vendredi 5 avril 2019

QUAND LA PANTHERE ROSE S'EMMELE de Blake Edwards (1976) par Luc B.


P. Sellers et B. Edwards
L’inspecteur Jacques Clouseau est entré à la Sureté Judiciaire en 1963, dans le film LA PANTHERE ROSE. Et s’il y a un truc auquel Blake Edwards ne s’attendait pas, c’est que son film deviendrait célèbre grâce à son générique en dessin animé (décliné en quelques 200 épisodes), au thème musical d’Henri Mancini, le « Jeux interdits » des apprentis saxophonistes, et à un personnage secondaire, faire-valoir des stars : Clouseau.

Ce premier épisode est une comédie romantique et policière, sophistiquée, comme Stanley Donen en a réalisées, avec la divine Claudia Cardinale, le divin David Niven, le jeune premier Robert Wagner, et pour l’aspect comique de la chose, le trublion Peter Sellers. Bon film, charmant, gros succès, mais Blake Edwards sent bien qu’il a intérêt à capitaliser sur la vraie vedette de l’histoire, le personnage de Clouseau, qui revient l’année suivante dans QUAND L’INSPECTEUR S’EMMÊLE (1964) davantage porté sur le gag. Plus rien pendant 10 ans, et en 1975 sort LE RETOUR DE LA PANTHERE ROSE, qui reprend les personnages du premier (et le fameux « Qui dit Lady Lytton, dit Lord itou ? »), aussitôt suivi de QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE (« The Pink Panther Strikes Again »), sujet de notre petite conversation…

Car c’est l’épisode que je préfère, en tout cas celui que je connais le mieux, oublions les suites navrantes, la production osant sortir des épisodes après le décès de Peter Sellers, qui apparaissait dans les flash-back issus d’anciens films, ou des plans mis au rebut, sans parler des reboot avec Roberto Benigni, Steve Martin et Jean Reno

Dreyfus, souffre douleur involontaire de Clouseau
QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE porte à son paroxysme les relations haineuses entre l’inspecteur Clouseau et son supérieur le commissaire Dreyfus, joué par Herbert Lom, second rôle à la carrière impressionnante, de LES FORBANS DE LA NUIT, TUEURS DE DAMES, SPARTACUS... Dreyfus, pensant être soigné de ses pulsions meurtrières, quitte l’asile où il était interné, pour retomber bien vite dans la folie. Le fameux générique convoque cette fois BATMAN et CHANTONS SOUS LA PLUIE, et à la fin ce sera LES DENTS DE LA MER !

Clouseau rentre chez lui (magnifique gag du sac de riz, mais si je commence à tout pointer y’en a pour des heures) et se fait attaquer par Kato, son fidèle majordome chinois (« ah, Kato, mon jaune ami »), chargé de le surprendre, être fourbe et malin afin que Clouseau garde les bons réflexes de défense. En bon amateur de Tex Avery, Blake Edwards va se déchainer, et l’appartement sera littéralement dévasté ! D’autant plus que Dreyfus y a placé une bombe, à laquelle Clouseau échappera grâce à son costume de Quasimodo dont la bosse gonflée à l’hélium le fera voler par la fenêtre ! Magnifique plan où Clouseau/Quasimodo, au-dessus de la Seine, passe devant les cloches de Notre Dame.

L’histoire en tant que telle, on s’en fout un peu, y’a des meurtres, des enquêtes, mais on s’y perd. Le film fonctionne en grandes séquences, dont la plus mémorable est celle du manoir, où Clouseau doit confondre un coupable dans une assemblée de suspects. Séquence prétexte à une suite de gags qui s’enchainent dans la continuité. C’est parce que Clouseau entre dans la salle de sport - génialissime gag de l’interrupteur -  voit les barres parallèles (« à l’école de police on me surnommait le polisseur des barres parallèles ! »), qu’il tombe au rez-de-chaussée, se brûle la main coincée dans le gant d’une masse d’arme, dont la boule pend au dessus de la cheminée, masse d’arme qui va réduire en pièces un piano du XVIIIè siècle au prix inestimable parce que Clouseau voulait y écraser une mouche.  («  mais c’est un Steinway ! » « Plus maintenant. Et cessez vos jérémiades, un marteau, deux clous, et le bastringue est réparé ! »

Que ce soit « ah le gag éculé du polichinelle dans le placard » quand Clouseau pensant soigner sa sortie théâtrale du bureau des inspecteurs se trompe de porte et entre dans la penderie, ou « madame zut et zut » qui devient ensuite « madame ruche en rut », toutes ces répliques sont issues de la version française. Ayant été bercé par ces films, je les regarde encore toujours en français. On perd l’accent frenchy prononcé de Peter Sellers, mais on y gagne une nouvelle partition de dialogues surréalistes et l'excellent doublage de Michel Roux, qui comme son collègue Roger Carel pouvait prendre mille accents différents.

