samedi 30 avril 2016

BEETHOVEN – Trio "Des Esprits" (Opus 70-1) – Archibudelli, Immerseel – par Claude TOON



- B'jour M'sieur Claude, je ne vois pas la pochette de la chronique sur votre bureau, mais un coffret au visuel bien banal avec Ludwig van en vedette…
- Oui Sonia, l'illustration sympa d'un Beethoven en ballade correspond à une édition originale qui est peu disponible et hors de prix, j'ai placé plus loin l'image du coffret à prix doux actuel…
- Heuu, autre question pour ma gouverne : il y a une liste de trois artistes différents et vous parlez de l'interprétation par un trio nommé Archibudelli. Je ne suis plus…
- Ah Ah ! Un piège. L'archibudelli est le surnom que se sont donné Vera Beths, Anner Bylsma et Jürgen Kulsmann. Les deux premiers et le pianiste Jos van Immerseel, tous grands artistes baroqueux se sont réunis pour ce disque…
- Trio des "Esprits", drôle de nom ? Un rapport avec les poltergeists ou les bons mots de M'sieur Rockin', hihi ?
- Non, un thème musical du trio provient d'un projet jamais achevé d'adapter Macbeth. Comme vous le savez, dans la pièce de Shakespeare, les fantômes jouent un rôle…

Avec cette 13ème rencontre, Ludwig van Beethoven fait partie des compositeurs qui se taillent la part du lion dans les articles classiques de notre blog. Surprenant ? Subjectif ? Admiration excessive de votre rédacteur ? Non, car personne ne contestera qu'à l'instar d'un Mozart, d'un Bach ou d'un Brahms, la production de Ludwig reste d'une qualité superlative dans la plupart des styles : symphoniques, musique de chambre, sonates pour piano
Ainsi, cinq chroniques ont déjà permis d'explorer ses 9 symphonies qui méritent toutes un article. Un jour, Mme Luc B. m'a demandé si Beethoven et les compositeurs classiques à lire ma prose n'avaient écrit que des chefs d'œuvres  ? Non ! Bien entendu. Sur les environ 350 ouvrages dus à la plume de Beethoven (numérotés Opus ou WoO), de nombreuses partitions alimentaires ne méritent qu'un peu de curiosité. Les chants gallois, irlandais et écossais, etc. commandés par George Thomson sont vivants, rigolos, mais d'une inspiration plutôt mineure et répétitive sur le plan mélodique, la chansonnette de l'époque. Les enregistrements sont rarissimes. Bon, certains penseront le contraire, des amateurs de folk romantique, pourquoi pas. Seule curiosité et de taille : dans ces lieder british, les voix sont accompagnées non pas par un simple piano mais par un violon, un violoncelle et un piano, soit un… trio ! Si ça ce n'est pas un enchainement
Je ne réécris pas la biographie de Beethoven, tout ayant été dit dans les douze articles de ces dernières années : le génie, le père fondateur de la musique romantique avec sa symphonie "héroïque", la lutte contre la surdité, la pire infirmité pour un musicien… Par contre, je me dois de souligner que l'opus 1 du maître est constitué de 3 trios numérotés de 1 à 3. Beethoven avait donc le trio dans la peau dès 1793-1795. Les premières créations d'un jeune homme âgé de 23-25 ans marquent ses débuts dans le catalogue officiel Opus. Beethoven en composera 9 tout au long de sa carrière, notamment deux compositions posthumes de type WoO dans sa jeunesse, œuvres de forme classique complétées par deux séries de variations pour trio. Et puis il y a aussi le triple concerto pour trio et orchestre, pas le meilleur du parcours concertant du musicien, mais très populaire. De cette série qui occupe 4 à 5 CD, on distingue deux monuments : Le trio "des Esprits" opus 70-1 et le trio "L'archiduc" opus 97.
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Jos van Immerseel / Anner Bylsma / Vera Beths
Lors d'un article récent consacré au 1er trio de Brahms, j'évoquai deux types d'ensemble qui jouent en trio. D'abord les trios constitués pour toute la durée d'une carrière, comme le Beaux-Arts Trio, avec quelques changements d'instrumentistes suivant les aléas de la vie, puis autre configuration : la réunion d'artistes virtuoses exerçant des carrières de solistes mais souhaitant mettre en commun leurs talents respectifs au service d'œuvres qui leur sont chères. Troisième cas pour le disque écouté ce jour… Trois artistes baroqueux se sont regroupés. La violoniste et le violoncelliste sont membres du trio à cordes portant le nom Archibudelli, le pianiste étant un complice : Jos van Immerseel. Initiative qui nous permet d'entendre Beethoven interprété avec les timbres instrumentaux propres au début du XIXème siècle…

