vendredi 2 novembre 2018

AUCUNE BETE AUSSI FEROCE d'Edward Bunker (1973) par Luc B.



Bunker, le vrai
20 ans que je cherchais à lire ce bouquin ! C’est bien simple, j’avais envie de le lire avant même de savoir lire !  C’est un classique du genre, écrit par Edward Bunker (1933-2005). Un type qui sait de quoi il cause… Après les maisons de corrections, les écoles militaires où il développe une haine contre toute forme d’autorité, il passe presque tout son temps en prison, jusqu’à l’âge de 40 ans. Agressions, hold-up, trafic de drogues. Il fréquente Saint Quentin, Folsom, tâte du cachot, en devient à moitié dingue. Mais l'isolement lui donne du temps pour lire : et découvrir sa vocation d’écrivain. Car il a une marraine, Louise Wallis, ex-star du cinéma muet, femme du grand producteur de cinéma Hal Wallis. Le livre est dédicacé à celle qui "à 18 ans, m'a offert son amitié et une machine à écrire". 
au centre, Ed Mister Blue
En prison il va se lier d'amitié avec le violeur en série Caryl Chessman, qui a tenu 10 ans dans le couloir de la mort avant de passer sur la chaise électrique, et qui a eu le temps d'y écrire trois livres, dénonçant la peine de mort. On en avait parlé à propos de : clic vers Au delà du Mal  . Chessman et Bunker trouvent comme terrain d'entente la littérature, le premier encourageant le second à écrire. 
Ce premier roman très autobiographique, AUCUNE BETE AUSSI FEROCE, sera suivi plus tard de LA BETE CONTRE LES MURS (1977), LA BETE AU VENTRE (1981). Le premier a été adapté au cinéma, avec Dustin Hoffman « Le Récidiviste » quand le second a été porté à l’écran par Steve Bescumi sous le titre « Animal Factory ». Des histoires de taulards, un univers que Bunker connait bien. Ce qui fait tout l’intérêt de ces livres, c’est l’aspect quasi documentaire. Pas une ligne ou un mot qui ne sonne pas juste. Le style est franc, direct, hyper réaliste, l’intrigue parfaitement construite (Bunker a lu ses classiques, a eu le temps d’étudier les maîtres), les dialogues sonnent vrais.
Pas étonnant qu’Edward Bunker ait entretenu des liens avec les cinéastes de Film de gangsters, conseiller technique sur HEAT de Michael Mann, ou chez Tarantino. Qui d’ailleurs lui confiera dans RESERVOIR DOGS le rôle de Mister Blue. Ed Bunker a écrit en 1999 sa biographie : MR BLUE, L’EDUCATION D’UN MALFRAT… Et pour la petite histoire, Ed Bunker est pote avec un autre acteur-ancien-détenu, Danny Trejo, alias Machete, qui appartient aussi à la galaxie Tarantino / Rodriguez
AUCUNE BETE AUSSI FEROCE prend pour thème la sortie de prison, la liberté conditionnelle. Le héros, Max Dembo, souhaite reprendre une vie normale. Le moindre écart, c’est retour à la case prison, pour 15 ans. Il est suivi par un agent de probation. Dembo doit chercher du boulot (on est à la fin des 60’s, à Los Angeles), mais comment faire avec un CV comme le sien, ses costumes passés de mode, sa parano de taulard. Ses seules accointances sont chez les truands, seuls aptes à comprendre son parcours, sa psychologie. Dembo sait que ce sont de mauvaises fréquentations, junkies pour la plupart, mais comment faire autrement que de renouer avec le seul milieu que l’on connait. Cercle vicieux.
Los Angeles, 60's...
Alors on découvre Willy l'héroïnomane, et sa marmaille, Abe Myers propriétaire de night-club et prêteur sur gage, Aaron son pote de geôle  qu’il fait évader de taule, Jerry le cambrioleur embourgeoisé qui va replonger vite-fait. On arpente les trottoirs d’un Los Angeles nocturne, ses clodos, tapineuses, dealers, junkies, mouchards, la violence, la pauvreté, la haine raciale (Bunker n'est pas très clair sur le sujet, lui qui en taule était du clan des suprématistes blancs). Descriptions ultra réalistes du Milieu. Et le maitre mot c’est : on ferme sa gueule. Pour une dose d’héro, le moindre gugusse trahira un secret, partagera une info.
La question qui traverse le livre : est-on prédestiné à être un criminel ? Et peut-on en sortir ? Dembo a beau chercher comment, il revient à chaque fois vers ce qu’il appréhende le mieux : le milieu du crime. Comme disait Coluche dans un de ses sketches : « La société ne veut pas de moi ? Qu’elle se rassure, je ne veux pas d’elle ! ». Le credo de Dembo. La seule issue est la fuite en avant, avec un max d’oseille. Et ce qui est frappant avec ce roman, c’est qu’on est de tout cœur avec le héros. Bunker décrit magistralement la solitude des mecs en cavale : organisation, réseau, méfiance, pactole. Et sa relation avec Allison, maîtresse et otage. Et nous, on le suit, on le précède, on espère, on y croit.
AUCUNE BETE AUSSI FEROCE, écrit il y a 50 ans, et même si l’époque a changé, reste un uppercut en pleine gueule, dans la manière dont il rend compte du comportement criminel. Un pur roman Noir, formidablement écrit et passionnant à lire.



Éditions de poche Rivages Noir, 412 pages 

  

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