff, pianiste allemand illustre et l'un des premiers à graver l'intégrale des sonates de Schubert (Clic).
Henryk Szeryng (1918-1988), d'origine polonaise, débute dès cinq ans ses études musicales. Il gagne Berlin pour se perfectionner auprès du grand violoniste et pédagogue hongrois Carl Flesch entre 1929 et 1932. Dernière étape auprès de Jacques Thibaud à Paris et de Nadia Boulanger entre 1937 et 1939. Sacré palmarès ! Ses débuts comme concertistes dataient de 1933, à 15 ans, dans le concerto de Brahms, accompagné par George Enescu, compositeur et violoniste virtuose. De confession juive il doit se réfugier à Londres auprès du gouvernement polonais en exil durant la folie nazie. Il suivra une carrière internationale la paix revenue et obtiendra la nationalité mexicaine. Il disparait à 70 ans d'une hémorragie cérébrale. Je me rappelle d'une magnifique interprétation du concerto de Beethoven en complicité avec Carlo Maria Giulini en 1968
Le violoncelliste Pierre Fournier est né à Paris en 1906. Il fait partie avec Paul Tortelier, Maurice Gendron, André Navarra souvent présents ou cités dans ces articles du gotha des violoncellistes français du XXème siècle. Initialement, il se destinait à une carrière de pianiste mais la poliomyélite le handicape assez gravement de la jambe droite lui interdisant l'usage de la pédale. Je consacrerai un article à cet artiste. Il a joué avec les plus grands chefs comme Herbert von Karajan (le maestro fit appel à lui pour sa première gravure culte de Don Quichotte de Richard Strauss), Furtwängler, Kubelik, etc. et également en trio à l'invitation d'Alfred Cortot et de Jacques Thibaud. Une histoire à développer… Il disparait en 1986. Bien entendu, son interprétation des suites de Bach est légendaire.
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Henryk Szeryng
1 - Allegro moderato (si bémol majeur) : Le piano lève le rideau en égrenant un beau thème noble et paisible, une suite de riches accords joués aux deux mains. Le violoncelle et le violon s'interposent pour accorder au piano une courte pause. Violon et violoncelle proposent une digression très mélodique, l'ébauche d'un motif plus poétique. [0:30] Les trois instruments réexposent le premier thème. Comme souvent chez Beethoven, l'auditeur adhère immédiatement à la thématique. Aux complexités solfégiques si habiles et imaginatives soient-elles, le compositeur préférait avant tout frapper le mélomane, pour ne pas dire le happer dans son univers musical… C'est le cas ici, une musique facile à fredonner dès les premières écoutes 😊. [1:10] À la majesté initiale s'oppose un nouveau groupe thématique marqué par des decrescendos en arpèges égayés d'appogiatures au piano, sans négliger un chromatisme endiablé qui marquera à coup sûr le Schubert dernière manière. La richesse mélodique s'impose dans ce mouvement dans lequel Beethoven exploite toutes les fantaisies possibles applicables à la forme sonate. Une bonne idée dans un mouvement qui s'annonce vaste et qui doit donc éviter les redites trop académiques et dénuées de suspens.
[3:26] le thème initial est réexposé in extenso mais suffisamment tard pour apprécier l'expansive introduction. Si le si bémol majeur et sa générosité s'imposera comme tonalité principale dans l'ouvrage, Beethoven épice son propos avec le recours dans le développement à mi mineur, tonalité plus ténébreuse. [7:06] Ledit développement est énoncé par le violoncelle reprenant le thème principal devenu leitmotiv. [8:12] Le violon fera de même, le piano se faisant discret et léger, un climat onirique s'installe, chaleureux et optimiste comme en témoigne l'étrange et facétieux dialogue piano et cordes pizzicati, le "clou" de ce passage central vraiment génial [8:27]. [9:34] La réexposition en scansion dénote encore et encore l'évident plaisir et le désir créatif intense qui ont animé Beethoven lors de la composition. Malgré la variété infinie des couleurs et du phrasé, on ne perd jamais le fil du discours. Et puis parlons du merveilleux équilibre sonore entre nos trois artistes, la clé de l'art du trio où aucun des protagonistes ne doit chercher à briller. La fin du mouvement se veut énergique et se présente comme une allante péroraison sur la thématique principale.