À 70 ans, le pianiste, organiste, claveciniste et chef d'orchestre Jos van Immerseel est l'une des figures marquantes de l'univers baroqueux belge de sa génération, avec Philippe Herreweghe croisé dans le blog il y a deux semaines. Passionné par les mouvements "sur instruments anciens", il fonde dès 1964 un premier ensemble baroque Collegium Musicum qu'il dissout 4 ans plus tard. En 1987, avec la création de l'orchestre Anima Eterna résidant à Bruges, il conforte sa position importante parmi les chefs soucieux de l'interprétation "authentique", comme John Eliot Gardiner, tout en étendant le répertoire de son l'ensemble bien au-delà du baroque, vers la musique romantique et contemporaine.

Partition : début de l'allegro vivace
XXXXX
Environ du même âge que Jos van Immerseel (soyons galant) la violoniste Vera Beths est d'origine néerlandaise. Elle a étudié à Amsterdam puis à New York. Elle est actuellement l'épouse du violoncelliste Anner Bylsma également présent dans cet enregistrement. Tous les deux sont membres du trio à cordes Archibudelli. Vera Beths joue dans les grands orchestres hollandais mais suis également une carrière importante comme soliste de formations de chambre. Elle joue sur un Stradivarius de 1727. À noter son répertoire très éclectique : du baroque à la musique contemporaine. Des compositeurs comme Philip Glass ou Peter Schat lui ont écrit certaines pièces. Vera Beths enseigne au conservatoire d'Amsterdam.

Le violoncelliste Anner Bylsma est l'une des légendes vivantes de l'art du violoncelle en général et baroque en particulier. Né en 1934 en Hollande, le virtuose a vu son talent précoce récompensé par le prix Pablo Casals en 1959. Il commence sa carrière comme soliste du Concertegbouw d'Amsterdam à l'époque où Bernard Haitink en est le directeur.
Le musicien joue le répertoire classique et romantique voire moderne sur un Pressenda (luthier italien) de 1835. Il est l'un des pionniers du retour à l'emploi d'instruments anciens pour jouer la musique baroque et classique (1600-1750-1803) et possède à cette fin un Goffriller de 1695. Ce luthier également italien a produit des instruments magiques qui ont fait le bonheur des violoncellistes les plus illustres parmi lesquels : Pablo Casals, János Starker, Pierre Fournier. Et comme si ces deux violoncelles ne lui suffisaient pas, il emprunte parfois au Smithsonian Institute de Washington un Stradivarius de 1701 : le Servais. La discographie de Anner Bylsma est immense, principalement dédiée à la musique baroque (Boccherini). En 1992, il grave une version quasi inégalable des 6 suites de Bach sur Le Servais (Sony).
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Macbeth (Gustave Doré)
Pourquoi ce sous-titre : le trio "Des Esprits" ? En fait la traduction exacte du sous-titre allemand "Geister" devrait être "fantôme" !! C'est tout à fait anecdotique, Beethoven ne pensait aucunement évoquer les linceuls, cris dans les nuit et portes qui grincent . En ces années 1805-1809, le compositeur entreprend un projet d'opéra sur Macbeth de Shakespeare. Beethoven n'est pas un homme d'opéra puisque seulement Fidelio, ébauché sous le titre Léonore, sera édité. Il a écrit pour cette œuvre inachevée une page aux accents funestes pour la scène des sorcières, une thématique qu'il va utiliser dans le largo de ce trio Opus 70 N°1. Oui N° 1 car cet opus comporte un autre trios (N°1 sans sous-titre) dédiés à son amie : la comtesse Maria von Erdödy. Et voilà comment les ectoplasmes et autres créatures infernales ont envahi l'"esprit" de ce trio…
L'écriture de ces deux trios est contemporaine de celle de la 5ème symphonie avec son célèbre thème introductif martelé et dramatique, et de la plus poétique et picturale 6ème symphonie "pastorale". Toutes les deux aussi de 1808. Même si la surdité a progressé depuis quelques années, Beethoven est désormais à 38 ans au sommet de son art créatif. Et justement nous allons retrouver dans ce trio le style à la fois vigoureux et contemplatif propre au romantisme que le compositeur a inauguré en 1804 avec sa symphonie "Héroïque".
Petite étrangeté, l'ouvrage ne comprend que trois mouvements : deux allegros très vivants encadrant un largo mélancolique. Comme souvent, les génies savent se soustraire aux règles en vigueur et pas toujours bienvenues, et Beethoven a sans doute jugé qu'un quelconque menuet après un largo aussi émouvant aurait déséquilibré sa partition… Simple hypothèse de ma part.