Blake Edwards donne aussi dans les séquences muettes, en long plans larges, comme ce chassé-croisé dans une chambre d’hôtel, où Clouseau ignore la présence d’une sublime espionne russe, Olga, nue sous sa fourrure, jeu de va et vient vers les interrupteurs. La musique de cette séquence a d’ailleurs été reprise des années plus tard par Valérie Lemercier pour son premier film. Et puis la séquence à la fête de la bière, à Munich, ce gag des deux tueurs qui s’entretuent dans les toilettes, et où on croise Omar Sharif, et l’apothéose avec l’attaque du château fort. Car le fou et machiavélique Dreyfus y a fait prisonnier un savant, chargé de construire un canon laser pour détruire l’Amérique, à moins qu’on lui livre Clouseau ! Dans les scènes à la Maison Blanche, on y croise Kissinger !

Clouseau doit donc entrer incognito dans le château, entouré de douves. Il s’y reprend à plusieurs reprises, avec un treuil, un canoé, au saut à la perche, et à chaque fois, le pont levis s’abaisse et lui écrase la gueule ! Typique du gag à répétition chez Edwards. Clouseau pénétrera finalement déguisé en vieux dentiste, ayant appris que Dreyfus souffre d’une rage de dent. « Ca va faire mal docteur ? », « non, pas avec ce masque anesthétique en coton de coton » répond Clouseau, qui goute au gaz hilarant, qui fait fondre son faux nez, l’appendice pendouille comme une grosse morve. Séquence prétexte pour Edwards à donner dans l’hommage au film fantastique, Dreyfus en professeur-fou jouant de l’orgue quand son repère s’explose en tous sens.

De films en films, on retrouve des scènes récurrentes, cent fois sur le métier Blake Edwards filme son ouvrage, ajoutant ci et là des détails, un autre point de vue, comme les « Taxi, suivez cette voiture ! », le chauffeur démarrant donc en trombe sans que Clouseau ait pu monter dedans ! Le Clouseau en improbable Don Juan parsème la série, la dernière séquence de QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE en est l’aboutissement. On retrouve la belle Olga, ou plutôt, Clouseau la retrouve dans son lit, qui supplie d’être honorée. Clouseau se lance dans un striptease ridicule, n’arrivant pas à retirer ses vêtements, ni sa cravate, qu'il décide de passer par-dessus sa tête… Dans un jeu soudain de lumières psychédéliques et de bulles de savons (qui renvoient à THE PARTY), Peter Sellers apparait en bellâtre hippie, sa cravate en bandana, se glisse sous les draps, sans savoir que le fidèle Kato, s’y est glissé aussi !

La science du gag de Blake Edwards fait mouche, sa mise en scène d’une précision diabolique aussi, on y retrouve ses thèmes, le travestissement, le théâtre, le vaudeville, les références aux genres hollywoodiens, et bien sûr Peter Sellers, immense comédien, qui enlève le tout, engoncé dans son trench coat, composant une silhouette de cinéma presque aussi célèbre que le vagabond de Chaplin ou Monsieur Hulot de Tati. On sait que l’acteur était un grand improvisateur, d’où les plans larges, longs, en scope, souvent à plusieurs caméras (Kubrick dans FOLAMOUR utilisait la même technique) pour être sûr de ne rien rater de ses gesticulations. Les quatre premiers films sont pour moi des piliers de la comédie, pas toujours très légers, je vous l'accorde, mais irrésistibles, et à la folie crescendo. Cet épisode me semble le plus dingue.

couleurs  -  1h40  -  scope 1:2.35

La bande annonce en VO (pas trouvé mieux) et le polisseur de barres parallèles...

   


autre film de Blake Edwards chroniqué : Victor Victoria (1982)

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