Pierre Fournier
2 - Scherzo (Allegro en si bémol majeur) : [13:20] Quelques notes allègres du violoncelle, puis du violon, puis enfin du piano nous font entrer dans la danse lors d'une fête chez l'Archiduc Rodolphe d'Autriche… (Interprétation toute personnelle 😃.) Beethoven a abandonné le menuet de l'âge classique depuis sa 2ème symphonie au bénéfice du scherzo à la construction plus sophistiquée. Par ailleurs, comme plus tard avec la 9ème symphonie, il ne le place pas comme simple intermède avant le final mais après l'ample allegro initial. Sa construction très élaborée avec sa dissymétrie singulière et sa durée exceptionnelle le rend plus troublant que celui de la contemporaine 7ème symphonie. Le trio n'intervient pas de manière tranchante comme chez Bruckner et l'incontournable structure ABA, A comportant deux thèmes contrastés.
Quel raffinement ! Et la mesure à trois temps aidant, Beethoven nous invite par moment à la valse… [13:52] Un second motif festif au sens villageois du terme s'insinue gaiement jusqu'à la réexposition [14:43]. Une reprise vraiment magique par son refus de la répétition da capo, les lignes mélodiques changeant de pupitres, cherchant à nous égarer avec malice. [15:22] Le violoncelle se veut plaintif, le piano jouant tristement note par note, est-ce le trio ? Oui, en théorie, mais cette incursion dans la mélancolie est interrompue plusieurs fois pas des citations du brillant thème initial [15:58] et [16:32]. Je ne connais que très peu de scherzo de l'époque du romantisme aussi capricieux dans la forme. Sans compter les variations internes et les changements de tonalités excentriques : si bémol majeur (principale), ré bémol majeur pour la mélopée du violoncelle dans le "trio", do # mineur. Le "trio" donc, gagne en passion pour relancer à [18:00] le scherzo de manière plus traditionnelle. [24:44] Étrange réminiscence du trio et de son lugubre violoncelle avant de conclure par une coda très imaginative. Ludwig surprend jusqu'à la dernière mesure. L'alacrité du jeu très fringant permet à nos virtuoses de prolonger sur 12 minutes sans ennui un scherzo truffé de reprises et parfois limité à 7 minutes. On se laisse guider par son-sa cavalièr(e)…

3 - Andante cantabile (ré majeur) : [25:19] Le mouvement lent adopte encore une tonalité majeure. Une douce rêverie l'habite. L'introduction est assurée par le piano de façon plutôt élégiaque. Violon et violoncelle le rejoignent en jouant presque à l'unisson un motif aux accents nocturnes. Beethoven bouscule la forme sonate usuelle pour une série de variations que je vous laisse découvrir… Les enchaînements se font en douceur. Cantabile, c'est le mot, aucune gravité dans l'une des œuvres les plus radieuses du maître… [27:03] Variation 1 au ton viril de par la domination du violoncelle. [28:42] Variation 2 allègre et bonhomme. [30:02] Variation 3 rythmée et dansante. [31:31] Variation 4 et conclusion nostalgique et vibrante commençant à [33:31] par une réexposition.

4 - Allegro moderato (si bémol majeur) : [37:16] le dernier mouvement vif-argent lève les tensions émotionnelles achevant l'andante. Un rondo plutôt fantaisiste, un chassé-croisé entre les trois complices. La forme reste très libre, Beethoven ayant toujours montré son aversion pour les carcans formels. J'avoue en parlant de manière assez triviale qu'avec "l'archiduc", le Ludwig a fait très fort !!! Ce trio par ses dimensions symphoniques n'aura guère de concurrents avant ceux de Brahms, sauf exception : les deux trios de Schubert composés à la fin de la vie de ce dernier et commentés dans ces pages. (Partition)
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La discographie est infinie. Les gravures proposées lors de la publication de la chronique consacrée au Trio opus 70 "des Esprits" sont quasiment toutes complétées par ce Trio opus 97 (Clic). L'interprétation Stern-Rose-Istomin est une merveille (le coffret présenté à l'époque n'est plus disponible, mais remplacé par un autre set de 9 CD pour 15 € regroupant les enregistrements de Isaac Stern, concerto, romances, etc. À ce prix… pas de livret mais entre le Deblocnot et le web, on a de l'info.
Autre grand cru : Jacqueline du Pré, son mari Daniel Barenboïm et leur ami Pinchas Zukreman ont enregistré les trois trios opus 1 moins ambitieux mais très avenants et un double album les présente avec le Trio opus 97 (EMI – 6/6).
Enfin, autre intégrale passionnante et récente, celle du encore jeune Trio Wanderer (sans les reprises du scherzo qui apparaît ainsi plus concis). (Harmonia Mundi – 5/6).
Le petit label Dorémi dont la spécialité consiste en la réédition de trésors radiophoniques a édité les enregistrements d'un trio russe des années 50-60 réunissant trois géants Emil Gilels, Mstislav Rostropovitch et Leonid Kogan au violon qui est tout sauf un outsider mais ses disques sont rares (Je possède une captation du concerto de Brahms qui pulvérise tout sur son passage). La vidéo de leur interprétation avec la précision d'orfèvre du pianiste et le soyeux des cordes des deux "camarades" est un vrai bonheur (DOREMI – son mono - 6/6).

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