Nota : la vidéo a disparu pendant la rédaction (voir en bas mon coup de gueule). On peut écouter le partage avec Deezer de ce CD...
1 – Allegro vivace con brio : Ahh, voilà de nouveau le Beethoven qui aime asséner une grande claque sonore à son public dès la première mesure… Le Beethoven de Pam Pam Pam Paaam revient en force avec le début déchaîné de son trio. Allegro vivace annonce la couleur et con brio (allègre et brillant) se traduisent par des traits fougueux et héroïques qui s'entrechoquent entre les trois instrumentistes : trois mesures notées ff et galvanisées par des notes piquées. Ça décoiffe ! Le climat sera-t-il à la frénésie ? Pas tout à fait. Le violoncelle, le piano et le violon en troisième entonne un premier thème joyeux et épicurien repris deux fois. Quelle vitalité !
Anna Maria von Erdödy (1779-1837)
Le maître viennois avait une vision musclée de la musique de chambre. Quant à nos trois virtuoses, ils semblent partager ladite vision par l'énergie qui les anime. Certes Jos van Immerseel joue sur un piano forte et la présence pianistique paraît plus discrète qu'avec l'habituel Stenway de concert. Ce n'est pas gênant, tout au contraire, d'autant que la prise de son ne lèse personne. La sonorité veloutée mais virile de Anner Bylsma est l'une des plus épique jamais entendue. Enfin, Vera Beths fait danser avec fermeté le chant du violon. Cette volonté de dynamiser Beethoven dans un esprit combatif qui ne fléchit pratiquement pas dans tout l'allegro n'aura pas forcément que des adeptes… On peut imaginer une interprétation plus intimiste dans le passage central avec les trilles de piano. [4:42] la musique se déploie à travers une seconde thématique moins féroce, plus fantasque. Mais soyons clair, le discours musical reste festif et passionné ; à l'image du premier mouvement tempétueux de la 5ème symphonie.  [9:20] Nos trois complices savent pourtant apporter une belle tendresse diaphane dans le motif qui précède la coda. J'ajouterai que le mouvement revêt des allures symphoniques malgré des tempos vifs, les trois artistes respectant toutes les reprises prévues. Immense !

2- Largo assai ed espressivo : [10:02]. Dans ce mouvement d'ambiance funeste, on peut craindre un jeu languide, peu inspiré et gnangnan, tirant des larmes de crocodiles… Pourtant l'écriture ne ménage aucun repos, accentue les contrastes les plus tragiques. Le climat se veut grave et la lecture qu'en donne nos trois virtuoses distille un conflit entre nostalgie et pathétisme qui révèlent la richesse mélodique exceptionnelle de ce mouvement. En intro, le violoncelle et le violon énoncent une plainte élégiaque accompagnée par des accords arpégés tremblotants au piano (d'une difficulté inouïe), mélopée suivie de courts traits angoissés du violon. Tout le passage sera dominé par une sourde mélancolie marquée par les frissons du piano et le chant douloureux des deux instruments à cordes. Une fois de plus, le génial Ludwig explose la forme sonate par une suite de variations et des changements de tonalités jouxtant la dissonance. Le développement central martèle un dramatisme saisissant. Beethoven refuse tout compromis, tout rayon de soleil dans cette noirceur troublante. Poignant ! Macbeth se cache au détour du récit musical : énigmatique, frémissant, glaçant, et la précision inscrite sur la partition par la main de Beethoven "Espressivo" n'est pas un vain mot pour les trois artistes au phrasé diaboliquement articulé voire farouche.

3 – Presto : Beethoven balaye d'un revers la tristesse du largo. Le presto sera l'antithèse musicale du sombre et tourmenté mouvement central. On retrouve légèreté et gaité chassant les nuages plombés du largo. Quelques notes facétieuses au piano, et des traits guillerets aux cordes se pourchassent dans une danse aux accents bucoliques. Beethoven varie les plaisirs avec humour en mélangeant avec gourmandise : variété du discours et harmonies surprenantes aux tonalités fantasques. Vera Beths, Anner Bylsma, et Jos van Immerseel prolongent dans ce mouvement le parti-pris de l'articulation, de la joie de vivre retrouvée. Un jeu parfois rustique mais si drôle.
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J'avoue mon faible pour ce jeu fougueux et quasi symphonique de Archibudelli et Jos van Immerseel. La discographie recèle d'autres trésors sur instruments modernes.
Fin des années 60, le violoniste Isaac Stern s'associe au pianiste Eugène Istomin et au violoncelliste Leonard Rose pour enregistrer les intégrales des trios de Beethoven et de Brahms. Le jeu est fluide, les trois partenaires cisèlent chaque détail. Un grand souffle. On pourra préférer ce climat chambriste à l'orage des baroqueux (deux approches en rien antagonistes en réalité) (Sony – 6/6). Dans les interprétations énergétiques, on retrouve en édition économique les interprétations de Daniel Barenboim, Pinchas Zukerman, et Jacqueline du Pré emportée à la fleur de l'âge par la sclérose en plaques. Plus un témoignage  de l'engagement de jeunes artistes qu'une réussite totale du fait d'un rubato parfois déroutant dans l'allegro. (Warner – 5/6 – son vieillot). Enfin comme toujours, la grande classe avec le Beaux-Arts trio dont on a extrait les deux trios les plus essentiels d'une intégrale marquante. (Decca – 6/6)


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AHHH M**DRE  !!* (Alfred Jary) : j'écris les derniers paragraphes de ce billet… et gregragnagne : la vidéo YouTube vient d'être retirée pour une sombre histoire de droit d'auteur. Je n'ai pas l'air c**n avec mon article sans son et Dalida !!! Plan Orsec : Je partage avec Deezer le CD commenté ce jour pour ceux qui ont accès à ce site en intégralité (plages 5 à 7). Chers lecteurs, vous pourrez entendre en intro le trio l'"Archiduc", là aussi un grand moment.
Dans la discographie, j'ai mentionné la réalisation culte d'Isaac Stern. Ce violoniste a également confié aux disques les quatuors pour piano de Brahms et de Dvorak en compagnie de Yoyo Ma (violoncelle), Jaime Laredo (alto) et Emanuel Ax au clavier. On retrouve ici trois de ces complices en trio et en live en 1992 au Châtelet (excellent et vivant bien entendu).
(*) : Non Sonia, il n'y a pas de faute d'orthographe, le poète et dramaturge farfelu écrivait bien le mot de Cambronne de cette manière…




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